‹ L'Œuvre de DiderotChapitre 31 sur 65 · ET MONSEIGNEUR LE GRAND SENECHAL · texte numérisé non relu

ET MONSEIGNEUR LE GRAND SENECHAL

(( Nous, Bec d'Oison, grand sénéchal du Congo, vizir du premier banc, porte-queue de la grande Manimonbanda, chef et surintendant des balayeurs du divan, savoir faisons que demain, à neuf heures du matin, le magnanime sultan donnera audience aux veuves des officiers tués à son service, pour, sur le vu de leurs demandes, ordonner ce que de raison. En notre se née haie rie, le douze de la lune de Régeb, l'an 147,200,000,009. »

Toutes les désolées du Congo, et il y en avait beaucoup, ne manquèrent pas de lire l'affiche, ou de l'envoyer lire par leurs laquais, et moins encore de se trouver à l'heure marquée dans l'antichambre de la salle du trône... « Pour éviter le tumulte, qu'on ne fasse entrer, dit le sultan, que six de ces dames à la fois. Quand nous les aurons écoutées, on leur ouvrira la porte du fond qui donne sur mes cours extérieures. Vous, messieurs, soyez attentifs et prononcez sur leurs demandes. »

Gela dit, il fit signe au premier huissier audiencier; et les six qui se trouvèrent les plus voisines de la porte furent introduites. Elles entrèrent en long habit de deuil, et saluèrent profondément Sa Hautesse. Mangogul s'adressa à la plus jeune et la plus jolie. Elle se nommait Isec. « Madame, lui dit-il, y a-t-il longtemps que vous avez perdu votre mari ?

— Il y a trois mois, seigneur, répondit Isec en pleurant. Il était lieutenant général au service de Votre Hautesse. Il a été tué à la dernière bataille ; et six enfants sont tout ce qui me reste de lui,..

« — De lui? » interrompit une voix qui, pour venir d'Isec, n'avait pas tout à fait le même son que la sienne. u Madame sait mieux qu'elle ne dit. Ils ont tous été comu mencés et terminés par un jeune bramine qui la venait u consoler, tandis que monsieur était en campagne. »

On devine aisément d'où partait la voix indiscrète qui prononça cette réponse. La pauvre Isec, décontenancée, pâlit, chancela, se pâma.

« Madame est sujette aux vapeurs, dit tranquillement Mangogul; qu'on la transporte dans un appartement du sérail, et qu'on la secoure. » Puis s'adressant tout de suite à Phénice :

« Madame, lui demanda-t-il, votre mari n'était-il pas pacha ?

— Oui, seigneur, répondit Phénice, d'une voix tremblante.

— Et comment l'avez-vous perdu?...

— Seigneur, il est mort dans son lit, épuisé des fatigues de la dernière campagne...

a — Des fatigues de la dernière campagne ! » reprit le bijou de Phénice. « Allez, madame, votre mari a rapporté u du camp une santé ferme et vigoureuse; et il en jouirait

a encore, si deux ou trois baladins... Vous m'entendez; et « songez à vous. »

— Écrivez, dit le sultan, que Phénice demande une pension pour les bons services qu'elle a rendus à l'État et à son époux. »

Une troisième fut interrogée sur l'âge et le nom de son mari, qu'on disait mort à l'armée, de la petite vérole...

a — De la petite vérole! dit le bijou ; en voilà bien d'une « autre ! Dites, madame, de deux bons coups de cimeterre « qu'il a reçus du sangiac Cavagli, parce qu'il trouvait « mauvais que l'on dît que son fils aîné ressemblait au san- « giac comme deux gouttes d'eau, et madame sait aussi « bien que moi, ajouta le bijou, que jamais ressemblance « ne fut mieux fondée. »

Le quatrième allait parler sans que Mangogul l'interrogeât, lorsqu'on entendit par bas son bijou s'écrier :

a — Que depuis dix ans que la guerre durait, elle avait « assez bien employé son temps ; que deux pages et un « grand coquin de laquais avaient suppléé à son mari, et « qu'elle destinait sans doute la pension qu'elle sollicitait « à l'entretien d'un acteur de l'Opéra-Comique. »

Une cinquième s'avança avec intrépidité et demanda d'un ton assuré la récompense des services de feu monsieur son époux, aga des janissaires, qui avait laissé la vie sous les murs de Matatras. Le sultan tourna sa bague sur elle, mais inutilement. Son bijou fut muet. « Il faut avouer, dit l'auteur africain qui l'avait vue, qu'elle était si laide, qu'on eût été fort étonné que son bijou eût quelque chose à <lir<1. »

Mangogul en était à la sixième; et voici les propres mots de son bijou :

« — Vraiment, madame a bonne grâce, dit-il en parlant « de celle dont le bijou avait obstinément gardé le silence,

I2Ô i/ŒUVRE DE DIDEROT

« de solliciter des pensions, tandis qu'elle vit de la poule; « qu'elle lient chez elle un brelan qui lui donne plus de trois « mille sequins par an; qu'on y fait de petits soupers aux « dépens des joueurs, et qu'elle a reçu m y cents sequins « d'Osman, pour m'attirer à un de ces soupers, où le traître « d'Osman... »

— On fera droit sur vos demandes, mesdames, leur dit le sultan ; vous pouvez sortir à présent.

Puis, adressant la parole à ses conseillers, il leur demanda s'ils ne trouveraient pas ridicule d'accorder des pensions à une foule de petits bâtards de bramines et d'autres, et à des femmes qui s'étaient occupées à déshonorer de braves gens qui étaient allés chercher de la gloire à son service, aux dépens de leur vie.

Le sénéchal se leva, répondit, pérora, résuma et opina obscurément, à son ordinaire. Tandis qu'il parlait, Isec, revenue de son évanouissement, et furieuse de son aventure, mais qui, n'attendant point de pension, eût été désespérée qu'une autre en obtînt une, ce qui serait arrivé selon toute apparence, rentra dans l'antichambre, glissa dam l'oreille à deux ou trois de ses amies qu'on ne les avait rassemblées que pour entendre à l'aise jaser leurs bijoux; qu'elle-même, dans la salle d'audience, en avait ouï ui débiter des horreurs; qu'elle se garderait bien de le nommer; mais qu'il faudrait être folle pour s'exposer au même danger.

Cet avis passa de main en main et dispersa la foule de! veuves. Lorsque l'huissier ouvrit la porte pour la seconde fois, il ne s'en trouva plus.

■« Eh bien! sénéchal, me croirez-vous une autre fois? dil Mangogul instruit de la désertion, à ce bonhomme, en lui frappant sur l'épaule. Je vous avais promis de vous délivrer de toutes ces pleureuses ; et vous en voilà quitte. Elles

étaient pourtant très assidues à vous faire leur cour, malgré vos quatre-vingt-quinze ans sonnés. Mais quelque prétention que vous y puissiez avoir, car je connais la facilité que vous aviez d'en former vis-à-vis de ces dames, je compte que vous me saurez gré de leur évasion. Elles vous donnaient plus d'embarras que de plaisir. »

L'auteur africain nous apprend que la mémoire de cet essai s'est conservée dans le Congo, que c'est par cette raison que le gouvernement y est si réservé à accorder des pensions ; mais ce ne fut pas le seul bon effet de l'anneau de Cucufa, comme on va voir dans le chapitre suivant.

Page 1