‹ L'œuvre de RembrandtChapitre 27 sur 169 · La Femme de Reiubrandt · texte numérisé non relu

La Femme de Reiubrandt

Pièce improprement dite : la Grande Mariée juive .

Le portrait d'une femme qu'on appelle la Grande Mariée juive, pour la distinguer d'une figure à. mi-corps appelée la Petite Mariée juive. Elle est assise, dirigée vers la gauche et vue jusqu'au-dessous du genou. Sa téte nue est garnie de longs cheveux qui lui couvrent entièrement les épaules et qui sont retenus au-dessus du front par un cordon de perles, u. 9

Elle tient de la main gauche un rouleau de papier, et appuie la droite sur le bfas du fauteuil dans lequel elle est assise. Auprès d'elle, à sa droite, est une table chargée de papiers et de livres. Par-dessus sa robe, qui paraît être de velours, elle porte une espèce de peignoir. Elle se détache sur un fond d'architecture. Ce portrait rare est gravé trèshabilement et avec beaucoup de soin; il est très-chargé de travaux. On lit au bas de la gauche, auprès de la main droite du modèle : R. 1634. Ce monogramme et ces chiffres sont écrits à rebours.

Claussin ne compte que trois états Je cette planche, mais il y en a réellement quatre.

Premier état. D'une extrême rareté. Il n'y a que le buste qui soit fini, ainsi que la partie supérieure du fond, dont l'architecture est plus simple que dans les états suivants. L'ombre portée par la figure est plus haute, étant de niveau avec le sommet de la tète. On a remarqué avec raison que dans cet état le travail de la pointe était plus agréable et plus léger; cependant les deux ou trois épreuves que nous avons vues étaient d'une teinte grise, d'un effet très-pâle, confuses et maculées.

Deuxième état. 11 est encore plus rare que îe précédent. La planche est terminée. L'architecture ne présente pas, au-dessus de la tète du modèle, les divisions dont il sera parlé plus bas. Les mains et le peignoir sont blancs, c'est-.t-dire ne sont pas encore couverts des tailles légères qu'on remarque dans les états suivants.

Troisième état. L'architecture présente, entre autres petits changements, une division longitudinale qui fait voir dans la pierre une nouvelle saillie; mais les mains et le peignoir sont encore blancs. Le contour du nez est plus arrêté , plus ferme , et rend le nez plus mince.

Nota. Les travaux sur les mains et sur le peignoir sont postérieurs aux changements introduits dans l'architecture. Il n'est donc pas possible que !e duc de Bedford possède [ou ait possédé] une épreuve où les mains soient couvertes de tailles légères, tandis que l'architecture ne présenterait pas encore les changements que nous venons de signaler Wilson a dû se tromper ici, ou bien l'épreuve du duc de Bedford était sophistiquée'.

Quatrième état. Les mains et le peignoir, qui étaient trop clairs dans les épreuves antérieures, sont couverts de tailles légères.

Claussin , en parlant de ce quatrième état, qui est le troisième de son catalogue, dit que M l'on en reconnaît les belles épreuves à un point ou tache noirâtre qui se trouve sur la partie claire de la joue gauche, vers le haut. Plus cette tache est forte, plus l'épreuve est ancienne et belle 0. Cette indication , qui peut être utile aux amateurs , peut servir aussi à les tromper sur le degré d'ancienneté de l'épreuve, parce qu'il est facile de rendre une tache plus apparente par le seul emploi de la pierre d'Italie. Soit dit cependant pour ceux-là seulement dont l'ceil n'est pas très-exercé.

Hauteur, 0,218; largeur, 0,167.

BAUTSci!, 340. CLAUSSIN, 33o. WILSON, 337.

I . Voici comment Wilson décrit ce troisième état : « The hands and the toilet gown are lightiy shaded throughout, and some other places on ihe shadows are more worked upon, but ihe architecture is still, without divisions indicating slone work. Such an impression ïs in the coUec-" tion of ihe duke of Bedford. ■>

En examinant ce portrait avec beaucoup d'attention, j'y ai remarqué un monogramme et une date qui avaient échappé aux auteurs des précédents catalogues. Cette date, qui est celle du mariage de Rembrandt, 1634, m'a fait penser que la prétendue Mariée jiiipe était tout simplement la femme de Rembrandt lui-même. Pour m'en assurer, j'ai rapproché cette pièce des deux portraits connus de la femme de Rembrandt. Le premier est celui qui la représente à côté de lui, dans l'estampe que Bartsch, Claussin et Wilson ont cataloguée sous le n° 19; le second est en buste et de profil ; c'est la Femme coiffée en cheveux (n° 337 de Claussin). Ces deux portraits, bien que l'un soit un simple croquis et l'autre un profil, ofi'rent une ressemblance incontestable avec la Grande Mariée juive. On y retrouve le même front bas les mêmes cheveux longs, abondants et ondés, un nez bien fait, une bouche épanouie, dont la lèvre inférieure est épaisse et légèrement relevée, des joues pleines, et au-dessous du menton un pli très-marqué qui sôpare le menton de la naissance du cou et qui, dans une tête d'ailleurs si jeune, est un trait vraiment caractéristique. Maintenant, si l'on considère que ce portrait de mariée a été gravé par Rembrandt l'année même de son mariage, et qu'il a été fini avec une complaisance, avec un soin tout particuliers, on sera convaincu, comme nous le sommes, que ce n'est pas là un portrait de fantaisie, et que le peintre a employé les loisirs de la lune de miel à dessiner le portrait de sa femme, telle qu'il l'avait vue le jour de ses noces, dans tout l'éclat de sa parure de mariée, les yeux brillants d'une joie naïve, et tenant à la main le contrat de son bonheur. Et ce qui me confirme de la manière la plus positive dans cette opinion, c'est que la peinture originale de cette prétendue Mariée juive existe à Londres, dans le cabinet de M. Donnadieu, telle qu'elle a été gravée en manière noire par Haid, en 1781, pour la collection de Boydell". Mais dans le tableau, la ina-

I. Si nous invoquons ici le nom de M. Donnadieu, c'est qu'il n'est pas indilTérent de trouver un tableau de maître dans les mains du premier venu ou bien dans la possession d un amateur aussi connu par ses belles collections et par la stlrett' de son coup d'ceil.

riée n'est pas seule : elle est accompagnée d une vieille femme qui est évidemment la mère de Rembrandt, dont nous avons tant de fois le portrait. A côté de la mariée, qui tient un papier et qui est assise, comme dans l'estampe, on voit un miroir, et, sur une table recouverte d'un riche tapis, une cassette en tr'ou verte. Ce tableau, qui rappelait en partie la fameuse estampe de Rembrandt improprement appelée la Mariée juive, a été décrit par John Smith dans son Catalogue raisonné of the jvorks of the most eminent pointers^, comme représentant le sujet de Bethsabée qui reçoit un message de David. On peut voir que cette différence d'interprétation fait jouer un rôle bien équivoque à la femme et surtout à la mère de Rembrandt; mais les auteurs de catalogues n'y regardent pas ordinairement de si près. Buchanan, dans ses curieux Memoirs of painting , voit dans ce tableau, non pas la femme, mais la maîtresse de Rembrandt, et il le signale sous ce titre dans le catalogue de la collection Vitturi : Rembrandt's mistress. From prince Carignan's collection at Turin. Lord Maynard : bouglit at liis sale^ and sold to sir H. Mildmay.

Mais, pour en revenir au mariage de Rembrandt, dont l'acte a été retrouvé dans les archives de la ville d'Amsterdam , cet acte est du 10 juin 1634, Il est passé entre : « Rembrandt Van Rijn, fils de Harmen, de Leyde, âgé de vingt-six ans (on le rajeunissait ici de deux ans, puisqu'il était né en 1606»), demeurant dans le Breestraat, montrant le consentement de sa mère, d'une part; et, d'autre part, Saskia

1 . Smilh , ainsi qu'il le déclare lui-même , n'a point vu le tableau et ne l'a de'crit que d'après la gravure de Haid. Voici, du reste, la description telle qu'elle se trouve dans la septième partie de son catalogue, au no 34 de Tœuvre de Rembrandt ;

« Bathseba receiving a message from David. The picture represent a handsome portly woman , with long flaxen haïr, falling in tresses on her shoulders , attired in a richly embroidercil robe and mantle, seated , resling one hand on the elbow of the chair, and holding a lelter in other, the contents ofwhich are a looking-glass and a jewe! casket, stands before her, and on the forther side ot the table is an elderly woman the messenger of the king, The figure is seen to the kness. Engraved by J. G. Haid, under the title of Rembrandi's mish css. Described from tlie print. i>

2. On peut en voir une nouvelle preuve dans ce que nous disons plus ba;s au n^ 2 1 1 ; Rembfandt au chapeau yotid et au manteau brodé.

Uylenburg , de Leuwaarden, demeurant au bilt de Saint-Annenkerk, ayant pour témoin son cousin, Jean Corneille, prédicant. »

Saskia était fille de Rombertus Uylenburg, docteur en droit, pensionnaire de la ville de Leuwaarden, et qui, depuis 1584 jusqu'à iSgy, appartint à la magistrature de cette ville, soit comme bourgmestre, soit comme échevin. En iSgy, il devint conseiller de la cour de Frise, et il en remplit les fonctions jusqu'à sa mort, arrivée en 1624. On s'est demandé de quelle façon avait pu se faire la connaissance du peintre avec la famille Uylenburg. Un poète hollandais, M. Van Lennep, dans une esquisse historique sur Rembrandt, nous apprend que Saskia était la nièce de Wouter, aubergiste d'Amsterdam, tenant le Oude Zijds Heeren Logement, et que cet aubergiste, chez lequel Rembrandt avait demeuré, fut l'intermédiaire du mariage. Mais il est beaucoup plus probable, comme le pense M. Scheltema, que Rembrandt connut Saskia par l'entremise du pasteur Jean Corneille Sylvius , qui avait épousé Aeltje Uylenburg, nièce de Rombertus Uylenburg, et qui était par conséquent le cousin de Saskia. En i633, un an avant le mariage de Rembrandt, ce grand peintre avait gravé le portrait de Jean Corneille Sylvius, qui était depuis longues années ministre prédicant à Amsterdam, et, suivant toute apparence, ce fut par lui qu'il se maria, car les parents de Saskia Uylenburg étant morts en 1634, Sylvius se trouvait, lui ministre célèbre et vénéré, le tuteur naturel de sa cousine'. Du reste, en affirmant que ce portrait de la Mariée juive n'est autre que celui de la femme de Rembrandt, nous devons ajouter qu'il s'agit ici de sa première femme, car il se maria deux fois, ainsi que nous l'avons dit dans sa vie, et ainsi que le prouvent les registres du Westerkerk (église occidentale d'Amsterdam).

Que Rembrandt se soit marié deux fois, cela est certain, disons-nous ; mais quelle fut sa seconde femme? Dans le livre mortuaire [Dood-

1 . Voyez dans l'œuvre l'article de Jean Corneille Sylvius et ce que nous révélons au sujet de ce portrait.

boek) de l'église de l'Ouest (Westerkerk), au-dessous delà mention de la mort de Rembrandt (8 octobre 1669), laissant deux enfants, on lit ; « Le 21 décembre 1674, Catharina Van Wijck, la veui'C, a déclaré n'avoir aucun moyen pour pouvoir démontrer que ses enfants ont eu quelque chose de l'héritage du père, ce que Catherina Theunis Blanckerholï, la tante, a témoigné être vrai. Présent ; M. Hinlopen. »

Il résulte bien clairement de cette note que Rembrandt fut marié avec Catharina Van Wijck, de laquelle il avait eu sans doute les deux enfants qui lui survécurent; mais cette Catharina était-elle la seconde ou la troisième femme du peintre? C'est un point qui n'est pas éclairci. Toutefois, il est probable que Rembrandt, ayant eu une enfant de Hendrickie Stoffels, — la fille qui fut baptisée sous le nom de Cornelia, le 3o octobre 1654, — épousa la mère de cette enfant, qu'il avait déclarée et reconnue ; mais l'acte de ce second mariage n'a pas été retrouvé. On peut donc supposer ou que cet acte est perdu, ou que la mère de Cornelia mourut avant que Rembrandt ne l'épousât, si tant est qu'il en ait eu l'intention. Ce qui est hors de doute, c'est que le peintre s'est marié au moins deux fois.

{La Petite Mariée juive.)

Figure à mi-corps qu'on appelait la Petite Mariée juive , pour la distinguer du morceau précédent. Elle est vue de trois quarts, dirigée vers la droite et debout. Sa tête est ceinte d'un petit cordon de pierres précieuses; ses cheveux longs tombent jusque sur ses bras. Elle est vêtue d'un peignoir blanc à larges manches agrafé sous le menton, et ses mains sont jointes. On voit au bas de la droite une roue dentée , comme celle qu'on représente dans les images de sainte Catherine, et qui est l'attribut de son martyre. Du même côté, dans le haut, on lit : Rembrandt f., et au-dessous i638; mais ce nom et cette date sont gravés très-légèrement et à rebours.

On ne connaît qu'un seul état de cette estampe, mais les premières épreuves se distinguent à la vivacité du noir, et même à la présence de quelques légères barbes. Au fur et

PORTRAITS. 71 à mesure du tirage, les épreuves ont naturellement pâli, et, aux dernières, le nom et la

date sont à peine visibles. . (

Hauteur, o.ioS; largeur, 0,170.

BARTSCH, 342, CLAUSSIN, 3 3 2 . W 1 1. S O N , 3 3 8.

11 n'est pas douteux que la petite Mariée juive ne soit la première femme de Rembrandt; il suffit de comparer ce portrait à ceux connus pour représenter la femme du peintre, Saskia Uylenburg, par exeinple à la Femme coiffée en cheveux. Ce dernier morceau, copié par Hollar, était connu déjà comme étant le portrait de la femme de Rembrandt, et cela du temps de Rembrandt lui-même, puisque Hollar était le contemporain du peintre. Ainsi, ce que nous avons dit de la Grande Mariée juive s'applique parfaitement à la Petite, car l'identité des physionomies est incontestable. Maintenant, pourquoi Rembrandt a-t-il dessiné sa femme en sainte Catherine, auprès d'une roue dentée? Sans doute parce que sa femme portait le prénom de Catherine; peut-être même Saskia veut-il dire Catherine dans le hollandais des Frisons ; c'est ce que nous n'avons pu vérifier.

S'il en était ainsi, le portrait de la Petite Mariée juive deviendrait à son tour une preuve à l'appui de nos observations touchant les n°s igg, 201, 202, à savoir que ces diverses pièces sont autant de portraits, à différents âges, de Saskia Uylenburg.

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