II- est fort riche, son père
MINUTTE
Oui, mademoiselle, je me suis laissé dire qu'il avait gagné plus d'un million au Missipipi ; et il est fils unique.
CHONCHETTE
C'est donc sa faute, s'il ne trouve pas d'argent pour te donner tout ce qu'il te faut. Et n'as-tu que lui?
AIINUTTE
Mais...
CHONCHETTE
J'entends des gens qui puissent te faire plaisir.
MINUTTE
Oh! non, mademoiselle, il n'y a aljsolujnent que lui qui m'entretienne.
CHONCHETTE
Mais, ma petite, tu te conduis fort mal, dans ces commencements surtout; tu devrais en avoir plutôt deux ou trois qu'un : les petits ruisseaux font les grand(>s rivières. Vraiment, il n'y avait pas six semaines que j'étais à l'Opéra sur le pied que tu y es aujourd'hui, cpie j'en avais quatre, moi. 11 est vrai que ma mère menait cela au mieux; elle avait toujours l'air fâchée; elle faisait si fort la sévère que mes nouveaux ne venaient pas chez nous comme bon leur
I2G l'œuvre de crébillon le fils
semblait; lanlôl c'était l'un, tantôt c'était l'autre, et toujours en cachette et en bonne fortune. Je faisais sortir ma mère, il s'en présentait un ; ma mère revenait, je tremblais (le peur; je faisais caclior le monsieur, qui s'esquivait ensuite; puis c'était de rire entre ma mère et moi, et tout cela payait à qui mieux mieux. Enfin, au bout de six mois, je me trouvai bien nippée de toutes pièces, avec plus de dix-huit mille francs d'argent comptant que j'ai mis à la tontine.
IMINUTTE
Malheureusement, moi, je n'ai ni père ni mère; je suis toute seule.
CHOXCHETTE
Bel embarras ! Tu n'as qu'à prendre une tante. Je te donnerai la Leroux, si tu veux, qui entend le ménage à merveille et qui n'est pas chère ; ce qui coûtera le plus, ce sera de l'habiller pour aller avec toi ; mais si tu la prends, il faut que tu la laisses gouverner ton ménage à sa fantaisie, car elle n'entend pas raison là-dessus; et il faut encore que, devant le monde et devant tes amoureux surtout, tu lui paraisses soumise à toute épreuve, afin qu'on ne soupçonne rien. Et ne l'étonné pas s'il lui arrive devant quelqu'un de te quereller et de te détacher peut-être quelques taloches, pour qu'on voie visiblement qu'elle a sur toi de l'autorité et pour que tes amants se contiennent et ne se présentent chez toi qu'aux heures qui te conviendront. Voilà comme la drôlesse a commencé la fortune de cette Bibi que tu vois si superbe aujourd'hui et qui se croit si fort au-dessus de nous, parce qu'elle est devenue riche sans passer par rOpéra.
MINUTTE
Diantre ! j'en ai bien ouï parler. Elle a équipage.
TABLEAUX DES MOiURS DU TEMPS
CHO.XGHETTE
Vraiment, oui, et surtout un valet de chambre avec qui elle en use comme la Leroux faisait ci-devant avec elle.
ilIMTTE
Eh ! comment donc ')
CHOXCHETTE
C'est que, pour peu qu'elle ait du monde chez elle à toul propos, elle lui donne vingt soufflets, autant de coups de pied.au cul, afin qu'on ne se doute pas qu'il est son mari.
MIXUTTE
Vraiment, mademoiselle, ce (pie vous me proposez là serait bien gracieux, et je prendrai la Leroux quand elle viendra.
CHOXCnETTE
Tu verras le chemin qu'elle te fera faire et le talent qu'elle a pour arranger une partie, pour faire arriver l'un, renvoyer l'autre. ïu pourrais, avec la Leroux, avoir à la (ois quatre entreteneurs plus amoureux de toi et plus jaloux les uns que les autres, que pas un d'eux ne s'en douterait; et, par-dessus ^a, les passades. Ah! dame, c'est là sou fonds.
MINUTTE
Les passades, mademoiselle?
CHOXCUETTE
Oui, vraiment : et c'est bien ce qu'il y aurait de mieux à faire si ça rendait bien ; mais il y a malheureusement peu de personnes à qui elles conviennent; la plupart de ces gens-là se mettent en droit de filer des semaines et des mois entiers sur un premier argent qu'ils vous ont donné ; cependant, il s'en trouve, et, quelquefois, de magnifiques... Eh ! tu me fais souvenir que la Leroux m'en procura une
!28 l'œivre de crébillon le fils
assez singulière, il y a trois semaines, et dont elle a eu, la coquine, dix bons louis d'or.
MINLTTE
Dix louis d'or, mademoiselle!... C'était donc un grand seigneur?
CnONCHETTE
Est-ce que je ne t'ai pas conté ça?
MlNl TTE
Non, mademoiselle.
CHONCIIETTE
Un soir, sortant de l'Opéra toute déshabillée (il faisait presque nuit), la Leroux m'arrêta en traversant dans la cour des cuisines et me dit : Mademoiselle, j'ai affaire à vous; il faut que je vous parle. Nous nous mîmes à l'écart. Mademoiselle, poursuivit-elle, il ne tient qu'à vous de me faire gagner dix louis d'or, et,, si ça vous convient, il ne tiendra plus qu'à moi de vous en faire gagner cent... Je compris bien vite ce que c'était. Mais, la Leroux, lui dis-je, cela estil bien sûr? car je n'aime pas, moi, à m'exposer mal à propos. Est-ce quelqu'un que tu connaisses bien? Oh 1 que oui, me dit-elle. Mais, repris-je, si c'est pour aller hors de chez moi, ça est inutile; j'y ai été attrapée une fois et, de ma vie, il ne m'arrivera pareille chose. Vous avez raison, me ditelle, et j'ai déjà répondu de la manière, lorsqu'on m'a fait la proposition ; en sorte qu'on est convenu que ce serait chez vous-même. Je lui demandai ce que c'était que l'homme en question. Ah! me dit-elle en riant, c'est un ruiïian honteux, mais un vrai honnête homme et qui a plus de sacs de mille francs qu'il n'y a de pavés dans la cour; en un mot, il m'a dit que votre chienne de mine lui avait donné dans l'œil et lui tournait la tète et qu'il vous ferait présent de cent louis si vous vouliez seulement lui donner une fois à
TABLEAUX DES MŒURS DU TEMPS t :,q
souper, tète à tête, s'entend. Mais qui est-il? lui repris-je; je veux savoir ça avant de m'y engager. La Leroux lui avait promis de ne pas m'apprendra son nom, mais elle ne se fil pas prier pour me le dire. Je sus donc par elle que c'était un abbé, et même un abbé de conséquence. Sur ça, je fis mes arrangements. Je donnai le jour et l'heure, au soir, entre neuf et dix. Il n'y manqua pas; la Leroux me l'amena. Comme j'y étais toute préparée, il me trouva bien mise et fort parée, mon appartement propre et des bougies partout. 11 s'élait déguisé en homme de guerre, mais il avait l'air si entrepris qu'il était aisé de le reconnaître et ce n'était pas là le meilleur. Oh! ma pauvre Minutte, que n'étais-tu là derrière un paravent! Ta aurais ri comme une folle de toutes les pauvretés qu'il disait... Mademoiselle, s'écria-t-il, vous voyez un homme transporté d'amour pour vous ! Je vous ai demandé la permission de souper chez vous pour vous le dire ; mais là présence de votre charmante personne me saisit l'âme et le cœur au point que je n'ai presque pas la force de m'exprimer. Monsieur, lui dis-je, prenez la peine de vous asseoir. Là-dessus, il se mit à faire l'éloge de mes grâces, de mes talents, de ma danse, en un mot, un galimatias où il se perdit et moi aussi. Ma mère servit le souper et se retira pour compter les cent louis que la Leroux lui avait donnés en entrant. Nous soupâmes. Mon dessein était de bien l'enivrer et de m'en divertir; mais à peine voulut-il boire deux coups en me disant qu'il ne soupait point, qu'il ne faisait que de dîner. Ça me donna furieusement de l'humeur, car que dire à cet homme qui considérait tous les morceaux que je mangeais, et de quoi lui parler, ne le connaissant pas? Je pris mon parti, je ne dis mot et l'écoulai bavarder à son aise. Il me raconta ses })rouesses avec des dames de Versailles et de Paris ; je croyais bien que c'étaient autant de mensonges : il m'en nomma pourtant quelques-
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unes. Toutes ces histoires ni'eunuyaieut à périr, et cependant je le laissais dire, pour allonger le souper. 11 fallut enfin se lever de table. Oh! alors, j'aurais voulu le savoir ù tous les diables ! Mais point du tout : voilà mon homme qui tombe à mes pieds! Je me remets dans mon petit fauteuil, et le voilà qui tend de grands bras pour me les passer au cou ; je le poussai si rudement qu'il tomba sur le cul. Monsieur, lui dis-je, faites-moi l'honneur de m'écouter : on m'a assuré que vous étiez un fort lionnète homme et incapable de me faire du chagrin ; c'est sur ça que j'ai consenti à la proposition que vous m'avez fait faire de souper chez moi. Mais, monsieur, si vous voulez que je vous le dise, c'est que, si j'ai le malheur d'être à l'Opéra, je n'en suis pas moins une honnête fille, et j'appartiens à des personnes de condition qui ne me reconnaissent pas au jour d'aujourd'hui, mais qui me recevraient à bras ouverts si je quittais, comme je compte faire bientôt. Eh! mademoiselle, s'écriat-il, nous ne nous sommes pas donné rendez-vous à ce moment-ci pour parler de cette affaire-là. Monsieur, lui disje, c'est que, moi, ça est difierent; je ne suis point faite pour ce métier-là. Si vous connaissiez ma façon de penser, vous me rendriez justice, et au lieu des propositions que vous voulez me faire, vous chercheriez à me consoler dans mes peines. Car, monsieur, continuai-jc, je suis la plus malheureuse fille du monde de Aoir qu'on me confond avec ces demoiselles parce qu'elles sont mes camarades; mais je vous assure que ça ne durera pas. Je vous avouerai même, si vous voulez le savoir, que je travaille à trouver un bon couvent pour m'y retirer... Pardieu ! s'écria l'abbé, ce n'était pas la peine de me faire venir ici et à l'heure qu'il est, pour me parler ce langage-là. Monsieur, lui répondis-je, ayez pitié d'une honnête fille qui ne veut pas se perdre. Mais, mademoiselle, reprit-il, j'ai donné cent louis. Monsieur, je
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ne les ai pas reçus, car l'argent ne me fait rien. Si c'est ma mère, il faut qu'elle vous les rende. Oui-dà! s'écria ma mère de la cuisine où elle était ; et le souper, qui le paiera ? Moi, repartit l'abbé ; retenez par vos mains ce qu'il faut. Oh ! s'écria encore ma mère, il faut que je compte avec le rôtisseur et le pâtissier; ça ne peut se faire que demain. Mais, ma mère, m'écriai-je à mon tour, vous porterez donc le reste demain chez monsieur? Oui, dit-elle, il n'a qu'à m'enseigner son logis... Oh! interrompit l'abbé, je ne reçois point de femmes chez moi. Ma mère, repris-jc, c'est que vous ne sayez pas que monsieur est un homme de cour, et qu'outre ça, c'est un homme d'église. Eh bien ! reprit ma mère brusquement, j'y enverrai le bedeau de la paroisse. Gardez, gardez cet argent, mademoiselle, me dit-il; ce n'e^t pas payer trop cher une bonne leçon. Gela m'apprendra à ne jamais me laisser prendre de fantaisie pour des bégueules de votre espèce. Je lui fis là-dessus une grande révérence et le vilain s'en fut.
MI.NCTIE
Pardi, mademoiselle, voilà ce qui s'appelle se tirer d'une affaire! Mais vous avez aussi tant d'esprit que ça est énorme ; car vous faisiez devant lui la dévote qu'on pouvait bien s'y tromper.
S'y tromper?... Par ma foi, je m'y trompais moi-même! Je crus un petit moment que je le pensais conime je le disais, au point que s'il s'était obstine, je crois que j'aurais pleuré à chaudes larmes... Gela te fait rire ?... et moi aussi... Allons, morveuse, achève ton café.
MINUTTE
Ah! mademoiselle, en voilà cinq tasses et autant t'e petits pains...
l32 l'œUVRK de CHÉBILLON LE FILS
CIIOXCIIETTE
Qu'est-ce que ra fait? prcnds-cn encore.
MIM'TTE
Je n'en puis plus... j'étouffe !
CUOMCHETTE
Bon ! bon !
MINUTTE
Encore, si c'était du chocolat !
CHONCHETTE
J'en reviens à ton robin. Tu devrais me l'amener quelqu'un de ces jours : je lui ferais une belle honte de te laisser aussi mal à ton aise. 11 faut que ça n'ait pas de cœur.
MINLTTE .
Dès ce soir, si vous voulez, mademoiselle, je lui manderai de venir me trouver ici.
CHONCHETTE
Oh ! ce soir, ça ne se peut. J'ai une grande affaire. Je soupe ici toute seule avec quelqu'un fort aimable, à qui je veux faire voir ce beau meuble de Perse que j'ai là-dedans et ce diamant que voilà, afin que nous sachions ce que cela vaut.
MINUTTE
Mais, mademoiselle, est-ce qu'on ne vous a pas donné toutes ces choses-là ?
CHONCHETTE
Oui, on me les a données; mais ce n'est pas là le tout : il faut qu'on me les paie.
MINLTTE
Ah ! je vous entends, mademoiselle ; c'est penser comme un ange, tout au mieux. Cela ne fait aucune différence entre ces messieurs qui viennent chez vous : l'un vous fait le pré-
sent et chacun des autres, en particulier, vous paie ce qu'il -vaut. Ah! que c'est admirable!
CnONCHETTE
Ça n'est-il pas juste? Est-ce qu'ils n'en jouissent pas également quand ils viennent chez moi? D'ailleurs, ça fait qu'ils s'attachent à la maison; ça fait que chacun d'eux se regarde comme de moitié dans ce qui y est, et qu'ils y viennent tous avec plus de plaisir.
MINUTTE
'Mademoiselle, ce monsieur que j'ai vu s'esquiver comme j'entrais ne sera-t-il pas l'heureux?
CHOXCHETTE
Oh ! non ; pour celui-là, je ne lui demande rien d'aujourd'hui ; il a payé son quantum, c'en est un autre avec qui je ne suis pas encore tout à fait arrangée, qui pourtant meurt d'envie de coucher avec moi, et ça pourra bien lui arriver ce soir.
5IINUTTE
Ce soir, mademoiselle?
CHOXCHETTE
Oui... pourquoi pas?
:\II\UTTE
11 sera donc bien aise; car si j'ose vous le dire, je m'imagine que vous le faites dans la perfection.
CHOXCHETTE
• Oh! oui; et il faut de la bonne foi! Dans ma façon de penser, je soutiens que, quand on fait tant que de se livrer à quelqu'un, il faut lui donner autant de plaisir qu'il en peut prendre. Ne penses-tu pas de même?
MINUTTE
Oui, mademoiselle; aussi quand je suis dans le cas de la
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chose, je me présente à mon amoureux de si bonne grâce qu'il fait de moi tout ce qu'il veut.