LA PORTE DE L'ENFER
« La Porte de l'Enfer, c'est l'assemblage, dans une action mouvementée, des instincts, des fatalités, des désirs, des désespérances, de tout ce qui crie et gémit en Tbomme. Le poème du Gibelin n'a conservé aucune couleur locale, a perdu toute sa signification florentine ; il a été, pour ainsi dire, dénudé, exprimé dans sa signification synthétique, comme un recueil des aspects non changeants de Thumanité de tous les pays et de tous les temps... En commençant par les parties qui avoisinent le sol, il faut d'abord observer que les deux bas-reliefs au-dessus desquels s'étage la composition présentent à leurs centres d'inoubliables masques par lesquels parle la Douleur... Autour de ces masques une course de femmes, de satyres et de centaures, où des grâces fuyantes se mêlent à des virilités animales.
« Sur les deux montants, c'est une ascension de figures reserrées dans l'étroit espace, allongées, fluides, avec des parties sortantes de haut relief. Ce sont les douces amoureuses, les heureuses criminelles des joies illicites, les amants réunis dans la souffrance...
« Tout en haut, au-dessus du fronton, trois hommes dressent au sommet de l'œuvre un équivalent animé de l'inscription dantesque : Lasciato ogiii speranza. Ils s'appuient l'un sur l'autre, se penchent dans des attitudes de désolation, leurs bras tendus et rassemblés vers le même point, leurs doigts indicateurs rapprochés, exprimant le certain et l'irréparable. Au-dessous d'eux, en avant des foules remuantes qui constituent le premier cercle de l'enfer, un Dante, ou plutôt le Poète, nu, n'ayant aucun des signes qui font reconnaître une époque ou une nationalité, médite, mais à la façon d'un homme d'action au repos. ..<.
« La l'éflexion du rêveur peut être étendue et profonde; car voici, à ses pieds, sous ses regards, le tournoiement vertigineux, la chute dans l'espace et le rampement sur le soi, de toute une pauvre humanité ohstinée à vivre et à souffrir, meurtrie, blessée dans sa chair et attristée dans son Ame, criant ses douleurs, ricanant dans les pleurs, et chantant ses inquiétudes haletantes, ses jouissances maladives, ses douleurs extasiées. A travers des pierres de chaos, sur des fonds embrasés, des cor|)S s'enlacent, se quittent, se rejoignent, des mains agrippent comme pour déchirer, des bouches aspirent comme pour mordre, des femmes courent, les seins gonflés, la croupe impatiente, les désirs équivoques et les passions désolées frissonnent sous les invincibles coups de fouet du rut animal, ou retombent, navrés, pleurant l'attente stérile d'un ])lus grand plaisir, voulu et introuvable. »
(Gustave Geffroy : La Vie artistique.)
GO. — LES BOURGEOIS DE CALAIS (partie supérieure
nu GROUPE MONUMENTAL ÉRIGÉ A GaLAIs).
(( Tels défilèrent Eustache, Jean d'Aire, Jacques et Pierre de Wissant, Jean de Fiennes et Andrieux d'AnJres, lorsqu'on les vit quitter la ville ])Our s'offrir à la merci du vainqueur, « les chefs nuds, les pieds déchaux, la hart au col, les clefs de « la cité et du chastel entre les mains », tels ils se présentent à nous. Essaimes sur la route, ils s'acheminent vers l'immolation, pareils à des martyrs (le terme ne laisse pas d'être en situation à propos d'une œuvre si parente des vieux calvaires); deux bourgeois conversent avec de grands gestes ; un autre s'est pris désespérément la tête entre les mains; un quatrième se retourne pour jeter sur la ville un regard d'adieu ; celui-là, à la grande barbe, au corps ruiné par l'âge, par la famine, n'avance que lentement, l'échiné ployée ; le dernier, le buste redressé dans un frémissement de colère, de révolte, tient nerveusement dans ses bras convulsés l'énorme et pesante clef. Ainsi M. Rodin les a fixés dans la diversité de leur caractère, de leur âge ; il a trahi le sentiment individuel par le port de tête, par la contraction des muscles faciaux, par la crispation des mains, par la démarche accablée ou altière ; il a voulu
que le fait fût incarné à la fois dans sa vérité tangible et dans sa beauté morale, et l'incomparable autorité de la glorification n'a d'autre origine que ce vouloir; elle vient de l'aptitude à faire ressurgir du passé les tragédies de l'histoire ; elle vient de la toute puissance du maie et rude génie qui sut le mieux, depuis Michel-Ange, faire palpiter dans la matière, la passion et la douleur, tout l'âpre tourment de l'àrae humaine. Si Paris avait conscience des obligations qui incombent à une capitale, il revendiquerait l'honneur de célébrer tous les héroîsmes, il voudrait ériger, au cœur de la cité, un second exemplaire du monument épique et étendre le culte public, plastique, des gloires nationales, de Jeanne de Domremy à Eustache de Saint-Pierre. »
(Roger-Marx.)
Gl. — FIGURE DEBOUT (une des ombres).
Descendue du haut de la Porte de l'Enfer et détachée du terrible trio de personnages décrits ci-dessus, le visiteur pourra en détailler le modelé puissant, la farouche grandeur.