CHAPITRE XII. 2H
Hugo, avait reçu un froid accueil à la Comédie-Française; la tragédie redevenait à la mode, grâce à Rachel : Lucrèce arrivait bien.
Lireux, voyant de quel côté soufflait le vent et voulant que le succès littéraire qu'il prévoyait fût aussi un succès d'argent, prépara son terrain ; il publia cette note dans les journaux à sa dévotion : « Un nouveau Racine « est né! Ce n'est pas seulement Paris, mais la France « entière qui doit se féliciter de cet avènement. M. P..., « jeune homme du Midi, ayant cultivé par de bonnes ;< études les rares dispositions qu'il a reçues de la nature, « est l'auteurd'une tragédie réputée admirable. L'époque « romaine qu'il a choisie est celle des Tarquins, et son « héroïne Lucrèce. Ce sujet, plusieurs fois traité, ne l'a « jamais été assez bien pour qu'un de ces ouvrages pût « rester au théâtre. Cette fois il ferait mieux que d'y « réussir, il attesterait chez l'auteur un de ces génies » comme il plaît à Dieu de n'en accorder aux hommes « qu'à de rares intervalles. » Celte réclame à grand orchestre fit son effet; des lectures de Lucrèce habilement pratiquées par Bocage dans plusieurs cénacles académiques, par Ricourt jusque dans les cafés, et commentées dans le public, surexcitèrent encore l'intérêt ; on attendit avec la plus vive curiosité l'apparition de la tragédie nouvelle 1 ,
\. Rappelons à ce propos l'amusante mystification du poète Méry : voyant la disposition des esprits, il improvisa malicieusement, dan9le style tragique de l'Empire et de la Restauration, une scène de la future Lucrèce, et la Ot publier. Les ennemis du romantisme, les serviteurs
C'était rendre un dangereux service à Ponsard que de le poser ainsi en génie; malgré son désir d'innover le jeune poète viennois ne faisait guère, en somme, que continuer la tragédie de Casimir Delavigne, avec un peu plus de simplicité dans la forme et de hardiesse dans la situation, et l'appeler un nouveau Racine n'était pas sans quelque danger, on en conviendra; la louange excessive sème le plus souvent l'excessive sévérité. Heureusement, on avait affaire à une œuvre solide, à un début d'heureux présage et, nous le répétons, le moment élait opportun.
La première représentation fut une soirée des plus brillanles, le succès éclatant et unanime. Comme toutes les pièces bien faites, Lucrèce fut bien jouée : Bocage dans Brutus, Bouchet, Maubant, M" M Dorval et Halle y furent très appréciés et très applaudis. L'habile Lireux récolla. L'Odéon fit, chose inconnue alors, des recettes de 3,000 francs. Emile Augier, Latour de Saint- Ybars, Jules Barbier, A. Ponroy, Adrien Decourcelle, Édouard Fournier, les « jeunes » d'alors, proclamèrent d'enthousiasme Ponsard chef d'école : « l'École du bon sens »; ils voulurent môme débaptiser en sa faveur le café Tabourey pour l'appeler : café Ponsard. Le directeur de l'Odéon soufflait sur toute cette ardeur, il espérait ranimer les vieilles querelles entre classiques et romantiques et en profiler, lui et son théâtre; il allait
passionnés de la vieille forme tragique (iront un accueil enthousiaste à ce fragment. Méry se moqua d'eux, et le public lit comme lui. (Voir la Presse d'avril 4843.)