L'ÉRECTION DE LA CROIX
(Tableau de gauche) Toile cintrée. H. 224, L. 180.
E Christ n'est fixé sur la croix que par les deux bras, les jambes sont libres et croisées. L'un des bourreaux tire sur un linge blanc qui enveloppe la taille du Christ, pour faire suivre au corps le mouvement de la croix. A gauche, quatre hommes travaillent à la dresser. Le premier, vêtu d'une draperie rouge, est arcbouté contre le tronc et aide à le relever en y poussant du dos; le second, un homme brun et musculeux, aux cheveux noirs, tout nu, soulève de la poitrine les jambes du Sauveur ; le troisième, en cuirasse, appuie des mains sur le tronc de la croix ; le quatrième, le buste nu et les reins couverts d'un vêtement sombre, pousse au bras de l'instrument
de supplice. A droite, un homme courbé tire au pied de la croix ; un second, portant cuirasse et casque, fait d'une main des efforts pour ramener à lui le linge qui recouvre les reins du Christ et étend l'autre main pour saisir les pieds du Sauveur. Un troisième tire à une corde attachée à l'intersection du tronc et des bras de la croix. Au second plan, on voit l'un des larrons qu'un bourreau dépouille de ses habits avant de l'attacher ; plus loin, le second larron est suspendu à la croix. A l'extrême droite, on voit un officier à cheval, à longue barbe, coiffé d'un turban. Dans le bas, au pied de la croix, à droite, Marie est tombée en pâmoison ; elle porte une robe rouge et une draperie bleue. Une sainte femme, vêtue d'une draperie blanche, agenouillée à côté de la Vierge, l'a prise dans les bras pour la soutenir et pour la consoler. Au fond, à droite, le rocher couvert de verdure. La scène se passe dans la pénombre produite par l'éclipsé.
L'idée du Christ ballotté à côté de la croix est singulière et malencontreuse. Rubens, avec raison, l'a rejetée dans la seconde édition qu'il a fournie de cet épisode. Le Sauveur, aux traits durs, à la peau bistrée, n'a ni l'expression dramatique, ni l'éclat des œuvres postérieures. La plupart des figures des bourreaux ont été utilisées plus tard dans VEredion de la Croix, faite pour l'église Ste. Walburge. Le bourreau qui, de la poitrine, soulève la croix, le chevalier, l'homme poussant à la traverse et celui qui tire à la corde reparaissent dans cette dernière œuvre ; mais, dans le tableau de Grasse, ils n'ont ni la vigueur herculéenne ni la grandeur épique dans les mouvements qui distinguent les personnages de la conception postérieure. L'épisode de Marie qui s'affaisse et celui des larrons ont été transformés. Somme toute, l'œuvre de l'épocjue italienne ne laisse aucunement pressentir celle de lôio. Les ombres sont brunes et opaques. Le Christ a le corps vigoureux d'un athlète qui n'a souffert ni maigri ; malheureusement, sa pose manque complètement de noblesse.
Ce tableau est peint sur toile. Est-ce l'original enlevé du panneau et nous trouvons-nous ici devant une œuvre gâtée par des restaurateurs anciens ; a-t-on substitué, à Rome, une copie à l'œuvre primitive ; ou bien l'original fut-il séparé de ses deux compagnons, périt-il en mer, comme l'affirme Smith {Catalogue. II, 535) et fut-il remplacé à Londres par une copie? Voilà des questions que la distance à laquelle on voit le tableau et l'insuffisance des documents ne permettent pas de résoudre avec une certitude absolue. Toutefois le prix inférieur atteint à Londres par le Crucifiement et le matériel différent sur lequel il est peint nous font supposer que le dégât ou la substitution a
eu lieu à Rome et que le naufrage se rapporte à un autre tableau. Nous croyons en outre que de la dernière pièce de l'œuvre tripartite, aussi bien que des deux autres, l'hospice de Grasse possède l'original, mais fortement endommagé (i).
Lorsqu'il peignit ces trois tableaux, Rubens était encore bien loin du point qu'il devait atteindre peu d'années après. Ils sont soigneusement terminés, les tons sont glacés, les corps robustes, bien portants, sans exagération de muscles ; les couleurs sont rares, mais hautes ; les lumières amorties et veloutées. Rien n'y trahit l'amour des grandes clartés, des teintes riches. Dans les deux derniers, l'invention est timide ou malheureuse, le mouvement sans aisance. On dirait que le peintre a voulu produire un effet de lumière graduée : la Ste. Hélène est en pleine clarté, le Couronnement d'Epines dans les ténèbres, VÉrection de la Croix dans la pénombre.
Les tableaux sont entièrement de la main du maître. Ce sont les plus anciens que nous connaissions de lui avec certitude.
C'est par l'intervention de Jean Richardot, fils du président Richardot et chargé des affaires des Pays-Bas espagnols à Rome, que Rubens reçut la commande des tableaux, qui étaient destinés à orner l'église de Sainte Croix de Jérusalem, dont l'archiduc Albert, lors de son cardinalat, était le titulaire. Le 8 juin 1601, l'archiduc lui écrit: " Et quant à la table d'aultel pour la Chapelle de Ste. Hélène, nous nous contentons que vous la faictes faire en telle forme que par delà entendrez sera la meilleure, puisque vous dictes qu'elle ne coustera que cent ou deux cens escus « (2). Liberté complète du choix lui ayant été laissée, Jean Richardot chargea Rubens du travail et le 3o juin 1601, il écrit à son père : " Je feray fayre ce que S. A. me commande à la chapelle de Ste. Hélène. «
Rubens arriva à Rome, pour la première fois, au mois de juillet 1601. Le 12 janvier 1602, Lelio Arrigoni, envoyé de Mantoue, écrit au ministre de Vincent de Gonzague, au service duquel Rubens était alors :
*• Ces jours passés, le Gentilhomme qui réside ici pour les affaires du Sérénissime archiduc Albert m'a demandé de faire savoir à S. A. qu'EUe
(1) M. Joseph Félon, directeur du Musée de Cannes, qui a restauré les trois tableaux en 1886, affirme que le Crucifiement ne présente nulle trace de la main du maître ; il l'attribue, sans apparence de raison, à Van Dyck. Il est vrai que, dans le Couronnement d'Epines, il ne retrouve la touche ferme de Rubens que dans une tête de page et dans un chien. (Lettre dans l'Union Artistique et Littéraire de Nice, numéro du 21 janvier 1888).
(2) Ch. RueLENS : Correspondance de Rubens. I. pp. 21 et suivantes.
rendrait un grand service à l'Archiduc son maître, si Elle daignait permettre à son peintre flamand d'exécuter pour lui un tableau destiné à l'église de Sainte Croix de Jérusalem. Je vous communique cette requête afin que vous puissiez en faire le devoir à S. A. et la prévenir en même temps que pour ce travail le peintre ne devra pas rester à Rome plus de quinze à vingt jours. Rome, le 12 janvier 1602.
Votre afl^ectionné serviteur Lelio Arrigoni. -n
Vers le 26 janvier, Rubens fut rappelé à Mantoue ; il avait fait à cette époque le tableau de Ste. Hélène retrouvant la vraie Croix ; il lui restait encore à terminer les deux pièces latérales, le Couronnement d'Epines et le Crucifiement. Jean Richardot écrivit au duc de Mantoue, le 26 janvier 1602 :
Prince Sérénissime,
Ce sera sans doute une importunité de ma part que de tomber à charge à V. A. par cette lettre ; néanmoins V. A. me permettra, je l'espère, de lui exposer brièvement qu'ayant reçu de mon maitre, l'archiduc Albert, l'ordre de restaurer la chapelle de Ste. Hélène dans l'église de Ste. Croix en Jérusalem, église dont l'Archiduc portait le titre au temps de son cardinalat, j'ai fait diligence de m'adresser à un jeune peintre flamand nommé Pierre-Paul, tjui a la réputation d'être un homme de mérite dans son art. Il est au service de V. A. et, avec la permission de son ambassadeur en cette cour, M. Lelio Arrigoni, il m'a livré, terminé de sa main, un grand tableau pour cette chapelle, tableau qui doit être accompagné de deux autres plus petits, sans lesquels l'œuvre serait imparfaite et privée de sa parure. Mais V. A. vient de rappeler Pierre-Paul, qui ne pourra donc achever son travail, sans une permission expresse de V. A. Je la supplie donc humblement de faire tout ce qu'Elle pourra sans que son service en souffre.
Le peu de temps qu'il lui faut encore ne préjudiciera aucunement, je le crois, aux œuvres considérables et magnifiques que V. A. a commencées, dit-on, à Mantoue ; Elle prendra sa part aussi à cet acte de dévotion de l'Archiduc, mon maitre. En cette chapelle et en tout autre lieu, je prierai Notre Seigneur de concéder à V. A. tout le bonheur et la prospérité qu'elle désire. De Rome, le 26 janvier 1602.
De V. A. Sérénissime Le très humble et très obéissant serviteur Jean Richardot.
Les deux autres tableaux que Rubens exécuta pour l'église de Sainte Croix de Jérusalem étaient achevés avant le 20 avril 1602, car à cette date Rubens était de retour à Mantoue.
En 1763, le tableau de Ste. Hélène était transporté dans la bibliothèque de l'église parce qu'il avait souffert. Les deux autres étaient encore en place. Smith nous apprend que les trois tableaux furent importés en Angleterre en 181 1. L'année suivante, ils furent vendus publiquement par M. Squibb. La Sainte Hélène rapporta 38o guinées, le Couronnement d'Epines 760 guinées, le Crucifiement, 280 guinées. Ce dernier, dit le même auteur, fut de nouveau vendu en 1820 et acheté par M. Bryan pour 200 guinées et en 1821 par MM. Woodbrun pour 21 5 guinées : les nouveaux propriétaires le vendirent au comte Woronzo qui le perdit en mer avec d'autres tableaux. Nous croyons qu'il s'agit, dans cette dernière phrase, d'un autre Crucifiement que de celui de Rubens et que les trois tableaux n'ont pas été séparés.
Ils furent achetés à Londres par M. Perrolle, de Grasse, qui, par disposition testamentaire du 14 avril 1827, les donna à la chapelle de l'hospice de sa ville. Ils y sont placés au-dessus de la porte d'entrée.
Photographie des trois tableaux : F. Trajan, à Antibes.