LES MIRACLES DE SAINT IGNACE
Vienne. Muse'e impérial, i 1 52.
Toile. H. 535, L. 3g5 .
ans une église, sur les marches d’un autel fort simple, St. Ignace est debout en costume de prêtre, revêtu d’une aube blanche et d’une chasuble couleur d’or. A ses côtés se tient un groupe nombreux de ses disciples, dont les figures sont des portraits. Le fondateur de la société de Jésus a posé une main sur l’autel et lève l’autre. L’œil dirigé vers le ciel, il invoque le secours divin pour conjurer le démon. En bas, sur le premier plan, à droite, deux femmes avec trois enfants et un homme. L’une des femmes porte sur les bras un nourrisson mort, dont elle vient demander au saint la résurrection ; l’autre demande la guérison de ses deux enfants. L’homme, d’un air joyeux, montre une corde passée autour de son cou ; l’une des mères montre St. Ignace à ses enfants, l’autre lui tend le nourrisson qu’elle porte sur les bras. A gauche, se meut le groupe des possédés pour lesquels on implore son intervention Quelques personnes maintiennent une femme qui se démène dans leurs bras avec des contorsions épouvantables. Son visage a la pâleur de la mort, ses yeux sont égarés, sa langue est bleue, ses vêtements déchirés; de son bras étendu, elle tire sur ses cheveux dénoués. Elle est en proie à ce que les névrologues appellent « la grande attaque. » Un homme possédé est tombé à la renverse, la tête du côté des spectateurs, les jambes étendues et soulevées ; il a brisé la corde dont on l’avait lié ; il hurle et se démène violemment, son visage est d’une pâleur livide. Deux démons chassés s’enfuient par les fenêtres de l’église. La pose calme et noble du saint contraste vivement avec les contorsions violentes des possédés ; le doux coloris de sa figure et de toute sa personne, avec leur teintes éclatantes.
C’est une composition puissante, une des preuves les plus frappantes de la facilité avec laquelle Rubens disposait, agençait et faisait mouvoir ses personnages. Le tableau se compose de quatre groupes distincts qui ont peu de rapport entre eux, mais qui se rattachent tous étroitement à la figure centrale,
à St. Ignace. Il est vrai que le calme absolu des deux femmes et de l’homme qui se trouvent à droite près des possédés, sans paraître les apercevoir, est peu naturel, et que la manière dont se démènent les possédés inspire l’horreur et la répulsion ; mais ces figures sont si dramatiques, la ligne qui unit les membres de chaque groupe et l’aisance avec laquelle ils sont rattachés au personnage principal sont si hardies et si heureuses, que la puissance de la composition seule nous saisit. St. Ignace est posé à mi-hauteur de la composition ; il y occupe une place toute naturelle qui le met bien en vue. Ses compagnons posés en ligne descendante, les groupes du premier plan, étagés sur les degrés de l’autel, les anges et les démons dans le haut ; tout concourt à remplir naturellement le tableau. Le jeu de la lumière et des lignes causé par la colonnade à côté de l’autel et par la coupole dans le fond impriment le mouvement le plus heureux au tableau.
Le coloris est riche. Dans le groupe des deux femmes avec les trois enfants, celle qui est debout porte une robe violet clair, celle qui est agenouillée un vêtement bleu de paon ; les habits de la femme possédée sont vert de mer, le jeune homme à genoux sur les degrés de l’autel porte une culotte jaune, une veste grise. Toutes ces couleurs, dont plusieurs sont violentes et tranchent l’une sur l’autre, sont harmonieusement coordonnées.
La partie supérieure du tableau a été exécutée par des élèves et retouchée par Rubens. Lui-même a peint les groupes inférieurs.
Comme il est certain que le tableau date de 161g ou de 1620, il nous permet de constater que le maître à cette époque trace nettement ses contours, pose ses couleurs par plaques pleines et leur donne peu de reflets ; les ombres sont fortes, les formes ne sont pas outrées. C’est un temps de réserve, de pondération, presque de juste milieu.
On a vu par le contrat conclu entre Rubens et le père Scribanius que, le 20 mars 1620, les tableaux de St. Ignace et de St. François-Xavier étaient déjà terminés, et que, avec les plafonds et les Miracles de St. François-Xavier ils furent payés au peintre la somme de 10000 florins (Voir tome I, page 44).
Lors de la fermeture des couvents de la société de Jésus en 1773, les Miracles de St. François et de St. Ignace furent évalués à 12000 florins chacun et acquis par l’impératrice d’Autriche Marie-Thérèse pour la galerie impériale de Vienne (Voir nos 357 et 432).
Dans un article paru dans l’Art, le Ier janvier 1886, les Drs Charcot et Richer ont publié une étude sur les tableaux où Rubens a représenté des possédés et spécialement sur le tableau présent et le suivant. Les célèbres
spécialistes démontrent que le peintre, pour représenter les possédés, avait étudié les phénomènes de l’hystérie et qu’il les reproduisit fidèlement.
Dans le présent tableau et dans l’esquisse des Miracles de St. François de Paule, Rubens a utilisé les mêmes figures de possédés : une femme qui se démène violemment et un homme qui s’est jeté par terre ; les mêmes modèles ont évidemment posé pour les deux compositions.
Gravures : V. S. 67, Marinus ; 68, Anonyme (Gasp. Huberti exc.) ; 69, S. Langer. Non décrite : J. Kracker.
Le musée du Louvre possède le dessin fait par Marinus pour sa gravure.
Photographie : Miethke.
Voir planche i53.