CHAPITRE IX
juré la destruction entière du Théâtre de la Nation. Le redoutable décemvir lui répondit : « Dans un mois, il ne sera plus question des Comédiens-Français, ce sont des contre-révolutionnaires trop dangereux ; la tête ira à réchafaud, et la queue sera déportée. Quoiqu'il y en ait de libres maintenant, on saura bien les avoir tous; ainsi, ne m'en parle plus pour ta propre sûreté. »
La tête, c'étaient Dazincourt et Fleury, les deux sœurs Contât, M"*' Raucourt et Lange, considérés comme les plus dangereux ou tout au moins les plus suspects d'attachement à l'ancien régime :
Dazincourt, comme professeur de la reine Marie- Antoinette et directeur de son théâtre particulier;
Fleury, comme régisseur des spectacles de Trianon et familier des grands seigneurs, Fleury dont la sœur. Félicité Sainville, avait appris à Vienne l'art de la déclamation à la future épouse de Louis XVI ; M"* Lange, c'est-à-dire Paméla, la principale complice de la pièce contre-révolutionnaire ; les sœurs Contât, deux patriciennes; Raucourt, une reine tragique, aristocrate et royaliste.
Dans l'espoir de sauver son frère. M™* Sainville alla trouver ColIot-d'Herbois, dont elle avait été la camarade au théâtre de Bordeaux, mais sa visite ne rappela à l'excomédien sifflé que des souvenirs peu flatteurs. Elle ne fut pas plus heureuse auprès de Danton et de Robespierre; ce dernier avait appelé le Théâtre de la Nation « le repaire dégoûtant de l'aristocratie de tout genre, l'insulteur de la Révolution ». Lady Mantz et la com-
tesse de X*** s'occupèrent aussi de Fleury, qui refusa de fuir sans ses camarades; il ne voulait pas déserterai
Cependant le printemps était venu; les comédiens furent transférés par trois, en fiacres, des Magdelonnetles à Tex-couvent de Picpus, prison plus aérée et d'un régime plus doux. Chacun y a sa cellule, et peut y recevoir des visites ; Trouvé, attaché à la partie littéraire du MoniteuTy^i qui fit plus tard la tragédie de Pausanias, y partage leur captivité * .
A la fin de mai, la Commission divise les comédiens prisonniers en catégories : les dossiers marqués à l'encre rouge de la lettre R indiquaient que le détenu serait relâché; D, déporté; G, guillotiné.
Six dossiers portaient le G fatal, ceux des six coupahles dont nous avons parlé plus haut : Dazincourt et Fleury, M"" Louise et Emilie Contât, Raucourt et Lange, désignés nominativement pour marcher les premiers à l'échafaud.
Ce post'scriptum du minutieux Collot à l'accusateur public, Fouquier-Tinville, devait hâter leur mise en jugement :
« Le Comité t'envoie, citoyen, les pièces concernant une partie des cinlevant Comédiens-Français. Tu sais, ainsi que tous les patriotes, combien ces gens-là sont contre-révolutionnaires; tu les mettras en jugement le 13 messidor.
\ . Mémoires de Fleury,
2. A cette époque, le bulletin de la police porte le nombre total des prisonniers à 7,141.