RALZAC
Nous Tavons dit, ceci n'est point un livre de discussion, mais de bonne foi et d'explication simple. Aussi nous nous abstiendrons de revenir sur les polémiques retentissantes qui s'engagèrent au sujet de cette œuvre à deux reprises, dont une dvant même qu'elle fût exposée.
Pendant que s'élaborait cette statue, M. Roger Marx, admis à la voir dans l'atelier de Tartiste, la décrivait ainsi :
« Balzac est ligure debout, drapé dans le froc de dominicain qui fut le suaire jamais quitté de ce penseur opiniâtrement rivé à la tâche, selon la manière des moines du vieil âge. Et comme l'ample^vêtement séculaire n'accuse aucune date, la pensée va généralisant et la seule idée suggérée par le costume est celle de la réclusion laborieuse, celle du travail repris à chaque aube, sans trêve ni merci.
« Cependant, il ne faut point insister outre mesure. A une technique toute-puissante et admirablement sûre, Rodin joint les soucis d'intelleclualité les plus rares, et dans ses statues iconiques — qu'il s'agisse de Bastien Lepage ou de Claude Lorrain — le vêtement, relégué au rang de cadre ou d'accompagnement, ne remplit point d'autre rôle que dans la plupart des portraits de Frans Hais et de Rembrandt. Point du tout photographique, indiqué largement au moyen d'abréviations voulues, jamais il ne nuit à la signification du geste, jamais il ne distrait l'attention du visage, oîi est la vie et la pensée. Ici l'attitude est pleine de calme et de souveraine quiétude ; les bras sont croisés sur la poitrine, sans laisser rien voir de ces mains de prélat dont Balzac tirait vanité, et pour cela même, immédiatement l'œil se porte sur le masque et en veut pénétrer l'énigme.
« Le buste de David d'Angers avait montré un Balzac embelli, affadi, d'une gravité olympienne — tandis que, au témoignage de Gautier, l'expression habituelle de la figure était une sorte d'hilarité puissante, de joie rabelaisienne « qui faisaient songer à frère Jean des Entommeures, mais agrandi et relevé par un esprit de premier ordre «. Rodin s'est préoccupé de chercher ce qui, sur ce visage lai'ge, franc et ouvert, annonçait la puissance, la volonté, le génie, et il a visé à la ressemblance, telle que l'exige l'optique de la place publique, à Xn. ressemblance statuaire^en faisant prédominer, en accentuant les traits caractéristiques, signalétiques, indices de l'individualité : l'élévation du front, la profondeur de l'enchâssement de l'orbite, l'éclat aigu des yeux, la carrure du nez, la sensualité des lèvres épaisses. Mais qu'est-ce cependant la fidélité de l'allure, de l'aspect, de la physionomie, si vous lui comparez l'expression répandue sur ce visage et la complexité des sentiments qui s'y peuvent lire ? Un indéfinissable sourire, fait à la fois de bonté, de raillerie et de défi, entr'ouvre la bouche aux contours sinueux et l'accord de ce sourire avec le regard, le port de tête rayonnant, disent l'inanité des négations, des insultes d'antan, le légitime orgueil de l'œuvre accomplie, l'espoir confiant en la postérité. »
Celte description avant la lettre est demeurée tout à fait conforme à l'œuvre achevée.
Voici, d'autre part, comment cette œuvre était décrite par
M. Roger Miles, lorsqu'elle fut exposée au Salon de 1898 : « Quand il s'est agi de représenter Balzac, Rodin a compris que l'enveloppe humaine devait s'effacer devant la pensée plus qu'humaine : il a donc sacrifié le corps dans les plis de la longue robe de bure dont se drapait l'écrivain, et il a reporté toute la puissance de son art dans la tète, et cette tùte est extraordinaire, admirable, monstrueusement illuminée de génie. C'est un foyer dans lequel réside le feudedeux regards profonds, immenses, infinis! C'est la vision la plus audacieuse qu'un statuaire ait jamais osé mettre à la pleine lumière. Le corps est légèrement penché, la tête rejetée en arrière, il y a dans le nez sensuel comme un frémissement de toute l'humanité ; la lèvre se relève, ironique et terrible, au spectacle de la comédie que l'écrivain à étudiée à tous les degrés de l'échelle sociale. Rodin a voulu, comme il l'avait fait pour son Victor Hugo de l'an dernier, donner la synthèse la plus philosophique du génie de Balzac, et il est arrivé à cette expression que lui seul pouvait concevoir avec cette incomparable intensité. Certains lui reprocheront une exécution quils jugeront sommaire ; c'est qu'alors nous ne sommes pas assez mûrs pour la compréhension de sa formule et l'abstraction aiguë de son génie. »