BUE DU PAON, 8, ÉCOLE DE MÉDECINE
183ii.
INTRODUCTION
Un ouvrage de longue haleine, coYnme celui que nous entreprenons aujourd'hui, demande nécessairement une introduction. La meilleure que nous puissions donner est la lettre suivante adressée par nous de Florence, vers la fin de l'année dernière, à une personne qui veut bien nous honorer de son amitié :
« Vous avez la bonté de trouver quelqu'intérét aux lettres que je tous envoie sur ritalie, et vous me demandez en même temps par quelles lectures vous pouvez achever de connaître cette terre délicieuse, cette patrie antique de tant d'illustres hommes d'état , guerriers, poëtes, savans et artistes. Je vous répondrai que je ne connais pas sur l'Italie un seul travail complet , un de ces livres qui reproduisent uu pays sous toutes ses faces , qui vous y transportent, et vous y font vivre dans les mœurs actuelles aussi bien que dans celles anciennes , au milieu de la génération présente et dans la compagnie des honunes célèbres de tous les siècles ; enfin un de ces panoramas vastes .et animés comme M. de Laborde en A tracé un de l'Espagne. Il vous faudra donc vous armer de patience ,
TOUS préparer à étudier chacun des états et souvent chacun des objets , dans un auteur en particulier, consulter celui-ci pour les ruines de l'antiquité, cet autre pour les monumens du moyen -âge ; demander à l'un la description d'une fête pittoresque , à un autre quelques traits d'une observation fine sur les mœurs des différentes classes. Vous concevez qu'il serait un peu long de tous indiquer toutes les sources; je me contenterai de signaler celles qui me semblent les meilleures et que tous pouTCz aToir plus facilement à Totre disposition.
» Poiu* entamer connaissance avec le sujet en général , tous commencerez par la lecture des voyages le plus récemment publiés. En voyageurs français , vous pouvez feuilleter M. de Mengin Fondragon, dont le livre ne date que de i833; c'est un homme du monde , avec qui vous trouverez parfois à passer un moment agréable.
Le bibliothécaire M. Valéry se présentera avec des formes plus sérieuses et une érudition de 'meilleur alpi .
Peut-être le trouverez-voùs d'abord un peu froid ; mais bientôt son jugement suret son impartialité vous frapperont.
et TOUS lui accorderez ce baut degré d'estime auquel a droit récrivain savant et consciencieux.
» Aimez-vous un style vif et entraînant, des anecdotes racontées d'une manière piquante et origin«ile , des esquisses chaudement tracées , prenez les ouvragesde M. de Stendhal : les Pro* nienades dans Borne ^ qui ne datent que de 1829: Rome, Naples et Flo^ rence , livre qui a trois années de plus , et l'Histoire de la peinture en Italie. M. de Stendhal est prodigieusement spirituel et a vécu autant dans les salons d'Italie que dans ceux de France.
Il est né avec le talent d'observer; mais comme presque tous les hommes d'une imagination facile, et d'une conversation brillante, accoutumé à saisir «iu bond, dans une soirée, la première thèse qui se présente , et à trouver à toutes des développemens ingénieux , il porte jusque dans ses livres la passion pour le par«idoxe. Il part d'un fait vrai, exposé avec une verve qui charme , constaté avec une sagacité qui étonne, et pour l'ordinaire il n'en tire que des conséquences que, par politesse, jeqiiali fierai de singulières.
»Un voyageur anglais, lady Morgan, dont je vous recommande aussi la lecture, a le défaut contraire. Dénuée de tout talent d'observation , chez elle le fait qui sert de point de départ est ordinairement faux et absurde, mais le syllogisme est déduit avec talent et méthode, et le trait qui résume est toujours net et original. M. de Stendhal et lady Morgan auraient pu composer ensemble un excellent livre ; il aurait, lui, raconté l'anecdote, la fable ^ elle se fût chargée d'y coudre la morale.
«Je me rappelle le succès qu'obtint en 1 828 le F^oyage en Italie et en Sicile^ par M. Simond. Il est difficile d'écrire avec plus d'esprit, il n'est pas
facile en revanche de montrer moins d'impartialité. M. Simond s'était mis en route avec une haine profonde contre les touristes^ qui, l'ouvrage de Dupaty en poche, s'arrêtent devant chaque chevricr, se prosternent devant le moindre caillou , et ouvrant une large bouche exclament: Italie! ô Italie! Par malheur cette juste haine contre tant d'ignorans et monotones admirateurs , il semble ravoirétenduejusquesurl'objet à admirer. Dénigrer semble chez lui un parti pris d'avance, une monomanie.
» M. de Custines, qui ne blâme ni n'admire, mais qui regarde et raconte, vous plaira par le naturel et par plusieurs pages empreintes d'une délicieuse rêverie : c'est toujours un esprit judicieux et éclairé, et c'est quelquefois un poëte.
» Lisez Corinne ou r Italie de M**, de Staël comme un drame admirable , comme une conception vigoureuse et marquée au coin du plus beau talent, mais méOez-vous des détails qui tiennent aux localités dans lesquelles il a plu à l'auteur de mettre ses person* nages en scène. Je vous citerai , par exemple, le passage 011 Corinne monte en triomphe au Capitole. Osw.ild est peint la regardant du bas du grand escalier et accoude sur un des lions qui le décorent. Notez en pass.int que ces lions reposent sur des piédestaux d'au moins une dizaine de pieds d'élévation.
» Vous trouverez dan s les œuvres complètes de M. de Chateaubriand quelques lettres sur l'Italie : elles parleront surtout à votre ânic et vous feront penser, plus que ne le pourraient faire vini^t volumes de tout autre écrivain : c'est le privilège du génie.
» Le Genevois , M. Luilin de Châteauvieux, d<ans des lettres écrites de 18 la à 181 3, s'est proposé prihcipalement
INTRODUCTION
de décrire l'aspect champêtre de chaque état, ainsi que ses procédés d'exploitation rurale. En remplissant spirituellement une tâche qui pouvait être aride , il a fait un excellent livre. Au milieu de ce tableau complet de Tàgriculture^ on trouve une foule d'aperçus ingénieux et profonds.
» Pour la vérité d'observation, la solidité et la conscience des jugemens, et surtout l'utilité de mille petits renseignemens de détails, je vous recommande le Journal éT un voyage pendant Tannée i828.L'auteurn'alivréau public que les initiales de son nom : mais entra nous deux je trahirai Y incognito^ et je vous sismalerai M. Colomb, lami de plusieurs hommes d'esprit , tels que ÂIM. de Stendhal, Français de Nantes, etc., et qui pourrait justifier plus de prétentions au mérite littéraire que sa modestie ne lui permet d'en élever.
» Ayez la patience de recueillir dans Tannée i%ikZà\xJoumal des Débats ^\es lettres dun Parisien. Elles étaient adressées par M. Delecluze, en matière dart, le critique le plus éclairé et le plus impartial que je connaisse. Il est à regretter qu'il n'ait pas encore publié le grand ouvrage qu il prépare, et dont ces lettres sont un extrait.
• Parmi les ouvrages généraux d'une date plus ancienne, il vous faudra prendre six excellens volumes de M. Roland de la Plattière, publiés en 1788. C*est celui qui , plus tard , épousa M'***. Philippon, devenue la célèbre M™*. Roland. C'était un homme à tête froide et exacte. Il a bien vu, et raconte avec une simplicité pleine de charme.
» Vous prendrez ensuite la traduction du voyarre en 1789, de l'Anglais Arthur Young. Il s'est occupé plus particulièrement d agriculture.
Les Lettres sur l' Italie , parDupaty, rentes efl^ 178^1 sont Touvr<age de ce
genre qui ait obtenu le plus d'éditions. Il y a par-ci par-là quelques jolies choses à travers un style emphatique et boursouflé.
» Le voyage par le docteur Meyer, traduit de l'allemand, par M. Yanderbourg en 1801 , offre une suite de tableaux intéressans.
» Les Nouvelles Lettres d'un voyageur anglais y par M. Sherlock en 1780, riches en détails de mœurs et en réflexions sur les arts, sont un ouvrage spirituel et orijpn^l, mais peu développé. •T'^V'"
» Le Tableàit dètttaiie , par M. d'Aiv chenholz, trâduitdeTâllemanden 1788, est bon à consulter.
» J'en dirai autant des Considérations écrites en 1767, et publiées seulement en 1791, par Duclos, de l'Académie française.
» Les neuf volumesdeLalande, écrits en 1766, sont peut-être ce qu'il y a de plus complet. Ils brillent surtout par la méthode et la bonne disposition des matériaux.
» La Description historique et critique de l'Italie en 1764, par Tabbé Richard, est aussi un bon livre, quoique moins intéressant que celui que M. Grosley publia a la même époque sous le titre de Observations par deux gentilshommes suédois y et beaucoup moins gai que celui de Tabbé Coyçr, dont Tenjouement va quelquefois jusqu'à la gravelure.
» Vous ne manquerez pas d'interroger les souvenirs que Goethe, le patriarche du romantisme, nous a retracés d'un voyage fait pendant sa jeunesse sur cette terre classique.
» Madame du Boccage, dans quelques lettres écrites à sa sœur, et que vous trouverez au troisième volume de ses œuvres, a raconté avec une simj)licité charmante les impressions que firent
sur son âme un beau ciel, d'admirables sites, des monumens magnifiques et d'imposantes ruines. Elle a mis plus de malice dans les portraits d'Algarotti, Goldoni, mesdemoiselles Agnesi, Laura, Bussi etc., etc., tous personnages avec qui elle se rencontrait journellement.
»En lisant les Lettres historiques et critiques de Charles de Brosses , écrites en 1740, et livrées au public en 1798, vous reconnaîtrez un homme de l'esprit et de reniouement le plus aimables, cachant sous une plaisanterie quelquefois folle des trésors d'érudition et de sens. Le premier président du parlement de Dijon a jeté la robe et le mortier pour folâtrer avec ses amis.
»Lesquatrevolumesin-i2deMis5on, publiés en 1722, obtiendront votre estime, comme ils ont oblenu celle d'une centaine d'écrivains, qui n'ont pas manqué depuis un siècle une occasion de les citer, souvent même sans en avertir le public.
• levais émettre un jugement qui vous paraîtra tenir du blasphème. De tous les écrivains qui ont parlé de l'Italie, Montaigne, l'immortel Montaigne, le Montaigne des Essais^ est celui que je vous engagerai le moins à lire. Selon sa coutume, le moi revient dix fois dans sa phrase à propos de chaque objet extérieur; mais comme par malheur ce moi était pour lors vivement affecté par la terreur que lui inspirait la gravelle, le philosophe donne plus de détails sur la nature diurétique des eaux de chaque localité, que sur la magnificence du paysage. Il assied souvent son lecteur avec lui sur sa garderobe ; il se garde bien de l'arrêter devant une seule des chaises curules conservées dans les musées.
» Je vous suppose suffisamment lesté de notions préliminaires recuelliesdans
tous ces ouvrages généraux, nous allons passer à d'autres plus spéciaux.
» Vous consulterez avec fruit les Etudes statistiques sur Rome , par le comte de Toumon qui y fut préfet de 1810 à i8i4) à l'époque où l'empire français comptait au nombre de ses départemcns le département de Borne,
• Le Séjour de trois mois dans les montagnes près de Rome pendant tannée 1 8 1 9, par Marie Graham^ vous donnera des renseignemens curieux sur la vie nomade des brigands, sur les bagnes , et sur la campagne de Rome.
» M. Guinau Laoureins a publié un.
tableau de Rome en j8i4) livre peu connu, mais qui se distingue par l'originalité.
» Il reste loin cependant de l'admirable ouvrage de M. de Bonstetten, intitulé : Voyage dans le Latium.
Nul écrivain n'a mieux exposé la différence qui existe entre les deux organisations physiques de l'homme du noid et de l'homme du midi ; la sensibilité si exquise de l'Italien, la haute capacité de réflexion de l'Allemand.
» Le Tableau politique y religieux et moral de Home, par Maurice Lévêque, est le fruit de quatre «innées de séjour dans les états de l'Eglise; c'est un livre instructif, consciencieux, et qui répond tout- à-fait à son titre.
» Un journal d'un voyage à Rome en 1773, que l'on attribue à Guidi, est un livre beaucoup moins complet sur la même matière, mais, qui vous offrira des détails pleins d'intérêt.
» Si vous savez l'anglais et l'allemand, vous pourrez lire un excellent ouvrage de Denman, qui a paru à Londres en 1788, sous le titre de Gou^fernement temporel du pape; et un ouvrage non moins bon sur Rome de l'Allemand Grellmann, qui date de 1791.
• Vous consulterez pour le royaume