Chapitre XXXII. - Le rêve DE Mangogul
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— Je ne sais comment cela s'est fait, répondit Mangogul; car ces deux bijoux sont aujourd'hui les seules personnes à qui j'aie donné audience. Le dernier sur qui j'ai tourné mon anneau, après avoir gardé le silence un moment, a dit, comme s'il se fût adressé à une assemblée :
a Messieurs,
« Je me dispenserai de chercher, au mépris de ma propre « raison, un modèle de penser et de m'exprimer. Si a toutefois j'avance quelque chose de neuf, ce ne sera point « affectation; le sujet me l'aura fourni : si je répète ce qui « aura été dit, je l'aurai pensé comme les autres.
« Que l'ironie ne vienne point tourner en ridicule ce a début et m'accuser de n'avoir rien lu, ou d'avoir lu en « pure perte ; un bijou comme moi n'est fait ni pour lire, ni « pour profiter de ses lectures, ni pour pressentir une objec- « tion, ni pour y répondre.
« Je ne me refuserai point aux réflexions et aux ornea ments proportionnés à mon sujet, d'autant plus qu'à cet (< égard il est d'une extrême modestie, n'en permettant ni u la quantité ni l'éclat; mais j'éviterai de descendre dans « ces petits et menus détails qui sont le partage d'un ora- « teur stérile ; je serais au désespoir d'être soupçonné de ce « défaut.
o Après vous avoir instruits, messieurs, de ce que vous « devez attendre de mes découvertes et de mon élocution, « quelques coups de pinceau suffiront pour vous esquisser « mon caractère.
« Il y a, vous le savez tous, messieurs, comme moi, deux « sortes de bijoux : des bijoux orgueilleux et des bijoux « modestes ; les premiers veulent primer et tenir partout le « haut bout; les seconds, au contraire, affectent de se prêter,
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« et se présentent d'un air soumis. Cette doubla intention « se manifeste dans les projets de l'exécution, et les déter- « mine, les uns et les autres, à agir selon le génie qui les « guide.
« Je crus, par attachement aux préjugés de la première « éducation, que je m'ouvrirais une carrière plus sûre, plus « facile et plus gracieuse, si je préférais le rôle de l'humilité « à celui de l'orgueil, et je m'offris avec une pudeur enfan- « tine et des supplications engageantes à tous ceux que « j'eus le bonheur de rencontrer.
« Mais que les temps sont malheureux !! après dix fois « plus de mais, de si et de comme qu'il n'en fallait pour « impatienter le plus désœuvré de tous les bijoux, on « accepta mes services. Hélas ! ce ne fut pas longtemps : « mon premier possesseur, se livrant à l'éclat flatteur d'une « conquête nouvelle, me délaissa et je retombai dans le désœu- « vrement.
« Je venais de perdre un trésor, et je ne me flattais point « que la fortune m'en dédommagerait; en effet, la place « vacante fut occupée, mais non remplie, par un sexagé- « naire en qui la bonne volonté manquait moins que le « moyen.
u II travailla de toutes ses forces à m'ôter la mémoire de « mon état passé. Il eut pour moi toutes ces manières « reconnues pour polies et concurrentes dans la carrière que « je suivais ; mais ses efforts ne prévinrent point mes « regrets.
a Si l'industrie, qui n'a jamais, dit-on, resté court, lui fit « trouver dans les trésors de la faculté naturelle quelque m adoucissement à ma peine, cette compensation me parut « insuffisante, en dépit de mon imagination, qui se fatiguait « vainement à chercher des rapports nouveaux, et même à « en supposer d'imaginaires.
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(( Tel est l'avantage de la primauté, qu'elle saisit l'idée et « fait barrière à tout ce qui veut ensuite se présenter sous « d'autres formes ; et tel est, le dirai-je à notre honte ? la « nature ingrate des bijoux, que devant eux la bonne volonté « n'est jamais réputée pour le fait.
a La remarque me paraît si naturelle que, sans en être <( redevable à personne, je ne pense pas être le seul à qui « elle soit venue ; mais si quelqu'un avant moi en a été « touché, du moins je suis, messieurs, le premier qui entre- « prend, par sa manifestation, d'en faire valoir le mérite à « vos yeux.
« Je n'ai garde de savoir mauvais gré à ceux qui ont u élevé la voix jusqu'ici, d'avoir manqué ce trait, mon a amour-propre se trouvant trop satisfait de pouvoir, après u un si grand nombre d'orateurs, présenter mon observa- « tion comme quelque chose de neuf... »
— Ah ! prince, s'écria vivement Mirzoza, il me semble que j'entends le chyromant de la Manibonbanda : adressezvous à cet homme, et vous aurez l'interprétation fine et critique dont vous attendriez inutilement de tout autre le présent gracieux. »
L'auteur africain dit que Mangogul sourit et continua ; mais je n'ai garde, ajoute-t-il, de rapporter le reste de son discours. Si ce commencement n'a pas autant amusé que les premières pages de la fée Taupe, la suite serait plus ennuyeuse que les dernières de la fée Moustache.