L'oeuvre de E. Carrière;
e recueil d’œuvres d’Lugène Carrière ne comporte pas une biographie complète. L’artiste esl au plein de la vie, dans toute la force de sa production, il a encore de longues années devant lui pour ensemencer le champ de son activité et mener à bien sa récolte, .le me reprocherais, appelé ici comme témoin de son existence et de son œuvre, de vouloir donner à cette présentation un caractère de clôture, une allure définitive de conclusion. C’est tout à lait le contraire que j’aimerais exprimer. Heureusement pour loi et pour nous, Carrière est de la race de ceux qui sont toujours en
marche. C’est un studieux, un patient, il travaille avec sagesse, il approfondit les sujets (|u il choisit parmi ceux ipie la vie lui offre, il reste longtemps sur place, il se meut avec lenteur dans le même cercle, et ceux qui regardent superficiellement, sans trop voir, objectent ([n il ne change guère. L erreur est grande. Lorsqu'il lui arrive de réunir des toi les de dates différentes, on est frappé du développement continu de son talent et de sa pensée, un développement gradué, irrésistible, qui s’affirme par une prise de possession de plus en plus complète de la forme,
par suppression des détails «pii va pourtant sans lacunes et qui lient compte
d un nombre infini de nuances, par une vision de [tins en plus vive.
On pense bien que tout en répétant — et en variant — les sujets qui étaient tout près de lui, et auxquels il est revenu et revient sans cesse, il a poussé ses recherches, ses curiosités, ses désirs, dans divers sens, .le dirai, au cours de ces pages, quelles sont, à mon avis, ses rencontres heureuses, je dirai même quelle indication tout à fait supérieure d'un grand but à poursuivre il a donnée un jour, ,1e suis de ceux tpi i croient que Carrière, avant déjà accompli une œuvre de poésie intime qui restera, est encore capable, s’il le veut, de mener a sa lin une grande œuvre de poésie sociale. A ce moment où j essaie de deviner ce qu il y a en lui, il est, comme tous les hommes qui pensent, et plus particulièrement comme tous les Français engagés dans une crise morale, il est, dis-je, en réflexion et en évolution, il voit, plus nettement qu’il ne l’a
jamais vue, l’humanité dont il fait partie, il essaie de pénétrer son destin. Il est impossible que de telles préoccupations de pensée n’aient pas un retentissement dans son art. Ceux qui voudraient soustraire le peintre a ces influences unixeiseUes feraient de lui une simple machine à peindre. Je me refuse à restreindre ainsi l’action de l’individu capable de création, à emprisonner ses facultés de comprendre, de raisonner, dans la même case cérébrale où se localise le moyen d’expression. Ce qu'il exprime, ce qu'il révèle du monde qu’il contemple et qu'il pénètre, voilà ce qui doit nous émouvoir plus que la manière qu d emploie pour nous dire sa sensation. Que cette manière soit inséparable du fond à exprimer, il me semble que cela n’a même pas à être énoncé. Mais quelle soit indépendante, quelle se suffise à elle-même, quelle ne signifie rien qu'elle-même, il me paraît que c’est là une impossibilité. Si les traits, la couleur et le modelé ne devaient pas servir une observation, une émotion, une pensée, il suffirait aux peintres de tracer des arabesques, d'assembler des taches, de nous récréer de l’harmonie de leur palette.
Est-ce à dire que l'artiste doive poursuivre l’intention, la démonstration, et qu’un tableau doive être I équivalent d’une analyse philosophique ou d’une thèse morale? Je ne le crois pas davantage. L’artiste nous doit sa sensation de la vie, et rien de plus, et e est assez, et c’est tout. S’il n’est pas ému par la vie, il nous transmettra des pages sans émotion, où il n y aura que la manière, et je gage d’avance que cette manière sera froide et insuffisante malgré toutes les habiletés de la mise en scène et tous les charmes à la mode d'un jour. S’il est, an contraire, ému par le spectacle qu il contemple, s’il exprime son rêve de vérité et de beauté, sa joie et sa tristesse, s'il réalise, pour une part, la vieille définition, à laquelle on peut se tenir, qui fait du beau la splendeur du vrai, vous admirerez la
l'orme qu'il aura donnée à sa représentation des choses, mais vous l’admirerez en admirant sa signification. Pour tout dire, le but des arts plastiques, comme de tous les arts, est I expression, et toujours I expression. Goethe a dit I essentiel lorsqu'il a donné pour sous-titre à ses Mémoires ces deux mots qui se complètent : Poésie et Réalité. L œuvre dart, comme la nature entière, veut I équilibré, et toutes les discussions sont oiseuses qui veulent opposer le fond à la forme. Il ne faut pas le fond ou la forme, il faut le fond et la forme.
Gel équilibré, Carrière la réalisé déjà dans maintes œuvres, et il le réalisera encore, j’en ai la conviction, dans dos œuvres futures, avec une vérité, une science et une clairvoyance supérieures. C'est cette prévision qui me fait considérer son œuvre comme en formation, malgré les phases révolues. Ces phases et les recherches incidentes qui les accompagnent, tel est l'objet de ce livre, aux illustrations significatives.
Eugène Carrière est né au vier 1849. 'hiis sa vraie patri<