II
2go L'ŒUVRE DE REMBRANDT.
« Les trois portraits du Louvre, où Rembrandt s'est représenté jeune, témoignent de ses prodigieux efforts pour atteindre à la largeur sans sacrifier la finesse. Le portrait de la galerie de Morny est le dernier mot de cette manière savante. Déjà, dans la fraise, la touche commence à s'épater. Le moment n'est pas loin où le maître, en pleine possession de soi, saura cacher sa science acquise, sous des empâtements audacieux conserver la finesse du ton, et sauver malgré tout la conscience du vrai. »
Collection de M. Schneider (du Creuzot), ex-président du Corps législatif. — Les Portraits en pied, de grandeur naturelle de Jean, Elison et de sa femme.
Nous avons décrit plus haut ces deux portraits, d'après le catalogue de Smith, qui les a connus lorsqu'ils appartenaient au révérend M. Colby. Le 8 décembre i863 nous pûmes les voir parmi les précieuses peintures de M. Schneider. L'un et l'autre sont peints d'une touche attentive, et ils ont beaucoup de puissance et de relief, sans avoir encore ces rudes épaisseurs qui ont rehaussé plus tard toutes les lumières du peintre. Cependant le portrait d'Élison est traité d'une main plus virile que le portrait de sa femme. Celui-ci, d'un faire souple et fondu, réunit la fermeté qui accentue les plans à la finesse qui adoucit les passages. La fraise empesée projette sur le visage des reflets qui le font encore mieux tourner, et le chapeau à grands bords couvre le front d'une légère ombre qui, étendant son voile sur les yeux, prête une certaine poésie au regard, et sauve ce qu'il y a de vulgaire dans la physionomie du modèle, et de peu attrayant. Comme il sied à la femme d'un ministre de l'Église anglicane, la dame Élison est vêtue de noir. Son mari, qui est également tout en noir, n'a sur la tète qu'une calotte. Il porte une grande barbe grise et blanche, qui donne un peu de distinction à sa tête courte et massive . Une main sur sa poitrine, il dirige sur le spectateur des yeux pleins dépensées, et il semble lui faire une exhortation pieuse. Il est assis dans un fauteuil en forme de pliant. Près d'une table sont des livres ouverts et d'autres posés sur
la tranche. Ces vieux livres usés, ces manuscrits fatigués par Tétude, sont modelés comme ils doivent l'être 'par un peintre d'histoire, sans minutie, mais avec une vérité admirable, qui indique les cassures du parchemin, les froissements, les plis du papier, et Fimpression et récriture. Il va sans dire que ces accessoires n'ont qu'une importance modérée, et qu'ils laissent triompher la tête vivante du personnage et ses mains déjà ridées, mais chaudes, halitueuses, détachées de la toile.
Galerie de feu M. de Pourtalès-Gorgier. — Portrait d'homme. Il est vu jusqu'aux genoux, presque de face. Il a la tète couverte d'un chapeau à larges bords, et sur son pourpoint de soie noire, enrichi d'aiguillettes, se détache une grande collerette de dentelles. La main gauche avancée et le mouvement du personnage, qui paraît se lever de son siège, indiquent un homme qui parle ou qui va parler. Le portrait vient du cabinet de lord Ashburnam, dit le Catalogue; il a été photographié dans l'ouvrage, publié chez Goupil, sur la Galerie Pourtalès.
Vente Pourtalès, i8G5, 34,5oo fr.
Un personnage assis près d'une table, dans l'attitude de la méditation. Même vente, 28,000 fr.
Collection de M. le baron James de Rothschild. — Le Porte-drapeau. C'est sans doute celui que nous avons décrit à la page 480 du présent volume, comme ayant appartenu à Georges IV et à lady Clarke. L'exécution est fière jusqu'à la brutalité. On est saisi et comme heurté par cette peinture violente.
Portrait d'homme, en bonnet et assis. Il retourne fièrement la tête.
Portrait de vieille femme. Elle est assise; la tête penchée, éclairée par des reflets, et peinte avec beaucoup de force, quoique dans les tons clairs. Sans nom ni date. M. de Rothschild l'avait acheté à la vente du cabinet Périer. Il en a orné son château de Boulogne, et c'est, dit-on, la perle de cette richissime demeure.
Galerie Delessert. — Portrait d'homme. Il est vu en buste, coiffé d'une toque noire, la poitrine couverte d'une riche armure, le visage souriant, mais sillonné de rides, la moustache et les cheveux presque blancs. Cabinet Catelan.
Ce morceau, qui, à vrai dire, était faible et pouvait paraître douteux, ne monta qu'à 5,100 fr. à la vente Delessert.
Galerie de M. Lacaze, rue du Cherche-Midi. — Bethsabée. C'est le même tableau que nous avons décrit comme appartenant à M. Van Steingracht, de La Haye; mais dans celui de M. Lacaze les figures sont de grandeur naturelle. Provient du marquis Maison.
2g2 L'ŒUVRE DE REMBRANDT.
On sait que la galerie Lacaze, léguée par lui au Musée du Louvre, occupe aujourd'hui dans ce musée la première pièce à droite, au premier, en entrant par l'escalier de Henri il. Cette galerie renferme encore deux autres Rembrandt :
Une Baigneuse. Elle est debout, descendant dans un bassin. De la main gauche elle retient sa draperie, et s'appuie de la droite sur une balustrade. Fond de paysage sombre. Petit tableau gravé par Earlom en manière noire.
Portrait d'homme. Il est vu de face à mi-corps, la tète couverte d'une toque noire. Cheveux bruns tombant sur les épaules. Vêtement brun foncé. 11 tient un bâton de la main gauche. Signé dans le bas à droite : Rembrandt f. i65r.
Il existe aussi deux portraits de Rembrandt chez M. le baron de Seillière oi;i nous les avons vus il y a six ans; mais, n'ayant pu les revoir tout récemment, nous nous abstiendrons de les décrire, dans la crainte de faire erreur.
Pour ce qui est de la province , on n'y connaît guère de morceaux bien authentiques de Rembrandt , sauf une Tête de jeune fille envoyée par M. Perret à l'exposition de Marseille, en 1862, et mentionnée dans les Trésors d'art de la Provence, dont l'intelligent auteur est M. Marins Chaumelin'.