I. <].( \ m. DE DIDEROl
vraie, que mon bonheur était entre ses mains, e1 que son indifférence allait empoisonner le reste de ma vie. <( — Jargon, me dit-elle, pur jargon ! Ou ne pensez plus
K à moi, ou ne me croyez pas assez étourdie pour donner (( dans des protestations usées. Ce que vous venez de me « dire là, tout le monde le dit sans le penser, et tout le « monde l'écoute sans le croire. »
« Si je n'avais eu du goût pour Cydalise, ses rigueurs m'auraient mortifié; mais je l'aimais, elles m'affligèrent. Je partis pour la cour, son image m'y sui\it ; et l'absence, loin d'amortir la passion que j'avais conçue pour elle, ne fit que l'augmenter.
« Cydalise m'occupait au point que je méditai cent fois de lui sacrifier les emplois et le rang qui m'attachaient à la cour ; mais l'incertitude du succès m'arrêta toujours.
u Dans l'impossibilité de voler où je l'avais laissée, je formai le projet de l'attirer où j'étais. Je profitai de la confiance dont Erguebzed m'honorait : je lui vantai le mérite et la valeur d'Ostaluk. Il fut nommé lieutenant des spahis de la garde, place qui le fixait à côté du prince ; et Ostaluk parut à la cour, et avec lui Cydalise, qui devint la beauté du jour.
— Vous avez bien fait, dit le sultan, de garder vos emplois et d'appeler votre Cydalise à la cour ; car je vous jure, par Brama, que je vous laissais partir seul pour sa province.
— Elle fut lorgnée, considérée, obsédée, mais inutilement, continua Sélim. Je jouis seul du privilège de la voir tous les jours. Plus je la pratiquai, plus je découvris en elle de grâces et de qualités, et plus j'en devins éperdu. J'imaginai que peut-être la mémoire toute récente de mes nombreuses aventures me nuisait dans son esprit : pour l'effacer et la convaincre de la sincérité de mon amour, je me bannis de
la société, et je ne vis de femmes que celles que le hasard m'offrait chez elle. Il me parut que cette conduite l'avait touchée et qu'elle se relâchait un peu de son ancienne sévérité. Je redoublai d'attention ; je demandai de l'amour, et l'on m'accorda de l'estime. Cydalise commença à me traiter avee distinction; j'eus part dans sa confiance : elle me consultait souvent sur les affaires de sa maison; mais elle ne me disait pas un mot de celles de son cœur. Si je lui parlais sentiments, elle me répondait des maximes, et j'étais désolé. Cet état pénible avait duré longtemps, lorsque je résolus d'en sortir et de savoir une bonne fois pour toutes à quoi m'en tenir.
— Et comment vous y prîtes-vous? demanda Mirzoza.
— Madame, vous l'allez savoir », répondit Mangogul. Et Sélim continua :
« Je vous ai dit, madame, que je voyais Cydalise tous les jours : d'abord je la vis moins souvent; mes visites devinrent encore plus rares, enfin, je ne la vis presque plus. S'il m'arrivait de l'entretenir tête à tête quelquefois par hasard, je lui parlais aussi peu d'amour que si je n'en eusse jamais ressenti la moindre étincelle. Ce changement l'étonna, elle me soupçonna de quelque engagement secret ; et un jour que je lui faisais l'histoire galante de la cour :
<( — Sélim, me dit-elle d'un air distrait, vous ne m'appre- « nez rien de vous-même ; vous racontez à ravir les bonnes <( fortunes d'autrui, mais vous êtes fort discret sur les « vôtres.
« — Madame, lui répondis-je, c'est qu'apparemment je « n'en ai point, ou que je crois qu'il est à propos de les « taire.
« — Oh ! oui, m'interrompit-clle, c'est fort à propos que « vous me celez aujourd'hui des choses que toute la terre « saura demain.
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L ŒUVRE DE DIDER01
(( — A la bonne heure, madame, lui répliquai-je ; mais
« personne au moins ne les tiendra de moi.
« — En vérité, reprit-elle, vous êtes merveilleux avec vos « réserves; et qui est-ce qui ignore que vous en voulez à la « blonde Misis, à la petite Zibeline, à la brune Séphéra?
« — A qui vous voudrez encore, madame, ajoutai-je « froidement.
« — Vraiment, reprit-elle, je croirais volontiers que ce « ne sont pas les seules : depuis deux mois qu'on ne vous « voit que par grâce, vous n'êtes pas resté dans l'inaction ; « et l'on va vite avec ces dames-là.
« — Moi, rester dans l'inaction! lui répondis-je ; j'en « serais au désespoir. Mon cœur est fait pour aimer, el a même un peu pour l'être ; et je vous avouerai même qu'il (( l'est; mais ne m'en demandez pas davantage, peut-être en « ai-je déjà trop dit.
« — Sélim, reprit-elle sérieusement, je n'ai point de a secret pour vous, et vous n'en aurez point pour moi, s'il « vous plaît. Où en êtes-vous ?
« — Presque à la lin du roman.
« - — Et avec qui? demanda-t-elle avec empressement.
« — Vous connaissez Martéza ?
« — Oui, sans doute ; c'est une femme fort aimable.
« — Eh bien! après avoir tout tenté vainement pour « vous plaire, je me suis retourné de ce côté-là. On me u désirait depuis plus de six mois ; deux entrevues m'ont « aplani les approches, une troisième achèvera mon bonce heur, et ce soir Martéza m'attend à souper. Elle est d'un « commerce amusant, légère, un peu caustique ; mais du « reste, c'est la meilleure créature du monde. On fait mieux « ses petites affaires avec ces folles-là qu'avec des collets « montés, qui...
« — Mais, seigneur, interrompit Cydalise, la vue baissée,
u en vous faisant compliment sur votre choix, pourrait-on u vous observer que Martéza n'est pas neuve et qu'avant a vous elle a compté des amants?...
« — Qu'importe, madame? repris-je ; si Martéza m'aime « sincèrement, je me regarderai comme le premier. Mais « l'heure de mon rendez-vous approche, permettez...
« — Encore un mot, seigneur. Est-il bien vrai que Mar- « téza vous aime?
« — Je le crois.
« — Et vous l'aimez? ajouta Cydalise.
« — Madame, lui répondis-je, vous m'avez jeté vousu même dans les bras de Martéza ; c'est vous en dire u assez. »
u J'allais sortir ; mais Cydalise me tira par mon dolman et se retourna brusquement.
« Madame me veut-elle quelque chose? a-t-elle quelque « ordre à me donner?
« — Non, monsieur ; comment, vous voilà ? Je vous u croyais déjà bien loin.
« — Madame, je vais doubler le pas.
« — Sélim...
« — Cydalise...
« — Vous partez donc?
« — Oui, madame.
« — Ah! Sélim, à qui me sacrifiez-vous? L'estime de « Cydalise ne valait-elle pas mieux que les faveurs d'une « Martéza?
« — Sans doute, madame, lui répliquai-jo, si je n'avais a eu pour vous que de l'estime. Mais je vous aimais...
« — Il n'en est rien, s'écria-t-elle avec transport, si vous « m'a\iez aimée, vous auriez démêlé mes véritables senti- « ments; vous auriez pressenti, vous vous seriez flatté qu'à « la fin votre persévérance l'emporterait sur ma fierté ; mais
« vous vous êtes lassé, vous m'avez délaissée, et peut-être « au moment... »
« A ce mot, Cydalise s'interrompit, un soupir lui échappa et ses yeux s'humectèrent.
« — Parlez, madame, lui dis-je, achevez. Si, malgré les « rigueurs dont vous m'avez accablé, ma tendresse durait a encore, vous pourriez...
« — Je ne peux rien, et vous ne m'aimez plus, et Martéza (( vous attend.
« — Si Martéza m'était indifférente, si Cydalise m'était « plus chère que jamais, que feriez-vous ?
« — Une folie de m'expliquer sur des suppositions.
« — Cydalise, de grâce, répondez-moi comme si je ne u supposais rien. Si Cydalise était toujours la femme du « monde la plus aimable à mes yeux et si je n'avais jamais « eu le moindre dessein sur Martéza, encore une fois, que « feriez-vous ?
« — Ce que j'ai toujours fait, ingrat, me répondit enfin « Cydalise. Je vous aimerais...
a — Et Sélim vous adore », lui dis-je en me jetant à ses genoux et baisant ses mains que j'arrosais de larmes de joie.
« Cydalise fut interdite ; ce changement inespéré la troubla ; je profitai de son désordre et notre réconciliation fut scellée par des marques de tendresse auxquelles elle n'était pas en état de se refuser.
— Et qu'en disait le bon Ostaluk? interrompit Mangogul. Sans doute qu'il permit à sa chère moitié de traiter généreusement un homme à qui elle devait une lieutenance des spahis.
— Prince, reprit Sélim, Ostaluk se piqua de gratitude tant qu'on ne m'écouta point ; mais sitôt que je fus heureux, il devint incommode, farouche, insoutenable pour
moi et brutal pour sa femme. Non content de nous troubler en personne, il nous fit observer; nous fûmes trahis, et Ostaluk, sûr de son prétendu déshonneur, eut l'audace de m'appe'ler en duel. Nous nous battîmes dans le grand parc du sérail ; je le blessai de deux coups et le contraignis à me devoir la vie. Pendant qu'il guérissait de ses blessures, je ne quittai pas un moment sa femme ; mais le premier usage qu'il fit de sa santé fut de nous séparer et de maltraiter Cydalise. Elle me peignit toute la tristesse de sa situation ; je lui proposai de l'enlever; elle y consentit, et notre jaloux, de retour de la chasse où il avait accompagné le sultan, fut très étonné de se trouver veuf. Ostaluk, sans s'exhaler en plaintes inutiles contre l'auteur du rapt, médita sur-lechamp sa vengeance.
« J'avais caché Cydalise dans une maison de campagne, à deux lieues de Banza, et de deux nuits l'une je me dérobais de la ville pour aller à Cisare. Cependant Ostaluk mit à prix la tête de son infidèle, corrompit mes domestiques à prix d'argent et fut introduit dans mon parc. Ce soir j'y prenais le frais avec Cydalise : nous nous étions enfoncés dans une allée sombre, et j'allais lui prodiguer mes plus tendres caresses, lorsqu'une main invisible lui perça le sein d'un poignard à mes yeux. C'était celle du cruel Ostaluk. Le même sort me menaçait; mais je prévins Ostaluk: je tirai <ma dague et Cydalise fui vengée. Je me précipitai sur cette chère femme : son cœur palpitait encore; je me hâtai de la transporter à la maison, mais elle expira avant que d'y arriver, la bouche collée sur la mienne.
« Lorsque je sentis les membres de Cydalise se refroidir entre mes bras, je poussai les cris les plus aigus ; mes gens accoururent et m'arrachèrent de ces lieux pleins d'horreur. le revins à Banza et je me renfermai dans mon p;il;iis, désespéré de la mort de Cydalise et m 'accablant des plu^
cruels reproches. J'aimais vraimenl Cydalise; j'en étais fortement aimé, et j'eus tout 1< temps de concevoir la grandeur de la perte que j'avais faite et de la pleurer.
— Mais enfin, reprit la favorite, vous vous consolai
— Hélas ! madame, répondit Sélim, longtemps je crus que je ne m'en consolerais jamais, et j'appris seulement alors qu'il n'y a point de douleurs éternelles.
— Qu'on ne me parle plus des hommes, dit Mirzoza; les voilà tous. C'est-à-dire, seigneur Sélim, que cette pauvre Cydalise, dont l'histoire vient de nous attendrir et que vous avez tant regrettée, fut bien sotte de compter sur vos serments, et que, tandis que Brama la châtie peut-être rigoureusement de sa crédulité, vous passez assez doucement vos instants entre les bras d'une autre.
— Eh ! madame, reprit le sultan, apaisez-vous. Sélim aime encore. Cydalise sera vengée.
— Seigneur, répondit Sélim, Votre Hautesse pourrait être mal informée : n'ai-je pas dû comprendre pour toute ma vie, par mon aventure avec Cydalise, qu'un amour véritable nuisait trop au bonheur?
— Sans doute, interrompit Mirzoza, et malgré vos réflexions, je gage qu'à l'heure qu'il est, vous en aimez une autre plus ardemment encore...
— Pour plus ardemment, reprit Sélim, je n'oserais l'assurer : depuis cinq ans, je suis attaché, mais attaché de cœur, à une femme charmante; ce n'est pas sans peine que je m'en suis fait écouter, car on avait toujours été d'une vertu !...
— De la vertu! s'écria le sultan; courage, mon ami, je suis enchanté quand on m'entretient de la vertu d'une femme de cour.
— Sélim, dit la favorite, continuez votre histoire.
— Et croyez toujours, en bon musulman, dans la fidélité de votre maîtresse, ajouta le sultan.
— Ah! prince, reprit Sélim avec vivacité, Fulvia m'est fidèle.
— Fidèle ou non, répondit Mangogul, qu'importe à votre bonheur? vous le croyez, cela suffît.
— C'est donc Fulvia que vous aimez à présent? dit la favorite.
— Oui, madame, répondit Sélim.
— Tant pis, mon cher, ajouta Mangogul : je n'ai point du tout foi en elle ; elle est perpétuellement obsédée de bramines, et ce sont de terribles gens que ces bramines ; et puis je lui trouve de petits yeux à la chinoise, avec un nez retroussé et l'air tout à fait tourné du côté du plaisir : entre nous, qu'en est-il ?
— Prince, répondit Sélim, je crois qu'elle ne le hait pas.
— Eh bien! répliqua le sultan, tout cède à cet attrait; c'est ce que vous devez savoir mieux que moi, ou vous n'êtes...
— Vous vous trompez, reprit la favorite ; on peut avoir tout l'esprit du monde et ne point savoir cela : je gage...
— Toujours des gageures, interrompit Mangogul ; cela m'impatiente : ces femmes sont incorrigibles ; eh ! madame, gagnez votre château et vous gagerez ensuite.
— Madame, dit Sélim à la favorite, Fulvia ne pourraitelle pas vous être bonne à quelque chose ?
— Et comme quoi? demanda Mirzoza.
— Je me suis aperçu, répondit le courtisan, que les bijoux n'ont presque jamais parlé qu'en présence de Sa Ilautessc, et je me suis imaginé que le génie Cucufa, qui a opéré tant de choses surprenantes en faveur de kanoglou, grand-père du sultan, pourrait bien avoir accordé à son petit-fils le don de les faire parler. Mais le bijou de Fulvia n'a point encore ouvert la bouche, que je sache ; n'y aurait-il
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pas moyen de l'interroger, e( de vous procurer le château,
et de me convaincre de la fidélité de ma maîtresse?
— Sans doute, reprit le sultan; qu'eu pensez-Tons, madame ?
— Oh! je ne me mêle point dune affaire si scabreuse : Sélim est trop de mes amis pour l'exposer, à l'appât d'un château, à perdre le bonheur de sa vie.
— Mais vous n'y pensez pas, reprit le sultan ; Fulvia est sage, Sélim en mettrait sa main au feu ; il l'a dit, il n'est pas homme à s'en dédire.
— Non, prince, répondit Sélim, et si Votre Hautesse me donne rendez-vous chez Fulvia, j'y serai certainement le premier.
— Prenez garde à ce que vous proposez, reprit la favorite ; Sélim, mon pauvre Sélim, vous allez bien vite, et tout aimable que vous soyez...
— Rassurez-vous, madame; puisque le sort en est jeté, j'entendrai Fulvia ; le pis qui puisse en arriver, c'est de perdre une infidèle.
— Et de mourir de regret de l'avoir perdue, ajouta la sultane.
— Quel conte! dit Mangogul; vous croyez donc que Sélim est devenu bien imbécile? 11 a perdu la tendre Cydalise et le voilà tout plein de vie ; et tous prétendez que, s'il venait à reconnaître Fulvia pour une infidèle, il en mourrait? Je vous le garantis éternel, s'il n'est jamais assommé que de ce coup-là. Sélim, à demain chez Fulvia, entendezvous? on vous dira mon heure. »
Sélim s'inclina, Mangogul sortit ; la favorite continua de représenter au vieux courtisan qu'il jouait gros jeu; Sélim la remercia des marques de sa bienveillance, et tous se retirèrent dans l'attente du grand événement.