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QUELQUES LETTRES, SUIVANT LES PARTIS ET LES CARACTÈRES

Ici encore — et pour finir comme j'ai commencé — j'enregistre :

De Fiesole, le 28 octobre. — « Nous avons passé la journée à Florence, c'était très curieux.

Vers huit heures du matin, je vois un grand gaillard escalader la fenêtre grillée de la poste de Fiesole, et poser dans le haut une pancarte où je lis : « Occupé par les fascistes )). Voilà donc la mobilisation annoncée par les journaux. Descendons à Florence pour voir.

A Florence la pluie ; l'aspect des rues à peu près normal. La via Calzaiuoli est pavoisée, beaucoup plus qu'au 20 septembre. Des fascistes un peu partout, avec le petit manteau gris, et le casque ; on les prendrait pour des soldats,

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n'étaient la chemise noire et le gourdin. Ils ont presque tous des revolvers à la ceinture.

A la gare, ils sont aux grilles, et laissent passer. Ils occupent certaines portes des salles d'attente ; des militaires sont à d'autres portes. On voit, là aussi, des fascistes qui portent le costume des Alpins, et le chapeau à plumes. Le marchand de journaux nous raconte que le matin, on a saisi à l'arrivée des ballots de journaux antifascistes, et qu'on les a brûlés.

Nous allons déjeuner au restaurant Giotto. En route, on croise une cinquantaine de fascistes se dirigeant vers la gare, chéchias noires, ou casques ; manteaux gris des soldats. Ils sont par quatre et marchent au pas.

Au Giotto, tout le monde lit le journal. Pendant que nous savourons un fritto misto, deux clients engagent la conversation d'une table à l'autre. L'un d'eux cite des phrases d'un journal lu le matin ; Rivoluzione senza rivolta, révolution sans révolte. « Il est merveilleux de voir le calme qui règne en ville », etc., etc. Puis il s'emporte en parlant de certains députés qu'il faudrait fusiller ; il tape sur la table et affirme que « le peuple italien est le premier du monde. »

Nous sortons. Dans la rue passe une compagnie de « Toujours prêts » ; en chemises bleues, ceux-là ; au pas, quatre par quatre, et l'air très pressé.

Place Victor-Emmanuel sont exposées des pho-

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tographies de Mussolini, qui montre un air terrible.

L'office télégraphique est occupé par des fascistes. A la porte, une foule qui regarde et qui circule devant l'entrée. Les fascistes sont sur les marches et à l'intérieur, casqués, manteaux gris. Je me demande, puisqu'ils se sont rendus maîtres de la poste malgré la troupe de garde, pourquoi la troupe de garde est encore là. J'en fais la réflexion à un passant, et je lui dis : « Les soldats et les fascistes sont donc d'accord? » Et il me répond en souriant : « Oui, ils sont d'accord ». On entre librement à la poste ; mais autant il y avait foule dehors, autant c'est désert, dedans.

Dans les rues passent des troupes bien en ordre, conduites par un ou deux fascistes. Ceuxlà n'ont pas leur costume ; ils ont l'air de se diriger vers un point de concentration, doù ils repartiront équipés... »

De Rome, le 30 octobre. — « Dites bien à vos amis comment cette révolution se déroule dans le calme et dans l'ordre, le verre en main et le sourire sur les lèvres. Dites que tous continuent à travailler avec confiance et amour. Si la révolution avait été faite par les « subversifs », au contraire, tout aurait été ravagé, tout aurait été

mis à feu et à sang; ils auraient jeté bas le Christ lui-même... »

De Milan, le Y" novembre. — « Enfin nous respirons ; enfin nous sommes sortis de l'air pestilentiel qui a été trop longtemps notre atmosphère. C'est déjà un résultat dont nous devons nous féliciter. Nous ferons tout crédit aux fascistes, pour peu qu'ils arrivent à réaliser leur programme; attendons-les à l'œuvre. Ils assurent qu'une nouvelle époque s'ouvre dans l'histoire de notre pays, et que maintenant commence la quatrième Italie. Puisse-t-il en être ainsi ! »

De Turin, 3 novembre. — « Les journaux vous auront montré l'état sans exemple où nous sommes tombés. La liberté de la presse est supprimée, l'opposition est bâillonnée; et nous, les hommes de gauche, qui avons foi dans le progrès, dans le peuple, dans le libéralisme, nous sommes à la merci des premiers venus. Il n'y a plus de justice, plus d'armée ; la constitution a été déchirée par le roi, et la monarchie constitutionnelle et parlementaire est abolie, en fait. On singe Saint- Jus t, on joue à la Convention. Heureusement, il y a des raisons historiques qui

s'opposent à ce jeu tragique. Le caractère italien ne souffre pas longtemps les tyrans, les prétendus « sauveurs de la patrie ». Mais les excès auxquels les fascistes se sont abandonnés nous font prévoir que la réaction sera atroce, et que 1919 n'aura été qu'an mouvement ridicule si on le met en rapport avec ce que sera 1924. Et ainsi, d'action en réaction, l'Italie se dissout. »

De Milan, 48 novembre. — « Comment t'expliquer par lettre ce qui se passe ici? C'est bien difticile ; des facteurs si divers et si complexes entrent en jeu qu'ils ne permettent pas une appréciation simpliste.

Prends, par exemple, les deux discours prononcés par Mussolini à la Chambre. Dans le premier, il a couvert d'opprobre les députés ; il a pris une attitude à la Louis XIV : l'État, c'est moi. A vingt-quatre heures de distance, le voilà qui frêne complètement ; il ne s'attaque plus à la Chambre en soi, mais à la Chambre en tant qu'elle a commis des actes repréhensibles au point de vue national ; et il affirme en même temps que ses sympathies vont toujours vers le monde ouvrier, à l'ombre du drapeau tricolore ; c'est ainsi qu'il a pu obtenir un vote favorable. 11 y a là, je crois, tout le fascisme.

Le fascisme, en effet, a deux âmes : le capora-

lisme et le syndicalisme. Tandis que la première est essentiellement réactionnaire, l'autre est différente du tout : tu comprends bien que les ouvriers qui ont quitté les partis révolutionnaires pour entrer dans les rangs du fascisme ont conservé leur mentalité sociale, avec le drapeau rouge en moins. Je crois (et j'ai des raisons de croire) que Mussolini finira par aller à gauche avec ce mouvement syndical. Mais, pour le moment, il est plus ou moins prisonnier de la haute finance et de quelques gros bonnets de l'armée ; et la première des deux âmes fascistes a parlé en lui. Voilà pourquoi il a couvert d'opprobre le Parlement.

Le pays laissera faire, en partie parce qu'il a peur de la trique et de l'huile de ricin, en partie parce qu'il était effectivement dégoûté et du Parlement, et d'un gouvernement qui s'était montré veule et incapable. Je distingue même ici une espèce d'attente bienveillante ; et si Mussolini sait faire mieux que les autres, il sera porté aux ■lues.

Toutefois, pour mon compte personnel, je ne suis pas optimiste. Mussolini est un homme qui a une valeur intellectuelle ; de plus c'est un grand travailleur; mais, parmi son entourage, il y a bien des gens qui ne le valent pas. D'autre pari, le socialisme n'est pas mort, et il reprendra sa propagande sur le terrain de la démocratie et de la liberté. Quant aux populaires, ils sont à bas ; et

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je ne sais vraiment pas ce qui restera de tout le parti.

En matière de politique étrangère, je crois que Mussolini sera obligé de mettre beaucoup d'eau dans son vin.

Si, dans quelque temps, nous devons reconstruire, nous reconstruirons ; nous reconstruirons sur des bases plus solides, à la fois nationales et sociales... »

De Chiasso [Suisse), 20 novembre. — « Des fascistes qui font tant de bruit de l'autre côté de notre frontière. Dieu nous garde ! Vous savez que l'huile de ricin et le manganello n'entrent pas dans les sympathies du peuple tessinois, fier, démocrate, frondeur, et quelquefois grognon... »

De Parme, 23 novembre. — « En violant la constitution, la monarchie a paru prolonger son existence : en réalité, elle s'est condamnée pour toujours. La prochaine forme de gouvernement en Italie, ce sera la république... »

De Sienne, 29 novembre. — « Les journaux

VOUS auront tenu au courant des grands événements d'ici. Mussolini a réussi ; c'est un homme fort, il a un programme fort.

Ce programme, pourra-t-il l'exécuter? Voilà ce que vous voudriez savoir, et voilà ce que les Italiens eux-mêmes seraient bien en peine de vous dire. Il faut qu'il lutte contre trop d'idées, trop invétérées ; et ses propres partisans ne le suivront peut-être pas toujours. Pour ce qui est du présent, la main est vigoureuse, les rênes sont solides, et le fouet voltige en l'air, tantôt comme une caresse, tantôt comme une menace. Mais plus tard? Pour le bonheur de l'Italie, je souhaite que Mussolini reste longtemps sur le siège; assez longtemps pour redresser les jambes de ceux qui boitaient, non par maladie congénitale mais parce qu'il leur plaisait de boiter. »

De Venise, /" décembre 1922. — « Notre attitude ? Pour le présent, une indiscutable satisfaction. Pour l'avenir — un proverbe que tu connais : « Si ce sont des roses, elles fleuriront ».

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