‹ L'œuvre de RembrandtChapitre 53 sur 169 · Rembrandt au bonnet orné d'une plume · texte numérisé non relu

Rembrandt au bonnet orné d'une plume

Il est vu de face, coiffé d'une espèce de bonnei de Mezzetin avec une plume qui pend sur le côté ; il est vêtu d'un riche manteau orné de fourrures et de brandebourgs ; de dessous ce manteau sort le bras droit serré au poignet par une fine manchette ; la main droite est placée sur la poitrine et à demi cachée sous le manteau. Le fond est clair, à l'exception d'une petite ombre portée au-dessus de i'épaule droite, le long du bord de la planche. On lit dans k haut, vers la gauche, en caractères fins et faibles : Rembrandt f. i633.

Bien qu'il y ait deux états de ce portrait, il n'est pas facile de les bien distinguer et de les décrire avec précision. Dans le premier élat, le nom de Rembrandt, quoique finement gravé, est très-visible; le trait du menton est fortement prononcé : il y en a au Musée d'Amsterdam une épreuve qui paraît retouchée au pinceau par le peintre.

Dans le deuxième état, le trait du menton s'est tellement affaibli que le menton et la barbe ont changé de forme. Dans les épreuves de cet état, on ne distingue plus le nom de Rembrandt, qui a été peu à peu effacé par l'effet du tirage. Mais on voit qu'il y a entre ces deux états une différence qui n'est bien sensible que d'une très-belle à une trèsmauvaise épreuve, car de l'épreuve où le nom peut encore se lire, ou du moins se deviner encore, à celle où le nom est tout à fait illisible, il n'y a nécessairement qu'une imperceptible nuance.

Il faut ajouter à ces obsen'ations qu'un travail de reprise assez régulier et formé par de petites tailles verticales se remarque sur la joue droite du personnage. Ce travail n'est pas de la main de Rembrandt; il a dû être fait du temps de Basan, et il peut servir à caractériser d'une manière plus précise les épreuves du second étal.

Hauteur, o,i35; largeur, o,io3.

BARTSCII, 20. CLAUSStN, 20. W 1 L S O N , 20.

Il est difficile de porter plus loin que ne l'a fait Rembrandt dans le premier état de cette planche l'art d'e.xprimer la vie, et surtout de nuancer avec justesse l'aspect des diverses substances, telles que la soie, le velours, la fourrure, la plume, le linge, les broderies, les passementeries. En variant à propos les badinages de sa pointe, en épargnant le fond du papier où il faut, en évitant de creuser ses tailles autre part que dans les noirs les plus décidés, Rembrandt a su tout rendre ou, pour mieux dire, tout peindre avec l'eau-forte dans ce portrait. L'opulence de son costume, le soyeux de son manteau et de sa toque élégante, la légèreté du linge et de la plume résultent de tailles courtes, interrompues, tremblées, à travers lesquelles la lumière transparaît et, pour ainsi dire, scintille.

Un graveur qui voudrait apprendre à varier ses travaux d'une façon brillante ferait bien d'étudier cette estampe , et même de la copier. Il y verrait qu'il y a un moyen siàr de faire des eaux-fortes lumineuses, riches d'effet, pleines de saveur et vivantes, même dans les objets matériels : c'est de ne pas croiser les tailles, ou de ne les croiser que très - rarement , de les arrêter brusquement aux appro-

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ches des clairs les plus vifs et de laisser travailler le papier, comme disent les graveurs; en d'autres termes, de ne pas alourdir ses premiers travaux par des contre-tailles et d'être toujours avare de demiteintes.

Mais cet élégant portrait nous suggère une autre observation : c'est que l'homme qui à ses heures s'habillait ainsi ne pouvait se plaire dans la compagnie des gens grossiers, comme l'en accuse Houbraken. Au moins jusqu'en 1642, c'est-à-dire jusqu'à la mort de Saskia, il vécut en relation avec des personnes fort distinguées, et il put les recevoir dignement dans un intérieur richement et artistement meublé.

Nous connaissons déjà plusieurs de ceux qui fréquentaient la maison de Rembrandt, soit comme amis, soit comme amateurs; c'étaient le receveur Uyttenbogaert, le savant rabbin Menasseh-hen-Israel, Renier Ausloo, ministre anabaptiste; Jean Six, qui fut depuis bourgmestre, et son beau -père le professeur Nicolas Tulp; le médecin portugais Ephraim Bonus, le bourgmestre Corneille Witzen, les marchands d'œuvres d'art Abraham Frans et Clément de Jonghe, la famille de Sylvius, ministre prédicant, cousin de Rembrandt par alliance; le poète Jeremias de Decker, les peintres Eeckout, Roghman et Philipp Koninck, — ce dernier avait épousé une Marguerite 'Van Rijn, — enfin un connaisseur consommé, Jean Pieterse Zomer, celui que le peintre appelle son ami spécial. Tels sont les hommes avec lesquels Rembrandt se trouvait en rapport, et de telles accointances, on en conviendra, sont incompatibles avec l'assertion de Houbraken qui nous peint le gentilhomme cossu que nous voyons dans ce portrait, vivant comme un rustre, comme un ours.

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