TRENTIÈME ET DERNIER ESSAI DE L'ANNEAU MIRZOZ V
Tandis que Mangogul s'entretenait dans ses jardins avec la favorite et Sélim, on vint lui annoncer la mort de Sulamek. Sulamek avait commencé par être maître de danse du
sultan, contre les intentions d'Erguebzed ; mais quelques intrigantes, à qui il avait appris à faire des sauts périlleux, le poussèrent de toutes leurs forces et se remuèrent tant qu'il fut préféré à Marcel et à d'autres, dont il n'était pas digne d'être le prévôt. Il avait un esprit de minutie, le jargon de la cour, le don de conter agréablement et celui d'amuser les enfants ; mais il n'entendait rien à la haute danse. Lorsque la place du grand vizir vint à vaquer, il parvint, à force de révérences, à supplanter le grand sénéchal, danseur infatigable, mais homme roide et qui pliait de mauvaise grâce. Son ministère ne fut point signalé par des événements glorieux à la nation. Ses ennemis, et qui en manque? le vrai mérite en a bien, l'accusaient déjouer mal du violon et de n'avoir aucune intelligence de la chorégraphie, de s'être laissé duper par les pantomimes du prêtre Jean et épouvanter par un ours du Monoémugi qui dansait un jour devant lui, d'avoir donné des millions à l'empereur du Tombut pour l'empêcher de danser dans un temps où il avait la goutte, et dépensé tous les ans plus de cinq cent mille sequins en colophane et davantage à persécuter tous les ménétriers qui jouaient d'autres menuets que les siens ; en un mot, d'avoir dormi pendant quinze ans au son de la vielle d'un gros habitant de Guinée qui s'accompagnait de son instrument en baragouinant quelques chansons du Congo. Il est vrai qu'il avait amené la mode des tilleuls de Hollande, etc..
Mangogul avait le cœur excellent; il regretta Sulamek et lui ordonna un catafalque avec une oraison funèbre, dont l'orateur Brrrouboubou fut chargé.
Le jour marqué pour la cérémonie, les chefs des bramines, le corps du divan et les sultanes, menées par leurs eunuques, se rendirenl dans la grande mosquée. Brrrouboubou montra pendant deux heures de suite, avec une
rapidité surprenante, que Sulamek étaii parvenu par def talents supérieurs, lit préfaces sur préfaces, n'oublia ni Mangogu] ni ses exploits sous l'administration de Sulamek. et il s'épuisait en exclamations, lorsque Mirzoza, à qui le mensonge donnait des vapeurs, en eut une attaque qui la rendit léthargique.
Ses officiers et ses femmes s'empressèrent à la secourir; on la remit dans son palanquin et elle fut aussitôt transportée au sérail. Mangogul, averti du danger, accourut : on appela toute la pharmacie. Le garus, les gouttes du général La Motte, celles d'Angleterre, furent essayés, mais sanaucun succès. Le sultan, désolé, tantôt pleurant sur Mirzoza, tantôt jurant contre Orcotome, perdit enfin toute espérance ou du moins n'en eut plus qu'en son anneau.
« Si je vous ai perdue, délices de mon àme, s'écria-t-il, votre bijou doit, ainsi que votre bouche, garder un silence éternel. »
A l'instant il commande qu'on sorte; on obéit, et le voilà seul vis-à-vis de la favorite ; il tourne sa bague sur elle; mais le bijou de Mirzoza, qui s'était ennuyé au sermon, comme il arrive tous les jours à d'autres, et qui se sentait apparemment de la léthargie, ne murmura d'abord que quelques mots confus et mal articulés. Le sultan réitéra l'opération, et le bijou, s' expliquant très distinctement, dit :
« Loin de vous, Mangogul, qu'allais-je devenir?... fidèle jusque dans la nuit du tombeau, je vous aurais cherché, et si l'amour et la constance ont quelque récompense chez les morts, cher prince, je vous aurais trouvé... Hélas ! sans vous, le palais délicieux qu'habite Brama, et qu'il a promis à ses iidèles croyants, n'eût été pour moi qu'une demeure ingrate. »
Mangogul, transporté de joie, ne s'aperçut pas que la
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favorite sortait insensiblement de sa léthargie et que, s'il tardait à retourner sa bague, elle entendrait les dernières paroles de son bijou : ce qui arriva.
« Ah ! prince, lui dit-elle, que sont devenus vos serments ? Vous avez donc éclairci vos injustes soupçons? Rien ne vous a retenu, ni l'état où j'étais, ni l'injure que vous me faisiez, ni la parole que vous m'aviez donnée.
— Ah ! madame, lui répondit le sultan, n'imputez point à une honteuse curiosité une impatience que le désespoir de vous avoir perdue m'a seul suggérée : je n'ai point fait sur vous l'essai de mon anneau, mais j'ai cru pouvoir, sans manquer à mes promesses, user d'une ressource qui vous rend à mes vœux et qui vous assure mon cœur à jamais.
— Prince, dit la favorite, je vous crois ; mais que l'anneau soit remis au génie et que son fatal présent ne trouble plus ni votre cour ni votre empire. »
A l'instant, Mangogul se mit en oraison et Cucufa apparut :
a Génie tout-puissant, lui dit Mangogul, reprenez votre anneau et continuez-moi votre protection.
— Prince, lui répondit le génie, partagez vos jours entre l'amour et la gloire ; Mirzoza vous assurera le premier de ces avantages et je vous promets le second. »
A ces mots, le spectre encapuchonné serra la queue de ses hiboux et partit en pirouettant, comme il était venu.