‹ L'œuvre de P.-V. GallandChapitre 1 sur 54 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

ANCIENNE MAISON QUANTIN L I B R A nu E S - I M IMU M E R I E S RÉUNIES 7, rue Saint-Benoît May & Motteroz, Directeurs

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MODÈLE d’émail. — IMITATION DE l’aNTIQUE.

DÉCADENCE DE l’aRT DÉCORATIF. — SES CAUSES.

ÉTAT d’esprit NOUVEAU. — ÉDUCATION ANCIENNE ET ENSEIGNE.MENT ACTUEL. DIFFICULTÉS QUE PRÉSENTE LA PEINTURE DÉCORATIVE.

F QUALITÉS qu’elle RÉCLAME. — LE BUT DE CE LIVRE ET SA RAISON.

ouRQUor nous faut-il commencer ce livre par une constatation t

décevante? Pouripioi, dés les premiers mots de cette étude consacrée J

à un Maître Décorateur, faut-il reconnaître que la Peinture décorative, si elle n’agonise point encore, est du moins bien malade?

, <s L’aveu assurément est pénible, mais que sert-il de marchander les mots? A quoi bon nier un mal trop évident? Mieux vaut, s’il est possible, en rechercher les causes.

Qui oserait prétendre, en eiïet, que l’Art chargé jadis de décorer nos demeures ne s’en est pas retiré peu à peu? Certes, on orne encore nos appartements, nos maisons, de tableaux, de statues et de mille bibelots qu’un mercantilisme fâcheux transforme trop souvent en valeurs mobilières; mais quel amateur capable de payer au poids de l’or la signature d’un maître connu, ou un vase ébréché, songe seulement que, pour le quart des sommes par lui dépensées, il pourrait décorer son logis d’une façon curieuse, originale, logique, et qui prouverait ses aptitudes artistiques et attesterait la personnalité de son goût, mieux qu’un assemblage souvent incohérent d’objets forcément disparates ?

Est-il moins évident que les artistes, de leur côté, semblent avoir totalement oublié que les maîtres les plus illustres dont s’honore l’Art français, que Le Sueur,

L'()i:i VHE DE (iALLAM).

Le Brun, Watteau, Boucher, Goypel, Lancret, Natoire, n’ont point démérité de l’estime de leurs contemporains en peignant des plafonds, des panneaux, des dessus de porte ou de glace, et môme qu’ils y ont acquis quek[ue gloire?

Peintres et amateurs, cependant, paraissent s’élre mis d’accord pour laisser tomber en désuétude une branche de l’art où nos ancêtres ont excellé.

Seul riütat a essayé de réagir contre ce funeste abandon. Encore ses tentatives pour renouer ces nobles traditions n’ont-elles guère été couronnées de succès, et les expériences répétées auxquelles on l’a vu se livrer ont uniquement prouvé que, sauf quelques rares exceptions, nos peintres les plus distingués ne possèdent plus ces puissantes qualités, qui ont permis à leurs devanciers de composer tant d’harmonieux ensembles et de décorations admirables.

A aucune autre époque, cependant, de plus belles occasions ne se sont présentées. En moins de vingt ans, nos peintres ont été appelés, à Paris seulement, à orner de peintures trois édifices fameux. Le Panthéon, l’Hôtel de Ville et la Sorbonne leur ont oITert, pour prouver leur talent, dans un milieu incomparable, d’admirables surfaces. Jaloux d’assurer le succès de si nobles entreprises, la A’ille et l’Etat n’ont reculé devant aucun sacrifice. Dans la foule des concurrents, ils n’ont fait appel qu’à ceux dont la réputation était consacrée par de retentissants succès. Ils ne leur ont marchandé ni l’argent ni les distinctions flatteuses. Qu’ont produit ces encouragements, ces honneurs dont les artistes sont aujourd’hui si friands, cette publicité que certains estiment à l’égal de la gloire?

Au Panthéon, on a vu d’énormes espaces se couvrir de compositions généralement remarquables, pour quelques-unes supérieures, mais sans rapport avec le style de l’édifice, sans lien entre elles, et, pour certaines, d’un caractère si dissemblable, qu’il n’est même pas permis d’espérer (|ue le temps, dont l’action parvient cependant à aplanir bien des conflits, puisse jamais accorder leurs singulières dissonances.

A la Sorbonne, dans certaines salles, l’elTet est pis encore. Ce n’est plus entre peintres dilïérents, réunis par un voisinage inattendu, qu’éclatent ces fâcheux désaccords. Tel artiste dont le nom est justement réputé semble, par la diversité des sujets choisis, de l’éclairage, du parti pris, de l’échelle adoptée, s’être elTorcé de s’infliger à lui-même un démenti cruel.

Quant à l’Ilotcl de Ville, en dépit d’une somme énorme de talent individuel, prodiguement gaspillé, c’est, de l’aveu de tous, le triomphe de la cacophonie. Grand et petit public, artistes de tout genre et de toutes écoles, savants, écrivains, criti(|ues d’art sont unanimes sur ce point; qu’on ne croie j)as ([ue j’exagère; hier encore, un libre esprit doublé d’un critique écouté et instruit, jM. de Fourcaud, professeur d’esthétique à l’École des Beaux-Arts, n’écrivait-il pas à propos de cet immense édifice : « Que l’on visite l’Hôtel de Ville, on sera épouvanté des résultats

obtenus Bevêtir une salle de peintures, c’est établir une série de rapports

harmonieux s’unifiant dans l’architecture; c’est constituer un spectacle général si enveloppant par essence, (ju’on n’ait même pas besoin de l’analyser; c’est saturer

i;oh:lvhe de p.-v. galea\d.

l’atmosphère d’une impression, d’un charme qui s’impose naturellement, dès qu’on traverse le local décoré. Toutes les données sont permises, pourvu qu’elles soient appropriées à l’endroit et combinées en vue de l’unité picturale et architecturale. Le meilleur décor est de beaucoup celui qu’on voit sans le regarder. — Les trois quarts des panneaux de l’ilotel de Ville accaparent despotiquement les yeux et

:>R ÉPAR ATI FS UE FETE VÉNITIENNE.

Projet de décoration murale (non exécuté).

l’on n’y voit rien — parce qu’il n’y a rien. Scènes allégoriques et réalistes, emploi de tons robustes et emploi de tons fades et délayés : désordre et misère. »

Ces échecs successifs dans une ville que l’Europe s’était habiluée à considérer comme la capitale de l’Art, et qui, dans tous les genres, a produit une infinité d’artistes de premier ordre, ne sauraient uniquement résulter de malencontreux hasards. Cetle persistante déconvenue dans un pays qui, depuis trois siècles, a su imposer à l’Étranger ses idées, ses modes et ses styles, a forcément des causes nombreuses et variées. Ce sont ces causes que, au commencement de cette étude, il n’est peut-être pas inutile de rechercher. Plus le mal paraît grand, plus il devient nécessaire d’en connaître l’étendue et d’en mettre à nu la racine.

V15K DK P.-V. (; ALLAM).

Aussi bien, il n’est pas besoin d’approfondir beaucoup pour découvrir que la décadence de la peinture décorative coïncide, chez nous, avec le développement d’un état d’àme particulier et découle en quehiue sorte de nos mœurs nouvelles. Aucun art n’exige, plus (|ue celui-là, une abdication voulue de toute fantaisie personnelle, une abnégation plus résolue, une subordination plus décidée des qualités individuelles à la mise en valeur de l’ensemble.

Comme le musicien de l’orchestre, le Peintre Décorateur doit se garder de tout excès de virtuosité, capable de faire briller l’exécutant aux dépens de la pensée maîtresse, qui ne doit jamais cesser de dominer l’œuvre.

Or rapprochez cette nécessité d’abnégation et de subordination volontaires, de l’irrésistible courant d’indépendance outrancière qui, depuis quarante ans, s’est pris à souffler sur le monde émancipé, et qui, dans la vie publique aussi bien que dans la vie privée, tend à balayer tout esprit d’assujettissement, à briser toute velléité de discipline. L’Individualisme surexcité ne consent plus à s’accommoder d’un joug, quelque léger, ((uelque doux, quehiue saint qu’il puisse être. La Famille elle-même, si elle n’a pas cessé d’exister, a du moins répudié tout caractère de subordination chez l’enfant et d’autorité indiscutée chez le père. Ces autres grandes familles d’artistes, d’écrivains, qui jadis portaient ce nom si caractéristique d’Écoles, et qui comportaient, avec une naturelle coordination, une apparence de hiérarchie fondée sur l’admiration et le respect, se sont brusquement éparpillées et dissoutes. Chacun prétend désormais ne relever <pie de soi et reprendre à son compte la devise de Paracelse :

AUerius non sit, qui suus esse potest.

Aussi, dans le domaine de l’Art, l’originalité, même sans valeur, paraît-elle, aux yeux de tous, être le premier de tous les biens et le plus enviable.

Comment, en présence d’une pareille disposition d’esprit, espérer qu’un artiste renonce de son plein gré à ce qu’il croit être sa personnalité? Comment exiger qu’il consente à s’absorber dans un travail d’ensemble et veuille bien subordonner son talent aux exigences d’une œuvre commune?

Ce n’est pas tout.

Une autre cause de la décadence que nous constatons réside dans l’imparfaite éducation de nos artistes et, comme conséquence, dans l’infériorité, au point de vue technique, de la plupart de nos peintres, pour peu (ju’on les compare à leurs confrères des époques précédentes. Jadis l’.Art pouvait, comme de nos jours, constituer une sorte de sacerdoce; il était aussi un métier qu’il fallait apprendre méthodiquement, au cours d’un long apprentissage, et qu’il était interdit d’exercer lorsqu’on n’en possédait pas à fond la pratique.

Interrogez Chardin, il vous racontera combien, de son temps, l’éducation des peintres était longue et pénible. « On nous met, disait-il, à l’âge de sept ou huit ans, le porte-crayon à la main. Nous commençons à dessiner, d’après l’exemple, des

I/ŒUVnE DE P.-V.

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