I. - DEFINITION. GÉNÉRALITÉS. DONNÉES ANTHROPOMÉTRIQUES
Définir l'obésité semble à première vue chose facile et simple. En y réfléchissant, on ne tarde pas cependant à s'apercevoir qu'il n'est pas aussi aisé qu'on le croirait de dire ce que c'est qu'un obèse. Énoncer que l'obésité consiste en un embonpoint excessif, ou bien que c'est l'hypertrophie du tissu cellulo-adipeux, ce n'est guère donner une définition de l'obésité, car il faudrait spécifier quand l'embonpoint devient excessif, quand il y a hypertrophie du tissu cellulo-adipeux. En d'autres termes, il faudrait tracer la démarcation entre l'état normal et l'état pathologique.
Le développement du tissu cellulo-adipeux présente, en effet, de grandes variations chez des sujets ayant également l'apparence d'une bonne santé et, chez le même individu, l'embonpoint
apparaît à certaines périodes de la vie, sans qu'il en résulte aucun trouble*
Il semblerait, malgré tout, qu'il suffise de s'en rapporter au bon sens vulgaire pour reconnaître qu'un sujet est ou n'est pas un obèse. A la rigueur, on pourrait se contenter de ce seul élément d'appréciation pour les cas d'embonpoint accentué; mais souvent ce critérium se trouverait en défaut. Combien de gens, en effet, sont considérés par leur entourage comme ayant une santé florissante uniquement en raison de leur embonpoint et qui n'en sont pas moins des malades, et, reconnus comme tels par le médecin après un examen même rapide.
L'impression perçue, la notion esthétique sont donc insuffisantes, comme le fait très justement remarquer Le Gendre (1), pour nous faire reconnaître un obèse, car cette esthétique varie suivant les latitudes et aussi suivant les époques.
En fait, même après examen, c'est toujours un peu arbitrairement que le médecin classe ses malades. Son expérience lui permet cependant de mieux reconnaître les limites de l'état normal et
(I) Le Gendre, article Obésité, Traité de médecine de Charcot, Bouchard et Brissaud, 2 e édit., t. I, p. 418.
de discerner les cas où la surcharge graisseuse est réellement excessive ; mais, bien qu'elle soit plus délicate et plus attentive, c'est toujours d'impression qu'il s'agit, impression personnelle et non démarcation fixée par des données positives. Aussi a-t-on cherché un critérium plus exact et plus scientifique. On a comparé le poids de l'individu observé au poids qu'il devrait avoir s'il était normal. Tous les traités reproduisent à cette occasion les tables de Quételet (i) qui fournissent des indications précises sur les moyennes de la taille et du poids aux différents âges de la vie. Mais ces tables n'indiquent que des moyennes, c'est-à-dire n'envisagent que des hommes de taille moyenne et ne peuvent être utilisées pour les sujets de haute stature ou pour ceux de petite taille. On a donc cherché quel devait être le poids ' normal pour chaque taille et Ton a espéré trouver une formule indiquant le rapport qui doit exister entre le poids et la taille. On a proposé de prendre pour poids normal d'un sujet le nombre de kilogrammes 'représenté par le nombre de centimètres de sa hauteur, diminué de 100, formule à peu près
(I) Voy. les tableaux, page 88.
exacte pour les tailles comprises entre 1 m. 68 et \ ni. 7o, inexacte pour celles inférieures à 1 m. 68 ou supérieures a 1 in. 75.
On a cru encore pouvoir obtenir le poids normal, on multipliant par 4 le nombre des décimètres de la taille, formule également défectueuse, au moins pour les chiffres supérieurs à la moyenne. Nous n'avons donc pas une formule simple, nous donnant le poids normal pour chaque taille ; mais l'eussions-nous, qu'elle ne saurait nous permettre de comparer utilement le poids de l'obèse au poids qu'il devrait avoir.
Le poids n'est pas toujours, en effet, corrélatif du développement de la graisse; il varie avec l'état du squelette et avec celui du tissu musculaire. Si le rapport entre le poids réel et le poids normal peut être utile à connaître, c'est donc à condition qu'il sera tenu compte de ces deux éléments.
Renonçant alors à trouver une base de jugement , devrons-nous nous contenter d'attendre l'apparition des troubles fonctionnels pour déclarer que l'embonpoint cesse d'être physiologique pour devenir pathologique?
Dans la pratique, c'est là, en effet, le critérium
habituel, et, n'est considère comme malade que l'obèse qui éprouve quelque gêne, du fait de son embonpoint.
Mais, qui ne voit combien ce critérium est insuffisant; car il conduit le médecin à négliger toute une phase de la maladie, celle où il est possible d'agir le plus efficacement, celle où Ton peut prévenir les effets de l'accumulation de la graisse.
11 serait alors préférable de s'en tenir à une approximation grossière et de se contenter de l'impression produite par l'apparence extérieure du sujet. Mais il est permis de serrer le problème d'un peu plus près et de chercher à fixer des éléments d'appréciation moins arbitraires, sans peutêtre arriver à supprimer toute interprétation personnelle et sans pouvoir tout déduire des données numériques.
Nous trouverons ces éléments d'appréciation, qui jusqu'alors nous faisaient défaut, dans les recherches récentes que M. Bouchard a entreprises sur l'état statique de l'homme. Il n'est d'ailleurs plus possible, à l'heure actuelle, de négliger ces notions nouvelles quand on veut pour suivre une étude sur les maladies de la nutrition.
BÉF1MT10N. GËNÉHALITÉS.
Lorsqu'il s'agit de l'obésité, la question à résoudre est celle-ci : Quelle est lu quantité normale de tissu adipeux pour un sujet donné? Entre quelles limites celle quantité peut-elle osciller, sans que pour cela le sujet cesse d'être normal?
Mais, au préalable, il faut savoir si nous avons la possibilité d'apprécier la quantité de graisse contenue dans le corps; car, si nous possédons ce moyen, il nous sufïira de connaître la quantité de graisse contenue dans le corps d'hommes considérés comme sains et normaux, d'en fixer les variations extrêmes et de comparer le sujet en observation a l'homme normal.
Avant d'entreprendre celte discussion, il nous parait indispensable de résumer les travaux de M. Bouchard (i).
Poursuivant l'élude des mesures en médecine, et voulant apporter plus de précision dans les recherches sur la nutrition, M. Bouchard s'efforce. de trouver une unité à laquelle on puisse se référer quand on voudra apprécier l'activité des échanges nutritifs. Après avoir rejeté successivement comme termes de comparaison l'individu, la taille,
\i) Bouchàjiu, Trait* ui> pidlio' p. 178 et suivantes.
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le kilogramme corporel, tous susceptibles d'entraîner de grosses erreurs, il arrive à cette conclusion que, ce qui est actif dans le corps humain, ce n'est pas l'ensemble des différents tissus considérés comme formant une masse homogène, d'activité égale dans toutes ses parties, mais seulement l'albumine fixe, c'est-à-dire l'albumine des muscles et des organes, à l'exclusion des os, de la graisse, des aponévroses, à l'exclusion même de l'albumine circulante, albumine du sang ou de la lymphe, et il établit que ce qu'il faut prendre comme unité, c'est le kilogramme de cette albumine fixe.
Pour faciliter ces études, M. Bouchard compare l'homme à un cylindre ayant pour hauteur la taille de l'individu, pour volume le volume de l'individu, pour masse la masse de l'individu, son nombre de kilogrammes, et il considère ce cylindre comme constitué par la superposition d'un certain nombre de tranches de 1 décimètre de hauteur. Cette frac-
tion de cylindre a pour formule qr et constitue le
« segment anthropométrique ». On peut, par une série de calculs, établir la composition de ce segment anthropométrique et en déduire les proportions d'eau, de matières minérales, de graisse,
\'l DÉFINITION. GÉNÉRALITÉS.
(T albumine fixe dont il est forme et, par conséquent, connaître la composition du corps.
Nous n'entrerons pas, pour l'instant, dans le détail des calculs et des corrections qu'il est indispensable de faire pour évaluer la composition exacte du corps d'un sujet de même âge, de même sexe, de mêmecomplexion, de même musculature que le sujet en observation. La marche à suivre pour arriver à cette estimation a été minutieusement exposée par M. Bouchard (1). Il nous suffit d'avoir montré que nous avons la possibilité de comparer un individu quelconque à un homme de même taille, tel qu'il serait s'il était normal, et en particulier de comparer un obèse à l'homme qu'il devrait être s'il était normal. En d'autres termes, nous pourrons calculer la corpulence et l'adiposité.
La corpulence est le rapport entre le poids du corps d'un sujet et le poids d'un homme moyen de même taille. Il convient ici de remarquer que le terme que nous employons, homme moyen, n'est pas absolument synonyme d'homme normal. En effet, comme M. Bouchard le fait observer, des hommes normaux de même taille peuvent avoir
(1) Bouchard, Traité do pathologie générale, t. III, l re partie, p. 187.
des poids différents, une corpulence différente, sans cesser pour cela d'être des hommes normaux. Cela dépend de deux conditions, la musculature et la complexion, c'est-à-dire le développement des muscles et du squelette; un athlète est un homme normal, ce n'est pas un homme moyen. Quand nous disons : homme moyen, nous voulons donc dire : homme de complexion et de musculature moyennes.
U adiposité est le rapport entre la quantité do graisse renfermée dans le corps d'un individu et la quantité que contiendrait le corps d'un sujet de même taille, supposé normal.
La corpulence et l'adiposité varient d'habitude dans le même sens, mais il n'y a pas là une relation nécessaire. Dans certaines conditions de régime et d'entraînement, ayant pour résultat d'augmenter les masses musculaires et de réduire la réserve de graisse, les variations peuvent se faire en sens inverse; on tout cas, elles ne sont pas proportionnelles. M. Bouchard n'a pas vu la corpulence descendre plus bas que 0,4, ni s'élever plus haut que 2,40, tandis qu'il a observé des variations de l'adiposité allant de 0,05 à 12. Ces différences ne surprendront pas si Ton veut réflé*
chir à la grande quantité de graisse qui peut s'accumuler dans le corps humain, dans les cas d'obésité extrême.
Pratiquement, on obtient le degré d'adiposité en divisant la quantité de graisse du segment de l'individu observé par la quantité de graisse du segment d'un homme normal de même taille (1). Pour calculer le poids de la graisse du segment normal, il suffit de multiplier le poids de ce segment par 0,13. Pour connaître le poids de la graisse contenue dans le segment de l'individu en observation (ce que nous appellerons le segment réel), on suppose que l'augmentation de poids est due uniquement à l'accumulation de la graisse et l'on ajoute la différence existant entre le poids du segment normal tit celui du segment réel au poids de la graisse du segment normal; on obtient ainsi la graisse du segment réel. Ces calculs ne s'appliquent naturellement qu'aux cas où l'adiposité est supérieure à l'unité.
A chaque taille correspond une adiposité normale. Mais actuellement il ne nous est pas possible de dire à quel degré d'adiposité commence
(1) Voy. les tableaux, page 89.
l'obésité; et il faut encore fixer la limite d'une façon arbitraire; quand un nombre suffisant d'observations aura été recueilli, on pourra indiquer les limites au delà desquelles l'embonpoint ne peut plus être considéré comme physiologique.
Quand bien même la connaissance de l'adiposité ne nous servirait pas à fixer les limites de l'obésité, elle ne serait cependant pas sans intérêt, car elle nous permettrait d'apprécier la quantité de graisse contenue dans le corps, de suivre les variations de l'embonpoint, de calculer ce que devra être la cure de réduction, de façon à ne pas provoquer un amaigrissement trop rapide, tout en demandant à l'organisme l'utilisation maximum de ses réserves adipeuses.
La destruction de la graisse est, en effet, limitée par l'activité formative des différents ferments. Elle est limitée également par d'autres conditions, En se brûlant, la graisse produit de la chaleur ;
I gramme de graisse dégage 9 cttl ,57; la chaleur ainsi produite est absorbée par l'évaporation pulmonaire et cutanée, par la radiation et le contact.
II faut donc considérer encore, dans le traitement de l'obésité, comment pourra se faire la déperdition de l'énergie ainsi dégagée. La surface corporelle
importe beaucoup, puisque la déperdition de calorique est évidemment proportionnelle à la surface du corps, toutes choses étant égales d'ailleurs ; or, il est possible d'estimer cette surface corporelle et de la rapporter au segment anthropométrique.
Il faut encore tenir compte d'un autre élément, qui est le pouvoir émissif de la peau. Ce pouvoir dépend de nombreuses conditions, parmi lesquelles une nous intéresse particulièrement, c'est l'épaisseur du tissu adipeux sous-cutané. Mince, la couche de graisse sous-culanée n'apportera qu'un faible obstacle à la diffusion du calorique des parties profondes vers la surface cutanée et, par suite, à sa déperdition ; épaisse, elle constituera une couche isolante qui réduira les perles de chaleur.
Dans l'obésité, il se produit donc deux faits importants au point de vue de la régulation thermique, mais deux faits qui agissent en sens opposé. D'une part, la graisse, en se développant, augmente le poids et le volume du corps et, par suite, la surface corporelle, d'où une plus grande tendance de, l'organisme à perdre du calorique et h détruire de la matière; d'autre part, l'accumulation de la graisse» en restreignant les pertes de
chaleur, produit un effet inverse et tend à diminuer l'excitation catalytique, augmentée par le développement de la surface corporelle. Dans quelle mesure ces deux effets se contrebalancent-ils? C'est ce qu'il est difficile d'apprécier .
Le Noir. — L'Obésité et son traitement. 2