RUE DU PAON, 8, ÉCOLE DE MÉDECINE
https://archive.org/details/litalielasicilel13chat
INTRODUCTION
Un ouvrage de longue laaleine, comme celui que nous entreprenons aujourd'hui, demande nécessairement une introduction. La meilleure que nous puissions donner est la lettre suivante adressée par nous de Florence , vers la fin de l'année dernière, à une personne qui veut bien nous honorer de son amitié :
« Tous avez la bonté de trouver quelqu intérêt aux lettres que je vous envoie sur 1 Italie, et vous me demandez en même temps par quelles lectures vous pouvez achever de connaître cette terre délicieuse, cette patrie antique de tant d’illustres hommes d’état , guerriers, poètes, savans et artistes. Je vous répondrai que je ne connais pas sur l’Italie un seul travail complet , un de ces livres qui reproduisent un pays sous toutes ses faces , qui vous y transportent, et vous y font vivre dans les mœurs actuelles aussi bien que dans celles anciennes , au milieu de la génération présente et dans la compagnie des hommes célèbres de tous les siècles; enfin un de ces panoramas vastes et animés comme M. de Laborde en a tracé un de l’Espagne. Il vous faudra donc vous armer de patience ,
vous préparer à étudier chacun des états et souvent chacun des objets , dans un auteur en particulier, consulter celui-ci pour les ruines de l’antiquité, cet autre pour les monumens du moyen-âge ; demander à l’un la description d’une fête pittoresque , à un autre quelques traits d’une observation fine sur les mœurs des différentes classes. Vous concevez qu’il serait un peu long de vous indiquer toutes les sources; je me contenterai de signaler celles qui me semblent les meilleures et que vous pouvez avoir plus facilement à votre disposition.
» Pour entamer connaissance avec le sujet en général , vous commencerez par la lecture des voyages le plus récemment publiés. En voyageurs français, vous pouvez feuilleter M. de Mengin Fondragon, dont le livre ne date que de 1 833 ; c’est un homme du monde , avec qui vous trouverez parfois à passer un moment agréable.
Le bibliothécaire M. Valéry se présentera avec des formes plus sérieuses et une érudition de meilleur aloi.
Peut-être le trouverez-vous d’abord un peu froid; mais bientôt son jugement suret son impartialité vous frapperont,
et vous lui accorderez ce haut degré d’estime auquel a droit l’écrivain savant et consciencieux.
» Aimez-vous un style vif et entraînant, des anecdotes racontées d’une manière piquante et originale, des esquisses chaudement tracées , prenez les ouvrages de M. de Stendhal : les Promenades dans Rome, qui ne datent que de 1829; Rome, Naples et Florence, livre qui a trois années de plus, et Y Histoire de la peinture en Italie. M. de Stendhal est prodigieusement spirituel et a vécu autant dans les salons d’Italie que dans ceux de France.
11 est né avec le talent d’observer; mais comme presque tous les hommes d’une imagination facile, et d’une conversation brillante, accoutumé à saisir au bond, dans une soirée, la première thèse qui se présente, et à trouver à toutes des développemens ingénieux , il porte jusque dans ses livres la passion pourle paradoxe. Il part d’un fait vrai, exposé avec une verve qui charme, constaté avec une sagacité qui étonne, et pour l’ordinaire il n’en tire que des conséquencesque, par politesse, jequalifierai de singulières.
» Un voyageur anglais, lady Morgan, dont je vous recommande aussi la lecture, a le défaut contraire. Dénuée de tout talent d’observation, chez elle le fait qui sert de point de départ est ordinairement faux et absurde, mais le syllogisme est déduit avec talent et méthode, elle trait qui résume est toujours net et original. M. de Stendhal et lady Morgan auraient pu composer ensemble un excellent livre ; il aurait, lui, raconté l’anecdote, la fable , elle se fût chargée d’y coudre la morale.
» Je me rappelle le succès qu’obtint en 1828 le Voyage en Italie et en Sicile,, par M. Simond. Il est difficile d’écrire avec plus d’esprit, il n’est pas
facile en revanche de montrer moins d’impartialité. M. Simond s’était mis en route avec une haine profonde contre les touristes , qui, l’ouvrage de Dupaty en poche , s’arrêtent devant chaque chevrier, se prosternent devant le moindre caillou, et ouvrant une large bouche exclament: Italie! ô Italie! Par malheur cette juste haine contre tant d’ignorans et monotones admirateurs, il semble l’avoir étendue jusque sur l’objet à admirer. Dénigrer semble chez lui un parti pris d’avance, une monomanie.
» M. de Custines, qui ne blâme ni n’admire, mais qui regarde et raconte , vous plaira par le naturel et par plusieurs pages empreintes d’une délicieuse rêverie : c’est toujours un esprit judicieux et éclairé, et c’est quelquefois un poëte.
» Lisez Corinne ou I Italie de Mme. de Staël comme un drame admirable, comme une conception vigoureuse et marquée au coin du plus beau talent, mais méfiez-vous des détails qui tiennent aux localités dans lesquelles il a plu à l’auteur de mettre ses personnages en scène. Je vous citerai , par exemple, le passage où Corinne monte en triomphe au Capitole. Oswald est peint la regardant du bas du grand escalier et accoudé sur un des lions qui le décorent. Notez en passant que ces lions reposent sur des piédestaux d’au moins une dizaine de pieds d’élévation.
» Vous trouverez dan s les œuvres complètes de M. de Châteaubriand quelques lettres sur 1 Italie : elles parleront surtout à votre âme et vous feront penser, plus que ne le pourraient faire vinet volumes de tout autre écrivain:
c’est le privilège du génie.
«Le Genevois , M. Lullin de Châteauvieux, dans des lettres écrites de 1812 à 1 8 1 3 , s’est proposé principalement
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de décrire l’aspect champêtre de chaque état, ainsi que ses procédés d’exploitation rurale. En remplissant spirituellement une tâche qui pouvait être aride , il a fait un excellent livre. Au milieu de ce tableau complet de l’agriculture,, on trouve une foule d’aperçus ingénieux et profonds.
» Pour la vérité d'observation, la solidité et la conscience des jugemens, et surtout l’utilité de mille petits renseignemens de détails, je vous recommande 1 1 Journal d’un voyage pendant l'année i fcteB.L’auteurn’alivré au public que les initiales de son nom : mais entre nous deux je trahirai l’ incognito, et je vous signalerai M. Colomb, 1 ami de
plusieurs hommes d’esprit , tels que MM. de Stendhal, Français de Nantes, etc., et qui pourrait justifier plus de prétentions au mérite littéraire que sa modestie ne lui permet d’en élever.
» Avez la patience de recueillir dans l’année 1828 du Journal des Débats , les lettres d un Parisien. Elles étaient adressées par M- Delecluze, en matière d art , le critique le plus éclairé et le plus impartial que je connaisse. 11 est à regretter qu’il n’ait pas encore publié le grand ouvrage qu il prépare, et dont ces lettres sont un extrait.
» Parmi les ouvrages généraux d’une date plus ancienne, il vous faudra prendre six excellens volumes de M. Roland de la Plattière, publiés en 1 788. C’est celui qui , plus tard , épousa Melle. Pbilippon, devenue la célèbre Mme. Roland. C’était un homme à tête froide et exacte. Il a bien vu, et raconte avec une simplicité pleine de charme.
«Vous prendrez ensuitela traduction du voyage en 178g, de l’Anglais Arthur Young. R s’est occupé plus particulièrement d’agriculture.
Les Lettres sur l’Italie , parDupaty, écrites en 1785, sont l’ouvrage de ce
genre qui ait obtenu le plus d’éditions. Il yapar-ci par-là quelques jolies choses à travers un style emphatique et boursouflé.
» Le voyage par le docteur Meyer, traduit de l’allemand, par M. Vanderhourg en 1801, offre une suite de tableaux intéressans.
» Les Nouvelles Lettres d’un voyageur a/iglais , par M. Sherlock en 1780, riches en détails de mœurs et en réflexions sur les arts, sont un ouvrage spirituel et original , mais peu développé.
» Le Tableau de l’Italie , par M. d’Archenholz, traduit de l’allemand en 1788, est bon à consulter.
«J’en dirai autant des Considérations écrites en 1767, et publiées seulement en 1791, par Duclos, de l’Académie française.
«Les neuf volumesdeLalande, écrits en 1766, sont peut-être ce qu’il y a de plus complet. Us brillent surtout par la méthode et la bonne disposition des matériaux.
» La. Description historique et crit ique del’ Itulieen 1 7 6zj , par labbé Richard, est aussi un bon livre, quoique moins intéressant que celui que M. Grosley publia à la même époque sous le titre de Observations par deux gentilshommes suédois, et beaucoup moins gai que celui de l’abbé Coyer, dont l’enjouement va quelquefois jusqu’à la gravelure.
«Vous ne manquerez pas d’interroger les souvenirs que Goethe, le patriarche du romantisme, nous a relracés d’un voyage fait pendant sa jeunesse sur cette terre classique.
» Madame du Boccage, dans quelques lettres écrites à sa sœur, et que vous trouverez au troisième volume de ses œuvres, a raconté avec une simplicité charmante les impressions que firent
sur son âme un beau ciel , d’admirables sites, des monumens magnifiques et d’imposantes ruines. Elle a mis plus de malice dans les portraits d’Algarotti, Goldoni, mesdemoiselles Agnesi, Laura, Bussi etc., etc., tous personnages avec qui elle se rencontrait journellement.
»En lisant les Lettres historiques et critiques de Charles de Brosses , écrites en i j4° i et livrées au public en 1798, vous reconnaîtrez un homme de l’esprit et de l’enjouement le plus aimables, cachant sous une plaisanterie quelquefois folle des trésors d’érudition et de sens. Le premier président du parlement de Dijon a jeté la robe et le mortier pour folâtrer avec ses amis.
» Les quatre volumes in- 1 2 de Mi sson, publiés en 1722, obtiendront votre estime, comme ils ont obtenu celle d’une centaine d’écrivains, qui n’ont pas manqué depuis un siècle une occasion de les citer, souvent même sans en avertir le public.
«levais émettre un jugement qui vous paraîtra tenir du blasphème. De tous les écrivains qui ont parlé de l’Italie, Montaigne, l’immortel Montaigne, le Montaigne des Essais , est celui que je vous engagerai le moins à lire- Selon sa cou tume, le moi revient dix fois dans sa phrase à propos de chaque objet extérieur; mais comme par malheur ce moi était pour lors vivement affecté par la terreur que lui inspirait la gravelle, le philosophe donne plus de détails sur la nature diurétique des eaux de chaque localité, que sur la magnificence du paysage. Il assied souvent son lecteur avec lui sur sa garderobe ; il se garde bien de l’arrêter devant une seule des chaises curules conservées dans les musées.
«Je vous suppose suffisamment lesté dénotions préliminaires recuellies dans
tous ces ouvrages généraux, nous allons passer à d’autres plus spéciaux.
» Vous consulterez avec fruit les Études statistiques sur Rome , par le comte de Tournon qui y fut préfet de 1810 à 1 8 1 Zf , à l’époque où l’empire français comptait au nombre de ses départemens le département de Rome.
«Le Séjour de trois mois dans les montagnes près de Rome pendant l’année 1819, par Marie Graham^ vous donnera des renseignemens curieux sur la vie nomade des brigands, sur les bagnes , et sur la campagne de Rome.
» M. Guinan Laoureins a publié un tableau de Rome en 1814, livre peu connu, mais qui se distingue par l’originalité.
» Il reste loin cependant de l’admirable ouvrage de M. rie Bonstetten, intitulé : Voyage dans le Latium.
N ul écrivain n’a mieux exposé la différence qui existe entre les deux organisations physiques de l’homme du nord et de l’homme du midi ; la sensibilité si exquise de lTtaiien, la haute capacité de réflexion de l’Allemand.
» Le Tableau politique , religieux et moral de Rome, par Maurice Lévêque, est le fruit de quatre années de séjour dans les états de l’Eglise ; c’est un livre instructif, consciencieux, et qui répond tout-à-fait à son titre.
«Un journal d’un voyage à Rome en 1 773, que l’on attribue à Guidi, est un livre beaucoup moins complet sur la même matière, mais, qui vous offrira des détails pleins d’intérêt.
» Si vous savez l’anglais et l’allemand, vous pourrez lire un excellent ouvrage de Denman, qui a paru à Londres en [788, sous le titre de Gouvernement temporel du pape ; et un ouvrage non moins bon sur Rome de l’Allemand Grellmann, qui date de 1791.
«Vous consulterez pour le royaume
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des Deux-Siciles un ouvrage en italien deGalanti, publié à Naples en 1787; une statistique en français par d Eon de Beaumont, en 1775 \ Y Histoire politique et littéraire du royaume de Naples, par le comte Orlofï, publiée, par Amaury Duval , en 1819; trois ouvrages allemands : de Jagemann, publié à Leipsick en 1760; dOdeleben, publié à Fribourg en 1820; de Rehfues, publié à Zurich en 1808, et les voyages en différentes langues de Salis, Tord a, Bartel, Brydone, Spallanzoni et autres.
» Pour la Toscane, je vous recommande l’ouvrage de M. Sismondi, Tableau de b agriculture de la Toscane , qui a paru en 1801 ; un ouvrage en allemand de Jagemann, qui a paru à Gotha en 17&5; un ouvrage de l’italien T argione Tozzetti, imprimé à Florence en 1754; et un autre de l’abbé Francesco Fontani, dont la dernière édition date de 1827.
» Pourle royaume de Sardaigne, vous aurez les Italiens : Azuni, qui a paru en 1802; Denina, qui est plus ancien; Rossi, qui date de 1787; et Galanti de 1782. Vous y pourrez ajouter des ouvrages allemands , l’un de Jagemann, 1790 ; l’autre de Brunn, à Berlin , 1793.
» Pour le royaume Lombardo-Venitien,lesécrivainsde l’Autriche, grands faiseurs de statistiques, ne vouslaissent pas manquer de matériaux, pour peu que vous ayez le courage de vous aventurer dans les ténébreux replis de leur difïuse érudition.
b Mais toute cette masse de documens vous sera de peu d’utilité si vous ne possédez à fond votre histoire d’Italie.
Je suppose que quelques années écoulées depuis la sortie du collège ne vous ont point encore rendu tout-à-fait étranger aux auteurs anciens; que vous savez encore par cœur votre République ro-
maine , votre Histoire des Empereurs et votre Bas-Empire.
L 'Histoire des républiques italiennes du moyen-âge , par Sismonde de Sismondi, deviendra votre bréviaire. Mais M. Sismondi , prodigieux comme érudit, estimable en sa qualité d’historien grave et de moraliste de la plus liauLe portée, est un écrivain pâle et qui manque de coloris. Ses considérations sont à mille piques au-dessus de sa narration; aussi je vous engage, pour reposer de temps en temps votre cerveau, à profiter de l’attention qu’il a eue d’indiquer toujours au bas de la page la source où il a puisé ses matériaux. Relevez exactement lenom de Fauteur original par lui cité, et courez , le plus souvent que vous pourrez , relire le passage sur le texte même. M. de Stendhal nous apprend que, dans ses voyages, il en usait ainsi et s’en trouvait fort bien. « Les jours de pluie, je lis mes chers » historiens du moyen-âge : Jean Mail thieu et Philip pe Villain, Ammirato, » Yelluti, les chroniques de Pise, de » Sienne, de Bologne, la vie du grand » ministre Acciajoli par Mathieu » Palmieri , les annales de Pistoie par » T ronci, Malevolti, Poggio, Capponi, » Bruni , Buoninsegni , Malespina , » Corio, Soldo, Sanuto, Dei, Buona- » corsi, Nardi Nerli, etc., tous gens » chez qui la fausse culture de nos » académies n’a point détruit le talent » de narrer. » Je parierais que c’est à cette lecture de chroniques, et à celle des poètes du grand siècle de l’Italie , que M. de Stendhal doit en partie les brillantes qualités de son style. Beaucoup de nos meilleurs écrivains, Rabelais , Montaigne, La Fontaine, etc., et récemment Courier, se sont formés à la même école.
» Quant à l’histoire moderne, celle de l’Italie se lie tellement à 3a nôtre,
ou plutôt à celle de l’Europe entière, qu’il est difficile que vous ne la connaissiez pas. Je ne vous ferai pas l’injure de m’ériger vis-à-vis de vous en pédant à ce sujet. t
» Les histoires sur la peinture et les histoires littéraires sont de ces fléaux périodiques qui infestent régulièrement chaque année la littérature, et vous ne pourrez prétexter manque de renseignemens pour faire connaissance avec les grands écrivains et les artistes. Il va sans dire que vous donnerez la préférence à \ Histoire littéraire de Ginguené; je vous recommande aussi Y Histoire de la peinture, par le comte Orloff.
» J’ai trouvé un grand plaisir, et je suis certain que vous en trouverez de même, à la lecture des Caractères physiologiques des races humaines considérées dans leurs rapports avec l'histoire , par le docteur Edwards. Le savant académicien s’est appliqué à retrouver, dans les formes du visage des hahitans actuels de la péninsule italique, les types de ceux de leurs ancêtres. Il faut lire son ouvrage pour bien comprendre tout ceque cette étude olïre d’attrait, et tout ce quelle peut jeter de lumières sur les rapports des races anciennes avec les modernes.
n Savez-vous quelle idée me survient en ce moment? Je vous vois d’ici, cette longue liste à la main, haletant à la suite de tant de noms prononcés, dont plusieurs même sont médiocrement chrétiens, et écrasé comme les vaincus du lutrin sous le poids de tant d’ouvrages,dontfort peusont légers, je vous assure. Vous calculez en pâlissant ce qu’il vous faudra de temps pour que vos yeux accomplissent cet effroyable pèlerinage de lecture. Rassurez-vous, je vole à votre secours.
x Avec ma vie indolenteet peu agitée,
j’ai plus que vous le temps de lire, et j’ai déjà quelque peulu, c’est une chose dont on peut se vanter. Le mérite ne consiste pas à avoir lu, mais à savoir tirer parti de ses lectures. Tout ce qui a rapport à l’Italie, je me suis promis de l’étudier en partie laborieusement, pour l’ordinaire de l’explorer avec curiosité, mais toujours au moins de le parcourir avec le pouce, comme disait Chénier. Pour combien de lectures le pouce vaut les yeux! Demandez à quiconque a exercé le journalisme. Ces ouvrages, jeles possède : quelques-uns auprès de moi, dans mes malles; d’autres dans les bibliothèques de mes amis ; le reste enfin dans notre bibliothèque nationale, laquelle, grâce à l’excellent M. Van-Praët , s’épanche au premier appel sur ma table , sur la vôtre, sur celle de chaque citoyen offrant une garantie morale suffisante.
Le travail que j’entreprends pour mon utilité personnelle, je m’offre à vous en faire profiter. Tous les passages qui pourront offrir quelqu’intérêt d’instruction ou de plaisir, je me charge de vous les signaler par un trait à l’encre , ou toute autre indication moins pernicieuse pour le livre. Rien de ce qu’un livre renferme de vraiment bon ne vous échappera; il est tel dont vous n’aurez peut-être que deux lignes; mais ce n’est point à moi, c’est à l’auteur qu’il faudra vous en prendre ; fiez-vous , pour l’exécution consciencieuse de ma promesse, à ma probité littéraire. Mon portier prétendait que j’étais le plus honorable homme de lettres qu’il eût connu.
11 se servait encore de la locution homme de lettres , mon portier : j’espère qu’il s’est enfin corrigé.
» On frappe à ma porte, et je suis obligé d’interrompre ma longue épître.
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» Je reprends la plume et reviens à vous. Devinez pour qui je vous avais quitté? Pour un de nos compatriotes, un Parisien, et un Parisien du quartier latin, du centre de la civilisation intellectuelle, un libraire de la vieille roche, un éditeur in utroque , éditant le livre et la gravure, M. Audot père.
Son goût, ou plutôt sa fièvre pour les arts, venait de l amener en Italie; depuis une semaine il est à Florence. Je veux vous montrer, m a-t-il dit après les complimens d usage, quelque chose de curieux ; et il m’a fallu le suivre à l'hôtel de madame Imbert , où il est logé. Figurez-vous la collection ou plutôt la confusion, la mêlée la plus imposante de vastes in-folios, de robustes in-4°, de sveltes in-8°, d album , sous leur pudique étui de satin moiré.
11 v avait là aussi d’immenses portefeuilles , béans comme des abymes , et qui avaient englouti des masses de gravures, etbon nombre de dessins originaux. Comme l’asinissime bibliothécaire si vertement étrillé par Courier, dans 1 Histoire d’un manuscrit et d’un pâté, je demeurais s'upide. Que pensez-vous, me demandait mon compatriote, de ce Piranesi? je l’ai payé trois mille francs. Ceci est le museo Borbonico , il m’en coûte plus de six cents. Ce voyage de Naples en vaut deux mille.
Voilà le bel ouvrage de l’abbé de Saint- Non avec les eaux fortes de Duplessis Bertaux. Pauvreabbé de Saint-Non, 1Ttalielui a coûté sa fortune, il l’a sacrifiée à ce monument. Vous voyez aussi les ouvrages de Visconti, etc., etc. Voici qui vient de Venise. J’ai trouvé ceci à Ravenne... Un tel a croqué pour moi cette église , je tiens cet autre dessin d’un tel; et à chaque œuvre arrivait toujours le nom d’un peintre célèbre, français, italien, anglais, etc., etc.
Vous n’êtes pas sans avoir rencontré ,
au moins une fois dans votre vie, un antiquaire au milieu de son cabinet de médailles; un géologue devant sa collection de minéraux ; une actrice face à face avec son écrin ; ce n’est rien comparé à M. Audot au centre des dépouilles opimes qu’il venait de recueillir dans tous les coins de l’Italie. Enfin, après un hum ! hum ! où l’on pouvait reconnaître l’esprit spéculateur faisant une invasion sur le sens poétique de l’amateur des arts : Tout cela ensemble me coûte vingt-et-un bons mille francs, j’ai conservé les notes détaillées avec le prix de chaque objet; mais je crois que je possède une collection aussi complète que possible.
Maintenant il reste à mettre mes matériaux en œuvre et à fonder l’entreprise que je médite depuis plusieurs années : un recueil de jolies gravures , reproduisantes sites les plus délicieux, les monumens les plus beaux, les ruines les plus intéressantes. J’y joindrai les plus jolis costumes, groupés de manière à reproduire des scènes naïves qui fassent bien comprendre les usages les plus singuliers des différentes villes. — Et vous ajouterez à cela un texte? — J’avais envie de m’adresser à vous pour cet objet. — Je tiens dès aujourd’hui ma plume à votre disposition.
— Vous avez habité long-temps l’Italie; vous lui avez voué un culte, et vous ne restez étranger à aucun des hommages que chaque nouvel écrivain dépose aux pieds de votre idole. — Ajoutez que mon intention est de poursuivre un cours assidu de recherches sur tout ce qui a rapport à son histoire, ses mœurs, etc. Le travail que vous me proposez me fournit une occasion admirable de mettre à exécution mon projet.— Il faut se méfier des recherches poussées à l’excès, le public redoute le pédantisme. Nous autres éditeurs,
nons aimons les livres qui s’adressent atout le monde. --“Si le pédantisme est l’excès de la science , rassurez-vous, je crains bien de ne jamais courir le risque de devenir pédant. — N’allezpas cependant tomber dans l’excès contraire. Nous publions chez une nation devenue grave et éclairée, il ne faut pas qu’on nous accuse d’être superficiels.— Je m’appliquerai à traiter mon lecteur comme un homme du monde et un homme de sens qui me fait rhonneur de m’écouter. Je causerai de mon mieux ; si j’ai quelque définition à donner, je tâcherai d’être bref et surtout clair; et je prends l’engagement de ne disserter qu’à la dernière extrémité. Là dessus je quittai l’honorable éditeur.
«Maintenant convenez que mon traité avec lui est une bonne fortune pour vous autant que pour moi.
» Pour nous livrer àl’étude que nous comjdotions ensemble, vous alliez être obligé de fouiller, d’après mes indications, dans quelques centaines de volumes, dont quelques-uns assez difficiles à se procurer. Au lieu de cela, moyennant une souscription modique, vous allez recevoir chaque semaine un joli cahier bien propre , d’une belle impres-
sion, et renfermant la substance extraite et convenablemen t élaborée de plusieurs poudreux bouquins. Heureux mortel, vous savourerez le jus de l’orange sans avoir pris la peine de le préparer de votre main ! Des gravures exécutées par les meilleurs artistes, d’après d’excellens dessins, rendront sensibles à votre œil, mille objets dont la description , même par la plume la plus habile, laisserait toujours quelque chose à désirer.
» Quant à moi, le travail que j’entreprenais pour mon plaisir seul va se trouver rétribué. Je ne suis pas cupide, mais avec cet aiguillon de plus j'ai bien davantage la conviction que ma persévérance se soutiendra jusqu’à la fin de la tâche. Je trouve à la fois ins truction et profit, sans com p ter la satisfaction de me voir imprimé tout vif.
» Reste M. Audot. Son amour éclairé pourlesarts, et l’idée lieureusede cette entreprise, dont le besoin était généralement senti (style de prospectus), méritent une récompense. C’est au public à la lui accorder. Je fais des vœux sincères pour qu’il en advienne ainsi.
« J’ai l’honneur d’être , etc. »
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