‹ L'Œuvre de DiderotChapitre 16 sur 65 · VISIO* DE MANGOGUL · texte numérisé non relu

VISIO* DE MANGOGUL

Ce fut au milieu du caquet des bijoux qu'il s'éleva un autre trouble dans l'empire ; ce trouble fut causé par l'usage du penum ou du petit morceau de drap qu'on appliquait aux moribonds. L'ancien rite ordonnait de le placer sur la bouche. Des réformateurs prétendirent qu'il fallait le mettre au derrière. Les esprits s'étaient échauffés. On était sur le point d'en venir aux mains, lorsque le sultan, auquel les deux partis en avaient appelé, permit, en sa présence, un colloque entre les plus savants de leurs chefs. L'affaire fut profondément discutée. On allégua la tradition, les livres sacrés et leurs commentateurs. Il y avait de

(i) Chapitre qui se trouve pour la première fois dans l'édition de i833, à notre connaissance.

LES BIJOUX INDISCRETS Gl

grandes raisons et de puissantes autorités des deux côtés, Mangogul, perplexe, renvoya l'affaire à huitaine. Ce terme expiré, les sectaires et leurs antagonistes reparurent à son audience.

LE SULTAN

Pontifes, et vous prêtres, asseyez- vous, leur dit-il. Pénétré de l'importance du point de discipline qui vous divise, depuis la conférence qui s'est tenue au pied de notre trône, nous n'avons cessé d'implorer les lumières d'en haut. La nuit dernière, à l'heure à laquelle Brama se plaît à se communiquer aux hommes qu'il chérit, nous avons eu une vision ; il nous a semblé entendre l'entretien de deux graves personnages, dont l'un croyait avoir deux nez au milieu du visage et l'autre deux trous au cul; et voici ce qu'ils se disaient. Ce fut le personnage aux deux nez qui parla le premier.

« Porter à tout moment la main à son derrière, voilà un tic bien ridicule. ..

— Il est vrai...

— Ne pourriez-vous pas vous en défaire?...

— Pas plus que vous de vos deux nez...

— Mais mes deux nez sont réels; je les vois, je les touche; et plus je les vois et les touche, plus je suis convaincu que je les ai, au lieu que depuis dix ans que vous vous tâtez et que vous vous trouvez le cul comme un autre, vous auriez dû vous guérir de votre folie...

- Ma folie ! Allez, l'homme aux deux nez; c'est vous qui êtes fou.

— Point de querelle. Passons, passons : je vous ai dit comment mes deux nez m'étaient venus. Racontez-moi t histoire de vos deux trous, si vous vous en souvenez...

— Si je m'en souviens! Cela ne s'oublie pas. C'était le trente et un du mois, entre une heure et deux du malin.

— Eh bien !

— Permettez, s'il vous plaît. Je crains; non. Si je sais un peu d'arithmétique, il n'y a précisément que ce qu'il faut.

— Cela est bien étrange! cette nuit donc?....

— Cette nuit, j'entendis une voix qui ne m'était pas inconnue, et qui criait : A moi ! à moi ! Je regarde et je vois une jeune créature effarée, échevelée, qui s'avançait à toutes jambes de mon côté. Elle était poursuivie par un vieillard violent et bourru. A juger du personnage par son accoutrement, et par l'outil dont il était armé, c'était un menuisier. Il était en culotte et en chemise. Il avait les manches de sa chemise retroussées jusqu'aux coudes, les bras nerveux, le teint basané, le front ridé, le menton barbu, les joues boursouflées, l'œil étincelant, la poitrine velue et la tête couverte d'un bonnet pointu.

— Je le vois.

— La femme, qu'il était sur le point d'atteindre, continuait de crier : A moi ! à moi ! et le menuisier disait en la poursuivant : « Tu as beau fuir. Je te tiens ; il ne sera pas « dit que tu sois la seule qui n'en ait point. De par tous les « diables, tu en auras un comme les autres. » A l'instant, la malheureuse fait un faux pas et tombe à plat sur le ventre, se renforçant de crier : A moi! à moi! et le menuisier ajoutant : « Crie, crie tant que tu voudras; tu en auras un, « grand ou petit ; c'est moi qui t'en réponds. » A l'instant il lui relève les cotillons et lui met le derrière à l'air. Ce derrière, blanc comme la neige, gras, ramassé, arrondi, joufflu, polelé, ressemblait comme deux gouttes d'eau à celui de la femme du souverain pontife. »

LE PONTIFE

De ma femme !

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