SCENE PREMIERE DIDIER. IIORNUS
Didier, ouvrant une fenêtre dont il fait claquer les persiennes.
— Ici, ce sera chez nous, tout à fait chez nous.... chez les jeunes, comme dit maman. (// va à une autre fenêtre.)
HORNUS
— Mais tu n'as pas besoin de tout ouvrir.
76 L'ObsLu-lc
Didier, ouvrant l.t fenêtre et lespersiennes.
— Si, si, je veux te montrer, il faut que tu voies... .c'est pourcelaqueje fai amené de Nice.... Quand tu penseras à nous, à tes enfants, c'est bien le moins que tu connaisses le cadre, l'installation de leur bonheur. (Debout devant la fenêtre, écoutant.) Tiens, la voiture qui rentre: maman va nous apporter des nouvelles.
IlORNUS.
— Encore souffrante, la cousine Estelle:-
Didier.
— Oui.... Je n'ai pas de chance avec cette famille-l:i; quand on va publier nos bans, toujours quelqu'un tombe malade. C'a été d'abord la femme du Conseiller, maintenant la cousine Estelle.... L'ennui, c'est que Madeleine ne la quitte pas d'une minute ; voilà trois jours que je ne l'ai pas vue, depuis leur départ de là-bas.... Enfin je me console en préparant notre petit ménage. Regarde le beau piano que je lui ai fait venir de Paris, toutes les partitions nouvelles.... ma
table bien en face... C'est si bon, la musique en travaillant....
HORNUS
— Je vois le travail d'ici.
Didier.
— .Moqueur! En tout cas, nous ne manquerons pas de livres. (Montrant les deux bibliothèques.) Les miens de ce côté, par ici les siens, reliés, choisis, ceux qu'on ne lui a pas laissé lire et que je me réserve de lui faire connaître.... Je te promets qu'il y en a. C'est bien simple, elle n'a rien lu.... Vois-tu les bonnes heures que nous allons passer, quelle joie d'initier ce jeune esprit aux grandes et belles choses..., ma femme et mon enfant tout ensemble. J'en suis à bénir ces pauvres gens qui m'ont tout laissé à lui apprendre. Je serai un peu pour elle ce que tu as été pour moi, un maître soig'ueux et doux.
HoRNUs, railleur pour ne pas paraître ému.
— Dis donc, tu ne vas pas lui apprendre le latin?
Didier.
— Avec ça que tu ne me Tas pas fait aimer, toi. le latin. Te rappelles-tu ce coin de Provence où nous lisions les Géorgiques près d'un rucher, dans les lauriers-roses.... Les abeilles dor du poète bourdonnaient autour de nous, à croire qu'elles sortaient du livre.... C'était si beau, c'était si vrai, j'ai crié : « Je comprends! » et je fai sauté au cou....
IlORXUS.
— Toi. tu n'auras pas besoin des Géorgiques pour que ton élève te saute au cou....
Didier.
— Tu ris.... tu ris toujours quand on parle d'aimer. C'est pourtant une grande chose, l'amour, mon vieil Hornus.
HORNLS.
— Oui, peut-être.... je ne sais pas.
Didier.
— Vraiment: tu ne sais pas.... et cependant, comme tu m'avais ouvert la poésie, la passion, c'est toi qui me l'as révélée.... C'est
pour t'avoir entendu dire le sonnet d'Arvers. Oh! il y a longtemps de cela; tu sais, ce beau sonnet....