‹ L'Odyssée. Vol. 1Chapitre 5 sur 23 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

E Soleil sortoit du sein de

l’onde, remontoit au ciel

& commençoit à dorer l’ho-

rizon portant la lumière

aux Dieux immortels & aux

hommes qui sont répandus

sur la surface de la terre,

lorsque Telemaque arriva à

la ville de Nelée, à la célèbre Pylos. Les Pyliens offroient ce jour-là des sacrifices sur le rivage de la mer, & immoloient des taureaux noirs à Neptune. Il y avoit neuf bancs, chacun de cinq cens hommes, & chaque banc avoit pour sa part neuf bœufs. Ils avoient déjà goûté aux entrailles & brûlé les cuisses des victimes sur l’autel, lorsque le vaisseau arriva dans le port. On plie d’abord les voiles, on approche du rivage, & Telemaque descend le premier conduit par Minerve, qui lui adresse ces paroles :

« Telemaque, il n’est plus tems d’être retenu par « la honte; vous n’avez traversé la mer que pour « apprendre des nouvelles de votre pere, & pour tâcher « de découvrir quelle terre le retient loin de nous & « quel est son sort. Allez donc avec une hardiesse « noble & modeste aborder Nestor ; sachons s’il n’a « point quelque nouvelle à vous apprendre, ou quelque « conseil à vous donner; prions-le de vous dire la vérité « avec sa franchise ordinaire. Il hait naturellement le « mensonge & la moindre dissimulation, car c’est un « homme plein de probité & de sagesse. »

Telemaque lui répondit : « Mentor, comment irai-je « aborder le Roi de Pylos ? comment le saluërai-je? « Vous savez que je n’ai aucune expérience du monde, « & que je n’ai point la sagesse necessaire pour parler « à un homme comme lui ; d’ailleurs la bienséance ne « permet pas qu’un jeune homme fasse des questions « à un homme de cet âge.

« Telemaque, repartit Minerve, vous trouverez « de vous-même une partie de ce qu’il faudra dire, & « l’autre partie vous sera inspirée par quelque Dieu; « car les Dieux, qui ont présidé à votre naissance & à « votre éducation, ne vous abandonneront pas en cette « rencontre.»

En achevant ces mots, elle marche la première, & Telemaque la suit. Étant arrivez au lieu de l’assemblée, ils trouvèrent Nestor assis avec ses enfants, & autour de lui ses compagnons qui préparoient le festin, & faisoient rôtir les viandes du sacrifice. Les Pyliensne les eurent pas plûtôt apperçûs, qu’ils allèrent au devant d’eux, les saluèrent & les firent asseoir, & Pisistrate, fils aîné de Nestor, fut le premier qui, s’avançant, prit ces deux étrangers par la main, & les plaça à table sur des peaux étenduës sur le sable du rivage entre son pere & son frere Thrasymede. D’abord il leur présenta une portion des entrailles des victimes, & remplissant de vin une coupe d’or, il la donna à Minerve, fille de Jupiter, & lui dit :

« Etranger, faites vos prières au Roi Neptune, « car c’est à son festin que vous êtes admis à votre « arrivée. Quand vous lui aurez adressé vos vœux & « fait vos libations selon la coutume & comme cela se « doit, vous donnerez la coupe à votre ami, afin qu’il « fasse après vous ses libations & ses prières : car je « pense qu’il est du nombre de ceux qui reconnoissent « des Dieux, & il n’y a point d’homme qui n’ait besoin « de leur secours. Mais je voi qu’il est plus jeune que « vous & à peu près de mon âge, c’est pourquoi il ne sera « pas offensé que je vous donne la coupe avant lui. »

En même tems il lui remet la coupe pleine de vin. Minerve voit avec plaisir la prudence & la justice de ce jeune Prince, qui lui avoit présenté à elle la première la coupe, & la tenant entre ses mains, elle adresse cette prière au Dieu des flots :

« Puissant Neptune, qui environnez la Terre, ne « refusez pas à nos prières ce que nous vous deman- « dons; comblez de gloire Nestor & les Princes ses « enfans; répandez sur tous les Pyliens ses sujets la « gracieuse récompense de leur pieté & le prix de la « magnifique hécatombe qu’ils vous offrent, & accordez- « nous, à Telemaque & à moi, un prompt retour dans « notre patrie, après avoir béni les desseins qui nous « ont fait traverser la mer. »

Elle fit elle-même ces prières, & elle-même les accomplit. Elle donne ensuite la double coupe à Telemaque, qui fit les mêmes vœux.

Après que les chairs des victimes furent rôties & qu’on les eut tirées du feu, on fit les portions & on servit. Quand la bonne chere eut chassé la faim, Nestor dit aux Pyliens : « Présentement que nous avons reçu « ces étrangers à notre table, il est plus décent de « leur demander qui ils sont & d’où ils viennent; & leur « adressant en même temps la parole : Etrangers, leur « dit-il, qui êtes-vous ? & d’où ces flots vous ont-ils « apportez sur ce rivage ? Venez-vous pour des « affaires publiques ou particulières ? ou ne faites-vous « qu’écumer les mers comme les Pirates qui exposent « leur vie pour aller piller les autres Nations? »

Le sage Telemaque répondit avec une honnête hardiesse, que Minerve lui avoit inspirée, afin qu’il demandât à ce Prince des nouvelles de son pere, & que cette recherche lui acquît parmi les hommes un grand renom : « Nestor, fils de Nelée, & le plus grand orne- « ment des Grecs, lui dit-il, vous demandez qui nous « sommes ; je vous satisferai ; nous venons de l’Isle « d’Ithaque, & ce n’est point une affaire publique qui « nous amene dans vos Etats, mais une affaire particu- « liere. Je viens pour tâcher d’apprendre des nouvelles « de mon pere, du divin Ulysse, qui a essuyé tant de « travaux, qui a rempli l’Univers du bruit de son « nom, & qui, comme la Renommée nous l’a appris, « combattant avec vous, a saccagé la superbe ville de « Troye. Le sort de tous les Princes qui ont porté les « armes contre les Troyens nous est connu ; nous « savons comment & en quel endroit une mort cruelle « les a emportez ; Ulysse est le seul dont le fils de « Saturne nous cache la triste destinée, car personne « ne peut nous dire certainement où il est mort, s’il a « succombé sous l’effort de ses ennemis dans une « terre étrangère, ou si les flots d’Amphitrite l’ont « englouti. J’embrasse donc vos genoux pour vous « supplier de m’apprendre le genre de sa mort, si vous « l’avez vùë de vos yeux, ou si vous l’avez apprise par « les relations de quelque voyageur. Car il n’est que « trop certain que sa naissance l’avoit destiné à quelque « fin malheureuse. Que ni la compassion, ni aucun « ménagement ne vous portent à me flatter. Dites-moi « sincèrement tout ce que vous en avez ou vû ou appris. « Si jamais mon pere vous a heureusement servi ou « de son épée ou de ses conseils devant les murs de « Troye, où les Grecs ont souffert tant de maux, je vous « conjure de me faire paroître en cette occasion que « vous n’en avez pas perdu la mémoire & de me dire « la vérité. »

Nestor lui répondit : « Étranger, vous me faites « ressouvenir des maux infinis que nous avons soufferts « avec tant de confiance, soit en courant les mers sous « la conduite d’Achille pour fourrager les villes des « Troyens, soit en combattant devant les murs du « superbe Ilion. Là ont trouvé leur tombeau nos plus « grands Capitaines : là gît Ajax, ce grand Guerrier « semblable à Mars ; là gît Achille ; là gît Patrocle, égal « aux Dieux par la sagesse de ses conseils ; là gît mon « cher fils, le brave & sage Antiloque, qui étoit aussi « leger à la course que ferme dans les combats de main. « Tous les autres maux que nous avons endurez sont « en si grand nombre, qu’il n’y a point de mortel qui « pût les raconter. Plusieurs années suffiroient à peine « à faire le détail de tout ce que les Grecs ont eû à « soutenir dans cette fatale guerre, & avant que d’en « entendre la fin, l’impatience vous porteroit à regagner « votre patrie. Neuf années entières se passèrent de « notre part à machiner la ruine des Troyens par toutes « sortes de ruses de guerre, & encore après ces neuf « années le fils de Saturne ne nous en accorda qu’à « peine une heureuse fin. Dans toute l’armée il n’y avoit « pas un seul homme qui osât s’égaler à Ulysse en « prudence, car il les surpassoit tous, & personne n’étoit « si fécond en ressources & en stratagèmes que votre « pere ; je voi bien que vous êtes son fils, vous me « jettez dans l’admiration, je croi l’entendre lui-même, « & il ne seroit pas possible de trouver un autre jeune « homme qui parlât si parfaitement comme lui. Pendant « tout le temps qu’a duré le siege, le divin Ulysse & « moi n’avons jamais été de different avis, soit dans « les Assemblées soit dans les Conseils, mais animez « tous deux d’un même esprit, nous avons toùjours « dit aux Grecs tout ce qui pouvoit assurer un heureux « succès à leurs entreprises. Après que nous eûmes « renversé le superbe Ilion, nous montâmes sur nos « vaisseaux, prêts à faire voile, mais quelque Dieu « ennemi divisa les Grecs : & dès ce moment-là il étoit « aisé de voir que Jupiter leur préparoit un retour « funeste, parce qu’ils n’avoient pas tous été prudens « & justes. Voilà pourquoi aussi la plûpart ont eu un « sort si malheureux, car ils avoient attiré l’indignation « de la fille de Jupiter, de la grande Minerve, qui jetta « la dissension entre les deux fils d’Atrée. Ces deux « Princes aïant sans nécessité & contre la bienséance « convoqué tous les Grecs à une Assemblée à l’entrée « de la nuit, & les Grecs arrivèrent tous chargez de « vin. Là Agamemnon & Menelas commencèrent à leur « expliquer le sujet qui les avoit assemblez. Menelas « étoit d’avis que l’on s’embarquât sans attendre « davantage, mais cet avis ne plut pas à Agamemnon, « car il vouloit retenir les troupes jusqu’à ce qu’on eût « offert des hécatombes pour desarmer la terrible « colere de Pallas. Insensé qu’il étoit, il ignoroit qu’il « ne devoit pas se flatter d’appaiser cette Déesse, & que « les Dieux immortels justement irritez ne se laissent « pas si facilement fléchir par des sacrifices! Les deux « Atrides en vinrent à des paroles d’aigreur. Les Grecs « se lèvent avec un grand bruit & une confusion épou- « vantable, car ils étoient tous partagez. Nous passâmes « la nuit en cet état, tout prêts à nous porter aux plus « grandes extremitez les uns contre les autres, car

f « Jupiter avoit donné le signal de notre perte. Dès que « le jour eut paru, la moitié des Grecs mettant leurs « vaisseaux à la mer, y chargent le butin & y font « monter leurs belles captives. L’autre moitié demeure « avec Agamemnon. Nous, qui étions embarquez, nous « faisions route & nos vaisseaux fendoient rapidement « les flots que Neptune avoit applanis devant nous. « Étant abordez à Tenedos, nous descendîmes pour « faire des sacrifices aux Dieux, afin de nous les rendre « favorables, & que notre retour fût heureux. Mais « Jupiter n’avoit pas résolu de nous en accorder un si « prompt. Ce Dieu irrité jetta entre nous une nouvelle « discorde ; nous nous séparâmes encore ; les uns « reprenant le chemin de Troye, s’en retournèrent avec « le prudent Ulysse retrouver Agamemnon pour plaire « à ce Prince. Mais moi, je continuai ma route avec « mes vaisseaux, parce que je prévoyois les maux que « Dieu nous préparoit. Le fils de Tydée, le grand « Diomede, vint avec nous, & porta ses compagnons « à le suivre. Menelas nous joignit le soir à l’Isle de « Lesbos, comme nous délibérions sur le chemin que « nous devions prendre. Car il y avoit deux avis. « Les uns vouloient qu’en côtoyant la petite Isle « de Psyria, nous prissions au dessus de Chio que « nous laisserions à gauche ; & les autres proposoient « de prendre au dessous entre Chio & le mont Mimas. « Dans ce doute, nous demandâmes à Dieu un signe « qui nous déterminât; il nous l’accorda, & nous obligea « de tenir le milieu de la mer & de faire route tout droit « vers l’Eubée, pour nous dérober plûtôt aux malheurs « qui nous menaçoient. Un petit vent frais commence « à souffler, nos vaisseaux volent aisément sur l’humide « plaine, & le lendemain avant le jour ils arrivent à « Gereste. Nous mettons pied à terre, & nous faisons « des sacrifices à Neptune, pour le remercier du grand « trajet que nous avions fait. Le quatrième jour après « notre départ, Diomede & ses compagnons arrivèrent « à Argos ; & moi je continuai ma route vers Pylos ; « le même vent frais, que Dieu nous avoit envoyé, ne « cessa point de souffler pendant tout mon voyage. Ainsi, « mon cher fils, j’arrivai heureusement à Pylos sans « avoir pû apprendre la moindre nouvelle des Grecs. « Je ne sai pas même encore certainement ni ceux qui « se sont sauvez, ni ceux qui ont péri. Mais pour tout « ce que j’ai appris dans mon Palais depuis mon retour, « je vous en ferai part sans vous en rien cacher. On « m’a dit que les braves Myrmidons sont arrivez heu- « reusement chez eux, conduits par le célébré fils du « vaillant Achille; que le grand Philoctete fils de Pœan, « est aussi arrivé chez lui ; qu’Idomenée a ramené à « Crete tous ceux de ses compagnons que le Dieu Mars « avoit épargnez à Troye & qu’il n’en a pas perdu un « seul sur la mer. Pour le sort du fils d’Atrée, quelque « éloigné que vous soyez, il ne se peut qu’il ne soit « parvenu jusqu’à vous. Vous savez commentée Prince « est arrivé dans son Palais, comment Egisthe l’a « traîtreusement assassiné, & comment ce malheureux « assassin a reçu le châtiment que meritoit son crime. « Quel grand bien n’est-ce point de laisser en mourant « un fils plein de courage! Ce fils d’Agamemnon s’est « glorieusement vengé de ce traître qui avoit tué son « pere. Et vous, mon cher fils, imitez cet exemple : vous « êtes grand, bien fait & de bonne mine ; que le courage « réponde donc à ce dehors, afin que vous receviez de « la postérité le même éloge!»

Telemaque répondit : « Sage Nestor, l’ornement « & la gloire des Grecs, ce jeune Prince a fort bien fait « de punir l’assassin de son pere, & les Grecs relevent « fort justement la gloire de cette action; la postérité « ne lui refusera jamais les louanges qu’elle mérité. «Je ne demanderois aux Dieux pour toute grâce que « de pouvoir me venger de même de l’insolence des « Poursuivants de ma mere, qui commettent tous les « jours dans ma maison des excès infinis & qui me « deshonorent, mais les Dieux n’ont pas résolu de « nous accorder à mon pere & à moi un si grand bon- « heur. C’est pourquoi il faut que je dévoré cet affront « quelque dur qu’il me paroisse.

« Mon cher fils, repartit Nestor, puisque vous me « faites ressouvenir de certains bruits sourds que j’ai « entendus, j’ai ouï dire qu’un grand nombre de jeunes « Princes amoureux de votre mere, se tiennent dans « votre Palais malgré vous & consument votre bien. « Apprenez-moi donc si vous vous soumettez à eux « sans vous opposer à leurs violences, ou si ce sont « les peuples d’Ithaque qui, pour obéir à la voix de « quelque Dieu, se déclarent contre vous. Qui sait si « votre pere, venant un jour sans être attendu, ne les « punira pas lui seul de leurs injustices, ou même si « tous les Grecs ne s’uniront pas pour vous venger? « Si Minerve vouloit vous protéger, comme elle a « protégé le célèbre Ulysse pendant qu’il a combattu « sous les murs de Troye où nous avons souffert tant « de maux, car je n’ai jamais vu les Dieux se déclarer « si manifestement pour personne comme cette Déesse « s’est déclarée pour votre pere, en l’assistant en toute « occasion ; si elle vouloit donc vous témoigner la « même bienveillance & avoir de vous le même soin, « il n’y aurait assurément bientôt aucun de ces Pour- « suivants qui fût en état de penser au mariage.

« Grand Prince, repartit Telemaque, je ne pense « pas que ce que vous venez de dire s’accomplisse « jamais ; vous dites-là une grande chose ; la pensée « seule me jette dans l’étonnement. Je n’ai garde d’oser « me flatter d’un si grand bonheur, car mes espérances « seroient vaines, quand même les Dieux voudroient « me favoriser.

« Ahl Telemaque, repartit Minerve, que venez- « vous de dire? quel blasphémé venez-vous de pro- « ferer? Quand Dieu le veut, il peut facilement sauver « un homme & le ramener des bouts de la Terre. Pour « moi, j’aimerois bien mieux, après avoir essuyé pen- « dant long-temps des travaux infinis, me voir enfin « heureusement de retour dans ma patrie, que d’avoir « le sort d’Agamemnon, qui, après un trop heureux « voyage, s’est vû assassiner dans son Palais par la « trahison de sa femme & d’Egisthe. Il est vrai que « pour ce qui est de la mort, terme fatal ordonné à tous « les hommes, les Dieux ne sauroient en exempter « l’homme qui leur seroit le plus cher, quand la Parque « cruelle l’a conduit à sa derniere heure. »

Telemaque, reprenant la parole, dit : « Mentor « quittons ces discours, quelque affligez que nous « soyons, il n’est plus question de retour pour mon « pere, les Dieux l’ont abandonné à sa noire Destinée « & l’ont livré à la mort. Présentement je veux parler « d’autre chose au fils de Nelée & prendre la liberté de « lui faire une question, car je voi qu’en prudence & « en justice il surpasse tous les autres hommes : aussi « dit-on qu’il a régné sur trois générations. Et verita- « blement quand je le regarde, je croi voir une image « des Immortels. Dites-moi donc, je vous prie, sage « Nestor, comment a été tué le Roi Agamemnon ? où « étoit son frere Menelas ? quelle sorte de piege lui « a tendu le perfide Egisthe ? car il a tué un homme « bien plus vaillant que lui. Menelas n’étoit-il point à « Argos? étoit-il errant dans quelque terre étrangère? « c’est sans doute son absence qui a inspiré cette « audace à cet assassin.

« Mon fils, lui répond Nestor, je vous dirai la « vérité toute pure ; les choses se sont passées comme « vous l’avez fort bien conjecturé. Si Menelas à son « retour de Troye eût trouvé dans son Palais Egisthe « encore vivant, jamais on n’auroit élevé de tombeau « à ce traître ; son cadavre gisant sur la terre loin des « murailles, auroit servi de pâture aux chiens & aux « oiseaux; & pas une des femmes Grecques n’auroit « honoré sa mort de ses larmes, car il avoit commis « le plus horrible de tous les forfaits.

« Il faut que vous sachiez, mon fils, que pendant « que nous étions devant Troye à livrer tous les jours « de nouveaux combats, ce malheureux, qui vivoit dans « une lâche oisiveté dans un coin du Peloponnese, « conçut une passion criminelle pour la femme d'Aga- « memnon, pour la Reine Clytemnestre qu’il sollicitoit « tous les jours de répondre à ses désirs. La Reine « résista long-temps & refusa de consentir à une action « si infâme, car outre que son esprit étoit encore sain « & entier, elle avoit auprès d’elle un Chantre qu'Aga- « memnon lui avoit laissé en partant pour Troye & « qu’il avoit chargé particulièrement du soin de la « garder & de veiller à sa conduite. Mais quand l’heure « marquée par les Destins fut arrivée où ce malheureux « Egisthe devoit triompher de sa chasteté, il commença « par éloigner d’auprès d’elle ce Chantre, il le mena « dans une Isle deserte & l’abandonna en proye aux « oiseaux des cieux, & retournant à Mycenes, il se vit « enfin Maître de la Reine, qui le suivit volontairement « dans son Palais. Alors il offrit sur les autels une « infinité de victimes, & consacra dans les Temples les « offrandes les plus précieuses, de l’or, de riches étoffes, « pourremercier les Dieux d’avoir réussi dans une entre- « prise si difficile, & dont il avoit toûjours desesperé.

« Cependant Menelas & moi, étroitement unis par « les nœuds de l’amitié, nous étions partis de Troye « sur nos vaisseaux. Quand nous fûmes abordez à « Sunium, sacré promontoire d’Athènes, là Apollon « tua tout d’un coup par ses douces flèches le Pilote « Phrontis fils d’Onetor, qui conduisoit la galere capi- « tainesse de Menelas comme il étoit au gouvernail. « C’étoit le plus habile de tous les pilotes, le plus « expérimenté, & celui qui savoit le mieux gouverner « un vaisseau pendant les plus affreuses tempêtes. « Quelque pressé que fût Menelas de continuer sa « route, il fut retenu là pour enterrer son compagnon « & pour faire sur son tombeau les sacrifices ordinaires. « Quand il se fut rembarqué & que sa flotte eut gagné « les hauteurs du promontoire de Malée, alors Jupiter, « dont les yeux découvrent toute l’étenduë de la terre, « mit de grands obstacles à son retour. Il déchaîna « contre lui les vents les plus orageux, excita les flots « les plus terribles, les amoncela & les éleva comme « les plus hautes montagnes, & séparant ses vaisseaux, « il poussa les uns à l’Isle de Crete du côté qu’habitent « les Cydoniens sur les rives du Jardan. Là, vis à vis « de Gortyne, s’avance dans la mer toûjours couverte « d’un brouillard épais un rocher appellé Lissé, c’est « le promontoire Occidental de l’Isle du côté de Pheste. « Le vent de midi pousse les flots contre ce rocher, « qui, les arrêtant & brisant leur impétuosité, couvre « le port & assure la plage. Ce fut contre ce rocher « que donnèrent les vaisseaux, qui furent brisez, les « hommes ne se sauvèrent qu’avec beaucoup de peine. « Il y avoit encore quatre navires avec celui que mon- « toit Menelas, ils avoient été séparez des autres ; les « vents & les flots, après les avoir fort maltraitez, « les portèrent à l’embouchure du fleuve Egyptus. Ce « Prince amassa quantité d’or & d’argent en parcou- « rant ce fleuve, & en visitant sur ses vaisseaux les « Nations qui habitent les contrées les plus éloignées.

« Pendant ce temps-là Egisthe exécuta ses perni- « cieux desseins, & assassina Agamemnon; le peuple se « soumit à ce meurtrier, & le tyran régna sept années « entières à Mycene ; mais la huitième année le divin « Oreste revint d’Athènes pour le punir; il tua le meur- « trier de son pere, le traître Egisthe, & après l’avoir tué, « il donna aux peuples d’Argos le festin des funérailles « de son abominable mere & de ce lâche assassin. Et ce « jour-là même le vaillant Menelas arriva à Lacedemone « avec des richesses infinies, car il en amenoit autant « qu’il en avoit pû charger sur ses vaisseaux. Vous « donc, mon fils, ne vous tenez pas long-temps éloigné « de vos Etats en abandonnant ainsi tous vos biens à « ces fiers Poursuivants, de peur qu’ils n’achevent de « vous ruiner en partageant entre eux votre Roïaume, & « que vous n’ayez fait un voyage inutile & ruineux. Mais « avant que de vous en retourner, je vous conseille « & je vous exhorte d’aller voir Menelas. Il n’y a pas « long-temps qu’il est de retour de ces régions éloi- « gnées dont tout homme, qui y auroit été poussé par les « tempêtes au travers de cette mer immense, n’oseroit « jamais esperer de revenir, & d’où les oiseaux mêmes « ne reviendroient qu’à peine en un an, tant ce trajet « est long & pénible. Allez donc, partez avec votre « vaisseau & vos compagnons. Que si vous aimez mieux « aller par terre, je vous offre un char & des chevaux « & mes enfans auront l’honneur de vous conduire « eux-mêmes à Lacedemone dans le Palais de Menelas. « Vous prierez ce Prince de vous dire sans déguisement « ce qu’il sait de votre pere, il vous dira la vérité, car « étant sage & prudent il abhorre le mensonge. »

Ainsi parla Nestor. Cependant le Soleil se coucha dans l’Océan, & les tenebres se répandirent sur la terre. Minerve, prenant la parole, dit à ce Prince : « Nestor, « vous venez de parler avec beaucoup de raison & de « sagesse; présentement donc, que l’on offre en sacrifice « les langues des victimes, & que l’on mêle le vin dans « les urnes, afin qu’après avoir fait nos libations à Nep- « tune & aux autres Dieux immortels, nous pensions à « aller prendre quelque repos, car il en est temps. Déjà « le Soleil a fait place à la nuit, & il ne convient pas « d’être si long-temps à table aux sacrifices des Dieux; « il est heure de se retirer. »

La fille de Jupiter aïant ainsi parlé, on obéit à sa voix. Les hérauts donnent à laver, & de jeunes hommes remplissent les urnes & présentent du vin dans les coupes à toute l’Assemblée. On jette les langues dans le feu de l’autel. Alors tout le monde se leve & fait ses libations sur les langues.

Quand les libations furent faites & le repas fini, Minerve & Telemaque voulurent s’en retourner dans leur vaisseau, mais Nestor, les retenant, leur dit avec quelque chagrin : « Que Jupiter & tous les autres Dieux « ne permettent pas que vous vous en retourniez sur « votre vaisseau, & que vous refusiez ma maison comme « la maison d’un homme nécessiteux, qui n’auroit chez « lui ni lits, ni robes pour donner aux étrangers. J’ai « chez moi assez de lits, de couvertures & de robes, & « il ne sera jamais dit que le fils d’Ulysse s’en aille cou- « cher sur son bord pendant que je vivrai & que j’aurai « chez moi des enfans en état de recevoir les hôtes qui « me feront l’honneur de venir dans mon Palais.

« Vous avez raison, sage Nestor, répondit Minerve, « il est juste que Telemaque vous obéisse, cela sera plus « honnête; il vous suivra donc & profitera de la grâce « que vous lui faites. Pour moi, je m’en retourne dans « le vaisseau pour rassurer nos compagnons, & pour « leur donner les ordres, car dans toute la troupe il n’y « a d’homme âgé que moi seul : tous les autres sont « de jeunes gens de même âge que Telemaque, qui ont « suivi ce Prince par l’attachement qu’ils ont pour lui. «Je passerai la nuit dans le vaisseau, & demain dès la « pointe du jour j’irai chez les magnanimes Caucons « où il m’est dû depuis long-temps une assez grosse « somme; & puisque Telemaque a été reçu chez vous, « vous lui donnerez un char avec vos meilleurs che- « vaux, & un des Princes vos fils pour le conduire. »

En achevant ces mots, la fille de Jupiter disparut sous la forme d’une choüete. Tous ceux qui furent témoins de ce miracle furent saisis d’étonnement, & Nestor, rempli d’admiration, prit la main de Telemaque & lui dit : « Je ne doute pas, mon fils, que vous ne soyez « un jour un grand personnage, puisque si jeune vous « avez déjà des Dieux pour conducteurs, & quels Dieux! « celui que nous venons de voir, c’est Minerve elle- « même, la fille du grand Jupiter, la Déesse qui préside « aux Assemblées. Elle prend de vous le même soin « qu’elle a pris du divin Ulysse votre pere, qu’elle « a toûjours honoré entre tous les Grecs. Grande « Déesse, soyez-nous favorable, accordez-nous une « gloire immortelle, à moi, à ma femme & à mes enfans; « dès demain j’immolerai sur votre autel une genisse « d’un an qui n’a jamais porté le joug, & dont je « ferai dorer les cornes pour la rendre plus agréable « à vos yeux. »

Ainsi pria Nestor, & la Déesse écouta favorablement sa prière. Ensuite ce venerable vieillard, marchant le premier, conduisit dans son Palais ses fils, ses gendres & son hôte, & quand ils y furent placez par ordre sur leurs sièges, Nestor fit remplir les urnes d’un excellent vin d’onze ans, que celle qui avoit soin de sa dépense venoit de percer; il présenta les coupes aux Princes, & commença à faire les libations en adressant ses prières à la Déesse Minerve. Après les libations ils allèrent tous se coucher dans leurs appartemens. Nestor fit coucher Telemaque dans un beau lit sous un portique superbe, & voulut que le vaillant Pisistrate, le seul de ses enfans qui n’étoit pas encore marié, couchât près de lui pour lui faire honneur. Pour lui, il alla se coucher dans l’appartement le plus reculé de son magnifique Palais, où la Reine sa femme lui avoit préparé sa couche.

Le lendemain dès que l’aurore eut doré l’horizon, Nestor se leva, sortit de son appartement & alla s’asseoir sur des pierres blanches, polies et plus luisantes que l’essence. Elles étoient aux portes de son Palais. Le Roi Nelée, égal aux Dieux par sa sagesse, avoit accoutumé de s’y asseoir, mais la Parque l’ayant précipité dans le tombeau, son fils Nestor, le plus fort rempart des Grecs, s’y assit après lui, tenant en sa main son sceptre. Tous ses fils se rendirent près de lui, Echephron, Stratius, Persée, Aretus & Thrasymede semblable à un Dieu. Le Héros Pisistrate vint le dernier avecTelemaque, qu’ils placèrent près de Nestor. Quand ils furent tous autour de lui, ce venerable vieillard leur dit : « Mes chers enfans, executez promptement ce que « je desire & que je vais vous ordonner, afin que je « puisse me rendre favorable la Déesse Minerve qui n’a « pas dédaigné de se manifester à moi & qui a assisté « au sacrifice que j’ai fait à Neptune. Que l’un de vous « aille donc à ma maison de campagne pour faire venir « une genisse, qu’un pasteur aura soin de conduire ; « qu’un autre aille au vaisseau de Telemaque pour « avertir tous ses compagnons ; il n’en laissera que « deux qui auront soin du vaisseau. Vous, continua-t-il, « en s’adressant à un autre, allez ordonner au Doreur « Laërce de venir promptement pour dorer les cornes « de la genisse, & vous, dit-il aux autres, demeurez ici « avec moi, & donnez ordre aux femmes de ma maison « de préparer le festin, & d’avoir soin d’apporter les « sièges, l’eau & le bois pour le sacrifice. »

Il parla ainsi, & les Princes obéirent. La genisse vint de la maison de campagne ; les compagnons de Telemaque vinrent du vaisseau ; le Doreur vint aussi en même temps, portant lui-même les instrumens de son Art, l’enclume, le marteau & les tenailles dont il se servoit à travailler l’or. La Déesse Minerve vint aussi pour assister au sacrifice. Nestor fournit l’or au Doreur, qui le réduisant en feuilles, en revêtit les cornes de la genisse, afin que la Déesse prît plaisir à voir la victime si richement ornée. Stratius & le divin Echephron la présentèrent en la tenant par les cornes ; Aretus vint du Palais portant d’une main un bassin magnifique avec une aiguiere d’or, & de l’autre, une corbeille où étoit l’orge sacré necessaire pour l’oblation; le vaillant Thrasymede se tint près de la victime la hache à la main, tout prêt à la frapper, et son frere Persée tenoit le vaisseau pour recevoir le sang. Aussi-tôt Nestor lave ses mains, tire du poil du front de la victime, répand sur la tête l’orge sacré, & accompagne cette action de prières qu’il adresse à Minerve. Ces prières ne furent pas plûtôt achevées & la victime consacrée par l’orge, que Thrasymede levant sa hache, frappe la genisse, lui coupe les nerfs du cou & l’abat à ses pieds. Les filles de Nestor, ses belles-filles & la Reine son épouse, la venerable Eurydice, l’aînée des filles de Clymenus, la voyant tomber, font des prières accompagnées de grands cris. Aussi-tôt les Princes la relevent, & pendant qu’ils la tiennent, Pisistrate tire son poignard & l’égorge. Le sang sort à gros bouillons, & elle demeure sans force & sans vie. En même temps ils la dépouillent & la mettent en pièces. Ils séparent les cuisses entières selon la coutume, les enveloppent d’une double graisse, & mettent par dessus des morceaux de toutes les autres parties; Nestor lui-même les fait brûler sur le bois de l’autel & fait des aspersions de vin. Près de lui de jeunes hommes tenoient des broches à cinq rangs toutes préparées. Quand les cuisses de la victime furent toutes consumées par le feu, & qu’on eut goûté aux entrailles, on coupa les autres pièces par morceaux & on les fit rôtir. Cependant la plus jeune des filles de Nestor, la belle Polycaste, met Telemaque au bain, & après qu’il fut baigné & parfumé d’essences, elle lui donne une belle tunique & un manteau magnifique, & ce Prince sortit de la chambre du bain semblable aux Immortels. Nestor, s’avançant, le fit asseoir près de lui.

Quand les viandes furent rôties, on se mit à table, & de jeunes hommes bien faits présentoient le vin dans des coupes d’or. Le repas fini, Nestor, adressant la parole à ses enfans, leur dit : « Allez, mes enfans, allez « promptement atteler un char pour Telemaque; choi- « sissez les meilleurs chevaux, afin qu’ils le mènent « plus vite. »

Il dit, & ces Princes obéissent. Ils eurent attelé le char dans un instant. La femme, qui avoit soin de la dépense, y met les provisions les plus exquises qu’elle choisit comme pour des Rois. Telemaque monte le premier, & Pisistrate, le fils de Nestor, se place près de lui & prenant les rênes, il pousse ses genereux coursiers qui plus légers que les vents, s’éloignent des portes de Pylos, volent dans la plaine, & marchent ainsi tout le jour sans s’arrêter. Dès que le Soleil fut couché, & que les chemins commencèrent à être obscurcis par les tenebres, ces Princes arrivèrent à Pheres dans le Palais de Dioclès, fils d'Orfiloque qui devoit sa naissance au Fleuve Alphée ; ils y passèrent la nuit, & Dioclès leur présenta les rafraîchissements qu’on donne à ses hôtes. Le lendemain dès que l’Aurore annonce le jour, ils remontent sur leur char, sortent de la cour au travers de grands portiques & poussent leurs chevaux, qui dans un moment eurent traversé la plaine grasse & fertile. Ils continuent leur chemin avec une extrême diligence, & ils arrivent dans le Palais de Menelas, lorsque la nuit commençoit à répandre ses sombres voiles sur la surface de la terre.

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