CHAPITRE VIII
Le regard dans les mensonges de l'expression
Nous avons vu quelles sont les falsifications du regard dans les principaux cadres de la pathologie. Nous ne pouvons terminer cette étude sans dire quelques mots de ce qu'il devient dans les falsifications volontaires de la mimique.
Dupuis (thèse Lyon) a fait une étude très complète des mimiques voulues. Nous voulons simplement dire l'importance du regard dans ces falsifications, Nous savons déjà que les muscles péri-oculaires obéissent moins que tous les autres muscles de la face à l'action de la volonté. Duchenne avait bien remarqué l'indépendance à peu près complète de certains muscles tels que le sourcilier et surtout l'orbitaire inférieur.
Or, toute l’action de la volonté dans les falsifications mimiques consiste dans une contraction ou une inhibition musculaire, selon qu'elle veut simuler ou dissimuler une émotion. Voilà pourquoi le regard nous rénseignera mieux que toutes les lignes expressives du visage sur les réserves ct les mensonges de
l'expression.
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Regardez un sujet indifférent, où la volonté crée de toutes pièces une expression factice, comme un acteur par exemple, qui impose à sa physionomie les expressions les plus variées, le plaisir ou la douleur, la haine, la colère, vous verrez une dissociation mimique : une moitié de la face obéit mieux que l’autre à l’action de la volonté. Mais cette dissociation existe aussi entre les deux centres mimiques; la bouche obéit bien à l'action de la volonté, mais, sous la paupière baissée, on verra un regard scrutateur trahissant la véritable pensée de l'artiste.
Chez un sujet qui veut cacher ses sentiments et cherche à immobiliser ses traits, l’immobilisation n'est jamais bien parfaite. Le sujet, surtout s'il est sollicité par une cause impérieuse, fera plus ou moins inconsciemment agir un muscle antagoniste, et il en résulte une crispation caractéristique qui n'échappera pas à un observateur attentif. De plus, on observe souvent une contraction du frontal et du sourcilier ; le jeu combiné de ces muscles produit quelques rides assez courtes entre les deux sourcils ainsi que leur rapprochement ct donne au regard une expression d'inquiétude.
Enfin, 1l y a des expressions plus compliquées, où le sujet cherche à cacher sa mimique vraie et à lui substituer une mimique purement factice ; mais l'action de sa volonté ne se fait pas sentir sur toute la physionomie, et sur bien des points, la mimique vraie reste maitresse du terrain. Supposez un sujet, écrit Dupuis, dont les camarades viennent de blesser lamour-propre par une farce un peu vive; quoique
la colère se soit emparée de lui, il reconnait qu'il est de son intérêt de ne pas se fâcher et de rire avec les autres, mais il se réserve de se venger plus tard, S'il ne cherchait pas à modifier sa mimique, celle-ci représenterait un visage en colère, rides verticales sur le front, yeux étincelants, mâchoires serrées, lèvres pincées; mais lorsque la volonté intervient pour donner un masque gai, elle ne réussit sa tâche qu'à moitié, et la bouche seule, ou à peu près, obéira en esquissant un rire factice. La mimique des yeux exprimera la colère, tandis que celle de la bouche exprimera la gaieté.
De tous les muscles du corps, ceux des yeux sont donc les plus indépendants de tous. Ceux du tronc et des membres sont les plus dociles à notre volonté, ceux de la face moins obéissants; les muscles des yeux échappent presque complètement à son action. « Voilà pourquoi, dans une expression menteuse, on fait tant de mouvements des bras et des jambes, tant de contractions des muscles de la face, tandis que l'œil résiste courageusement, ou du moins est le dernier à se prêter à ces mensonges. On voit un ouragan en miniature, une tempête de convulsions, mais l'œil reste immobile et apathique et suflit pour révéler le secret de la comédie » (Mantegazza).
De même, quand on s'efforce de restreindre le domaine de la mimique, on commence par les muscles des jambes, des bras, du cou. « Si la force modératrice augmente, on rétrécit de plus en plus le champ de l'expression, et l'on arrête même les muscles de la bouche et des joues jusqu'à ce qu'enfin
l'expression soit réduite à ce dernier territoire que, dans tous les temps et dans toutes les langues on a appelé, non sans raison, le miroir de l'âme. C’est dans l'œil que se livre la dernière bataille; c'est lui qui est la dernière forteresse où l'expression con: centre toutes ses forces et reste souvent victorieuse, même après avoir abandonné toutes les autres pro: vinces de la mimique. »