‹ L'Odéon: histoire administrative, anecdotique et littéraire du Second Théatre Français (volume 4)Chapitre 21 sur 217 · CHAPITRE iil · texte numérisé non relu

CHAPITRE iil

C'est ainsi qu'un siècle en arrière, Louis XIV défendait à Tartuffe de paraître sur le théâtre public du Palais-Royal, mais l'admettait avec faveur aux fêtes de Versailles et permettait à Molière de le représenter à Villers-Colterets pour Monsieur, aux châteaux du Raincy et de Chantilly pour le prince de Condé.

On parla d'abord, pour la première représentation du Mariage de Figaro^ des Petits -Appartements, puis de Trianon, puis de Choisy, puis de Bagatelle et de Brunoy. Une trentaine de répétitions , les premières fort secrètes, les douze à quinze dernières à peu près publiques, se firent sur le théâtre de l'Hôtel des Menus *, et la première représentation de a cette farce » , pour parler comme le gazetier des Mémoires secrets j fut fixée au vendredi 13 juin 1783.

Aussitôt seigneurs et grandes dames de briguer les loges des Menus-Plaisirs pour cette solennité. Tout Paris se dispute les billets , jolis cartons taillés en losange et rayés « à la Marlborough * » , avec^ la figure gravée de Figaro dans son costume.

Le grand jour arrive : à midi, M. le duc de Villequier fait signifier à tous les acteurs de la pièce de s'abstenir d'y jouer, sous peine de désobéissance et conformément à un ordre écrit du roi. M. le comte d'Artois, qui s'était mis en route pour le spectacle, n'apprit l'interdiction de la pièce qu'à son arrivée à Paris. A six heures , il fallut

i. Le théâtre des Menus-Plaisirs dépendait de la maison du roi : c'est aujourd'hui la salle du Conservatoire de musique et de déclamation. 3. C'est-à-dire rouge et noir, mode de l'époque.

3i L'ODÉON.

renvoyer des Menus six à sept cents voitures ; ce fut prèsque une affaire d*Ëtat. Le lendemain, M. Lenoir, lieutenant de police, fit défense expresse à tous les Comédiens du Roi, soit Français, soit Italiens, d'exécuter le Mariage de Figaro, en aucun lieu et pour qui que ce fiit, « à peine d'encourir l'indignation de Sa Majesté » .

Beaumarchais en fut pour ses frais de répétitions, dont le total s'éleva à 10 ou 12,000 livres, qu'il paya. Il fit tous ses efforts pour se laver des reproches adressés à sa pièce , et ne se découragea pas : « des ennemis et des obstacles, disait-il, et je réussirai * ». L'ex-ministre Amelot lui dit un jour : « La grande raison pour que votre comédie ne soit pas jouée, c'est que le roi ne le veut pas. — Si ce n'est que cette raison , répondit Beaumarchais , ma pièce sera jouée. » Elle le fut, en effet, trois mois plus tard , le vendredi 26 septembre , avec l'approbation d'un censeur (M. Gaillard, de l'Académie française), à Gennevilliers, chez M. le comte de Vaudreuil ^ La pièce obtint le plus vif succès devant l'élite de la Cour, en pré-

4. Reconnaissez là l'homme qui disait à la duchesse de Bourbon : f Quand je veux une chose, j'y arrive toujours : c*est mon unique pensée, je ne fais pas un pas qui ne s'y rapporte, cVst pour moi uno question de temps. Je finis toujours par réussir, et alors je suis deux . fois satisfait, et par la réussite de mon désir, et par la difficulté vaincue. > Infatigable athlète, actif quand il est aiguillonné, aimant la lutte et la provoquant au besoin ; paresseux et stagnant après l'orage, voilà comme il s'est peint lui-môme. Son emblème était un tambour avec cette devise : silet nisi percussus (il se tait s'il n'est battu).

% Le meilleur acteur de société qu'il y eût à Paris: comédien ordinaire du théâtre de Trianon, où il avait eu l'honneur do chanter le Devin de village à coté do Marie-Antoinette.

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