Jainis Liitma
Le portrait de Jean Lutraa , fameux orfèvre de Groningue. II es: vu de trois quarts , assis dans un fauteuil, et tenant de la main droite une figure de métal. 11 porte sur la tête une calotte de velours, et il est couvert d'une large robe doublée de fourrure. A côté de lui, tout a la droite de l'estampe, est une table où l'on voit briller une espèce de plat ou soucoupe d'argent, une boîte remplie de poinçons et un maillet, attributs qui caractérisent l'art de l'orfèvre. On lit au-dessus de cette table, sur un mur, les mots ; Joatiues Liitma Aurifex tialîis Groningae, écrits en caractères fort réguliers et certainement étrangers à la main de Rembrandt. Dans le fond de la droite est une petite croisée à châssis de plomb, sur l'appui de laquelle se trouve une bouteille. Dans le haut de la croisée est gravé ; Rembrandt ^ et au dessous : /. i656.
Il y a trois différents états de ce morceau.
Premier état. On n'y voit pas encore la croisée, ni les noms de Lutma et de Rembrandt, ni la date. Les épreuves en sont du noir le plus riche et le plus velouté. Elles sont
très-rares. On en voit une au musée d'Amsterdam, qui est retouchée au pinceau par Rembrandt lui-même.
Nota. Claussin a décrit en ces termes !e premier état : « Ce n'est qu'une première ébauche extrêmement faible et sans effet, l'eau-forte ayant peu mordu. >• L'état ainsi décrit est purement fictif, ainsi que je l'ai tout récemment vérifié au musée d'Amsterdam, où il en existe une épreuve. Celte épreuve n'est qu'une sorte de maculature; elle a été tirée de la planche huilée, mais non encrée, uniquement pour nettoyer le cuivre.
Deuxième état. La croisée est ajoutée, On lit les noms de Lutma et de Rembrandt, avec la date. Les bonnes épreuves de ce deuxième état sont fort chargées de manière noire, même dans le mur du fond, dont les travaux à la pointe sèche ne sont pas encore entièrement ébarbés. Rare sur papier du Japon.
Troisième état. La planche est réduite il la hauteur de i85 millimètres, non compris une marge de 7 millimètres qui se trouve dans le bas, ce dernier état, du reste sans valeur sous le rapport de l'art, est extrêmement rare et passe pour presque unique. Nous ne l'avons vu qu'au musée d'Amsterdam ; c'est l'épreuve qui faisait partie de la collection Van Leyden. Il est vraisemblable que l'on aura détruit la planche immédiatement après l'avoir réduite, et que l'on aura seulement tiré une ou deux épreuves pour se rendre compte de l'eifet de cette réduction, peut-être aussi pour le seul plaisir de faire une rareté.
Nota. Pierre Yver fait mention d'une épreuve antérieure au premier état connu. Voici en quoi elle en diffère": les mains sont toutes blanches et le bonnet n'est que légèrement formé et de peu de tailles; la partie de la cravate qui est à la gauche du cou est sans aucun trait ni pli, 'et par conséquent entièrement blanche. L'on n'y aperçoit pas non plus la croisée ni la bouteille , mais simplement quelques tailles fines et légères dans le fond Ci droite. Cette épreuve , qui est celle décrite par Claussin, n'est, suivant toute apparence, qu'une épreuve d'essai, ou peut-être n'est-elle, comme dit Bartsch, qu'une de ces maculatures que les graveurs tirent des planches pour en extraire parfaitement tout ce qui reste du noir d'imprimeur, et qui sont toujours fort grises, parce qu'on n'enduit la planche, pour cette opération, que d'huile d'olive et de térébenthine.
Hauteur, CjigS; largeur, 0,149.
BABTSCll, 276. CLAUSSIN, 2 7 3. WILSON, 278.
Si les traditions du métier sont insuffisantes à celui qui n a pas le génie de Part, elles sont presque inutiles à celui qui le possède. Voyez comme Rembrandt a su obtenir ici toute la vigueur et tout le charme de son effet sans s'inquiéter des règles connues et des méthodes consacrées! Comme ses tailles sont mal disciplinées, et pourtant comme elles mettent bien à leur place le clair et Tombre, et accentuent à propos ce qui donne le relief, ce qui exprime la vie ! Fourrure, soie ou velours, il attaque toute chose avec la même liberté d'allure; il
laisse courir sa main au gré d'une indépendance qui est toujours guidée pourtant par un instinct de la forme, par un sentiment exquis de ce qui doit avancer ou fuir, de ce qui est mat, dur, poli, chatoyant, ligneux ou friable. La pierre du mur, le chêne de la table, le fer du maillet, la boîte remplie de poinçons, et la soucoupe d'argent qui brille à une place où toute autre matière s'éteindrait, toutes ces choses sont rendues par des tailles d'un grain plus carré, plus égal et par conséquent plus froid que celles qui rendent la doublure fourrée de la robe et les aspérités du crépi de la muraille sur la gauche de l'estampe. Mais, encore une fois, c'est en jouant avec sa pointe et à travers le désordre pittoresque de ses hachures que le peintre-graveur nuance la touche de chaque objet, en indique la substance, en varie l'accent. Quant au rendu de la chair, il est vraiment merveilleux. En regardant de près les grosses hachures qui modèlent le nez et la joue du personnage, on se demande comment de ce réseau de tailles courtes, tremblées, inégales, a pu se dégager la physionomie de Lutma, avec sa double expression de bonhomie et de finesse; mais, grâce à l'énergie des ombres vigoureusement sabrées, mais tranquilles, qui enveloppent toute l'estampe, les plus grossiers travaux de la chair sont devenus délicats, lesjîoutres du visage sont passées à l'état de demi-teintes!
Nous savons peu de chose sur Lutma le père; mais son fils est connu des amateurs par des estampes curieuses, dans lesquelles il s'est servi du ciselet au lieu du burin, genre de gravure qu'il appelait luimême opiis mallci, ouvrage fait au maillet. Il a gravé dans cette manière quatre portraits en forme de bustes antiques, fort estimés et trèsdifficiles à trouver beaux d'épreuves. Ils sont tous les quatre in-folio et représentent Lutma le père, Lutma le fils, le poëte Vondel, surnommé le Cygne batave, Olor batapus, et le célèbre historien P. C. Hooft, que les Hollandais appellent un second Tacite, aller Tacitiis. Ces piortraits peuvent faire considérer Lutma le jeune comme le véritable inventeur de la gravure à l'imitation du crayon, dont François et Demarteau se disputèrent la découverte au siècle dernier. Le ciselet
armé de dents dont se servait Lutma n'est autre chose que notre roulette. Seulement, au lieu de le promener avec la main sur la planche, Lutma en imprimait les dents à coups de marteau ou de maillet, mallei.
Lutma le jeune a aussi gravé à l'eau-forte, dans le goiit de Rembrandt, un portrait de sou père, presque vu de face et vêtu d'une robe doublée d'hermine, tenant d'une main un porte-crayon, de l'autre des lunettes, et fort ressemblant, du reste, à celui-ci. On connaît aussi de Lutma : i° un très-rare portrait de lui-même, où il est représenté dessinant coiffé d'an chapeau élevé ; 2° quelques ruines romaines gravées avec beaucoup de goût, et datées de i655.
J'ai raconté ce qui suit dans quelques pages qui servent de préface au Traité de la gravure à l'eau-forte, par mon ami Maxime Lalanne.
J'étais fort jeune et tout récemment sorti du collège quand le hasard fit tomber en mes mains le Traité des manières de graver eu tailledouce sur l'airin par le moyen des eaux-fortes et des vernix durs et mois. Peut-être n'aurais-je fait aucune attention à ce livre si je n'avais déjà remarqué, aux étalages du quai Voltaire, quelques eaux-fortes de Rembrandt qui m'avaient ouvert tout un monde nouveau de poésie et de rêveries. Ces estampes avaient tellement intrigué mon admiration que je voulus savoir, en lisant le traité de Bosse, comment le peintre hollandais était parvenu à produire ses effets si étranges et si imprévus, ses tons mystérieux, et le fantastique de sa lumière et le silence de ses ombres. Les eaux-fortes de Rembrandt d'une part, de l'autre le livre d'Abraham Bosse, furent cause que je résolus d'apprendre la gravure et que j'entrai dans l'atelier de Calamatta et de .Mercuri.
Ces graves et illustres maîtres, dès que je sus tenir le burin et la pointe , me mirent tout d'abord en présence d'une figure allégorique gravée par Edelinck , et dont la gravure était labourée de tailles ondoyantes et enveloppantes, d'une correction, d'une pureté incomparables. 11 fallait commencer, pour se faire la main, par copier sur ma planche ces tailles solennellement clas.siques et majestueusement ali-
PORTRAITS. 35 gnées. Mais pendant que je coupais le cuivre avec une impatience contenue, mes regards se portaient en cachette sur un célèbre portrait de Rembrandt, le Jamis Lutma, dont je possédais une belle épreuve, et que je méditais de copier.
Toutefois, débuter par une eau-forte de Rembrandt dans cette école sévère, oii il ne nous était permis d'admirer encore que les Marc- Antoine, les Ghisi, les Audran, les Nanteuil, c'eût été commettre une hérésie punissable. Aussi, pour risquer cette infraction à la discipline, j'eus soin de bien cacher mon projet. J'achetai secrètement du vernis, de la cire, une planche de cuivre, et je profitai de l'absence de mes maîtres pourfaire d'une main fiévreuse une imitation du Jamis Lutma. J'avais suivi les prescriptions d'Abraham Bosse pour le vernis, et je donnai l'eau-forte avec l'aide d'un camarade, Charles Nordlinger (aujourd'hui graveur du roi de Wurtemberg, à Stuttgard), qu\ s'était fait mon complice pour cette belle expédition.
Comme vous le pensez bien, mon cher monsieur Lalanne , il m'arriva toute sorte d'accidents, tous ceux qui peuvent arri\'er à un novice, tous ceux que vous décrivez avec tant de soin, et dont vous indiquez le remède avec tant d'habileté, d'expérience et de précision. Le vernis creva en quelques endroits : heureusement c'était dans les noirs. Mon quai de cire avait été construit à la hâte , et j'ignorais alors, bien que Bosse l'ait écrit, que la règle est de passer, tout le long des fondations du rempart, une clef très-chaude, qui, faisant fondre la cire, rend toute fuite impossible. L'acide s'infiltra donc sous la cire; je voulus arrêter ce drainage, et je me brûlai les doigts. Ensuite, comme il fallait creuser les ombres du portrait de Lutma, qui sont si parfaites et si trantjuilles, je fus effrayé de l'ébullition verdàtre , puis blanchâtre , produite par le prolongement de ma morsure, et je me hâtai alors de vider l'eau-forte dans un baquet, non sans qu'il en rejaillit quelques gouttes à distance sur une épreuve du Vœu de Louis XIII, qui avait été égratignée à l'impression et que nous étions en train de réparer. Enfin j'enlevai le vernis, et, tout tremblant, j'allai faire tirer une épreuve de
ma planche, mais chez un autre imprimeur que celui de la maison
Calamatta.
Quel fut mon désappointement! Je croyais ma gravure suffisamment mordue et même trop, et cependant je m'étais arrêté à mi-chemin. Le ton du cuivre m'avait trompé : j'avais vu mon portrait sur le beau fond rouge du métal , et je le voyais maintenant sur le blanc cru du papier : je ne le reconnaissais plus. Il y manquait justement, dans les ombres, la profondeur, le mystère, l'harmonie : la planche n'était que brutalement sabrée de tailles croisées en tout sens, et dont le réseau laissait transparaître le fond, que Rembrandt avait endormi pour mieux faire briller la fenêtre aux châssis de plomb, et les clairs du front et de la joue sur la tête pensive de Janus Lutma. Par bonheur, dans le haut de l'estampe, toute la partie claire était assez bien venue ; l'expression de la physionomie était satisfaisante , et les deux petites têtes de monstres qui surmontent le dossier du fauteuil étaient parfaitement imitées dans leur grimace. 11 fallut assourdir les ombres avec une roulette et rentrer au burin les plis les plus marqués do la houppelande, car d'essayer une seconde morsure, je n'en étais pas capable. Bosse a dit là-dessus quelques mots qui, n'étant pas clairs, sont de nature à induire en erreur le débutant. Il parle justement du vernis noirci, et c'est de vernis blanc qu'il faut se servir pour les retouches, comme vous l'avez expliqué avec une clarté admirable. J'achevai donc ma planche à force de rentrées, de contre-tailles et de points, et finalement j'obtins une copie passable, qui jouait d'un peu loin l'effet de l'original, bien que ce ne fût en somme, pour un œil exercé, qu'une contrefaçon assez grossière.
Il va sans dire que nous fîmes disparaître toutes les pièces de conviction , et que les maîtres une fois de retour, je me remis avec une componction hypocrite aux tailles, que j'appelais militaires, de Gérard Edelinck. Mais nous fûmes trahis bientôt par quelques mots imprudents de la chambrière, et M. Calamatta, ayant découvert le pot au rose, nous tança vertement, Charles Nordlinger et moi, pour cette
escapade romantique. Si ma planche eût été plus mauvaise , Dieu
sait ce qui serait advenu !
i83. Manasseh-ben-Israël.
n est vu à mi-corps et de face. ïl a des moustaches claires. Sa barbe est assez longue, mais il n'en a qu'au menton. Il est coiffé d'un grand chapeau rond dont on ne voit que les larges bords relevés. U est vêtu d'un manteau ouvert par devant, qui laisse voir un justaucorps boutonné en haut, et il porte un grand collet qui lui couvre les épaules. Le fond est clair, à l'exception de quelques tailles le long de l'épaule droite. On lit au milieu de la droite Rembrandt f. r636. Ce portrait est cintré par le bas; mais la planche est quadrangulaîre, de sorte qu'il y reste dans le bas une marge.
On distingue deux états de ce portrait :
Premier état. La barbe est claire. Il y a des salissures dans la marge. Assez rare.
Deuxième état. La barbe est plus travaillée et plus épaisse. On remarque dans le bas de la planche , vers le milieu de la marge , la marque de i'ctau , ce qui prouve que Rembrandt a reverni la planche pour la faire remordre.
Hauteur, o,i.|S; largeur, o,ioS.
BARTSCU, 2G9. CL.\USSIN, a66. WILSO.V, 27I.
Le juif Manasseh-ben-lsraël, dont nous décrivons ici le portrait, est l'auteur du livre espagnol intitulé ; Piedra gloriosa à de la estatua de Nabuchadneiar, pour lequel Rembrandt a gravé les quatre sujets décrits sous le n° 8 de notre catalogue. Il a joué un rôle important dans l'histoire de sa religion et de sa race. Ses coreligionnaires l'envoyèrent en mission auprès de Cromwel pour obtenir du protecteur le rappel des juifs en Angleterre. C'est au retour de son voyage à Londres qu'il mourut, en lOSy, à Middlebourg. Sa vie a été écrite en anglais par Thomas Pocock.
« Parmi les théologiens juifs d'origine étrangère, dit M. Scheltema, qui trouvèrent en Hollande un domicile et des fonctions, il n'en est pas de plus célèbre que Manasseh-ben-Israël. 11 naquit à Lisbonne en 1604 et vint dans son enfance à Amsterdam avec son père. Son immense érudition le fit nommer, dans sa dix-huitième année, grand rabbin de
Tune des trois synagogues d'Amsterdam. Manasseh était un homme de connaissances variées, et il a laissé de nombreux écrits, la plupart théologiques. C'était un philologue distingué, en même temps quil s'était élevé au grade de docteur en médecine. La maison de Manasseh était située au coin de la Joden Breestraat actuelle, vis-à-vis du bâtiment nommé deBischop (rÉvèque), de sorte que Manasseh demeurait à l'autre extrémité de la rue où se trouvait la maison de Rembrandt. »