‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 68 sur 86 · TINTORET · texte numérisé non relu

TINTORET

serait un grand peintre. J'ai parlé des progrès qu'il fit dans l'école du Titien, et de la conduite peu courtoise du maître, qui donna occasion à l'élève de déiiloyer deux vertus dilticiles à pratiquer pour tout le monde, plus difficiles pour un caractère bouillant et impétueux comme le sien : l'admiration pour le génie de l'offenseur et la patience dans les etforts pour égaler un Titien. Le colons du Titien et le dessin de Michel- Ange, avait-il écrit en grosses lettres sur le mur de sa pauvre cellule. Ce que furent ses efforts, les travaux entrepris, l'obstination avec laquelle il copia et recopia les bas-reliefs antiques, eiV Aurore, le Crépuscule, la Nuit et le Jour de Buonarotti, serait trop long à raconter. Je me bornerai à faire remarquer que, quelque cas qu'il fît du dessin , la plupart de ses peintures, exécutées à la hâte , pècbent de ce côté. Cependant on rapporte , outre la fameuse inscription , qu'interrogé par un jeune homme sur le moyen d'acquérir le talent difficile de la peinture, il répondit: «Dessiner, dessiner, dessiner! Les belles couleurs, mon ami , s'achètent au pont du Rialto, mais le dessin ! oh ! l'on n'arrive au dessin que par la puissance du génie! » Son coloris non plus n'est pas irréprochable : si le ton général est du Titien , l'emploi excessif qu'il fait du bleu et du rouge nuit à la vérité des chairs. On remarque encore quelques défauts dans ses draperies, et un goût parfois étrange ; mais c'est peu auprès des qualités supérieures qui distinguent tant de compositions admirables, le Miracle de V Esclave, une des merveilles de la peinture vénitienne ; le Crucifiement , une des œuvres les plus extraordinaires du peintre pour l'art avec lequel il a su grouper environ cent cinquante figures avec une vérité d'ensemble et de détails admirable ; la Gloire du Paradis , dans la salle du grand Conseil à Venise, ouvrage de la vieillesse du Tintoret, et qui continua dignement la série de ces grandes compositions qu'il poursuivit jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans.

On aurait tort de juger du caractère du Tintoret par sa manière en peinture. Sa bonté, le ton bienveillant de sa conversation, sa modestie contrastaient, au contraire, avec la teinte violente et sombre de son génie. Je sais que Pierre Ârétin n'en jugea pas ainsi ; mais il est bon de savoir que l'Arétin , grand ami du Titien , ne se fit pas faute vis-à-vis du rival de ce dernier de ces procédés qui lui attirèrent si souvent de méchantes affaires. Le Tintoret finit par perdre patience, et un jour s'avisant d'un stratagème, il demanda avec instance à l'Arétin la faveur de peindre les traits d'un homme qui faisait l'admiration du monde. L'offre était trop courtoise pour être refusée. L'écrivain vint dans l'atelier du peintre, qui lefitasseoir, le plaça d'une certaine façon, puis tira avec un grand sang-froid un énorme pistolet : « N'ayez pas peur, lui cria le Tintoret en riant, j'ai envie de prendre votre mesure. » Il le regarda de la tête aux pieds, puis il ajouta froidement : « Vous avez deux ion-

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