BIBLIOTHÈQUE DU PALAIS DU LUXEMBOURG
Peintures décoratives exécutées au palais du Luxembourg, à Paris. La décoration de la bibliothèque, commencée en 1845, fut terminée en 1847. ^^^^ compose d'un hémicycle, d'une coupole et de quatre figures d'angles, en pendentifs. Toutes ces peintures sont exécutées sur toile marouflée. En cette œuvre, Delacroix a voulu traduire, non pas tant la pensée même de Dante, forcément circonscrite aux données du catholicisme, que celle que suggère à un homme de notre temps la lecture du quatrième chant de VEnfer, c'est-à-dire la glorification du génie humain. — Le dimanche 7 décembre 1871), la bibliothèque faillit brûler à quatre heures du soir: avec elle aurait disparu l'une des (euvrcs les plus glorieuses de notre siècle.
25o L'ŒUVRE DE DELACROIX 1845
N° 967 : Hémicycle
Toile. — Diamètre 6'^8o, Développement io"^20. — Cat. A. Moreau, p. 2i3.
Le sujet est tiré de l'histoire littéraire de la Grèce. Alexandre, après la bataille d'Arbelles, fait enfermer les œuvres d'Homère dans une cassette d'or abandonnée par l'ennemi. A la lisière d'un bois de palmiers et devant un immense trophée de dépouilles, Alexandre est assis sur le magnifique trône du vaincu, et, d'un geste noble, il fait renfermer le précieux trésor, tandis que ses soldats en foule apportent les étendards conquis. La Renommée vient offrir au conquérant la couronne et la palme. Toutes les figures des divers groupes mériteraient une profonde analyse, car il n'y a pas une négligence dans cet ensemble épique qui, tout bien considéré, est peut-être le chef-d'œuvre des compositions de Delacroix. Nulle part, d'ailleurs, il n'a exprimé le moindre regret à son sujet, comme il l'a fait, par exemple, pour les hémicycles de la bibliothèque du Palais Bourbon. — Aux pieds d'Alexandre arrive la suite si touchante de Darius, touchante surtout par une idée aussi bien exprimée que pensée. Il n'en est peut-être pas de plus poignante dans aucune création d'art des temps anciens et modernes. Les deux malheureux fils du vaincu sont accompagnés d'une suivante qui, penchée sur eux, les console amicalement. Elle-même est vêtue à la façon d'une pleureuse; sa draperie ne fait qu'un long pli — une larme qui coule jusqu'à terre. — L'aîné des enfants, enveloppé d'une simple étoffe, baisse légèrement la tête, et semble hésiter à offrir au vainqueur, pour le fléchir, cette fleur qu'il tient en main. Mais c'est son jeune frère, nu comme 1 humble vérité, qui déchire le cœur. N'envoie-t-il pas, l'innocent, un baiser de paix h celui qui cause la ruine des siens! Plus âgé, il aurait peut-être le sentiment de son action et pourrait en rougir... Cet ordre, il ne l'exécute d'ailleurs que sous l'empire d'une seconde mère, dont la tâche est de sauver ces frêles existences. Devant lui, une femme à genoux prélude à l'émotion de ce groupe désolé. Par derrière, une vieille femme, en proie à de tristes remords, se crispe les mains. Assise à terre, elle lève les yeux vers une grande et fière créature, qui s'abandonne à sa destinée, le front ceint du diadème, les bras pendants. Tout autour les généraux sont forcés de déposer les armes. — Au côté opposé et au delà du groupe qui s'intéresse aux poèmes d'Homère, on aperçoit les fuyards en déroute renversés par les chevaux éperdus ou traînés par les chars brisés.
N° 968 : Coupole
Toile. — Diamètre ()"'8<), Développement 20'"4o. — Cat. A. Moreau, pp. 213-214.
La composition forme quatre parties ou t;roupes principaux, mais sans solution de continuité. Au premier t;roupc, Dante est présenté par \'iri;ile à Homère, qu'entourent les plus illustres poètes. Ce groupe t'ait face à la fenêtre. Le second groupe est celui des Grecs illustres; on y voit un génie ailé décernant la palme à Socrate. Au troisième groupe, Orphée par les sons de sa lyre charme les humains et apprivoise les bêtes. Le quatrième groupe est celui des Romains illustres; il reunit Porcia, Marc-Aurèle, César, Cicéron, 'l'rajan. E. Delacroix a l'audace rétléchie de ses convictions et de ses intuitions (car il devine beaucoup). Le premier, il a osé retirer aux héros du paganisme et de la Faille leur masque de marbre. C est dans ses peintures décoratives du Luxembourg et de la (Lhambre des dcputés qu'il faut étudier l'interprétation moderne et pittoresque de l'antiquité historique. J'indique tout d'abord, a lin de n'y plus revenir, la double difficulté que l'artiste avait à vaincre et qu'il a vaincue dans la décoration de la bibliothèque du Luxembourg. L'une pouvait embarrasser le praticien, l'autre l'artiste, c'est-à-dire l'inventeur, le créateur. La surface que K. Delacroix devait couvrir a la forme d'une coupole éclairée seulement par une fenêtre placée en contre-bas, au niveau du parquet et dans une retraite profonde pratiquée dans l'une des parois latérales de la bibliothèque. L'effet de cette disposition architecturale est fiicilc à concevoir; la lumière n'arrivant que d'un seul côté, de bas en haut et d'un point assez éloigné, un grand tiers de la coupole reste plongé dans une pénombre inévitable, même pendant les plus beaux jours, dans une ombre complète, lorsque le ciel est couvert. C'est dans de semblables circonstances que se manifeste ouvertement l'incomparable science de E. Delacroix, sa merveilleuse entente de l'art de peindre, son éclatante supériorité sur les artistes de l'école française. Toute composition était destinée en cet endroit à rester en partie noyée dans une impénétrable obscurité, si, par un suprême effort de la couleur, l'artiste ne réussissait à trouver pour la zone de l'ombre les tons les plus légers, les plus clairs, les plus propres h rétléchir chaque parcelle de lumière, sans néanmoins retirer rien de leur valeur normale aux sujets de la zone éclairée. Un peintre bien intentionné, mais moins savant, moins coloriste, puisqu'il faut nommer cette aptitude particulière à K. Delacroix, qu'on lui a tant reprochée en la comprenant si peu, un peintre moins coloriste, désireux d'obvier à cet inconvénient, n'y fût arrivé qu'à l'aide de violents contrastes, d'oppositions heurtées et systématiques. C'est par une série de dégradations successives, mathématiquement exactes, quoique conçues d'instinct, que Delacroix a réussi à neutraliser les dispositions défavorables de l'architecture, et ;i réaliser une oeuvre d'une parfaite unité de ton et d'aspect. Je n'ajoute que pour mémoire qu'a l'égal des maîtres italiens, il a fait se dresser et se mouvoir les ligures de sa coupole selon les lois de l'équilibre vertical, malgré la courbe sphérique de la surface peinte. Ceci est bon à rappeler aux personnes qui croiraient trop facilement, pour l'avoir entendu dire, que E. Delacroix ne sait pas dessiner. La seconde difliculté contre laquelle l'artiste avait à se défendre est toute morale. Un homme qui a quelque hauteur d'esprit n'accepte pas volontiers l'héritage de la banalité. Or, la décoration d'une bibliothèque exige une série de motifs tellement prévus et si souvent reproduits, qu'il est malaisé d'échapper au danger des redites, ou seulement des réminiscences. Comment varier cet inévitable sujet ' Grouper dans un espace donné le plus grand nombre de personnages illustres dans les lettres ou les arts : Homère, Socrate, Platon, 'Virgile, Ovide, etc., les noms arrivent en foule et ont été l'objet de mille compositions antérieures. Plus d'un peintre — même de mérite — eût échoué contre ce thème usé comme un lieu commun. La difliculté se compliquait pour E. Delacroix d'une contrainte toute nouvelle, imposée ii la nature même de son talent, qui ne s'était révélé jusque-lii que dans la turbulence de la passion et la fièvre du mouvement. J'ai dit comment le praticien avait triomphé d'un obstacle purement matériel, la fausse distribution de la lumière; voyons maintenant comment l'artiste a triomphé de ces obstacles d'une autre nature. C'est à un poète que le peintre a emprunte le sujet de sa composition. Au seuil de l'enfer, Dante a entendu se moduler les soupirs pénétrants et
résignés des hommes purs, des poètes, des guerriers célèbres qui, avant la naissance du Christ, emplirent le monde de leur nom. C'est par l'Elysée des Sages qu'il entre dans l'abîme. E. Delacroix a paraphrasé mot à mot, et même en y ajoutant quelques détails, ce quatrième chant de l'Enfer. Il a divisé sa composition en quatre grandes parties. Le groupe principal, qui reçoit la lumière, est dominé par l'imposante image d'Homère, vers qui s'avance, le genou à demi ployé, le poète de la Divine Comédie.^ guidé par le chantre de \' Enéide. Autour du sublime aveugle se pressent Horace, le satirique ; Ovide, l'auteur des Tristes; Lucain, tenant au poing le clairon de la Pharsale. Leurs yeux s'ouvrent d'une sereine et bienveillante curiosité sur leur jeune frère qui, vivant, est descendu dans les limbes, d'oii, par la faveur des dieux, il ressortira vivant. La plus touchante figure de ce
groupe, à mon sens, celle par où E. Delacroix a rendu la plus grande somme de vie intérieure au monde antique, c'est la figure d'Ovide, sur laquelle il est revenu à plusieurs reprises. L'une des coupoles de la Chambre des députés représente Ovide che^ les Scythes, et il a traité le même sujet dans les dimensions d'un tableau de chevalet. Le poète qui écrivit les Amours, les Héroides, l'Art d'Aimer^ les Fastes., exerce une séduction visible sur l'àme du peintre. Mais ce n'est pas dans Theureuse fortune qu'il le préfère, ce n'est pas au moment de la faveur du prince, aux heures frivoles et légères; c'est dans la douleur de l'exil. L'artiste a pénétré et rendu, avec une puissance d'analyse morale très vigoureuse, cette fine et douce physionomie élégante et voluptueuse, un peu molle, mais digne et charmante. Au groupe d'Homère, il est intéressant de comparer celui d'Orphée qui lui fait face. Le poète des temps héroïques y est représenté recevant ses tablettes des mains de Sapho, et dictant à Hésiode, sous l'inspiration de la Muse, les traditions mythologiques de la Grèce. L'anachronisme est tellement évident qu'il suffit de le mentionner pour désigner l'intention symbolique du peintre. Le caractère particulier à cette portion de la coupole est la grandeur qui s'équilibre avec la majestueuse élégance du groupe des poètes par la simplicité familière des groupes voisins consacrés, l'un aux Grecs^ l'autre aux Romains illustres. D'un côté Achille;