LA DISPUTE DU ST. SACREMENT
Anvers. Église St. Paul (Ancienne église des Dominicains). Panneau. H. 369. L. 241,5.
|e lieu où la scène se passe est un édifice de fantaisie, en marbre, dont on ne voit que deux colonnes sur les côtés et un hémicycle en ruines dans le fond. Ce dernier s'ouvre au milieu sur le ciel d'un bleu vif parsemé de légers nuages.
Dans le haut du tableau, on voit Dieu le Père planant dans une gloire. Il est entouré de six anges qui volent dans les airs en tenant des livres ouverts,
dans lesquels on lit des textes se rapportant au Sacrement de l'Eucharistie. Au-dessous de Dieu le Père, le Saint Esprit darde ses rayons sur l'assemblée. Dans la partie inférieure, un ostensoir est placé sur une table couverte d'un linge blanc. Derrière cette table, on aperçoit une douzaine d'ecclésiastiques, parmi lesquels on distingue deux évêques, un pape, St. Thomas d'Aquin et différents autres religieux peints dans des proportions fortement diminuées. Devant la table, au premier plan, sont assis quatre théologiens ; parmi eux on remarque St. Jérôme, un vieillard au buste nu et à la barbe longue ; vis-à-vis de lui, deux religieux dont l'un se sert de lunettes pour lire dans un livre que tient son voisin. A droite et à gauche, contre le bord du tableau, de fortes et imposantes figures sont debout. A gauche, ce sont deux évêques coiffés de la mitre. St. Ambroise et St. Augustin, causant ensemble, tous deux vêtus de riches chasubles, couvertes de lourdes broderies en or ; à côté d'eux, un homme, tête nue, lève au ciel des regards extatiques. A droite, un cardinal, vêtu de son ample robe de pourpre, coiffé de son chapeau, écoute dans une attitude pensive l'argumentation d'un moine debout à côté de lui. Deux livres se trouvent sur les degrés conduisant à l'estrade où sont assis les pères de l'église.
La composition du tableau, étudiée et maniérée, manque complètement d'unité. Les quatre docteurs du premier plan sont entièrement isolés, de même que les groupes à droite et à gauche. Ce manque de liaison est encore accentué par le défaut de proportion entre les différents groupes. Sur le devant, les figures sont énormes, imposantes et lourdement drapées ; celles du fond n'ont pas le quart de la grandeur naturelle et semblent des poupées inanimées, sans que la perspective donne la raison de cette différence. Il en est de même des couleurs, riches et pleines au premier plan, morcelées et pâles dans le fond. Même dans les draperies des personnages la discordance règne ; les uns portent des vêtements d'église fort riches, les habits des autres ont la simplicité du couvent. Par une fiction hasardée. St. Jérôme est vêtu comme un habitant du désert ; il a le buste nu et un morceau d'étoffe est étendu sur ses genoux. Le groupe de Dieu le père et des anges qui l'environnent est d'une pâleur excessive, les chairs d'un rouge de brique désagréable. Il y a certes parmi les prélats, au premier plan, de nobles figures qui ne seraient pas déplacées dans les œuvres capitales de Rubens, mais elles ne compensent pas le manque d'unité dans la composition et dans l'exécution.
Le tableau est fait avec un soin extrême, les grandes figures sont peintes minutieusement. Nulle part, on ne remarc]ue des retouches ; une même main
semble avoir exécuté l'œuvre dans toutes ses parties. Dans son ensemble, le coloris est sec et dur, les ombres sont trop noires et trop opaques, l'inspiration et l'entrain manquent.
Le tableau fut fait pour l'église où il se trouve encore à sa place primitive. Il est déjà mentionné, en 1616, dans un inventaire des ornements et meubles appartenant à la chapelle du nom de Jésus et du St. Sacrement. Dans les soubassements des colonnes de l'autel de cette époque se trouvaient les figures de Moïse et d'Aaron (i). Ces deux dernières ont fort probablement disparu en i655, lorsque l'autel actuel fut construit.
L'œuvre date des premiers temps après le retour de Rubens d'Italie. Exécutée probablement en lôog, elle précéderait VEredion de la Croix. La sécheresse des tons et la disproportion entre les figures des divers plans se retrouvent dans les volets de ce dernier triptyque. Quelqu'invraisemblable que cette opinion puisse paraître, le tableau nous semble être entièrement peint de la main de Rubens.
Le panneau a été agrandi, d'un tiers environ, en hauteur ; des pièces ont été ajoutées en bas et en haut ; les planches se sont disjointes et le temps a affaibli la vigueur du coloris.
Enlevé par les commissaires de la République française en 1794, il fut restitué en i8i5.
Gravures : V. S. 28, Henr. Snijers (Dédicace : Adm. R^o P^ Fri Christophoro Meichsner Prœdicatori Gna" a P. P. ord. Prœdicatorum Antverpiaî Priori. Anno 1643).
Dans la gravure de Snijers, on ne voit qu'un des deux degrés conduisant à l'estrade où siègent les docteurs et les deux livres tombés à terre sont omis. La gravure montre, dans le haut, les chapiteaux des colonnes qu'on ne distingue pas dans le tableau. Le n" 29 de V. S. ne représente pas le même sujet, comme le dit cet auteur. Cette planche, la même que son no g, figure les Quatre Évangelistes et les Docteurs de l'église du Triomphe de l'Eucharistie. (Voir nos n°s 5o et 5i.)
Voorhelm Schneevoogt mentionne sous le n° 3o le même sujet représenté par quatre pères de l'église et St. Thomas au milieu d'eux, gravé par un anonyme, sans nom de peintre. Il appelle la pièce douteuse ; en effet elle ne saurait être attribuée à Rubens.
Le catalogue de la galerie du Seigneur de Brabek à Hildesheim (Hanovre,
(i) Voir note du n" iio-iii, Tome I, page i38.
1792) mentionne sous le n° 53 - une belle esquisse de Rubens : Dispute sur le Sailli Sacrement, grisaille, H. i pied 10 3/4 pouces, L. i pied 5 pouces. Un bijou pour le connaisseur, les têtes sont pleines de caractère, les vêtements des étoffes véritables, toutes les figures bien disposées et heureusement éclairées «.
Parthey signale une composition traitant le même sujet dans la collection Majer de Stuttgart (i).
Voir planche 12g.