‹ L'Odyssée. Vol. 1Chapitre 13 sur 23 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

ELLE fut la prière qu’Ulysse

exercé par tant de travaux,

adressa à Minerve. Cepen-

dant Nausicaa arrive au

Palais de son pere. Elle n’est

pas plûtôt entrée dans la

cour, que ses freres, sem-

blables aux Dieux, viennent

au devant d’elle, détellent ses mulets & portent dans le Palais les paquets qui étoient dans le char. La Princesse va dans son appartement; Eurymeduse, qui l’avoit élevée & qui avoit alors soin de sa chambre, lui alluma du feu. C’étoit une femme que les Pheaciens amenèrent d’Epire sur leurs vaisseaux, & qu’ils choisirent pour en faire présent à Alcinoüs, parce qu’il étoit leur Roi, & qu’ils l’écoutoient comme un Dieu. Eurymeduse lui alluma donc du feu & prépara son souper.

Alors Ulysse jugea qu’il étoit temps de partir pour arriver à la ville. La Déesse Minerve, qui l'accompagnoit de sa protection, l’environna d’un nuage & le rendit invisible, de peur que quelqu’un des superbes Pheaciens le rencontrant ne lui dît quelque parole de raillerie, & ne lui demandât qui il étoit & ce qu’il venoit faire. Comme il étoit donc prêt d’entrer, la Déesse alla à sa rencontre sous la figure d’une jeune fille qui portoit une cruche. Ulysse la voyant, lui dit : « Ma fille, voudriez- « vous bien me mener au Palais d’Alcinoüs Roi de cette « Isle, je suis un étranger qui viens d’une contrée fort « éloignée, & je ne connois aucun des habitans de ce païs.

La Déesse lui répondit : « Etranger, je vous mon- « trerai avec plaisir le Palais que vous demandez, car « il est près de celui de mon pere. Vous n’avez qu’à « marcher dans un profond silence, je vous conduirai « moi-même; souvenez-vous seulement de ne regarder « & de n’interroger aucun de ceux que vous rencon- « trerez ; ces habitans ne reçoivent pas volontiers chez « eux les étrangers, ils ne les voyent pas de bon œil, « & ne leur rendent pas tous les soins qu’ils méritent; « ce sont des hommes nez pour la marine, & qui se « confiant en la bonté de leurs vaisseaux, font des « voyages de long cours, car Neptune les a faits comme « Maîtres de la mer. Leurs vaisseaux volent plus vite « qu’un oiseau, ou que la pensée même. »

En finissant ces mots elle marche la première, & Ulysse la suit; aucun des Pheaciens ne l'apperçut comme il traversoit la ville au milieu d’eux, car la Déesse Minerve l’avoit environné d’un épais nuage, qui les empêchoit de le voir. Ulysse en marchant ne pouvoit se lasser d’admirer les ports, la beauté des navires dont ils étoient remplis, la magnificence des places publiques, la hauteur des murailles, & les remparts palissadez, autant de merveilles dont il étoit surpris.

Quand ils furent arrivez tous deux devant le Palais du Roi, la Déesse dit à Ulysse : « Etranger, voilà « le Palais que vous demandez. Vous allez trouver le « Roi à table avec les Princes. Entrez hardiment & ne « témoignez aucune crainte, car un homme hardi, quoi- « qu’étranger, réüssit mieux qu’un autre dans tout ce « qu’il entreprend. Les affaires demandent du courage. « Vous adresserez d’abord vos prières à la Reine, elle « se nomme Areté, & elle est de la même maison que « le Roi son mari. Car il faut que vous sachiez que le « Dieu Neptune eut de Peribée un fils nommé Nausi- « thous; Peribée étoit la plus belle des femmes de son « temps, & fille du brave Eurymedon qui regnoit sur « les superbes Géants. Cet Eurymedon fit périr tous « ses Sujets dans les guerres injustes qu’il entreprit, & « perit aussi avec eux. Après sa mort, Neptune devenu « amoureux de sa fille, eut d’elle ce Nausithoüs, qui « étoit un homme d’un courage héroïque, & qui régna « sur les Pheaciens. Nausithoüs eut deux fils, Rhexenor « & Alcinoüs. Rhexenor peu de temps après son mariage « fut tué par les flèches d’Apollon, & ne laissa qu’une « fille, qui est cette Areté. Alcinoüs l’a épousée, & jamais « femme n’a été plus estimée ni plus honorée de son « mari qu’Areté l’est d’Alcinoüs. Ses fils ont aussi « pour elle tout le respect & toute la soumission qu’ils « lui doivent, & elle est adorée de ses peuples, qui la « regardent comme leur Déesse tutelaire, & qui ne la « voyent jamais passer dans les rues sans la combler de « bénédictions. Aussi est-ce une femme d’une prudence « consommée & d’une rare vertu. Tous les differens qui « s’élèvent entre ses sujets, elle les termine par sa « sagesse. Si vous pouvez attirer sa bienveillance & « gagner son estime, comptez que bien-tôt vous aurez « tous les secours necessaires pour vous en retourner « dans votre patrie, & revoir vos amis & votre Palais.»

Après avoir ainsi parlé, la Déesse disparut, quitta l’aimable Scherie, & prenant son vol vers les plaines de Marathon, elle se rendit à Athènes & entra dans la célébré cité d’Erecthée. Dans le même temps Ulysse entre dans le Palais d’Alcinoüs. En entrant il s’arrête, l’esprit agité de differentes pensées; car tout le Palais brilloit d’une lumière aussi éclatante que celle de la lune, ou même que celle du soleil. Toutes les murailles étoient d’airain massif. Une corniche d’un bleu celeste regnoit tout autour. Les portes étoient d’or, les chambranles d’argent sur un parquet d’airain, le dessus des portes de même & les anneaux, d’or. Aux deux cotez des portes on voyait des chiens d’une grandeur extraordinaire, les uns d’or, les autres d’argent; Vulcain les avoit faits par les secrets merveilleux de son Art, afin qu’ils gardassent l’entrée du Palais d’Alcinoüs. Ils étoient immortels & toûjours jeunes,la vieillesse n’ayant point de pouvoir sur eux. Des deux cotez de la sale les murs étoient bordez de beaux sièges tout d’une seule piece, & couverts de beaux tapis d’une finesse merveilleuse, ouvrage des femmes du païs. Les principaux des Pheaciens assis sur ces sièges celebroient un grand festin, car ce n’étoit tous les jours que nouvelles fêtes. Sur des piédestaux magnifiques étoient de jeunes garçons tout d’or, tenant des torches allumées pour éclairer la sale du festin. Il y avoit dans ce Palais cinquante belles esclaves, dont les unes servoient à moudre les dons de la blonde Cerès, les autres filoient ou travailloient sur le métier & faisoient des étoffes précieuses. Elles étoient toutes assises de suite, & on voyoit toutes leurs mains se remuer en même tems comme les branches des plus hauts peupliers quand elles sont agitées par les vents. Les étoffes qu’elles travailloient étoient d’une finesse & d’un éclat qu’on ne pouvoit se lasser d’admirer, l’huile même auroit coulé dessus sans y laisser de tache. Car autant que les Pheaciens sont au dessus des autres hommes pour gouverner les vaisseaux au milieu de la vaste mer, autant leurs femmes surpassent toutes les autres en adresse pour faire les plus beaux ouvrages, la Déesse Minerve leur ayant donné le bon esprit pour imaginer les plus beaux desseins, & toute l’habileté necessaire pour les bien executer.

De la cour on entre dans un grand jardin de quatre arpents enfermé d’une haye vive. Dans ce jardin il y a un verger planté d’arbres fruitiers en plein vent, toûjours chargez de fruits; on y voit des poiriers, des grenadiers, des orangers, dont le fruit est le charme des yeux, des figuiers d’une rare espece, & des oliviers toûjours verds. Jamais ces arbres ne sont sans fruit ni l’hyver ni l’été. Un doux zephyre entretient toûjours leur vigueur & leur seve, & pendant que les premiers fruits mûrissent, il en produit toûjours de nouveaux. La poire prête à cueillir en fait voir une qui naît; la grenade & l’orange déjà mûres en montrent de nouvelles qui vont mûrir; l’olive est poussée par une autre olive, & la figue ridée fait place à une autre qui la suit.

D’un autre côté il y a une vigne qui porte des raisins en toute saison. Pendant que les uns sechent au soleil dans un lieu découvert, on coupe les autres & on foule dans le pressoir ceux que le soleil a déjà préparez; car les seps chargez des grappes toutes noires qui sont prêtes à couper, en laissent voir d’autres toutes vertes, qui sont prêtes à tourner & à mûrir. Au bas du jardin il y a un potager très-bien tenu, qui fournit toutes sortes d’herbages, & qui par ses differens carrez, toûjours verts & toûjours fertiles, réjouit toute l’année celui qui l’entretient. Il y a deux fontaines, dont l’une se partageant en differens canaux, arrose tout le jardin, & l’autre coulant le long des murs de la cour, va former devant le Palais un grand bassin qui sert à la commodité des citoyens. Tels sont les magnifiques presens dont les Dieux ont embelli le Palais d’Alcinoüs. Ulysse s’arrête pour les considérer & ne peut se lasser de les admirer.

Après les avoir admirez il entre dans la sale, où il trouve les Princes & les chefs des Pheaciens, qui après le repas faisoient des libations à Mercure; ce Dieu étoit le dernier à l’honneur duquel ils versoient le vin de leurs coupes quand ils étoient sur le point de s’aller coucher. Ulysse s’avance couvert du nuage dont la Déesse l’avoit environné pour l’empêcher d’être vü; il s’approche d’Areté & d’Alcinoüs & embrasse les genoux de la Reine. Le nuage se dissipe dans ce moment, & les Pheaciens appercevant tout d’un coup cet étranger, demeurent dans le silence, remplis d’étonnement & d’admiration. Ulysse tenant toujours les genoux de la Reine, dit : « Areté, fille de Rhexenor, qui étoit égal aux « Dieux, après avoir souffert des maux infinis, je viens « me jetter à vos pieds & embrasser vos genoux, ceux « du Roi & ceux de tous ces Princes qui sont assis à « votre table; veuillent les Dieux faire couler leurs « jours dans une longue prospérité, & leur faire la « grâce de laisser à leurs enfans après eux toutes leurs « richesses & les honneurs dont le peuple les a revêtus. « Mais donnez-moi les secours necessaires pour m’en « retourner promptement dans ma patrie, car il y a « long-temps qu’éloigné de ma famille & de mes amis, « je suis en butte à tous les traits de la fortune. »

En finissant ces mots il s’assied sur la cendre du foyer. Le Roi & les Princes demeurent encore plus interdits. Enfin, le Héros Echeneus, qui étoit le plus âgé des Pheaciens, qui savoit le mieux parler, & de qui la prudence étoit augmentée par les exemples des anciens tems dont il étoit instruit, rompit le premier le silence, & dit : « Alcinoüs, il n’est ni séant ni hon- « nête que vous laissiez cet étranger assis à terre sur « la cendre de votre foyer. Tous ces Princes & chefs « des Pheaciens n’attendent que vos ordres ; relevez-le « donc & faites l’asseoir sur un de ces sièges; ordonnez « en même tems aux hérauts de verser de nouveau du « vin dans les urnes, afin que nous fassions nos liba- « tions au Dieu qui lance la foudre ; car c’est lui qui « tient sous sa protection les supplians, & qui les rend « respectables à tous les hommes. Et que la maîtresse « de l’office lui serve une table de ce qu’elle a de plus « exquis. »

Alcinoüs n’eut pas plûtôt entendu ces paroles, que prenant Ulysse par la main, il le releve & le fait asseoir sur un siege magnifique qu’il lui fait ceder par son fils Laodamas qui étoit assis près de lui, & qu’il aimoit plus que tous ses autres enfans. Une esclave bien faite apporte de l’eau dans une aiguiere d’or sur un bassin d’argent & donne à laver à Ulysse. Elle dresse ensuite une table, & la maîtresse de l’office la couvre de tout ce qu’elle a de meilleur.

Ulysse mange & boit. Et le Roi adressant la parole à un de ses hérauts : « Pontonoüs, lui dit-il, mêlez du « vin dans une urne, & servez-en à tous les convives, « afin que nous fassions nos libations au Dieu qui lance « le tonnerre & qui accompagne de sa protection les « supplians. »

Il dit. Pontonoüs mêle du vin dans une urne & en présente à tous les conviez ; après qu’on eut bû & que les libations furent faites, Alcinoüs élevant sa voix, dit : « Princes & chefs des Pheaciens, puisque le repas est « fini vous pouvez vous retirer dans vos maisons, il « est tems d’aller goûter le repos du doux sommeil ; « demain nous assemblerons nos vieillards en plus « grand nombre, nous régalerons notre hôte, nous « ferons des sacrifices à Jupiter, & nous penserons aux « moyens de le renvoyer, afin que sans peine & sans « inquiétude, par notre secours il retourne prompte- « ment dans sa patrie, quelque éloignée qu’elle soit, & « qu’il ne lui arrive rien de fâcheux dans son voyage. « Quand il sera chez lui, & dans la suite des temps, « il souffrira tout ce que la Destinée & les Parques « inexorables lui ont préparé par leurs fuseaux dès « le moment de sa naissance. Que si c’est quelqu’un « des Immortels qui soit descendu de l’Olympe pour « nous visiter, c’est donc pour quelque chose d'extra- « ordinaire, car jusqu’ici les Dieux ne se sont montrez « à nous que lorsque nous leur avons immolé des « hécatombes. Alors ils nous ont fait l’honneur d'assis- « ter à nos sacrifices & de se mettre à table avec nous. « Et quand quelqu’un de nous est parti pour quelque « voyage, ils n’ont pas dédaigné de se rendre visibles « & de nous accompagner. Car je puis dire que nous « leur ressemblons autant par notre pieté & par notre « justice, que les Cyclopes et les Géants se ressemblent « par leur injustice & par leur impiété. »

Ulysse, entendant le Roi parler de la sorte, lui répondit : « Alcinoüs, changez de sentiment, je vous « prie ; je ne ressemble en rien aux Immortels qui « habitent le brillant Olympe ; je n’ai ni leur corps « ni aucunes de leurs proprietez, mais je ressemble « aux mortels, & à un des plus misérables mortels « que vous puissiez connoître, car je le dispute aux « plus infortunez. Si je vous racontois tous les maux « que j’ai eu à souffrir par la volonté des Dieux, vous « verriez que j’ai plus souffert que tous les malheureux « ensemble. Mais permettez que j’acheve mon repas ; « malgré l’affliction qui me consume ; il n’y a point de « nécessité plus impérieuse que la faim, elle force le plus « affligé à la satisfaire, elle me fait oublier tous mes « malheurs & toutes mes pertes pour lui obéir. Demain « dès la pointe du jour ayez la bonté de me fournir « les moyens de retourner dans ma chere patrie, tout « malheureux que je suis. Après tout ce que j’ai souffert «je consens de tout mon cœur à mourir, pourvû que « j’aie le plaisir de revoir mon Palais & ma famille. »

Il dit, & tous les Princes louèrent son discours & se préparèrent à lui fournir tout ce dont il auroit besoin, car sa demande leur parut juste. Les libations étant donc faites, ils se retirèrent tous dans leur maison pour se coucher. Ulysse demeura dans la sale, Areté & Alcinoüs demeurèrent près de lui, & pendant qu’on ôtoit les tables, la Reine reconnoissant le manteau & les habits dont il étoit couvert & qu’elle avoit faits ellemême avec ses femmes, prit la parole, & dit : « Etranger, « permettez-moi de vous demander premièrement qui « vous êtes, d’où vous êtes, & qui vous a donné ces « habits? Ne nous avez-vous pas dit qu’errant sur la « vaste mer, vous avez été jetté sur nos côtes par la « tempête?

« Grande Reine, répond le prudent Ulysse, il me « seroit difficile de vous raconter en détail tous les « malheurs dont les Dieux m’ont accablé, ils sont en « trop grand nombre ; je satisferai seulement à ce que « vous me faites l’honneur de me demander. Fort loin « d’ici au milieu de la mer est une Isle appellée Ogygie « où habite la fille d’Atlas, la belle Calypso, Déesse « très-dangereuse par ses attraits & par ses caresses, « qui sont autant de piégés dont il est difficile de se « garantir. Aucun ni des Dieux ni des hommes ne « frequente dans cette Isle ; un Dieu ennemi m’y fit « aborder moi seul, après que Jupiter lançant la foudre « eut brisé mon vaisseau & fait périr mes Compagnons. « Dans ce péril j’embrassai une planche du débris de « mon naufrage, & je fus neuf jours le jouet des flots. « Enfin la dixième nuit les Dieux me poussèrent sur la « cote d’Ogygie où Calypso me reçut avec toutes les « marques d’affection & d’estime, & me fit tous les meil- « leurs traitemens qu’on peut desirer. Elle m’offroit « même de me rendre immortel, & de m’exempter pour « toûjours de la vieillesse; mais elle n’eut pas la force « de me persuader. Je demeurai avec elle sept années « entières, baignant tous les jours de mes larmes les « habits immortels qu’elle me donnoit. Enfin la huitième « année étant venuë, elle me pressa elle-même de partir, « car elle avoit reçu par le Messager des Dieux un « ordre exprès de Jupiter, qui avoit entièrement changé « son esprit. Elle me renvoya donc sur une espece de ra- « deau, elle me fournit de tout ce qui m’étoit necessaire « de pain, de vin, d’habits, & m’envoya un vent très- « favorable. Je voguai heureusement dix-sept jours. « Le dix-huitième je découvris les noirs sommets des « montagnes de votre Isle, & je sentis une très-grande « joie. Malheureux! toute ma mauvaise fortune n’étoit « pas encore épuisée; Neptune me préparoit de nou- « velles persécutions. Pour me fermer les chemins de « ma patrie, il déchaîna contre moi les vents & souleva « la mer pendant deux jours & deux nuits. Les flots « qui heurtoient impétueusement ma petite nacelle, me « montroient la mort à tout moment ; enfin la tempête « devint si furieuse, qu’elle brisa & dissipa ce frêle « vaisseau. Je me mis à nager; le vent & le flot me « poussèrent hier contre le rivage. Et comme je pensois « m’y sauver, la violence du flot me repoussa contre « de grands rochers dans un lieu fort dangereux ; je « m’en éloignai en nageant encore, & je fis tant que « j’arrivai à l’embouchure du fleuve. Là je découvris « un endroit commode, parce qu’il étoit à couvert des « vents & qu’il n’y avoit aucun rocher; je le gagnai en « rassemblant le peu qui me restoit de forces, & j’y « arrivai presque sans vie. La nuit couvrit la terre & « la mer de ses ombres, & moi, après avoir un peu « repris mes esprits, je m’éloignai du fleuve, je me fis un « lit de branches & je me couvris de feuilles ; un Dieu « favorable m’envoya un doux sommeil qui suspendit « toutes mes douleurs. J’ai dormi tranquillement toute « la nuit & la plus grande partie du jour. Comme le « soleil baissoit je me suis éveillé, & j’ai vû les femmes « de la Princesse votre fille qui jouoient ensemble. Elle « paraissoit au milieu d’elles comme une Déesse. J’ai « imploré son secours, elle n’a pas manqué de donner « en cette occasion des marques de son bon esprit & « de ses inclinations nobles & genereuses, vous n'ose- « riez attendre de si beaux sentimens de toute autre « personne de son âge, soit homme soit femme, car la « prudence & la sagesse ne sont pas le partage des « jeunes gens. Elle m’a fait donner à manger, elle a « ordonné qu’on me baignât dans le fleuve, & elle m’a « donné ces habits. Voilà la pure vérité & tout ce que « mon affliction me permet de vous apprendre. »

Le Roi prenant la parole, dit à Ulysse : « Etranger, « il y a une seule chose où ma fille a manqué, c’est « qu’étant la première à qui vous vous êtes adressé, « elle ne vous a pas conduit elle-même dans mon Palais « avec ses femmes.

« Grand Prince, repartit Ulysse, ne blâmez point « la Princesse votre fille, elle n’a aucun tort; elle m’a « ordonné de la suivre avec ses femmes, c’est moi qui « n’ai pas voulu, de peur qu’en me voyant avec elle, « votre esprit ne fût obscurci par quelque soupçon « comme par un nuage, car nous autres mortels nous « sommes fort jaloux & fort soupçonneux.

« Etranger, répond Alcinoüs, je ne suis point sujet « à cette passion, & je ne me mets pas legerement en « colere. J’approuve toûjours tout ce qui est honnête & « juste. Plût à Jupiter, à Minerve & à Apollon que tel que « vous êtes & ayant les mêmes pensées que moi, vous « pussiez épouser ma fille & devenir mon gendre, je « vous donnerois un beau Palais & de grandes richesses « si vous preniez le parti de demeurer avec nous. Il « n’y a personne ici qui veuille vous retenir par force, à « Dieu ne plaise. Je vous promets que demain tout sera « prêt pour votre voyage, dormez seulement en toute « sûreté. Les gens que je vous donnerai observeront « le moment que la mer sera bonne, afin que vous « puissiez arriver heureusement dans votre patrie, & « par tout où vous voudrez aller ; dussiez-vous aller « au de-là de l’Eubée qui est fort loin d’ici, comme nous « le savons par le rapport de nos pilotes, qui y menèrent « autrefois le beau Rhadamanthe lorsqu’il alla voir « Tityus le fils de la Terre. Quelqu’éloignée qu’elle soit, « ils le menèrent & le ramenèrent dans le même jour « sans beaucoup de peine. Et vous-même vous connoî- « trez par expérience la bonté & la legereté de mes « vaisseaux, & l’adresse & la force de mes rameurs. »

Il dit, & Ulysse pénétré d’une joye qu’il n’avoit pas encore sentie, leva les yeux au ciel, & fit cette prière : « Grand Jupiter, faites qu’Alcinoüs accomplisse « ce qu’il me promet ; que la gloire de ce Prince, sans « jamais s’affoiblir, remplisse la terre entière, & que je « retourne heureusement dans mes Etats ! »

Comme cette conversation alloit finir, Areté commanda à ses femmes de dresser un lit à Ulysse sous le portique, de le garnir de belles étoffes de pourpre, d’étendre sur ces étoffes de beaux tapis, & de mettre par dessus des couvertures très-fines. Ces femmes traversent aussi-tôt les appartemens, tenant dans leurs mains des flambeaux allumez. Quand elles eurent préparé le lit, elles revinrent avertir Ulysse que tout étoit prêt. Aussi-tôt il prend congé du Roi & de la Reine, & il est conduit par ces femmes dans le superbe portique qui lui étoit destiné. Alcinoüs alla aussi se coucher dans l’appartement le plus reculé de son Palais, & la Reine se coucha dans un autre lit auprès de celui du Roi.

Page 1