LES TROIS GRACES
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11 revenait après la lutte terminée et l’Empire proclamé. 11 n’y avait plus qu’ii accepter les faits accomplis. De toutes parts, les industries d’art et les grands travaux de décoration, qui avaient trop longtemps végété, ne demandaient (|u’à prendre leur essor. Un besoin effréné de luxe et de dépenses commençait à se faire sentir dans toutes les classes de la société; et Napoléon III, jaloux de rattacher au nouvel état de choses les familles dévouées aux régimes antérieurs, multipliait les fêtes. Les Tuileries avaient repris leur ancienne splendeur. L’entourage impérial, qui cherchait un dérivatif aux préoccupations intérieures, pensait le trouver dans une guerre heureuse. Il avait en conséquence préparé un rap|)rochement avec l’Angleterre, et, de ce coté, nos arts somptuaires avaient, à la suite de l’ Exposition universelle de 1<S51, trouvé des débouchés nouveaux.
Tout semblait donc sourire à un jeune artiste, avide de produire et désireux de se distinguer. Un nouveau bonheur vint s’ajouter à ceux que Galland entrevoyait déjà. Il se maria. Il épousa jMathilde Ghevrillon, une jeune fille charmante, distinguée, artiste dans l’àme et pleine de goût, en un mot capable de l’apprécier et de le comprendre; et cette aimable compagne, pour laquelle il ressentit toujours l’alTection la plus entière et la plus tendre, exerça dès le premier jour une heureuse influence sur notre grand artiste.
C’est grâoe à cette précieuse influence, qui persista jusqu’au delà du trépas, que nous possédons un journal de la vie de Galland, journal irrégulièrement tenu, avec des lacunes et des interru|)tions, hélas! trop nombreuses, mais plein de révélations curieuses cependant, et qui va nous permettre non seulement de parcourir, mais en quelque sorte de disséquer son existence, d’étudier avec lui les décevants secrets de son art et de pénétrer jusqu’aux plus intimes replis de son cœur.
Rien n’est intéressant, au point de vue techni(|ue, comme de feuilleter ces cahiers, ces volumes écrits au jour le jour, où se heurtent, mêlés aux pensées les plus délicates, aux réflexions esthétiques les plus élevées, des recettes de couleur, des procédés d’application et la notation des innombrables essais tentés pour parer aux insuffisances et aux incertitudes de la pratique actuelle.
Ici, c’est un modèle de boîte en tôle et de cheminée, pour « fondre ou chauffer du savon noir au bain-marie ». Là, o’est un projet de chevalet facilitant la mise au carreau des maquettes en terre, placées à distance et « dans la pose convenable ». Plus loin, nous trouvons le plan des modifications que Galland se proposait d’introduire dans son atelier, pour y travailler plus à l’aise, améliorer le jour et « disposer sous ses yeux les diverses études préparatoires présentant le plus de rapports avec le travail en cours d’exéculion ». Après cela, voilà des modèles de casiers pour ranger les crayons de pastel; de table à double fond permettant de disposer des « feuilles et plantes à plat pour études de terrain » ; des fioles rondes montées sur un pied, grâce auciuel on peut pencher des fleurs de manière à leur donner le mouvement de guirlandes ou de chutes. Ailleurs, c’est un procédé pour « l’étude des proportions » ; un chevalet disposé de façon qu’on puisse voir les figures en dessous
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et un système d’éclairage à rcflecleur, permettant de projeter sur ces mêmes figures la lumière venant de bas en haut. Knfin, ce sont encore des récipients construits en vue de rapporter des excursions en forêt, des plantes et des fragments de terrain; des tiroirs systématiquement disposés de façon à trouver instantanément ce (ju’on
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Projet de décoration peinte. — Appartient à l’État.
désire; des boîtes à l’aide desquelles on obtient des « effets d’intérieur », et dont le système est emprunté à Vredeman de Vries et à Du Cerceau.
Toute cette profusion de recettes alterne, je l’ai dit, avec des impressions d’art, des notes de voyage, des accès d’enthousiasme et des désillusions; avec le regret, cent fois exprimé, de ne plus trouver dans la contemplation de certains maîtres ce qu’il y avait découvert autrefois, surtout avec le chagrin de constater que l’œuvre qu’il vient d’achever est inférieure h ce qu’il avait rêvé de faire.
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Uien n’est plus émouvant que de relire ces notes écrites pour lui seul, où son cœur et son intelligence, se mettant h nu en quel([uc sorte, apparaissent dépouillés de toute parure d’emprunt et se manifestent avec une touchante sincérité. On y peut suivre la notation des diverses phases par lesquelles passa la confection de scs principaux ouvrages, depuis leur conception première jusqu’à leur achèvement. On y voit l’œuvre aj)paraître, grandir, prendre forme, se terminer au milieu de tâtonnements et de recherches sans nombre, et, une fois en place, satisfaire rarement son auteur. Conception enthousiaste, exécution fiévreuse et finalement déception. Telles sont les trois étapes principales que suit la production de ce grand artiste!
Ce fut sa femme, je l’ai dit, qui lui imposa, en quelque sorte, l’obligation de tenir ainsi un compte régulier de ses travaux et de ses pensées. Ce journal, enefiet, commence peu de temps après son mariage, et il faut croire que iM™'* Galland en surveillait la rédaction, car, à la date du 24 août 1<SÔ4, je relève la note suivante :
(I Je souhaite la fête à ma bonne petite Mathilde, que j’aime autant que je puis aimer. Comme je la sais très curieuse, je suis sûr qu’elle lira ce que je viens d’écrire. Je lui donne un petit sac de voyage... Marie a envoyé à Mathilde pour cadeau de fête un petit bonnet d’enfant ; c’est pour le moment de circonstance, puisque nous espérons depuis dix jours !... »
Et cette notation journalière dure jusqu’en 1883, année où mourut M”® Galland, et où le journal s’arrête brusquement. Puis, comme si un remords eût saisi son misérable cœur, le 21 mars de celte triste année, le pauvre désolé trace d’une main hésitante la note qu’on va lire :
« Voilà deux jours que je n’ai écrit ni mes dépenses ni l’emploi de mon temps sur mon agenda ! Quel malheur qu’après toutes mes promesses à la mémoire de ma chère Mathilde, promesses d’ordre, de travail régulier, il en soit toujours do môme ! Quel chagrin j’aurai plus tard, si tout ce que je lui ai promis n’est pas tenu! Que la bête en moi est dominante, et qu’il faut du malin au soir me roidir contre elle!
« Mes promesses sont les suivantes :
« Observer la plus grande économie.
« Ne rien dépenser sans l’écrire tous les jours.
« Faire le relevé des dépenses de la semaine précédente tous les lundis ; de même pour l’atelier.
« Faire que chaque journée produise un vrai travail et (|uekiue profit ; savoir dès le malin ce que je veux faire durant le jour, l’écrire sur ma table.
« Liquider toutes les choses commencées.
« Avant (jue celle liquidation soit terminée, ne rien entreprendre, pas même à l’état d’esquisse ou de souvenir.
« Celte dernière clause domine toutes les au très. Elle est pour moi la plus difficile à observer.
« Ce que j’ai à finir cependant est elTroyable :
« Les Panneaux des Gobelins ;
« Le Panthéon;
« Le pour IM. Muller ;
« Le Tableau des cui m'es, pour M. Tourdinois;
« Le Tableau de fruits, pour Gounod ;
« Les D'ois médaillons, pour son plafond ;
« Les Petits modèles des Gobelins.
« Le matin et le soir me priver de regarder des choses nouvelles ou anciennes que j’aimerais à faire. Cela me distrait de ce que je dois faire pour achever mes commandes.
« Ne jamais oublier que j’ai toujours été au jour et à l’heure; que je n’ai jamais manqué d’être exact; quand j’étais à travailler loin de Mathilde, je me taillais une besogne, je n’y manquais jamais, je comptais le travail jour par jour; ce que je n’avais pas fait le jour, le lendemain je l’ajoutais au travail de la journée... »
Mais que peuvent les résolutions les plus fermes, les mieux arretées, contre l’action dissolvante de la mort? En vain essaye-t-il de se roidir. Celle qui l’inspirait, disparue pour toujours, avait emporlé dans un pli de son linceul, sinon ses bonnes résolutions, du moins la ferme volonté qui pouvait les faire tenir. Je relève encore un accès de révolte à la date du 7 avril 1883 :
« Depuis cette dernière note, je n’ai rien écrit. Que de chagrins, que de peines, de difficultés, que d’erreurs ! Je reprends aujourd’hui, à propos des esquisses pour le plafond de la Sorbonne. »
Puis, aux pages suivantes, quelques remarques exclusivement techniques, et plus rien !...
Ce journal si précieux fut ignoré, pendant toute sa vie, de ceux-là mômes qui lui étaient le plus chers. A peine savaient-ils que, pendant près de trente ans, il avait noté ses impressions, mais sous quelle forme? Il a fallu qu’une mort inattendue vînt à son tour l’enlever brusquement à la tendresse des siens, pour que l’existence de ces cahiers, dépositaires de ses intimes pensées, nous fût révélée. J’en dois la communication à son fils aîné, M. Jacques Galland, que je tiens à remercier ici du fond de mon cœur.
J’aimais, il le sait, bien tendrement son père, et c’est avec une vive émotion que, repassant ainsi sa vie dont il m’avait pourtant si souvent raconté les principaux épisodes, je me suis surpris à l’aimer encore davantage, à mesure que j’apprenais à mieux pénétrer ses secrètes pensées et à le connaître d’une façon plus intime.