LA MADONE
(La Vierge fait jaillir son lait dans la figure de F enfant Jésus.)
'enfant est couché, tout nu dans son berceau, et lève son bras droit vers sa mère. Celle-ci, penchée au-dessus de lui et appuyant une main sur la couverture de la couche, presse le sein entre les deux doigts et en fait jaillir le lait en minces filets sur la figure de son fils.
En 1621, le tableau se trouvait en Hollande et la célèbre poète Anna Roemers Visscher le copiait. Pendant qu'elle exécutait ce travail, elle envoya à Rubens une pièce de vers. Nous en traduisons les principaux passages :
" Au célèbre et éminent peintre Pierre Paul Rubens, lorsque je travaillais d'après un de ses tableaux, en l'an 1621.
" Ce dont l'homme est capable quand il aiguise son esprit, à quelle hauteur il peut atteindre, Rubens, vous le montrez.
[\) Art Journal, 1868, p. i38.
» Risible est mon audace, lorsque j'imite les poètes; je mérite la raillerie, lorsque je saisis une plume : une aiguille convient mieux a mes mains grossières. Mais, aujourd'hui, je m'expose à plus de honte, en essayant de reproduire le merveilleux tableau, qui, grâce à vous, parle sans voix. On y voit le charmant badinage d'une mère avec son enfant chéri qui est étendu devant elle. Pauvre petit ange, dit-elle, es-tu bien repu ? Elle presse une fois encore son sein et fait jaillir le lait blanc sur la douce figure de l'innocent bambin
" Mais, mon ami, qui me voulez du bien et dont la complaisance n'est pas moins grande que l'art, si l'audacieuse demande d'une jeune femme ne vous déplaît trop, je vous prie de bien vouloir m'écrire comment vous faites broyer votre blanc qui ne jaunit guère et ne se gâte point par le temps. Par là vous m'obligerez et vous ferez que pour vous et votre épouse chérie, que je vous prie de saluer bien cordialement, je serai de tout mon cœur et de toute mon âme
, Votre amie,
Anne Roemers. (i)
(i) Aen de vermaerde constrijcke Petrus Paulus Rubbens doe ick nae syn werck schilderde. Anno 1621.
Wat een mensch al can begrijpen Als hy sijn vernuft wil slijpen,
Wat op 't uijterst hy vermach
Brengt gij Rubbens aen den dach.
Lachens waert is mijn vermeeten Dat ic naeboots de poëten,
Spottens waert is dat ic tast ■ Nae een pen, een naelt die past Beter in mijn plompe lianden.
Maer ic ding nae meerder schanden
Nu 'k mij om te bootsen vlij
t Wonder van u schilderij, Die gij sonder stem doet spreeken Daer in datmen lieve treeken
Van een sooge moeder vint
Tôt haer uijtvercooren kint, Datse voor haer neer siet leggen.
Daerme ! Daerme ! gaet se seggen
Hertje ben je suijgens zat ?
Druckt haer borst nog cens en spat Witte melck op 't aengesichje Van het soet onnoosel wichje.
Maer, mijn vrint, die mij sijt gunstich
En niet min beleeft aïs kunstich, Soo u niet te seer mishaecht, "t Stout versoecken van een maeght,
Bid ic my te willen schrijven
Waer me gij u wit laet wrijven, Dat soo geel niet en besterft Noch de tijt soo niet bederft.
Hierdoor suit gij mij verbinden
Dat ic u en u beminde Huijsvrouw, die door desen moet Oock sijn hartelijck gegroet
Weesen sal met hert en sinne
ANNE Roemers
u vriendinne.
Aile de gedichten van Anna Roemers Visscher, uitgegeven door Nie. Beets. Utrecht. Beyers, 1881. II, 85.
Gravures: V. S. (Vierges) 5i, Anon. (Titre: Hyblœi rares etc.); 52, J. Pilsen ; 55, Bolswert. Dans cette dernière estampe, de petit format, ]a chemise de la Vierge est fermée au-dessus du sein, et l'enfant Jésus est en partie couvert d'une draperie. La gravure anonyme (n° 5i) est plus en largeur que celle de Pilsen ; on y voit le bois de la couchette qui a disparu dans cette dernière.
i88. LA MADONE.
(L'enfant Jésus dort dans son berceau).
['enfant Jésus dort dans un petit lit qui a la forme d'un sofa. Il est tout nu, mais un gros tissu l'enveloppe jusqu'à la poitrine ; son bras est posé sur la couverture. Sa mère est assise derrière le lit, elle lève les mains jointes et penche la tête pour contempler son bien-aimé. Les cheveux de la Vierge sont ramenés en arrière et un voile lui descend de la tête sur les épaules.
Gravure : V. S. 54, Luc Vorsterman. (Titre : Dormit in extruclo etc.) Il existait dans la collection EUinckhuyzen un dessin à la plume qui servit de modèle à la gravure de Vorsterman et qui fut exposé à Anvers, en 1877 (i). Dans ce dessin et dans la gravure, le peintre a fort probablement fait subir certaines modifications à sa conception première. M. Hymans regarde la gravure de Vorsterman comme la première pièce faite par cet artiste d'après un tableau de Rubens. Elle daterait donc de 1617 ou de peu de temps avant cette année (2).
On voit dans l'église St. Nicolas, à Bruxelles, un tableau à peu près identique qui doit être une copie d'après la composition primitive de Rubens. On n'y remarque point le bois de la couchette de l'enfant et les deux mains sont cachées sous la couverture. Ce tableau est placé sur le tombeau de Pierre Henri Ausloos, vicaire de l'église, mort le i'' février i8i5. Il a été gravé par P. Spruyt (V. S. 55).
Le tableau original fut vendu dans la collection du cardinal Valenti, à Amsterdam, le 18 mai 1763. Il mesurait 24 i|2 pouces de hauteur sur ig de largeur et fut adjugé à 570 florins. La couverture du berceau, dit le catalogue, était ornée de fleurs vivantes. Voir planche 67.
(i) L'œuvre de Rubens. Catalogue de l'exposition, 1877. Seconde e'dition, p. 186, n° i. (2) H. Hymans : Op cit. p. 164.
iSg. LA MADONE.
(UEnfant agenoinllé sur les genoux de sa mère).
St. Pétersbourg. Hermitage, 538.
Toile. H. io8, L. 84.
A Vierge est assise sur un banc de pierre. Au-dessus d'une robe rouge écarlate, elle porte une draperie bleue purpurine, à reflets. Un voile noir lui descend de la tête sur l'épaule droite. L'enfant Jésus porte une chemise blanche ; il s'appuie par un genou sur les genoux de sa mère, et la regarde affectueusement en lui passant les bras autour du cou. La Vierge entoure de ses mains jointes le milieu du corps de l'enfant. Le fond est d'un gris clair, à droite, et foncé, à gauche. La peinture est solide ; une lumière chaude tombe sur la figure de la Vierge et projette des tons brillants sur ses draperies. L'expression de l'enfant est fort belle. La Vierge est robuste, sans exagération. Le coloris est éclatant. C'est assurément une des plus belles Madones de Rubens.
Tableau entièrement de la main du maître et datant de i5i5 environ. Il fut acheté dans la collection du baron de Thiers, à 35oo francs, pour l'impératrice Catherine IL
Le i3 octobre i6i5, les archiducs Albert et Isabelle firent payer à Rubens 3oo florins pour une peinture de Notre-Dame avec l'enfant Jésus (i).
Gravures : V. S. 63, S. a Bolswert (Titre : Osculetur me osculo etc.) ; 63'^'= Anonyme (J. B. H. Bonnart exe); 64, Anonyme (Mariette exe); 65, Anonyme (Gaspar Huberti exe.) ; 66, Suyderhoef.
Dans la gravure de S. a Bolswert, le fond tout uni du tableau a été remplacé par un mur contre lequel la Vierge est assise. Un pilier fait saillie sur la paroi. A gauche, une balustrade, au-dessus de laquelle on aperçoit un paysage montagneux, ayant au premier plan une pièce d'eau et des bâtiments.
Dans la gravure de Suyderhoef, on ne voit qu'une main de l'enfant ; la coiffure de la mère diffère : il y a une colonne dans le fond. Les n^^ 64 et 65 sont des copies de l'estampe de Bolswert ; dans le premier des deux, le
(i) A Pietro-Paulo Rubens, pintor, 3oo fiorines, por dos i-etratos que a hecho, une de la Infante, mi Senora, y otro mlo, los quales mande ynbiar à Espafia al marques de Siete-Yglesias. y otros 3oo florines por una pintura de Nuestra-Senora con el nino Jésus. Brusselas, à i3 de Ottobre de i6t5. — A. PiNCHART : Archives des Arts, Sciences et Lettres. II, 172.
graveur a placé la tète de l'enfant de trois quarts, tandis que dans son modèle elle est vue à peu près de profil.
Photographies : A. Braun ; Ch. Roetger.
La même Madone, ayant Ste. Anne à côté de l'enfant Jésus, a été gravée par Nie. Ryckemans (V. S. 119).
Il existe une gravure, non décrite, de J. de Meere, d'après un tableau du cabinet de M. J. van Tieghem, représentant la Vierge en buste et l'enfant appuyant la tète contre la poitrine de sa mère. Il porte la main au cou de Marie et lève les yeux vers elle. Voir planche 68.
iSgB'^ LA MADONE.
(L'enfant agenouillé sur les genoux de sa mère.)
Paris. Galerie de M. Maurice Kann.
Panneau. H. 100, L. 76.
ÉPÉTiTiON du tableau précédent, datant de la même époque. Quoiqu'inférieur à la toile de l'Hermitage, ce panneau a un mérite réel et trahit la main de Rubens.
Il fut vendu dans la collection du Bus de Gisignies (Bruxelles, g mars 1882) et acheté par M. Sedelmeyer, au prix de i5,5oo frs., sans les frais. M. du Bus de Gisignies l'avait acquis de M. Etienne le Roy, en i86i.- Photographie: J. Maes, dans la. Galerie du F'*" du Bus de Gisignies. Bruxelles. Fr.-J. Olivier, 1878.