LES TRAVAUX
Par Paul BERT Professeur de physiologii géoéralea la faculté* des sciences (1)
Mesdames, Messieurs,
Je n'emploie pas une vaine formule oratoire en vous disant que je me sens profondément ému. Bien que la vie scientifique, que les travaux de Claude Bernard, doivent seuls nous occuper ici, je ne puis écarter de ma pensée de douloureux et récents souvenirs. H y a un an à peine, presque à pareil jour, succombait celui que tous appelaient maître, et qui, pour quelques-uns de ceux qui m'écoutent et pour moi-même, était le guide de tous les jours, le protecteur affectueux et dévoué, en quelque sorte le père scientifique.
(1) Association scientifique de France. Conférences de la Sorbonne, février 187'.'.
La coïncidence de ce funèbre anniversaire augmente encore pour moi le sentiment des difficultés véritablement effrayantes que présente la tâche que j'ai aujourd'hui à remplir. Lorsque je l'acceptai, il y a déjà bien longtemps, je me laissai plutôt guider par la piété filiale que par la réflexion ; celle-ci est venue à son tour, et, dans ces derniers jours, je me suis senti comme écrasé.
Il faut, en effet, que dans le laps d'une heure, sans le secours d'expériences d'aucune sorte, je m'efforce d'imprimer dans vos esprits une idée exacte, une idée complète de ce que fut Claude Bernard. Il faut que je vous le montre d'abord, en plein laboratoire, soulevant les problèmes, saisissant les découvertes, hardi et prudent, inventif et patient, confiant dans son coup d'œil, et défiant dans ses conclusions ; étonnant chaque année le monde savant par quelque découverte étrange et riche en déductions, ne se lassant jamais à la poursuite des idées, ne se reposant jamais dans la victoire, aussi digne d'admiration par l'initiative que par la ténacité, et tout cela avec une sagesse tranquille, une sorte d'aisance et de simplicité sereine qui caractérisaient son génie. Il faut que je vous le montre se repliant sur lui-même, se prenant pour ainsi dire, lui et ses œuvres, comme sujet d'études, et alors, assignant à la physiologie sa place au milieu des sciences expérimentales et conquérantes, indiquant de main de maître les conditions de la certitude dans son immense et obscur domaine, traçant les règles de l'expérimentation dans leur application pleine de difficultés à l'analyse des phénomènes vitaux, devenant, lui le créateur par excellence,
le maître de la critique, démontrant que la médecine ne peut se constituer que sur la hase physiologique, et protestant contre d'imprudentes et hâtives applications de ses propres découvertes à la science médicale. Puis enfin, vous attendez de moi que je vous expose ses idées sur le déterminisme des phénomènes vitaux, sur la définition et la conception de la vie, sur les doctrines célèbres du vitalisme et de l'organisme, et peut-être en est-il parmi vous qui, se faisant une idée fausse de ce puissant et prudent esprit, pensent qu'il a pris parti dans des questions élevées et insolubles qui éternellement diviseront les hommes.
Cette vue générale jetée sur le vaste sujet que j'ai à traiter devant vous n'est faite, ni pour vous séduire, ni pour me rassurer. Mais, puisque aussi hien le sort en est jeté, permettez-moi de ne plus tarder à entrer en matière, et de m'en rapporter pour le reste à la bienveillance, dont, à cette même place, on m'a jusqu'ici honoré.
Les premières puhlications physiologiques de Claude Bernard datent de 1843. Attaché a la fois au service médical de Magendie comme interne, et à sa chaire du Collège de France comme préparateur, il soutint en cette année une thèse pour le doctorat en médecine Sur le suc gastrique et son rôle dans la nutrition, et puhlia un mémoire sur VAnatomie et la physiologie de la corde du tympan. L'année suivante, il envoyait à l'Académie des Sciences un travail sur Y Influence que les nerfs pneumogastriques exercent sur les phénomènes chimiques de la digestion stomacale. Ainsi, dès ses débuts (il avait alors trente ans), il étudie à la fois et les phénomènes auxquels Bichat
avait donné le nom caractéristique de phénomènes de la vie organique ou de nutrition, ceux de la vie animale ou de relation, et l'influence que ces derniers peuvent exercer sur les autres. Dans l'étude énumérative que je vais faire devant vous, étude dans laquelle, vous le devinez, je devrai laisser de côté bien des travaux, soit parce qu'ils seraient d'une exposition trop difficile, soit parce qu'ils ne présentent, par rapport à tant de brillantes découvertes, qu'une importance secondaire, c'est cette classification qui me servira de guide.
Au premier rang, comme chronologie, des travaux de Claude Bernard sur les phénomènes nutritifs, se placent ses études sur les liquides digestifs, salives, suc gastrique, suc intestinal, suc pancréatique. Deux faits considérables en ressortissent surtout.
On croyait jusque-là que le but unique des actes digestifs était de transformer en matière liquide, facilement absorbable, les aliments solides : la dissolution de la chair et des matières albuminoïdes se faisant dans l'estomac, celle de la fécule sous la double influence de la salive et du suc pancréatique. Claude Bernard, après avoir précisé mieux qu'où ue l'avait fait avant lui les conditions de ces phénomènes, montre que la dissolution n'est pas tout et ne suffit pas toujours. Il prouve, en effet, que le sucre de canne doit, pour être utilisé par l'organisme, être transformé dans l'intestin en glycose sous l'influence d'un ferment que M. Berthelot parvint à isoler; que si on l'introduit de force, par une injection directe dans le sang, il est rapidement éliminé et rejeté au
dehors. Ce premier résultat est donc intéressant au point de vue de la théorie générale de la digestion ; mais il l'est encore davantage pour le sujet qui nous occupe, parce (pie c'est lui qui va mettre Claude Bernard sur la voie d'une de ses plus belles découvertes.
Le second résultat est relatif à l'absorption des graisses. On savait que, pendant la digestion, les vaisseaux chylifères emportent de l'intestin une malien' lactescente, qui a précisément occasionné leur découverte. Ouvrant un jour (1846) un chien et un lapin auxquels il avait fait manger des matières grasses, Claude Bernard remarqua que, taudis que chez le chien les traînées lactescentes commençaient aussitôt après la sortie de l'estomac, chez le lapin, au contraire, on ne les apercevait que beaucoup plus loin.
Examinant les choses de près, il reconnut que le conduit excréteur du pancréas s'ouvre chez le lapin beaucoup plus bas dans l'intestin que chez le chien. et que l'aspect lactescent n'apparaît qu'après le mélange du suc pancréatique avec les aliments. La découverte des conditions jusque-là si obscures de l'absorption des matières grasses était faite.
Que de physiologistes avaient, sans voir celte différence, immolé chiens et lapins par centaines ! Claude Bernard la compléta, avec la ténacité dont il a depuis donné tant de marques, par des preuves multiples, tirées à la fois de la physiologie expérimentale, car il parvint à établir sur les animaux vivants une fistule pancréatique, et de la pathologie, en montrant l'amaigrissement qu'amènent chez l'homme les maladies du pancréas.
Tandis qu'il poursuivait ses recherches sur le suc
gastrique, un fait l'avait beaucoup plus frappé. Ayant injecté dans une veine d'un animal une dissolution de prussiate jaune de potasse, dans une autre veine un sel de fer^ c'est-à-dire deux sels métalliques, il vit que nulle part on ne trouve de bleu de Prusse, hormis dans les cavités intestinales et sur la muqueuse vésicale, c'est-à-dire, en réalité, hors de l'organisme, sur des surfaces excrétoires. Que si, au contraire, on fait la même expérience en employant d'une part l'amygdaline, de l'autre l'émulsine, c'est-à-dire une substance fermentescible et un ferment, on tue immédiatement l'animal par le développement d'acide prussique que donnent ces deux substances.
Ce fut pour Claude Bernard le point de départ de réflexions profondes sur les rapports des phénomènes chimiques avec les conditions particulières que réalisent les êtres vivants, et sur le rôle des fermentations dans les êtres organisés, réflexions qui le conduisirent à d'importantes découvertes et à des conceptions générales sur lesquelles j'aurai à revenir plus tard.
Vers le même temps, des expériences curieuses lui montrèrent que, par des changements dans le mode d'alimentation, on pouvait aisément faire disparaître les différences que présentent, sous le rapport de la nutrition intime, les animaux herbivores et les animaux carnivores. Plus tard, il montrera qu'on peut, à volonté, transformer en quelque sorte, au point de vue physiologique, les animaux à sang chaud en animaux à sang froid, jet réciproquement. Ainsi était prouvé pour lui le peu d'importance que présentent aux yeux du physiologiste les classifications justement établies par le zoologiste; et peu à peu il se trouvait
PAR PAUL liERT.
amené à la conception de la physiologie générale.
Bien d'autres faits, surlesqueis jene saurais insister ici, venaient chaque jour agrandir son champ d'action et le faire pénétrer de plus en plus profondément dans l'intimité des phénomènes vitaux. C'est ainsi, par exemple, qu'il montrait que si l'on injecte à la fois dans le sang du glycose, de l'iodure de potassium, du prussiale de potasse, on retrouve bientôt le premier dans l'estomac, le second dans la bouche, le troisième dans la vessie, chacune des glandes gastrique, salivaire et rénale ayant un pouvoir électif qui tient aux propriétés intimes de leurs éléments constituants.
C'est encore à cette période des débuts, si prodigieusement féconde, qu'il faut faire remonter la plus importante des découvertes qui aient été faites dans ce siècle sur la physiologie de la nutrition.
Magcndie avait déjà montré qu'il existe dans le sang de petites quantités de sucre; mais tout le monde avait cru que ce sucre provenait des aliments. Or, dès 1818, Claude Bernard, en étudiant les conditions de la formation et de l'absorption du sucre dans l'intestin, avait été amené à penser que le sucre du sang pouvait venir d'une autre source que des produits de la digestion. Le sang qui ramène ces derniers de l'intestin dans la circulation traverse, comme chacun sait, une énorme glande, le foie, où les canaux qui le contiennent se distribuent en ramifications capillaires; de là naît, par des tubes de plus en plus gros, un nouveau système de vaisseaux qui finissent par aboutir au voisinage du cœur dans la grosse veine qui ramène le sang des parties inférieures du corps : le premier svslème est celui de la veine porte, l'autre celui
des veines sushépatiques . Or, pendant la digestion même des matières sucrées, il y a plus de sucre dans le sang de ces dernières, dans le sang qui a traversé le foie, que dans celui qui y va et sort de l'intestin. Bien plus, si l'on nourrit l'animal exclusivement de matières ne contenant ni fécules ni sucres, ou si on le garde à jeun, le sucre disparaît complètement dans le trajet entre l'intestin elle foie, tandis qu'on en trouve toujours en abondance au delà de cet organe. C'est donc dans le foie que s'est formé ce sucre. Le foie, à côté de la bile qu'il excrète, fabrique donc de la matière sucrée qu'il verse dans le sang.
La publication de ces faits produisit une grande impression ; elle ouvrit à Claude Bernard les portes de l'Académie des Sciences, et justifia la création en sa faveur d'une chaire de physiologie générale à la Faculté des Sciences.
Ce n'était pas seulement l'inattendu de cette découverte qui mit en émoi le monde savant; elle venait renverser une barrière artificiellement élevée entre les deux règnes animal et végétal. On enseignait, en effet, jusqu'alors, qu'aux végétaux seuls il appartient de produire des principes immédiats, les animaux ne faisant que se les assimiler ou les détruire. Or, Claude Bernard montrait que, pour le sucre, tout au moins, celte formule est excessive, et il allait bientôt faire un pas de plus dans cette voie en prouvant que l'animal fabrique non seulement le sucre, mais la substance dont il dérive.
Mais cette brillante découverte ne fut pas acceptée sans conteste. Des polémiques passionnées furent suscitées, auxquelles les physiologistes et les chimistes
prirent part et aussi les médecins, car Claude fternard n'avait pas manqué d'indiquer aussitôt les conséquences de sa découverte pour la théorie du diabète sucré.
Elles rendirent au maître ce service de l'attacher avec plus d'ardeur encore à la défense de la vérité découverte. 11 eut à lutter d'abord contre ceux qui, s'appuyant sur l'antique théorie de la séparation des règnes, déclaraient «qu'il leur répugnait de voiries animaux produire ce que peuvent leur fournir eu abondance les végétaux, et le produire pour le détruire aussitôt. » A quoi Claude Bernard répondait spirituellement: « Il me répugne, à moi, d'admettre que les animaux, qui ont une vie bien plus complexe (pie les végétaux, ne puissent faire ce (pie font ces derniers : c'est un point de vue sentimental, mais non un argument sérieux. » Après les ratiocineurs, vinrent les expérimentateurs, et il n'est peut-être pas de spectacle plus curieux et plus saisissant dans l'histoire des sciences physiologiques que celui de cette lutte entre un homme de génie, maître d'une vérité dont l'évidence nous semble aujourd'hui si claire, et un aussi grand nombre de contradicteurs accourus de toutes les régions de la science ; il n'est pas de spectacle [dus instructif et plus intéressant que la vue des efforts qu'il fait pour varier à l'infini ses preuves, pour envisager le phénomène sous tous ses aspects, montrer l'influence qu'ont sur lui tant de circonstances \euantsoitde l'organisme, soit de l'extérieur, el saisir avec une étonnante précision le point faillie d'argumentations et d'expériences spécieuses, mais mal conçues et mal conduites.
Enfiû, un fait dominateur fut découvert qui devait fermer la bouche aux contradicteurs. Si, à travers des vaisseaux sanguius d'un foie détaché du corps, on fait passer un courant d'eau, il arrive bientôt un moment où le foie, complètement lavé, ne contient plus trace de sucre. Mais si alors on l'expose à une chaleur analogue à celle du corps, on y retrouve, quelques heures après, le sucre en abondance. Il n'était plus possible de nier, après cela, la formation du sucre dans le foie, la glycogénie hépatique.
Et cependant Claude Bernard ne s'en tint pas là : il voulut isoler la substance d'où provenait le sucre, et il y parvint. 11 arriva à extraire en abondance du foie une sorte d'amidon, le glycogène, qui donne naissance au glycose sous les mêmes influences et dans les mêmes conditions que la fécule de pomme de terre.
La bataille était gagnée ; mais Claude Bernard n'était pas homme à se reposer sur des lauriers. 11 cherche et trouve à la fois sous quelles influences se produit le sucre, à quelle dose il faut qu'il existe dans le sang pour apparaître dans les urines, comment il disparait normalement, quelles circonstances l'empêchent de se former, d'où vient le glycogène, dans quelle situation anatomique on le constate. ÎNous verrons tout à l'heure quel rôle joue en ces phénomènes le système nerveux. Je dois me borner à vous dire ceci : le glycogène est formé dans le foie aux dépens du sucre des aliments, sucre dont cet organe empêche l'excès momentané de se répandre dans le sang. Il peut se former aussi par la transformation des matières albuminoïdes, comme le prouve la curieuse
expérience des larves de mouches nourries à la viande dégraissée, et qui se chargent de glycogène.
Formé dans le foie même, sous riuiluence d'un ferment local, le sucre est versé au cœur droit et, lancé de là dans les poumons, s'y détruit en partie, si bien que le sang du cœur gauche n'en contient plus que de très faibles proportions. Ce sang artériel s'en va, traversant les organes, et dans les capillaires, où il est amené, il perd, il oxyde sans doute tout le reste de sou glycose, si bien qu'il en revient à peine dans le système veineux eu général.
C'est donc pour brûler, pour produire de la chaleur, de la force vive, que se forme le sucre. C'est aussi dans ce but que le produit le végétal : la betterave l'emmagasine pendant la première phase de sa vie, pour pouvoir, en la brùlaut ensuite, trouver la force nécessaire pour pousser hampes, fleurs, fruits; ainsi font le tubercule de la pomme de terre, l'oignon delà jacinthe, le grain du blé, avec leurs réserves en fécules ; ainsi les fruits, magasin de force et de chaleur pour la jeune plante. Partout où se fait le développement, partout apparaît le glycose, avec son ancêtre, le glycogène, et dans les tissus des embryons en \oie de développement, Claude Bernard les retrouve toujours.
11 avait donc ainsi non seulement rencontré une fonction nouvelle delà glande mystérieuse que les anciens anatomisles entouraient d'une sorte de respect superstitieux, mais découvert Tune des grandes lois du développement des éléments anatomiques qui composent les êtres vivants ; l'amidon apparaissant partout, eu vue de produire le sucre, générateur de
Claude Bernard, XIX. i
la force, et cela a lieu dans la germination, comme dans ces actes d'évolution embryologique que Claude Bernard désigne sous le nom de germination animale.
Ces vues générales devaient amener Claude Bernard à l'étude de la production de la chaleur dans le corps des animaux. Il l'aborda en recherchant les différences dans les températures des divers points du corps, et notamment du sang artériel et du sang veineux. C'est ainsi que, dans les membres et à la tête, le sang qui part du cœur est toujours plus chaud que celui qui en revient. Mais, inversemeut, si l'on compare le sang du cœur droit avec celui du cœur gauche, ou trouve toujours le premier plus chaud que le dernier. Ainsi, la première série d'expériences venait à l'appui de la théorie qui, depuis Lavoisier, place dans le poumon le lieu de la production de la chaleur ; la seconde lui était contraire. Comment expliquer cette contradiction ? Claude Bernard y parvint .
D'abord, ce qui réchauffe le sang du cœur droit, c'est celui que lui envoie le foie. Cet organe, siège d'incessantes modifications chimiques, est le point le plus chaud du corps, le plus actif foyer de la chaleur animale. De plus, si l'on prend les précautions nécessaires pour éviter les déperditions de calorique par contact avec l'air extérieur, on voit que le sang artériel des membres est moins chaud que le sang veineux.
C'est donc dans la profondeur du corps, dans les tissus eux-mêmes que se produit la chaleur animale. C'est la nutrition, dont les phénomènes chimiques aboutissent toujours à une oxydation, qui lui donne
naissance. Sa génération n'est donc pas dans le poumon, où, bien au contraire, se fait une déperdition due au contact de l'air froid et à l'évaporation.
Il n'est donc pas étonnant que lorsque les organes entrent en activité, leur température s'élève, en concomitance avec l'oxydation plus active qui se fait dans leur profondeur. C'est ainsi que s'échauffe un muscle qui se contracte, et que, simultanément, le sang qui le traverse devient beaucoup plus noir que dans l'état de repos.
Quant au sang, il joue principalement le rôle de régulateur de la température, ici gagnant, là perdant de la chaleur, et, par le mélange de ses diverses parties, par sa course incessante, empêchant les échauffements et les refroidissements locaux excessifs. Car l'excès de la chaleur est chose redoutable entre toutes, et Claude Bernard prouve que lorsque la température générale du corps est élevée artificiellement de 3 ou 4 degrés, la conlractilité musculaire disparaît, le cœur s'arrête et la mort survient.
Et cette conception de sang régulateur de la température, et en même temps excitateur des oxydations, va amener Claude Bernard à rechercher et à trouver les conditions qui président à sa circulation, qui, hâtant ou ralentissant son passage à travers les organes, augmentent ou diminuent les températures locales et les phénomènes locaux de la nutritiou.
Je vais vous parler dans un moment de ces magnifiques travaux, qui amenèrent la découverte de l'influence du système nerveux sur les circulations locales ou, comme on dit en abrégeant, la découverte des uerfs vaso-moteurs .
Aussi bien, car il faut me hâter, j'arrive aux études plus spécialement relatives au système nerveux. Ici les circonstances dans lesquelles je suis placé me forcent à ne citer que pour mémoire les travaux sur les usages controversés du nerf facial, de la corde du tympan, excitateur de la sécrétion sous-maxillaire, du nerf moteur oculaire commun, du spinal pour lequel il imagine la curieuse méthode opératoire de l'extirpation, du nerf trijumeau, sur les conditions de l'excitation électrique des nerfs, etc. Je ne puis même insister sur ses mémoires sur la lésion du pédoncule cérébelleux et sur la sensibilité récurrente, malgré tout l'intérêt qu'ils présentent non seulement par les faits qu'ils renferment, mais au point de vue de la méthode et de la critique expérimentales. Les expérimentateurs les plus habiles avaient conclu d'une manière diamétralement opposée. Claude Bernard reprit les expériences, et, servi par sa sagacité merveilleuse, il montra comment ils avaient tous à la fois tort et raison : raison dans les faits, tort dans les conclusions, parce qu'ils n'avaient pas vu la différence des conditions dans lesquelles ils s'étaient, à leur insu, placés.
L'étude du système nerveux et aussi celle du système musculaire n'ont jamais paru attacher beaucoup Claude Bernard que dans leurs rapports avec les phénomènes de nutrition; et en cela, il montrait le sentiment profond de la physiologie générale, car la nutrition est partout dans les règnes vivants, le muscle et le nerf n'étant que des accidents de perfectionnement. Mais ou lui doit d'admirables recherches montrant comment les conditions mêmes de lanutri-
lion, la circulation du sang, le fonctiouuement des glandes, sont, chez les animaux supérieurs et chez l'homme, sous la dépendance du système nerveux.
En 1849, il fait voir que lorsqu'on coupe le nerf pneumogastrique, le cœur accélère ses mouvements. Déjà, en 1840 (1), il avait constaté que si on excite par l'électricité le bout périphérique de ce nerf, le cœur s'arrête aussitôt. Voici doue un nerf d'uue étrange allure ; le muscle auquel il se rend, bien loin d'entrer en action sous son influence, se contracte bien mieux lorsqu'il est coupé, et s'arrête lorsqu'on l'excite.
Même effet sur les mouvements respiratoires lorsqu'on excite, soit le bout central du nerf pneumogastrique, soit le nerf laryngé ; ils s'arrêtent aussitôt (1853).
Les nerfs d'arrêt, ceux dont l'action consiste non à produire un mouvement, mais à modérer ou à suspendre uu mouvement qui s'effectue, étaient ainsi découverts. Mais Claude Bernard, alors préoccupé d'autres recherches, à ses yeux plus importantes, se contenta de signaler ces faits sans les poursuivre dans leurs détails.
Il avait en effet constaté, dans cette même année 1849, que, lorsqu'on blesse légèrement, à l'aide d'une longue aiguille enfoncée à travers les parois du crâne, un certain point très limité de la moelle allongée, on trouve bientôt du sucre dans les veines de l'animal, qui devient ainsi diabétique, pour employer le langage médical. Fait bien étrange, et que rien ne
(I) Le môme l'ait était découvert la même année par les frères YA'ebcr.
5i LES TRAVAUX DE CLAUDE BERNARD
permettait d'imaginer. Claude Bernard fut conduit à sa découverte par la considération de la glycogénie hépatique, qu il venait de solidement établir, et par ses recherches, sur l'influence du système nerveux sur les sécrétions. Puisqu'en excitant le nerf qui se rend à une glande salivaire, on obtient une abondante salive, puisqu'en coupant le nerf pneumogastrique qui se rend à l'estomac on voit cesser la sécrétion du suc gastrique, ne pourrait-on obtenir la sécrétion sucrée du foie en irritant le nerf qui s'y distribue ? Or, ce nerf, c'est le pneumogastrique, dont l'origine est précisément à la base de la moelle allongée. Il pique ce point, et aussitôt ses prévisions sont réalisées : le foie se meta jeter dans le sang une telle quantité de sucre qu'il y a bientôt excès, et que le sucre s'élimine par le rein.
Voici donc que l'expérience conçue en vertu d'une hypothèse directrice semble la confirmer! Mais ce serait peu connaître Claude Bernard que de croire qu'il se tiendra pour satisfait. En piquant la moelle allongée, même au voisinage de l'origine des pneumogastriques, ne pouvait-il avoir excité d'autres nerfs encore? 11 se met à l'œuvre, et au milieu de difficultés sans nombre, il arrive à montrer que ces pneumogastriques ne sont pour rien dans l'affaire, puisque l'apparition du sucre a lieu même lorsqu'on les a au préalable coupés, et que c'est par une toute autre voie que l'excitation nerveuse se transmet à la glande hépatique. 11 n'y a là, en réalité, qu'un cas particulier d'une autre fonction physiologique qu'il découvrait sur ces entrefaites, celle du système nerveux sympathique par rapport à la circulation du sang.
PAR PAUL BERT. o5
Une expérience déjà bien ancienne, puisqu'elle date de Pourfour du Petit (1727), avait montré que si l'on sectionne, à la région du cou, le cordon du nerf grand sympathique, la pupille de l'œil correspondant se contracte aussitôt. Claude Bernard refait l'expérience, et il voit ce que personne n'avait vu avant lui, c'est-à-dire que tout le côté de la face correspondant au nerf coupé rougit, se tuméfie, s'échauffe. Le fait est surtout remarquable par transparence à l'oreille, dont les vaisseaux sanguins à peine visibles d'abord grossissent manifestement, ou les capillaires dilatés laissent si facilement passer le sang qu'en piquant une veine, on le voit jaillir en cadence comme si c'était une artère, et qu'il apparaît rouge et non plus noir, n'ayant pas eu le temps, dans sa course accélérée, de laisser aux tissus une forte part de l'oxygène qu'il contenait. Ce n'est pas tout: ces parties s'échauffent, leur température tend à se rapprocher de celle du corps, grâce à l'irrigation chaude d'un sang artériel plus abondant, si bien que s'il fait froid, il peut y avoir des différences de 10 degrés entre l'une et l'auire oreille. Enfin si, opérant sur un animal de grande taille, sur un cheval, on protège la tète par une couche de ouate contre le refroidissement extérieur, on voit la sueur mouiller le côté delà section, dont la température s'élève surplace, à ce point que le sang veineux qui en revient est notablement plus chaud que le sang artériel, preuve nouvelle d'une production de chaleur dans l'intimité même des tissus.
Que si maintenant on excite, à l'aide d'un courant électrique, le bout supérieur du nerf qu'on a coupé, tous ces effets font place aussitôt à uu spectacle exac-
tement inverse. Les vaisseaux se resserrent, l'oreille pâlit, le sang ne coule plus par la veine ouverte, la température s'abaisse au-dessous de son degré primitif. Nous pouvons aujourd'hui expliquer bien simplement ce qui s'est passé. Les petits vaisseaux artériels sont munis d'nne tunique musculaire annulaire d'autant plus forte, relativement, qu'ils sont plus petits. Dans l'état normal des choses, ces petits muscles sont en une certaine contraction moyenne, dite tonicité, qui détermine un certain calibre des vaisseaux et, par suite, un état particulier régulier de la circulation. Vient-on à couper le nerf sympathique qui anime ces petits muscles, on les paralyse, ils n'opposent plus de résistance au sang qui, poussé par le cœur avec force, dilate les capillaires qui leur font suite et apporte avec une abondance excessive et la chaleur dont il est doué, et l'oxygène qui préside aux combustions locales. Vient-on à galvaniser, au contraire, le nerf, les muscles se contractent à l'excès, le sang ne peut plus passer, ou ne passe qu'en très faible quantité, dans les vaisseaux presque oblitérés, et, de là, par une conséquence toute naturelle, la pâleur et le refroidissement.
Poursuivant ses recherches, Claude Bernard trouve de semblables nerfs, vaso-constricteurs , dans toutesles parties du corps, mais moins faciles à isoler qu'à la région du cou.
Ainsi, le problème de la circulation du sang, tel que l'avait posé Harvey, se présentait sous une face absolument nouvelle. A coup sûr, le cœur restait le premier moteur ; à coup sûr, la circulation demeurait, dans ses vaisseaux aux calibres variés, soumise aux lois de l'hydraulique ; à coup sûr, les expériences si
curieuses dont mou ami, M. Marey, a donné l'exposition détaillée, restaient exactes et leurs conclusions vraies (1). Mais tout cela se subordonnait àl'action du système nerveux, qui pouvait, par son excitation ou sa paralysie, changer du tout au tout les conditions de la distribution du sang dans les canaux où il circule. Ainsi les conditions vraiment physiologiques l'emportaient encore une fois dans le corps vivant sur les théorèmes de mécanique.
A peine les preuves de cette féconde découverte, dont je vais dans un moment vous montrer les applications innombrables, étaient-elles données, et la théorie des modifications locales de la circulation était-elle solidement établie, si bien que ces conséquences théoriques et pratiques en étaient déduites par les médecins, qu'une nouvelle découverte, plus étonnante encore, puisqu'elle ne peut guère être expliquée même aujourd'hui, venait redoubler l'étonnement du monde savant.
En examinant les effets de l'excitation des nerfs sur les glandes salivaires sous-maxillaires, Claude Bernard s'aperçut qu'en excitant certain d'entre eux, il produisait non une contraction, mais bien une dilatation des vaisseaux sanguins équivalente à celle qui suit la section paralysante des nerfs sympathiques. Il y a donc, à côté des nerfs vaso-constricteurs, des nerfs vaso-dilatateurs. Comment agissent ces derniers?
(1) Voyez Chauveau et Marey, Appareils et expériences cardiographiques, démonstration nouvelle du mécanisme des mouvements du cœur par l'emploi des instruments enregistreurs il indications continues (Mcm. de l'Acad. de méd., 1SG3, tome XXVI, p. 268 à 310, avec 23 fis.).
Ce ne peut être en dilatant directement les vaisseaux, car nulle part il n'existe de fibres musculaires disposées de façon à produire cette action. C'est en paralysant, par un mécanisme encore inconnu, les nerfs vaso-constricteurs, si bien que leur excitation fait le même effet que la section de ceux-ci.
Ces actions vaso-constrictives et vaso-dilatatrices peuvent être obtenues non seulement par voie directe, c'est-à-dire par section ou excitation des nerfs, mais par voie réflexe, c'est-à-dire par suite d'une excitation nei'veuse centripète qui va mettre en émoi soit la moelle épiuière, soit même les ganglions du sympathique auxquels Claude Bernard attribue, par preuves expérimentales, le rôle de centres nerveux.
Ainsi la moindre excitation des centres nerveux, soit qu'elle vienne spontanément d'eux-mêmes, soit qu'elle leur soit apportée du dehors, peut mettre en action, ou peut paralyser dans telle ou telle région du corps les nerfs qui tiennent sous leur direction le calibre des vaisseaux sanguins. C'est ainsi, pour prendre l'exemple le mieux connu, que le visage pâlit ou rougit sous les influences morales, selon que les capillaires de la peau sont gonflés ou vides de sang, par suite de l'état des artérioles auxquelles commandent les nerfs. Congestions ou anémies locales sont ainsi sous la dépendance du système nerveux, et vous comprenez la variété infinie des phénomènes qui en sont la conséquence, puisqu'il s'agit tantôt de l'excès de fonction, tantôt de la diminution de fonction de tel ou tel organe. Le froid qui frappe la peau paralyse le sympathique pulmonaire ou digestif, etc., et produit les congestions du poumon, les bronchites,
PAR PAUL BERT. o9
les troubles digestifs par arrêt ou par exagération de sécrétion. Je n'en finirais plus à vous citer des exemples que chacun peut, pour ainsi dire, librement imaginer : les médecins ne s'en sont pas fait faute.
Mais, lorsque la paralysie du nerf sympathique dans une région est durable, ce n'est pas seulement une augmentation dans la température et dans la quantité de sang, une congestion des organes qui en est la conséquence, il survient des troubles nutritifs, des inflammations, et ici encore les phénomènes sont infiniment variés, -à cause de la multiplicité des excitations, des réactions nerveuses des organes qui peuvent être mis en jeu.
Il est inutile d'insister pour montrer l'importance de premier ordre que présentent ces découvertes, non seulement pour la physiologie, mais pour la pathologie et la thérapeutique. J'y reviendrai tout à l'heure en montrant les applications de l'œuvre de Claude Bernard à la médecine. Mais je dois maintenant vous entretenir de travaux qui n'ont peut-être pas été moins utiles, eux aussi, à l'art de guérir, qu'aux théories physiologiques.
Dès 1847, Claude Bernard, étudiant l'action du terrible poison de la noix vomique, inaugurait une nouvelle méthode dans les recherches toxicologiques. Laissant là les vieilles classifications, il arrivait à déterminer, par des procédés expérimentaux inconnus jusqu'alors, non seulement l'organe, mais l'élément anatomique sur lequel se localise l'action du poison.
En 1850(1), cette méthode, appliquée au curare,
(I) Le début des expériences sur le curare remonte à juin 1844.
devait lui fournir le sujet d'un travail des plus importants. Vous connaissez tous le poison des flèches dout Alexandre de Humboldt a raconté les soudains et terribles effets. Claude Bernard l'étudié, et ne se contentant pas de constater, après tant d'autres, que l'animal empoisonné se paralyse progressivement et périt par asphyxie paralytique, tout en gardant jusqu'au dernier moment son intelligence, il examine après la mort l'excitant électrique en main, les divers tissus de l'animal et découvre un fait de la plus grande portée théorique.
Sur ce cadavre, les muscles se contractent parfaitement lorsqu'on les excite, et les nerfs moteurs, qui d'ordinaire produisent leurs contractions, sont devenus impuissants à produire aucun mouvement, malgré les plus fortes excitations. Examinant les choses de près, variant les expériences avec une ingéniosité admirable, il arrive à montrer que le nerf moteur seul. ou plutôt que sa terminaison dans le muscle, est la seule partie de l'organisme qu'atteigne le curare, et, de cette constatation, deux conséquences importantes découlent.
La première, c'est que le muscle ne doit pas au nerf, mais possède bien lui-même sa propriété caractéristique, la contractilité : et voici tranchée une question qui, depuis Ilaller, divisait les physiologistes.
La seconde, c'est que les poisons tuent par une élection spéciale, que ce ne sont pas des organes compliqués, comme on l'entendait jusqu'alors, le foie, le cerveau, le cœur, qui sont tués par les poisons, mais bien tel ou tel de leurs éléments constituants ; et il montre alors la strychnine agissant sur les cellules
sensibles de la moelle épinière., l'upas antiar, sur les fibres musculaires et d'abord celle du cœur, le curare sur les terminaisons des nerfs moteurs. Il dédaigne ainsi et rejette au dernier rang ces phénomènes d'ensemble, qui avaient jusqu'alors exclusivement préoccupé les toxicologistes, la paralysie, les convulsions, les vomissements, les cris, etc. ; et, d'un seul coup, il affermit les bases de la physiologie générale. Ce sont les éléments analomiques, les parties les plus petites dans lesquelles le microscope puisse résoudre les êtres vivants, qui, dans l'état de maladie, jouent le premier rôle; c'est d'eux avant tout qu'il convient de se préoccuper, et, pour leur étude, les poisons vont servir du plus délicat et du plus sur moyen de dissociation et d'analyse. Ils seront des instruments physiologiques qui pourront agir et pénétrer bien plus avant que les grossiers instruments du vivisecteur. Claude Bernard ouvre ainsi une voie nouvelle d'investigations qui sera des plus fécondes.
Une autre étude toxicologique, non moius belle que celle du curare, vient corroborerces conclusions. 11 régnait en médecine légale la confusion la plus complète relativement au cœur et aux symptômes de la mort par l'action des vapeurs de charbon. Pour les uns, elle est sans douleur, et les malheureux qui en sont les victimes s'endorment paisiblement ; pour d'autres, elle est affreusement douloureuse, comme le prouvent les cris, les contorsions de ceux-là même qui se la donnent volontairement. Telle autopsie montre le sang rouge, telle autre tout noir et asphyxique. Claude Bernard mit l'ordre dans ce désordre et montra que lorsque le sang reste rouge, c'est que la
mort est due à l'oxyde de carbone. Il fit voir que ce gaz chasse l'oxygène de son union avec la matière rouge des globules sanguins et se combine avec celle-ci, sans changer sa couleur d'une manière apparente, avec tant d'énergie, que toute absorption d'oxvgène devient impossible, et que la mort par asphyxie — une asphyxie d'espèce nouvelle — en est la conséquence.
Tout à l'heure le curare, empêchant toute transmission du nerf au muscle, amenait la mort par une aspbyxie consécutive à la paralysie des muscles respiratoires : une asphyxie de cause prochain emécanique. Maintenant l'oxyde de carbone s'attaque au globule sanguin, il tue par une asphyxie de cause chimique. Mais il ne s'agit plus, dans l'un ou l'autre cas, de la mort par le cœur, les poumons ou le cerveau, le fameux trépied vital de Bichat; il s'agit d'un élément anatomique dont l'action est indispensable et qui se trouve, dans tous les points les plus divers de l'organisme, saisi par le poison et frappé d'impuissance. Qu'importe, à côté de cette vérité simple et saisissante, la variabilité indéfinie des symptômes à laquelle on s'était exclusivement attaché jusqu'à lui et qui n'avait fait que leurrer les observateurs!
Mais l'étude de l'oxyde de carbone lui avait révélé un fait qu'il ne laissera pas passer sans en tirer un riche parti. Ce gaz, vous ai-je dit, déplace l'oxygène du sang. Claude Bernard s'empare de cette propriété, et il l'utilise à la solution d'un problème qui venait à peine d'être soulevé, à l'anayse des gaz du sang. Il lui devient ainsi possible de comparer, sous ce rapport, le sang artériel avec les sangs veineux de di-
verses provenances ; il montre, par exemple, que le sang qui sort d'un muscle contracté a plus perdu d'oxygène que lorsque le muscle est au repos, fait qui coïncide avec une élévation de la température du muscle et se lie avec ses recherches sur l'origine de la chaleur animale; il montre qu'au contraire, lorsqu'une glande excrète son produit liquide, sonsaugveineux est rouge, parce qu'alors ses vaisseaux sont dilatés, tandis qu'il devientnoir pendant la phase de repos, qui est eu réalité la phase de travail, puisque c'est dans sou intervalle que la glande fabrique ce qu'elle excrétera plus tard. Et se servantde cette nouvelle découverte commed'un moyen d'investigation, il arrive àdéterminer, par la couleurvariable du saug veineux, les phases d'activité ou de repos des glandes encore mal connues et montre, par exemple, que du rein, glande qui ne produit rien et ne fait que filtrer, mais qui filtre sans cesse, sort uu sang veineux toujours rouge. Tous ces faits se reliant à ceux qu'il avait découverts déjà sur le rôle des glandes, sur la chaleur animale, sur les nerfs vaso-moteurs, ou l'aidant à en découvrir de nouveaux : car rien, dans cette œuvre immense, ne reste isolé; toutes ces découvertes s'enchaînent, se relient, se fécondent l'une l'autre.
Car c'est là l'un des inconvénients de cet exposé énumératif et froid auquel il fallait bien me livrer et où je m'arrête enfin, non parce que la matière, mais parce que votre patience s'épuiserait. Il eu est de lui comme de tous les procédés anatomiques, également nécessaires et fastidieux, et qui, chose plus grave, donneraient une idée fausse des choses, si on ue re-
prenait, dans une vue synthétique, les notions analytiques si précieuses qu'ils nous donnent.
Le moindre défaut de leur emploi dans les conditions où je me trouve ici, c'est d'être nécessairement incomplets. Je n'ai pu vous indiquer qu'une partie — la plus importante, il est vrai, et de beaucoup — des travaux de Claude Bernard. Pour concevoir uDe idée complète de leur prodigieuse diversité, il faut parcourir, dans les publications de l'Académie des Sciences, de la Société de Biologie et autres sociétés savantes, ses nombreuses notes et mémoires contenant tous l'énoncé d'un fait nouveau et généralement important; il faut surtout lire les 18 volumes in-8° qui contiennent les résultats de son enseignement au Collège de France, à la Faculté des sciences et au Muséum d'histoire naturelle.
Livres tous remplis d'expériences personnelles et de découvertes. C'est là qu'il faut aller, si vous voulez connaître le maître avec son esprit toujours eu action et cependant toujours calme, avec sa merveilleuse faculté de tout voir/avec ses témérités expérimentales qu'égalait seule sa difficulté à être satisfait de lui-même, avec son prodigieux esprit d'invention et sa patience non moins prodigieuse, avec son étrange intuition qui lui faisait deviner en artiste la vérité qu'il allait démontrer en savant, avec son dédain des théories considérées autrement que comme un instrument de recherches ou une satisfaction transitoire de l'esprit, avec sa facilité à en changer, sa facilité plus grande et plus singulière encore de changer de sujet d'étude, lorsque l'expérience lui apportait un fait inattendu, avec son apparent désordre
et son admirable esprit de suite, mais aussi avec ses inégalités de pensée et de style, tel enfin que nous l'avons connu au laboratoire, en négligé, étrangement attentif et distrait, prêt à saisir tout ce qui se passe, et avec des yeux tout autour de la tête!
C'est* là que vous admirerez la sûreté de son jugement, son dédain pour les tendances à l'absolu, pour la fausse précision, son sentiment exquis des expériences comparatives : tout est physiologique eu lui, si profondément pénétré de la complexité des pbénomènes, de l'importance primordiale des conditions qu'on ne doit jamais isoler de la conclusion. Laissezmoi vous citer un exemple. Sous une vaste cloche vous laissez un moineau s'aspbyxier lentement ; quand il se montre fort malade, vous y introduisez un autre moineau bien vivant. Or, c'est celui-ci qui mourra le premier; il est vigoureux et sain, et n'a pu supporter la transition brusque à des conditions fàcbeuses où l'autre avait été lentement amené. C'est ce sentiment de l'influence fondamentale des conditions qui a tant fait insister Claude Bernard sur l'étude des milieux extérieurs et surtout du milieu intérieur du saug, de sa température, de sa composition cbimique.
Et dans quelles conditions de travail a-t-il pu faire tant de choses? J'ai vu, et j'y ai secondé le maître, cette tanière obscure et humide du Collège de France, qui fut pendant longtemps le seul laboratoire de vivisection de France. C'est à ses protestations indignées que nous devons d'être sortis de ce triste état de choses et de voir enfin s'organiser des laboratoires où, d'abord, il est possible de vivre. Oui, c'est dans ces conditions qui, devant moi, arrachaient des larmes
Claude Bernaiu>. XIX. 5
à un illustre étranger, sans instruments, sans argent, presque sans aides officiels, que Claude Bernard a tant fait! La nécessité rendit ingénieux sou génie; la simplicité de ses moyens d'action étonnera éternellement; lui, qui introduisit la physique et la chimie au cœur de la physiologie, il dédaignait profondément cette instrumentation compliquée dont fait ses délices et sans laquelle ne peut vivre la physiologie d'outre- Rhin. L'antithèse entre les moyens d'action et les résultats le fait encore paraître plus grand.
J'ai eu soiu de vous faire remarquer, à diverses reprises, comment presque toutes ses grandes découvertes remontent aux débuts de sa vie scentifique. Un exposé de titres, qui parait dater de 1851, contient, en effet, le résumé de travaux sur les nerfs crâniens, sur les liquides intestinaux, sur la glycogénie, sur le diabète, sur le curare; les vaso-constricteurs ont été découverts en 1851. Ainsi, dans ces sept premières années de son apparition au monde scientifique, il y a comme une véritable explosion, et les vingt-cinq années qui vont suivre se passeront à développer, à agrandir, à étayer de preuves nouvelles, à défendre contre les critiques, les découvertes de sa jeunesse, et surtout à les relier les unes aux autres et à les faire servir à des visées d'un ordre supérieur.
Mais si, eu 1851, les faits principaux de son œuvre expérimentale sont acquis, il ne semble pas encore en sentir lui-même toute la portée. Du moins son exposé de titres les énumère non sans détails, mais avec une singulière sécheresse. Les témoignages de ses contemporains sont d'accord avec le style de ses publications, pour montrer que son géuie ne dépas-
sait pas alors, par ses visées, l'horizon relativement étroit d'un laboratoire de vivisection. 11 coupe, il excite, il enlève, et, surtout, il regarde mieux que ne font les autres, mais c'est tout; de conséquences générales, même dans le domaine de la physiologie, il n'en est pas encore question.
L'histoire des savants illustres est Là pour prouver que ce n'est pas un mal de s'iguorer soi-même et de ne pas sentir trop tôt des prétentions à la grandeur. Claude Bernard les eut si peu que, vers cette époque, il se découragea et ne parut pas, en face des situations misérables que la France faisait alors aux hommes de science, éloigné de reprendre le fardeau de la pratique médicale. Heureusement il n'en fit rien, et bientôt les préoccupations du professorat le forcent à envisager d'une manière plus générale les phénomènes à l'analyse desquels il s'était jusqu'alors exclusivement consacré. Ce ne sont plus seulement des faits nouveaux qu'il va découvrir, ces faits serviront de base, puis d'étais, à des conceptions d'un ordre plus général.
Claude Bernard commence dès lors à renoncer à celte physiologie des mécanismes, dont la variété n'a rien qui puisse attacher pendant quelque temps un esprit supérieur. Il laisse là les questions de rythme, de mouvements, de mesures. S'il détermine la pression du sang clans les artères, c'est pour étudier l'influence que diverses conditions physiologiques exercent sur ses variations. 11 abandonne ces sections, ces arrachements de nerfs qui, avant lui, constituaient presque toute la physiologie des vivisections, et dans lesquels il a excellé. Une vue d'ensemble l'a
frappé et désormais il s'y consacrera tout entier. L'être -vivant est un lieu où, dans des conditions infiniment variées, s'accomplissent des actes purement physico-chimiques ; mais ces actes constituent par leur complexité, tout au moins par les conditions où ils s'exécutent, une catégorie à part. Certains d'entre eux, même, auxquels il convient de conserver le nom de phénomènes vitaux, sont spéciaux par leurs manifestations, sinon par leurs causes, aux êtres vivants. Ils sont exécutés, dans la profondeur des organes, par les corpuscules les plus petits en lesquels l'anatomie puisse, le microscope en main, réduire les corps organisés; ces corpuscules, ces éléments analomiques ayant chacun leur autonomie, leur vie propre, leur manière de produire, de sentir, de réagir. Les organes, les tissus, ne vivent que de la vie collective des éléments anatomiques, et la vie totale de l'être est la source totale de leurs vies [individuelles. Dans les êtres compliqués de structure, complication que de grandes dimensions rendraient à elle seule nécessaire, les éléments anatomiques ne peuvent être en contact direct avec le milieu extérieur, ils ne peuvent y puiser directement ni les aliments ni l'oxygène, ils ne peuvent y rejeter les détritus de leur nutrition. Il est donc nécessaire qu'un intermédiaire se charge de ces relations, leur apporte du dehors ce dont ils ont besoin, en emporte ce qui leur nuit. C'est, suivant la pittoresque expression de Claude Bernard, le milieu intérieur, au sein duquel les éléments vivent comme les animaux aquatiques dans l'eau, et qui s'y trouvent, chez les animaux supérieurs, vraiment en serre chaude; c'est le sang, courant
daus des canaux qui vivent eux-mêmes et qui, s'ils changent de calibre, peuvent singulièrement modifier les conditions de la nutrition élémentaire.
Envisageons maintenant de ce point de vue l'ensemble des travaux de Claude Bernard, et nous allons les voir concourir admirablement à une œuvre commune.
Le fait fondamental, c'est l'indépendance de la vie de chaque élément anatomique. Les poisons, curare, strychnine, oxyde de carbone, upas, qui frappent exclusivement chacun tel élément, respectant les autres, vont en fournir une preuve saisissante. C'est la base de la physiologie générale, et Claude Bernard, qui le premier a donné à cette expression sa valeur réelle scientifique, ne se lassera jamais d'en élargir, d'en solidifier l'assiette. Sans cesse, il revient sur cette idée; ses derniers livres lui donnent la plus large place, et il invoque, pour l'établir, d'innombrables arguments dont il fournit lui-même les plus importants.
L'incessante activité de ces éléments, qui est la cause et la conséquence même de leur vie, consomme de l'oxygène, produit de la chaleur, consommation et production qui augmentent lorsque cette activité s'accroît. C'est ce que montre Claude Bernard par ses travaux sur l'origine de la chaleur animale, sur les variations des températures locales, sur le changement de la couleur du sang suivant l'état de repos ou de fonctionnement des parties qu'il traverse.
Mais ces éléments anatomiques, tout en vivant chacun par lui-même, ne vivent pas exclusivement chacun pour lui-même.
Citoyens innombrables de la république vivante,
ils ont bien chacun leur indépendance, mais ils sont liés les uns aux autres par un pacte social, auquel il faut être fidèle sous peine de mort. Aussi bien, si l'un d'eux, je veux dire, si toute une catégorie, vient à manquer, la dissolution sociale, la mort surviennent aussitôt. Réciproquement, chaque catégorie rend un ordre spécial de services à la communauté entière.
C'est ainsi que la celluledu foie assumant pour elle seule une fonction qui dans les âges embryonnaires a appartenu à bien d'autres cellules, se charge d'emmagasiner l'amidon, de produire le sucre, dont le dédoublement sera l'une des sources de la chaleur, et parait être, pour des raisons encore inconnues, l'une des conditions fondamentales du développement et de la nutrition cellulaire.
Je viens de dire dédoublement, et non pas simplement combustion. C'est que, s'il est bien vrai que tous les phénomènes chimiques des êtres vivants ont pour conséquence générale une oxydation, il ne faudrait pas croire que tout se passe avec la simplicité d'un foyer ordinaire. C'est bien d'actes chimiques qu'il est question, mais d'une chimie spéciale dont Claude Bernard n'a cessé, depuis son premier travail sur les sels métalliques et les ferments, d'étudier les conditions et les produits, d'une chimie qui n'a guère son analogie que dans les actes de la fermentation, si bien que, d'après ses propres paroles, ce n'est pas à une machine à feu, comme on le fait depuis Lavoisier, qu'il convient de comparer un être vivant, mais bien plutôt à la cuve en ébullition du brasseur.
Tous ces actes chimiques, qui bientôt useraient les
réserves de l'élément anatomique, ne peuvent être continués que grâce h la présence du sang.
Après avoir bien nettement précisé par ses expériences sur les sucs digestifs et sur l'oxyde de carbone, comment le sang va prendre à la surface des muqueuses ies matériaux déjà préparés, il se demande si la distribution de ce liquide réparateur ne se fera dans toutes les parties de l'organisme que suivant les règles que lui assignerait l'hydraulique s'il se mouvait dans des tubes inertes. Et, devinant a priori qu'il n'en peut être ainsi, qu'au contraire chaque région doit être nourrie au prorata de son travail, il cherche et trouve le moteur de celte justice distributive, ce système nerveux -vaso-moteur dont je vous ai parlé, régulateur de la chaleur, de la nutrition, de la force, grand maître des sciences organiques, qui les lance ou les contient suivant qu'il veut exciter ou calmer, tollere seu ponere vult.
Ainsi, vous le voyez, l'œuvre physiologique tout entière de Claude Bernard, dont les diverses parties ont pu, dans la première moitié de cette conférence, vous paraître si diversifiées et presque incohérentes entre elles, se réunissent, s'appuient, se condensent autour de la démonstration du fait fondamental et de l'étude de ses innombrables variétés d'aspect : la vie chimique de la cellule.
Et je dis cellule vivante, et non cellule animale seulement. Car il vint un moment où Claude Bernard, ramenant à l'unité tant de phénomènes complexes, arriva à montrer qu'au point de vue si élevé où il s'est placé, l'utile division des êtres vivants en animaux et en végétaux n'a plus sa raison d'être ; ou, pour mieux
dire, que les éléments anatomiques, qu'ils soient partie constituante d'un animal ou d'un végétal, vivent semblablement par des procédés chimiques du même ordre. Certes, entre la cellule sensible du cerveau humain et l'humble levure de bière, la différence semble et est, en réalité, immense. Et cependant, un peu de vapeur d'élher, qui engourdit notre cerveau, endort de même la levure qui cesse de produire l'alcool, quitte à se réveiller pour se remettre au travail, comme nous faisons nous-mêmes, quand l'évaporation l'a libérée. Que si l'on objecte que le fonctionnement général des deux ordres d'êtres vivants est diamétralement opposé, que le végétal est un réduefeur, l'animal un brûleur, Claude Bernard, par la plus élégante des expériences, endort par la vapeur d'élher les cellules vertes, le manteau chlorophyllien, qui constitue la vraie différence des êtres, et montre le végétal fonctionnant alors comme un animal, c'est-à-dire comme un appareil d'oxydation.
Ce dualisme vital, cet antagonisme fonctionnel entre le règne animal et le règne végétal, vrai si l'on considère les résultats définitifs, ne résiste pas à l'examen détaillé des phénomènes. Ainsi, la digestion des féculents, des sucres, des graisses, des matières albuminoïdes, est faite par la graine, en vertu des mêmes agents que dans le tube intestinal de l'animal.
Ce n'est pas là qu'est, selon Claude Bernard, le véritable dualisme physiologique. Oui, il y a bien, chez les êtres vivants, et des phénomènes de réduction et des phénomènes de combustion. Les uns ont lieu toutes les fois qu'il y a formation de tissus; ils sontla caractéristique des périodes embryologiques. Les ai-
1res sont la conséquence de l'action même des éléments, des tissus, des organes. La création organique est la réduction, l'action organique la combustion. Mais cet antagonisme a lieu tout aussi bien chez les animaux que chez les végétaux; il a rapport à un ordre de phénomènes et non à une classification.
L'unité fondamentale, au sein de tant de variétés qui la dissimulent, telle est la vue synthétique que Claude Bernard dégage progressivement de ses études analytiques, et qui finit, dans la seconde moitié de sa vie scientifique, par lui servir de guide dans l'analyse elle-même. C'est elle qui permet de le proclamer le véritable fondateur de la physiologie générale, expression moins nouvelle que la science qu'elle désigne et qui avant lui, ne couvrait que des généralités ou même des banalités sur une physiologie faite d'hypothèses et de vraisemblances.
Si l'oeuvre de Claude Bernard, envisagée au point de vue de la physiologie pure, peut ainsi se résumer grâce à la vue d'ensemble qui a présidé à son édification, il est plus facile encore d'en exposer rapidement la partie relative à la science des maladies. Pour lui, la maladie n'est qu'une altération dans le fonctionnement régulier de l'élément anatomique, altération due soit à lui-même, soit à la composition du sang, du milieu intérieur, soit au mode de distribution de ce milieu. La thérapeutique est l'emploi d'agents physiques ou chimiques qui restituent aux éléments ou au milieu intérieur leurs qualités normales. Et c'est ainsi que nous l'avons vu, de chacune de ses découvertes physiologiques, tirer des applications médicales. Après la glycogénie vient la théorie du diabète, produit, non
comme on le croyait jusqu'à lui, par le sucre des aliments que l'organisme ne brûlerait pas, mais bien par une suractivité exagérée du foie, excitée ellemême le plus souvent par une maladie de la moelle allongée. Après la découverte des nerfs vaso-moteurs, des expériences que je ne puis même indiquer ici en montrent le rôle dans les congestions, dans les inflammations, dans les cicatrisations, et créent toute une nouvelle tbéoiïe de la fièvre.
En montant pour la première fois, en 1847, comme suppléant dans la chaire de Magendie, Claude Bernard disait audacieusement : « La médecine scientifique, que j'aurais pour mission de vous enseigner, n'existe pas. » Une bonne part de la vie de Claude Bernard a été consacrée à en établir les bases. Il a exercé en cette matière une influence dont témoignent les innombrables livres et mémoires inspirés de son esprit. Il a, on peut le dire, transformé le sentiment des médecins et montré que l'expérimentation peut s'accorder avec l'observation clinique. Et il est même arrivé ceci, c'est que Je besoin des conclusions hâtives, qui est propre aux médecins, — et cela est légitime, car les importants intérêts qu'ils servent n'ont pas le temps d'attendre, — s'étant fait jour bien vite, Claude Bernard a dû s'efforcer de modérer, pour le contenir dans les limites scientifiques, un mouvement qu'il avait déterminé lui-même.
Telle est, résumée à grands traits, l'œuvre expérimentale de Claude Bernard dans le domaine physiologique et dans le domaine pathologique. Mais si considérables et si nombreuses que soient ses découvertes,
si élevés et si importants que soient les faits généraux qui s'en déduisent, tout cela ne pourrait suffire pour expliquer la haute situation qu'occupait Claude Bernard non seulement aux yeux du monde savant, mais devant tous les esprits éclairés, et son influence extraordinaire sur ses contemporains. Ce qui en donne la raison, c'est qu'il n'était pas seulement un découvreur, mais un fondateur et un législateur.
Certes, il serait excessif de prétendre, après Harvey, Hunier, Lavoisier, Magendie, que Claude Bernard ait créé la physiologie, même la physiologie expérimentale. Et cependant, il lit en son domaine œuvre de fondateur.
Jusqu'à lui, en effet, nous voyons la physiologie considérée comme une annexe, par les uns, de la médecine, par les autres, de l'anatomie. Les seules chaires qu'elle possède sont placées dans les Facultés de médecine; les problèmes qu'elle étudie se résolvent en cette formule : étant donnée une partie du corps qu'a découverte et décrite l'analomiste, en trouver la fonction.
Dès ses débuts dans l'enseignement, Claude Bernard proteste contre celte manière de voir, dont l'étroitesse nous parait si étrange aujourd'hui. 11 réclame pour la physiologie un titre et une place à part. Il montre que les connaissances anatomiqnes peuvent bien expliquer certaines questions de mécanisme, mais qu'elles sont impuissantes à donner la moindre notion sur le rôle des organes lorsque la physiologie ne les a pas précédées. De même, lui qui devait, par ses découvertes, lant concourir aux progrès de la médecine, il en isole la physiologie, dont il l'ait une
science fondamentale el primordiale, et montre qu'il convient d'en attendre le développement avant de penser à constituer scientifiquement la médecine.
Ayant ainsi rendu à la physiologie le service qu'avaient rendu à l'anatomie Bichat et de Blainville, il l'enlève hardiment au groupe des sciences contemplatives ou d'observation pour la placer à côté de la physique et de la chimie, parmi les sciences expérimentales, agissantes, ou, suivant son expression, conquérantes de la nature.
Mais, pour qu'elle méritât ce titre, pour qu'elle pût même réclamer d'être considérée comme une science, il fallait que la physiologie fut sûre d'elle-même, que les phénomènes qu'elle étudie fussent régis par des lois fixes. Or, au moment où Claude Bernard apparut dans la lice, le découragement était profond. Deux écoles se trouvaient en présence. L'une était persuadée qu'en ce domaine périlleux, il n'était place pour nulle certitude. Une sorte de génie capricieux, la vie, le principe vital, dont l'intervention ne pouvait être ni prévue, ni réglée, se faisait comme un jeu de tout brouiller, si bien que les conclusions des expériences les mieux ordonnées n'étaient qu'un décevant mirage. « On ne peut rien prévoir, disait Bichat, rien calculer dans les phénomènes dus au jeu des propriétés vitales, dont le caractère essentiel est l'instabilité. » Et celui qui parlait ainsi était chef d'école. « Vous dites qu'en physiologie les résultats sont identiques quand on opère dans des conditions identiques. Je nie qu'il en soit ainsi. Cela est exact pour la nature brute,... mais quand la vie intervient, on a beau être dans des conditions identiques, les résultats peuvent être différents.»
Qui parle ainsi? Gerdy, chirurgien et physiologiste de renom. A quelle époque? En 1845, au moment où Claude Bernard venait d'expliquer, avec une sagacité admirable, les raisons d'un dissentiment entre Brodie et Magendie.
A côté de cette école qui, si elle eût été logique, se fût croisé les mains et eût refusé d'agir non seulement en physiologie, mais en médecine, école qui citait à l'appui de sa négation systématique l'innombrable série des contradictions et des querelles physiologiques, s'élevait celle de Magendie. Le bon sens de celui-ci n'avait pu être altéré par cette philosophie de convention. Mais la connaissance de ces contradictions, la multiplicité infinie des conditions dont il faut tenir compte en physiologie, le sentiment qu'il en est beaucoup plus d'ignorées que de connues, avaient jeté dans un doute singulier l'esprit de celui qui devait être le maître de Claude Bernard. Il ne niait pas, lui, il doutait à outrance. De conclusion, il n'en voulait pas, et il ne craignait pas de déclarer, lui aussi, qu'une même expérience peut donner des résultats différents, tout en étant faite dans des conditions en apparence identiques ; il se déclarait à l'avance vaincu, non point par un génie mystérieux, mais par le nombre et le poids des inconnues.
Entre l'école de la négation et celle du scepticisme, la science manquait de bases et les plus étranges contradictions semblaient s'y être donné rendez-vous. Claude Bernard vit du premier coup d'œil qu'il fallait raffermir le sol pour pouvoir construire avec sécurité. Dès ses débuts, il s'attacha à quelques travaux de critique où il se montra aussi admirable que dans ses
recherches originales. Désormais sûr de lui-même et de sa science, il marcha en avant sans discuter davantage et chacun suivit son exemple : la certitude avait pris droit de cité dans le domaine de la physiologie, qui marchait ainsi de pair avec ses aînées, la physique et la chimie.
Un jour vint, où, frappé par la maladie, éloigné momentanément du laboratoire, Claude Bernard voulut faire profiter les physiologistes et les médecins du résultat de ses efforts dans le domaine de la méthode. 11 écrivit son Introduction à ï 'étude de la médecine expérimentale. C'était en 1865 ; il était alors en possession de toutes ses grandes découvertes, et il semble que sa gloire ne pouvait plus grandir. Cependant, ce fut une révélation : les hommes de science, les spécialistes eux-mêmes furent frappés d'étonnement et d'admiration, et l'opinion publique s'émut : trois ans après, Claude Bernard entrait à l'Académie française.
C'est que, pour la première fois, étaient tracées, et tracées de main de maître, les règles de la méthode expérimentale, appliquées aux recherches exécutées sur les êtres vivants.
C'est que, pour la première fois, étaient signalés, dévoilés, avec la sagacité d'un pilote qui les a su tous éviter, les écueils que rencontre, innombrables et secrets, sur sa route, le physiologiste expérimentateur.
C'est que, pour la première fois, se développait avec ampleur la critique expérimentale, celte critique qui n'a rien à voir avec l'esprit d'opposition ou de controverse, qui cherche moins les erreurs que les causes des erreurs, et qui sert à l'éducation scientifique presque autant que la découverte.
C'est que, pour la première fois, celte certitude de l'identité dans les résultats quand les conditions des phénomènes sont identiques, certitude sans laquelle il n'y a pas de science, était affirmée, démontrée, par une discussion qui est restée comme un modèle, et étayée de preuves presque toutes empruntées à ses propres découvertes, en telle sorte que cette dissertation philosophique prenait l'intérêt palpitant d'une auto-biographie. A cette certitude il donnait même un nom, qui a fait fortune; il l'appelait le déterminisme.
Et avec quel art merveilleux il montre les conditions du doute scientifique, l'utilité et le danger des théories, le rôle de l'observation et de l'expérimentation dans les sciences biologiques, l'importance, la nécessité de l'intuition, du sentiment intérieur, de l'hypothèse, pour engendrer l'idée expérimentale!
Un jour, permettez-moi ce souvenir personnel qui concorde si bien avec cette partie de mon sujet, dans la première année où j'avais l'honneur d'être son préparateur, comme j'entrais au laboratoire, et me débarrassais de mon vêtement de dehors : « Laissez, me dit-il, votre imagination avec votre paletot, au vestiaire, mais reprenez-la en sortant. » En tenant compte, comme je dus le faire, de la fine critique qui se dissimulait avec tant de bonté, je puis dire que Claude Bernard, comme expérimentateur, est tout entier dans cette formule. Arriver avec son imaginalion, c'est-à-dire avec son idée préconçue, avec le plan de l'expérience qui pourra servir à la résoudre, car il ne faut jamais, disait-il, expérimenter au hasard et à blanc. Mais une fois l'œuvre commencée, devenir
passif, en quelque sorte, pur contemplateur, ne pas faire comme les hommes à idée fixe, qui n'interrogent que pour la forme, et font en même temps la demande et la réponse. Tout voir, ce qui est en rapport avec l'ordre de recherches poursuivies, comme ce qui lui est étranger; accepter docilement ce que donne l'expérience, que le résultat soit favorable ou défavorable à l'idée préconçue, avec plus de joie même, dans ce dernier cas, car c'est le signe d'une inconnue nouvelle, par suite d'une découverte à faire. Puis, au sortir du laboratoire, redevenir libre, reprendre sou imagination, réfléchir, conclure s'il en est temps, ou concevoir une hypothèse nouvelle que l'expérience jugera le lendemain; ou même, si quelque fait plus important s'est rencontré, laisser là le sujet primitif de la recherche pour poursuivre ce filon imprévu. C'est ainsi qu'alternativement actif et passif, esclave et maître, l'expérimentateur peut arriver à dompter l'inconnu : tel est le spectacle que retrace Claude Bernard avec l'intensité de vie qu'y peut mettre seul un homme qui est à la fois acteur et auteur.
Mais revenons au déterminisme. Aussi bien est-ce là la base même de toute la vie scientifique de Claude Bernard; c'est de lui qu'émane toute sa philosophie C'est sur ce roc solide qu'il édifie toute doctrine ; c'est là qu'il s'est établi pour braver le scepticisme décourageant et les caprices du principe vital; c'est là qu'il se réfugiera quand il faudra fuir ceux qui voudraient l'entraîner avec eux dans la roue d'écureuil de la métaphysique.
Sans doute l'expérimentation en physiologie est plus difficile que dans les autres sciences, parce que
les organes sont multiples, les fonctions complexes, les liquides et les solides mêlés de manière à ne pouvoir être isolés; mais encore et surtout parce qu'un trouble porté sur un point de l'organisme retentit sur beaucoup d'autres, et qu'on peut être eulraîné à prendre le phénomène secondaire pour le principal, l'effet lointain pour la conséquence procbaine : tel un homme qui croirait I intelligence localisée au bout du doigt, parce qu'un panaris aura donné le délire. Mais s'il est plus difficile de conclure, la conclusion n'est pas moins certaine, quand les précautions nécessaires sont prises et que l'éducation de l'expérimentateur a été suffisante.
11 n'y a pas dans les sciences biologiques, non plus que dans les sciences des corps bruts, de contradiction dans les fait>, il ne peut y en avoir que dans les conclusions. Tout ce qu'a vu un expérimentateur sincère est vrai, et si on ue le retrouve pas, c'est qu'involontairement on s'est mis dans d'autres conditions que celles où il était placé. Ces conditions sont infiniment nombreuses et complexes; leur déterminaison exacte est presque toute la physiologie. Les mots exception, idiosyncrasie, etc., ne servent qu'à masquer notre ignorance ; quelquefois, peut-être n'ont pas leur place dans le langage scientifique, qui doit dire jamais ou toujows. La confiance presque naïve dans les faits, la déliauce dans les conclusions, deux qualités que Claude Bernard posséda à un si haut degré, procèdent du sentiment delà certitude, qui est la base du déterminisme.
Et celui-ci non seulement nous rend le service de solidifier le terrain où peuvent plonger leurs racines
Claude Dehnaiid. XIX. 6
les sciences expérimentales, mais il nous servira encore à limiter leur domaine, car il commence et finit précisément là où il y a détermination.
La limite de nos connaissances est la même dans les phénomènes des corps vivants et dans ceux des corps bruts : nous ne savons jamais que les rapports constants de conditions et de phénomènes ; préciser ces conditions est toute la science du physiologiste, comme celle du physicien et du chimiste. Sans doute nous cherchons sans cesse à marcher en avant, le pourquoi à la bouche ; mais nous arriverons toujours à une cause sourde (Bacon), qui ne nous entendra pas, qui ne nous répondra pas, et si nous croyons entendre quelque chose, ce ne sera que l'écho de notre propre pensée.
Faut-il donc s'arrêter là? Ne pouvons-nous donc rien savoir au delà des conditions et. des phénomènes, et le problème de la vie sera-t-il donc toujours insoluble ? Oui, dit Claude Bernard, comme celui delà pesanteur et de l'affinité; donner des noms aux problèmes n'est pas les résoudre. « L'obscure notion de cause doit être reportée à l'origine des choses; elle n'a de sens que celui de cause première ou de cause finale; elle doit faire place dans la science à la notion de rapport ou de condition. » Et ici le déterminisme règne en souverain : il n'y a pas plus de spontanéité dans la matière vivante que dans la matière morte.
Mais pouvons-nous du moins définir la vie? Non, <( les définitions sont illusoires; les conditions des choses sont tout ce que nous en pouvons connaître ». Mais un maître a dit : « La vie est l'ensemble des
fonctions qui résistent à la mort. » Est-ce exact du moins? Faut-il accepter cette antithèse entre les forces vitales combattant pour le salut du corps et les forces physico-chimiques qui tendent à le détruire? Non, à coup sûr, répond Claude Bernard ; il ne se passe dans notre corps que des phénomènes dépendant des forces physico-chimiques. Mais elles sont dirigées par une force vitale ? Nous n'en savons rien, puisque cette force, si elle existe, ne se manifeste à nous que par l'intermédiaire des forces physico-chimiques, et que souvent celles-ci semblent la diriger. Sans doute, il y a un arrangement régulier des choses, une évolution, et dans l'œuf un devenir: nous reconnaissons un plan, mais c'est là une vue de l'esprit à laquelle il ne faut pas donner une activité matérielle ; et puisque « chaque chose s'exécute dans les corps vivants comme s'il n'y avait pas de force vitale » , à quoi bon, nous, hommes de science, inventer une puissance impuissante.
Ainsi, des phénomènes d'ordre physico-chimique, mais s'opéranl par des procédés spéciaux auxquels il est bon de conserverie nom de vitaux, au sein d'éléments microscopiques qui leur présentent des conditions spéciales, suivant des lois spéciales, mais qui sont les mêmes depuis la bactérie qui flotte dans l'eau saumàtre jusqu'à notre cellule cérébrale, et, malgré la prodigieuse complexité des faits, aussi réglés, aussi déterminés que la progression des corps dans leur chute ou l'union des acides et des bases; en un mot, « des conditions matérielles déterminées qui règlent l'apparition des phénomènes, des lois préétablies qui eu règlent l'ordre » , un conflit entre
8t LES TRAVAUX DE CLAUDE BERNARD
un organisme et le monde extérieur, conflit qui engendre des phénomènes de création orgauique et des phénomènes de destruction organique, voilà la vie, ou du moins, voilà tout ce que nous en pouvons savoir: or, c'est perdre son temps que chercher l'introuvable.
Ou du moins ce n'est pas faire œuvre de savant; mais, dans le domaine du déterminé, qui est le sien, il ne faut jamais se lasser de marcher en avant. « Le désir ardent de la connaissance est l'unique mobile qui attire et soutient l'investigateur ; c'est cette connaissance qu'il saisit réellement et qui fuit cependant sans cesse devant lui, qui devient à la fois sou seul tourment et son seul bonheur. Le savant ne doit jamais s'arrêter en chemin ; il doit toujours s'élever plus haut et chercher tant qu'il voit quelque chose à trouver. » Or il ne peut trouver que dans le domaine du déterminé ; l'indéterminé ne saurait rien lui offrir ; il appartient au philosophe et Claude Bernard s'en écarte résolument.
Mais une telle prudence ne saurait suffire aux faiseurs de systèmes. Et chacun d'eux de chercher, parmi les hasards des rédactions diverses, quelque fragment qui lui permettra d'apporter à l'appui de sa thèse l'autorité du grand physiologiste. Messieurs, il faut dégager Claude Bernard de toutes ces compromissions; il n'est ni matérialiste, bien qu'il réduise tous les phénomènes vitaux, même ceux qui se passent dans le cerveau à des actes physico-chimiques; ni spiritualiste, bien qu'il sente eu lui et affirme la liberté agissante.
Il se cantonne scrupuleusement au contact immédiat des faits d'observation et d'expérience, saus aller
PAR PAUL BEKT. 85
plus loin que leurs conséquences les plus prochaines. 11 repousse également, ce sont ses propres paroles, tous les systèmes de philosophie. Non qu'il ne croie la philosophie utile, car « elle représeutel'aspiralion éternelle de la raison humaiue vers la connaissance de l'inconnu. C'est l'esprit philosophique qui stimule et entretient un mouvement salutaire dans les sciences, qui, sans lui, tendraient au repos et se traîneraient terre à terre. » Mais Claude Bernard refuse obstinément, et malgré maintes séductions, de s'enrôler sous aucune bannière; mainles fuis, il proteste et réclame son indépendance: « Il faut, s'écrie-t-il, briser les entraves des systèmes philosophiques comme on briserait les chaîues d'un esclavage intellectuel. » Or, ce qu'il repousse pour lui-même, il ne saurait vouloir l'imposer aux autres. Aussi le voyous-nous, malgré qu'on en ait dit et écrit, rester homme de science, avec un esprit trop élevé pour se laisser leurrer par un système, et trop loyal pour essayer d'en leurrer les autres.
Au reste, ce n'est pas là, malgré ce qu'en ont dit tant de journaux et de revues, ce n'est pas là qu'est Claude Bernard. Il est tout entier dans ses admirables découvertes expérimentales, dans sa conception nouvelle de la physiologie générale et de la médecine expérimentale, dans son analyse méthodique, critique, des conditions de la certitude dans les sciences biologiques.
C'est par là qu'il a dominé son époque pendant près de quarante ans d'une vie dont la sereine harmonie ne s'est jamais démentie. C'est par là qu'il a suscité au tour de lui tant de travaux et tant d'hommes ; c'est
par là qu'il a transformé la physiologie, la pathologie, la toxicologie , la thérapeutique ; c'est par là que son œuvre vivra éternellement.
Et cependant la droiture, la sincérité profonde de Claude Bernard font qu'il n'est pas, dans le sens habituel du mot. un chef d'école. Il dédaignait trop le système et le dogme. Mais ce qui est bien au-dessus, il a été et reste le maître de tous les biologistes contemporains, de ceux mêmes qui l'ont combattu ou se sont posés en rivaux.
Et si nous voulons, d'une autre manière encore, nous faire une juste idée du rôle qu'il a joué dans la science et dans l'évolution des esprits, employons à notre tour une méthode de vivisection, celle de l'ablation; supprimons Claude Bernard par la pensée, et reportons-nous à ce qu'était la science expérimentale au début de sa carrière. La physiologie s'appelait scepticisme, la médecine empirisme, la physiologie générale rêveries, et la médecine physiologique système de Broussais. Il semble que des siècles se sont écoulés: grâce à lui la physiologie marche d'un pas assuré sur le sol affermi de la certitude ; la médecine, sans rien renier des enseignements de l'histoire, sait qu'elle ne prendra rang parmi les sciences qu'en faisant œuvre de patience expérimentale. Deux mots prononcés par des maîtres résument son œuvre tout entière : « Il ne fait pas, a-t-on dit, de la médecine, il fait la médecine », et l'on a dit encore : « Claude Bernard n'est pas un physiologiste, c'est la physiologie ! »
C'est à ce génie si profond, c'est à cette personna-
lité si puissante, c'est à cet homme si grand et si simple à la fois, que la gloire était venue trouver sans qu'il fît un pas vers elle, et qui s'était élevé comme inconsciemment du rang de simple physiologiste vivisecteur à celui de législateur de la méthode expérimentale que le gouvernement de la République a voulu rendre, par des funérailles solennelles, un hommage réservé jusqu'à ce jour à ceux qui avaient servi et illustré leur pays sur les champs de bataille ou dans les conseils de l'État.
Il a voulu montrer par un exemple, dont la répétition ne pouvait qu'affaiblir la grandeur, que l'esprit scienlifiqne, l'esprit qui enseigne la recherche et le culte de la loi, va prendre, dans la direction des choses publiques, la place dominatrice trop longtemps occupée par l'empirisme, le caprice ou le sentiment. Aucun honneur n'aurait pu toucher autant Claude Deruard, si peu soucieux des honneurs, que de se voir ainsi choisi pour caractériser une révolution dont l'immense portée ne tardera pas à se faire sentir.
Par Armand MOREAU
Membre de l'Académie de médecine (I)
L'Académie de médecine veut aussi dire un dernier adieu à Claude Bernard.
Eu me désignant à cet honneur et en m'imposant le courage de surmonter ma douleur, elle me donne du moins la consolation de vivre encore avec le maître pendant que je rends hommage à sa glorieuse mémoire.
Claude Bernard, dans son enseignement au Collège de France a consacré ses efforts à constituer la médecine sur les mêmes principes que toutes les autres sciences expérimentales, et aiusi qu'il le rappelait chaque année dans sa première leçon, à établir qu'il n'y a qu'une seule physiologie qui comprend l'étude de l'état normal et de l'état pathologique.
(I) Discours prononcé aux funérailles de Claude Bernard, au nom de l'Académie de médecine, par M. Armand Moreau, le samedi 16 février 1878.
C'est ainsi que, pour lui, les expérimentateurs qui ont cherché à rapprocher la médecine de la physiologie et des sciences physiques et chimiques, Lavoisier, Laënnec, Magendie, sont les vrais promoteurs de la médecine expérimentale.
L'observation, qui est le point de départ de nos connaissances, représente le premier degré de toute investigation scientifique. En médecine, elle est insuffisante à nous fournir l'explication des phénomènes ; il faut toujours en venir à l'expérimentation ; il faut passer de la clinique au laboratoire pour retourner plus tard à la clinique.
L'anatomie est sans contredit au premier rang parmi les sciences que le physiologiste doit posséder. Haller définissait la physiologie, l'anatomie animée. Cependant Claude Bernard enseigue que la structure ne révèle pas la fonction, pas plus que la forme cristalline ne fait connaître la nature chimique d'une substance nouvelle.
Il explique que ce n'est pas en réfléchissant sur la structure du pancréas, mais en suivant les modifications de la graisse daus l'intestin, c'est-à-dire en suivant le phénomène physiologique qu'il est arrivéà attribuer au suc pancréatique sa valeur et au pancréas sa fonction.
De même, c'est en poursuivant la disparition do sucre dans l'économie, et non pas en examinant le tissu du foie, qu'il a déterminé l'existence et le siège de la fonction glycogéuique. Ainsi Claude Bernard distingue avec soin dans sa méthode expérimentale le point de vue physiologique et le point de vue anatomique ; en même temps, il demande et obtient la
PAR ARMAND MOREAU. 9t
foudatiou d'une chaire d'anatomie générale au Collège de France, pour montrer que l'œuvre de' Bichat se continue et grandit toujours.
11 puisait dans une très-longue pratique des vivisections, commencée avec Magendie, les données qui lui permettaient de juger les questions directement, et non plus sur la foi des autres. Chez lui, toute idée formulée s'appuyait sur un fait précis, observé par lui-même, et qu'il rappelait quand on discutait son opinion. La force de ses convictions avait là son secret.
Quand il commença, le moment n'était pas venu de chercher des lois générales dans la science des phénomènes vitaux. Avant les lois, il faut des faits, il faut des découvertes : peu de savants en ont fait d'aussi nombreuses et d'aussi belles que Claude Bernard. Vous le savez et vous n'attendez pas même que je les énumère.
Bevenant sur ces idées, dans ce dernier et triste mois de janvier, il disait, en se promettant de ne plus s'exposer au froid du laboratoire : « Je puis maintenant faire des synthèses partielles et j'intéresserai autant que par des découvertes nouvelles » ; puis prenant un exemple dans cette fonction dii foie que nul ne soupçonnait avant lui, il ajoutait : « Elle est trèsimportante pour montrer que la nutrition ne se fait pas directement ; après la digestion commence un autre travail ; c'est aux dépens des matériaux qu'elle fournit, que se fait dans le foie et d'autres organes l'élaboration des principes nutritifs, et tandis qu'une alimentation exclusive eût donné lieu à un sang particulier, il arrive, par le travail des glandes, que le
sang possède une composition constante. » Ainsi le sang, ce milieu artificiel créé par l'organisme, comme l'appelle Claude Bernard, devient le même dans les altères des Herbivores et des Carnivores.
L'union de la physiologie et de la médecine scientifique apparaît d'une manière éclatante dans ses recherches sur l'asphyxie parla vapeur de charbon.
Claude Bernard montre, en effet, que l'oxyde de carbone se combinant avec l'hémoglobine détruit la faculté capitale du globule rouge, celle d'absorber l'oxygène; tous les phénomènes qui se succèdent dérivant de l'action du gaz sur l'élément anatomique, l'aspbyxie est expliquée. L'analyse physiologique ne peut pas aller plus loin, et dans l'action des médicaments le problème scientifique consiste désormais à déterminer sur quel élément anatomique chaque médicament porte son action ; en d'autres termes expliquer les actions thérapeutiques, c'est connaître les modifications des propriétés vitales que subit l'élément anatomique atteint par le médicament.
En rattachant aiusi les questions de thérapeutique de la manière la plus étroite à la physiologie générale, Claude Bernard a ouvert les voies à une théorie médicale nouvelle ; c'est donc justement que l'Académie de médecine revendique comme siens la plupart des travaux de ce vaste et puissant esprit et qu'à cette heure de deuil public, elle se sent particulièrement atteinte par la perte d'un savant médecin.
Nous perdons tous un collègue affable et bienveillant ; la génération qui a suivi ses leçons perd un guide et un ami ; ceux qui, comme moi, ont passé de longues heures dans l'intimité de ce maître vénéré