‹ L'œuvre de RembrandtChapitre 2 sur 169 · II. I · texte numérisé non relu

II. I

On connaît deux états de cette estampe,

Prenncr élai. De la plus grande rareté. On y voit, dans le bas de la planche, une marge toute b'anchc, le travail du graveur ne descendant pas encore aussi bas que dans les épreuves ordinaires.

Second él.n. La marge est couverte par la prolongation des travaux dans la partie inférieure de l'estampe. Cette seconde épreuve n'a jamais la finesse ni le brillant de la première.

On a de ce portrait une copie qui est des plus belles et des plus trompeuses qui aient été faites d'après une estampe. Salomon Savry, très-habile graveur, ;\ qui elle est aitri ■ buce, y a réuni à une facilité de travail que l'on ne rencontre guère dans les copies une exactitude si scrupuleuse , que bien des connaisseurs très-excrccs l'ont prise poui- l'estampe originale. On Ut au bas quatre vers hollandais, commençant par les mots : Sict Amloos beeltnis, et finissant par ceux-ci : als harder sleedts verlaten.

Cette très-belle copie est fort rare, particulièrement si l'épreuve est en son entier; car, pour mieux tromper, on a souvent coupé la marge qui contient les quatre vers hollandais. C'est pourquoi il faut s'en méfier, dit Bartsch, et bien examiner les deux autres caractères qui la font reconnaître, et qui consistent ; i" en ce que l'espace compris entre le dossier du fauteuil sur lequel Anslo est assis et le bord gauche de la planche porte environ 18 lignes, au lieu que ce même espace n'a que 9 lignes environ dans l'estampe originale, ce qui fait que la largeur totale de la copie est de 6 pouces 7 lignes (soit 0,178 millimètres); 2" en ce que, dans la copie, le gland au bas du dossier est chargé de beaucoup de hachures qui se croisent, au lieu que ce gland n'est couvert que d'une simple taille dans l'original. "

Haulcur, u,iSiri; largeur, o.iûo.

IIARTSCII, -^71. CI-AL-SSIN, 2G8. WILSON, 3 73.

Ciaussin dit avoir vu des épreuves du second état de cette planche dans lesquelles on avait essayé d'imiter la marge qui se trouve dans les épreuves du premier état, en couvrant ou essuyant à l'impression le bas de la planche. Mais Ciaussin s'est légèrement trompé en pensant que la supercherie avait été faite sur les épreuves; c'est sur la planche elle-même qu'on Ta commise, en grattant les travaux additionnels du second état et en les brunissant de manière à rétablir lestampe telle qu'elle était dans le premier état. La planche ainsi remaniée est maintenant en Angleterre. Aussi en voit-on assez souvent des épreuves chez les marchands de Londres : ces épreuves, tirées sur papier de Chine très-jaune, font du reste assez bon effet, mais ne sauraient donner le change à un vrai connaisseur.

PORTRAITS. 3 Gersaint s'esl trompé, lui aussi, en donnant à ce personnage le prénom de Renier. 11 a confondu CornelisKlaas Anslo, célèbre prédicant, avec Renier Anslo, poète hollandais, dont le portrait, peint par Govert Fiinck, a été gravé par Folkema. Il existe, dans une biographie hollandaise des plus illustres prédicants de la Hollande, des vers composés par Vondel pour être mis au bas d'un portrait de Corneille Anslo, exactement copié d'après celui de Rembrandt. Les voici :

Ay Rcmbrantî maal Kornelïs stem,

Het zichtbre deei is't minst van hem ;

T' onzichtbre Kent roen slechts door d'Ooren.

Wie Anslo zien wil moet hem hooren.

Ce qui signifie : a O Rembrandt! peins-nous la voix de Cornelis, car la moindre partie de cet homme est celle qui est visible; Tinvisible, nous ne la connaissons que par les oreilles. Qui veut voir Anslo doit Tentendre. »

17t. Jean Asselyn.

Le portrait de Jean Asselyn, surnomme Krabbetje , peintre célèbre. Il est debout, vu presque de face, à mi-corps et dirigé vers la gauche. Sa tête est garnie de longs cheveux et couverte d'un chapeau de forme pointue, à bord retroussé. Il porte un rabat en forme de collet, au-dessous duquel pendent deux glands. Il est enveloppé dans son manteau ; sa main gauche, qui tient un gant, est posée sur sa hanche; sa main droite est appuyée sur une table où l'on voit la palette du peintre avec plusieurs livres. On lit au bas de la droite : Rembrandt , et au-dessous : 164..; maïs ces chiffres ne sont pas nettement exprimés,

il y a quatre étals de cette planche.

Premier état. Il est extrêmement rare. On voit derrière la figure , dans le Tond, un chevalet sur lequel est posé un tableau représentant un paysage avec des ruines semblable à ceux qu'avait coutume de peindre Asselyn.

Deuxième état. Le chevalet est effacé , mats on en distingue encore quelques traces principalement autour de l'épaule et du bras gauches.

Troisième étal. Le fond est nettoyé, mais le nettoyage n'arrive pas tout à fait jusqu'au bord des contours de la figure. Assez rare.

Quatrième état. Le fond est entièrement nettoyé; l'estampe est appauvrie.

Nota. Cet état est très-commun. Les possesseurs de la planche, qui est aujourd'hui en

Angleterre, ont fait reloucher la tète, particulièrement dans le nez et dans la joue droite, et cette retouche, lourdement exécutée, a défiguré le portrait. Ce sera, si l'on veut, un cinquictiic élal.

Hauteur, o,2i0, y compris une marge de 0,039; largeur, o.iiiô.

BARTSCH, 277. CLAUSSltS', 274. WILSON, 279.

Le mot E\el en hollandais veut dire à la fois âne et chevakt. Or, dans le catalogue dressé pour la vente de la collection d'Amadé de Burgy, catalogue publié en lyyS à La Haye, et imprimé en hollandais avec la traduction française en regard, on lit à l'article du portrait d'Asselyn, dit Krabbetje : le même avec l'ane derrière lui. Extraordinairement rare. Cette méprise du traducteur, assez comique en elle-même, donna heu, dit-on, au siècle dernier, à une aventure plus plaisante encore. Un spéculateur allemand, ayant lu sans doute le catalogue de Burgy, ou ayant fait de son côté la même confusion de mots que le traducteur, imagina de fabriquer un premier état du portrait d'Asselyn avec une épreuve ordinaire, au moyen d'une seconde planche où il fit gi-aver... un àne. Le brave Tudesque expédia son épreuve en Angleterre, et la fit présenter à un riche amateur, qui heureusement .s'y connaissait. On juge si la supercherie fut découverte et aux dépens de qui elle fit rire. L'Anglais répondit au .spéculateur, en lui renvoyant son épreuve , qu'il s'était trahi en dessinant, au lieu du chevalet, sa propre image.

Mais pour en venir à l'original de ce beau piorlrait, c'était un peintre charmant, un Batave que l'Italie avait séduit, et qui en avait rapporté dans sa brumeuse Hollande un rayon de ce beau soleil que notre Claude avait inventé. Sandrart nous apprend qu'Asselyn était élève d'Isaïe Van de Velde, peintre de batailles, qui florissait à La Haye '. Né à Amsterdam vers i5io, Asselyn fut un de ces artistes qui, au

I . Inter Amstciodamensessubdialium pictores, Hasselinus valde celebtis erat, tam quoad equorum, quad aliorum animalium hominumque figuras et quoad prœlia : discipulus enim fuit lésais de Velde , anificis in hoc pingendi génère qui Hagœ comitis habîtabat. Academi.t nobUisshr.x artispktoiia:... Nayimbcvgx^ i683, in-fo!.

PORTRAITS. 5 XVI= siècle, firent le pèlerinage de Rome, comme autrefois les Croisés faisaient celui de la terre sainte. Il y avait alors à Rome une joyeuse société de peintres — on l'appelait la société Bentivogli — qui était en possession de baptiser d'un sobriquet tous les nouveaux venus. Cela se passait en grande cérémonie, dans un festin où l'on riait, où l'on buvait aux dépens du récipiendaire, et qu'on appelait la fête du baptême, la festa del battesimo, bien que l'usage de l'eau y ftit interdit. Asselyn reçut le surnom de Krabbelje (petit crabe), à cause de la difformité de ses mains, et l'on peut observer que Rembrandt a fort bien dissimulé ce défaut en fermant une main et cachant l'autre sous la hanche, ce qui donne au modèle une attitude fière et dégagée.

Parmi les peintres illustres qui abondaient alors à Rome, Jean Asselyn en remarqua deux qui eurent tout de suite sa pt-éférence : c'étaient Claude Lorrain et Pierre de Laér, un poète et un bouHbn, Celui-ci venait d'introduire dans le domaine de la peinture le goût de ces petits tableaux familiers qu'on appelle bambochades ; l'autre, épris d'amour pour la solennité des campagnes romaines, lisait dans cette grande nature comme on lit dans un poëme héroïque. Chose bizarre ! ce fut du mélange de ces deux génies si différents que se composa la personnalité d'Asselyn. Au milieu de ces solitudes où les ruines pendent de toutes parts , et dont le caractère auguste avait été si bien senti pour la première fois par Claude et par Nicolas Poussin, le peintre hollandais peignit, pour toutes figures, le villageois qui chasse devant lui son âne, ou le voyageur qui va passer la rivière sur un bac , suivi d'un cheval blanc chargé de ses valises. Ces beaux environs de Rome, Asselyn les parcourut en artiste, dessinant avec un soin pieux les monuments écroulés qu'on y rencontre à chaque pas, ruines élégantes, toujours décorées de verdure et couronnées de souvenirs : ici, les vestiges de la maison de Cicéron, où des arbres entiers ont pris racine ; là, le temple de la Sibylle tiburtine à Tivoli, teinple circulaire dont il ne reste plus que deux ou trois colonnes mutilées qui onl maintenant des fleurs au lieu d'acanthes à leur chapiteau corinthien. Asselyn n'a

r, L'ŒUVRE DE REMBRANDT.

rien oublié de ce qui peut embellir son paysage ou y intéresser notre érudition et nos regards. Sans intention peut-être, il arrive à des contrastes qui ont toujours de la puissance sur notre esprit , en dépit de leur classique banalité. 11 peint naïvement, parce qu'il l'a vu, le muletier qui chemine en sifflant au pied de ces informes amas de pierres qui furent jadis les trophées deMarius. La grotte d'Aquafarelle. où Charles- Quint fit dresser une table; les restes de l'aqueduc de Frascati, qui amenaient beau dans le palais d'Auguste; ramphithéâtre de 'Vespasien, si connu sous le nom de Colisée, sont autant de débris qui prêtent au paysage d'Asselyn un style que rehausse encore, par opposition, la vulgarité des figures. C'est dans le sentiment de Pierre de Laer qu'il dessine ses pâtres menant boire au Tibre leurs buffles sau- \'ages , ses troupeaux de chèvres, ses cavales, et le paysan sabin qui passe envelopipé dans son manteau, et qui semble, en marchant vers l'horizon, reculer encore la profondeur du tableau. Mais c'est toujours l'architecture, ou plutôt ce sont toujours de nobles ruines éclairées par le soleil d'été qui font le motif principal de sa composition, et Rembrandt a parfaitement déterminé le genre où excellait son modèle, lorsqu'il a gravé sur le chevalet d'Asselj'n un paysage orné de fabriques. 11 n'est pas jusqu'à ce chapeau de forme élevée et pointue, si peu semblable aux chapeaux hollandais de Clément de Jonghe, d'Anslo, de Petrus Van Toi, qui ne rappelle le voyageur récemment revenu d'Italie.

On ne sait au juste en quelle année Asselyn quitta Rome, mais il est certain, d'après le témoignage de Laurent Franck, peintre d'histoire cité par Houbraken , qu'après avoir A'isité 'Venise , Asselyn se trouvait à Lyon en 1 643, époque à laquelle il épousa la fille cadette de Houvart Koorman d'Anvers, dont la fille ainée était mariée au peintre Nicolas de Helt Stocade. 11 est dit qu'après le mariage d'Asselyn, les deux beaux-frères revinrent en Hollande avec leurs femmes, et ce renseignement nous permet de supposer c]ue la date, si indistinctement écrite sur la planche de Rembrandt, est 1646.

PORTRAITS. 7 Ctiateaubriancl a peint, sans le savoir, un tableau d'Asselyn, lorsqu'il a écrit : a Je me réfugiai dans les salles des Thermes, voisins du Pœcile, sous un figuier qui avait renversé un pan de mur en croissant. Dans un petit salon octogone , une vigne vierge perçait la voûte de l'édifice, et son gros cep lisse, rouge et tortueux montait le long d'un mur, comme un serpent.Tout autour de moi, à travers les arcades des ruines, s'ouvraient des points de vue sur la campagne romaine; des buissons de sureau remplissaient les salles désertes. Les fragments de maçonnerie étaient tapissés de feuilles de scolopendre, dont la verdure satinée se dessinait comme un travail en mosaïque sur la blancheur des marbres... Les sommités des ruines ressemblaient à des corbeilles et à des bouquets de verdure '. »

La lumière d'Asselyn, ordinairement adoucie par une légère vapeur, est une réverbération de celle de Claude. Ses teintes dorées et claires, quelquefois rougeâtres, ses ombres fortement reflétées , vinrent faire diversion aux paysages ven cru de Paul Bril et aux tons bleus des Breughel, d'autant qu'il revint d'Italie à peu près dans le inéme temps que Jean Both, Berghem, Herman Svvanevelt et Karel Dujardin. Ce dernier lui ressemble, bien qu'il soit plus curieux, plus intime, et qu il ait pénétré plus avant dans les secrets de la nature. Mais souvent leurs petites scènes d'auberge ont de l'analogie, et à voir, par exemple, la jolie estampe du Cavalier, gravée par Claessens d'après Asselyn, on pourrait croire que la peinture est de Karel.

Karel , Asselyn, maîtres aimables, qui avez chargé vos paysages de nous dire toutes les impressions qui émurent vos âmes nan'es , vous êtes les peintres par excellence du poète voyageur ; "\"0us devez être chers à tous ceux qui ont laissé par les chemins une partie de leur jeunesse et de leur cœur. Mieux encore que leurs souvenirs, vos toiles, chaudes de soleil, les reporteront aux montagnes de la Savoie, au pied des Alpes, sur le flanc des Apennins. Ils croiront encore entendre le

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