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I. — Origines des missions de la Rivière Rouge

Ce n'est qu’au début du siècle dernier que nos missionnaires ont commencé l’évangélisation des sauvages du Nord- Ouest Canadien.

Il y avait trois siècles que l'Eglise faisait son œuvre au Canada. Pendant trois siècles, les Récollets, les Jésuites, les prêtres du séminaire de Québec, du séminaire de Saint- Sulpice, et les membres du clergé paroissial avaient exercé leur zèle avec succès et fondé l'Eglise canadiénne.

Nos fertiles campagnes étaient habitées par une population catholique de plus d’un million d'âmes ; les sauvages, convertis par nos missionnaires, formaient d'intéressants groupes de population éparpillés dans le pays ; sur les rives de nos fleuves et de nos rivières et jusque dans la profondeur des vallées, comme au cœur des villes prospères, s’élevaient des églises et des monüments religieux

qui attestaient la vitalité de la religion dans ce pays appelé alors du nom de Nouvelle-France.

Aprés cet apostotat de trois siécles, apostolat d’incessante activité, il y avait encore, dans cette partie de notre pays qu'on appelait autrefois les « Pays d’en baut », des populations plongées dans les ténèbres de l'idolâtrie, qui naissaient, vivaient et mouraient privées des bienfaits de la Rédemption.

Pauvres peuples, après dix-huit cents ans de Révélation, ils étaient encore assis à l'ombre de la mort ; mais l'heure est venue où la bonne Nouvelle jeur sera“annoncée.

Des hommes qui ont au cœur la soif du lucre, poussés par le désir d'étendre au loin leur commerce, — celui des fourrures — s’aventurent dans ces régions inhospitalières pour y établir des postes de traite. I1 y a quelques traiteurs libres; mais le commerce des pelleteries est surtout contrôlé par deux sociétés, la Compagnie de la Baie d'Hudson et la Compagnie du Nord-Ouest.

Des Canadiens, à l'esprit aventureux, qu'on a appelés les voyageurs des pays d'en haut, s'en vont prendre du service dans ces compagnies, — surtout dans la Compagnie du Nord-Ouest qui les employait de préférence à toute autre — comme voyageurs et interprètes. En 1806, cette compagnie compte, dans ses différents ports, plus de 1.200 employés, la plupart canadiens.

Un certain nombre d’entre eux s’établissent dans le pays, y prennent des femmes parmi les tribus sauvages et se marient à la mode du pays. Mais, soit dit an passant, sur un point du moins, ils n’ont pas forfait à l'honneur : ils ont élevè les mères de leurs enfants au rang d’épouses légitimes. Voyez-vous ? ces coureurs de bois étaient de bonne racs et catholiques jusqu’à Ia moelle des os. Ils parlent à leurs femmes du prêtre qu’ils appellent, dans leur langage pittoresque, la Robe noire : — « La Robe noire viendra, leur disaient-ils, et la Robe noire vous instruira de la Religion et vous enseignera le chemin du ciel. »

— Al —

Ce fut principalement à la demande st aux instances-de ces Canadiens que des prêtres furentenvoyés au Nord-Ousst. L'un d'eux, Jean-Baptiste Lagimodière, mérite bien uns mention spéciale.

En 1815, les deux compagnies de traite se faisaient une guerre acharnée à la Rivière-Rouge. Les agissements de la Compagnie du Nord-Ouest mettaient en danger la colonie agricole récemment fondée par lord Selkirk. On savait qu’il venait d'arriver dans l'Est. On lui envoya Lagimodière, avec des dépêches importantes, pour le mettre au courant de la situation, lui mandant de se hâter d'arriver avec des forces militaires pour protéger l'établissement qu'il avait fondé.

Le 4°° novembre de cette année-là, Lagimodière quitta le fort Douglas pour Montréal, sans aucun compagnon, et ne prenant que son fusil, une hache et une couverture pour effectuer un trajet d'environ dix-huit cents milles, au cœur de l'hiver et par des sentiers gardés par les agents de la Compagnie du N.-O., — qui avait juré une guerre à mort à l'établissement de la Rivière-Rouge. Lagimodière fut assez habile pour éluder toutes les embüûches ; et, le 6 janvier suivant, il remettait ses dépêches à lord Selkirk.

Celui-ci fut si touché de cet acte de dévouement qu'il ne put s’empécher de demander à son courrier ce qu'il désirait en retour. Ce à quoi Lagimodière répondit sans hésiter : « Des prêtres ; donnez-nous des prêtres, »

Quoi qu'on ait pu dire de tes traiteurs, de ces trappeurs, de ces coureurs de bois canadiens, ce sont eux qui ont appelé le prêtre à la Rivière-Rouge; et c’est à la suite de leurs sollicitations pressantes que sont venus les missionpaires qui devaient évangéliser les vingt-deux tribds sauvages dispersées çà et là dans les immensités des prairies et des forêts du Nord-Ouest.

De plus, ces Canadiens ont préparé les voies aux missionnaires en se conciliant les sauvages par leurs bons procédés, Pour le Saxon protestant, anglais où américain,

« à dead Indian is a good Indian », un sauvage mort est un bon sauvage, mais il n'en fut jamais ainsi pour les fils de la douce France ou leurs descendants canadiens-français qui ont quelque peu hérité des qualités de ia race. Au lieu de faire une guerre d’extermination aux sauvages, ils ont noué des alliances avec eux. « Vous autres, disait un sauvage à un Canadien, vous êtes nos amis ; vous ne nous trompez pas; vous vivez avec nous comme des frères. » Voilà comment de prime abord la « religion des Français » inspira plus de confiance aux sauvages que la « religion des Anglais ».

Lé mérite d’avoir déterminé l'autorité religieuse — Mgr Plessis, évêque de Québec — à envoyer des missionnaires dans le Nord-Ouest, revient d'abord aux voyageurs canadiens et, après eux, à Jord Selkirk, C’est lui qui fit adresser une requête à l’évêque de Québee, au nom des catholiques de la Rivière-Rouge, pour lui demander des prêtres. En 1816, étant à Montréal, il écrivit à Mgr Plessis : « Je suis convaincu qu'un ecclésiastique zélé et intelligent ferait un bien incalculable parmi ces gens, chez qui le sentiment religieux n’est pas perdu. Ce serait avec la plus grande satisfaction que je coopérerais de tout mon pouvoir au succès d’une telle œuvre. »

Le noble lord avait entrepris de fonder, au confluent de l’Assiniboine avec la riviére Rouge, une colonie qui fût « une oasis de civilisation au milieu des prairies où erraient les tribus sauvages ». Et il s'était aperçu qu'il ne pourrait jamais grouper des colons, surtout des colons canadiensfrançais, s’il n'avait un prêtre pour vivre au milieu d'eux. «+ Vivre consolé et fortifié par la religion, mourir assisté per elle, ç'a été de tout temps la double et suprême aspiration de l'âme canadienne-française. »

En invitant des prêtres à s'établir à la Riviére-Rouge, lord Selkirk, Ecossais et protestant, ne eongeait qu'à l'avenir de sa colonie ; mais, dans les vues providentielles, la réalisation de ce projet allait ouvrir les portes du Nord-

Ouest aux missionnaires, appelés à évangéliser les nombreuses tribus sauvages à qui la bonne Nouvelle n'avait pas encore été annonbée.

A d’autres égards, le noble lord mérite le titre de bienfaiteur insigne de l'Eglise de Saiut-Boniface. Pour assurer à l'Eglise un revenu convenable, il lui donna, en par don, la propriété d’une étendue de terrain de vingt milles en superficie, — de quatre milles en largeur sur une profondenar de cinq milles — tout le terrain sur lequel s'élève ja ville de Saint-Boniface avec, en outre, les terres avoisinantes. C'est ce domaine que Mgr Taché appelait « la Seigneurie ». Cette généreuse dotation a largement contribué à la fondation des œuvres catholiques dans la ville épiscopale. Les institutions nombreuses d'éducation et da bienfaisance, — collège, pensionnat, hospice, hôpital, orphelinat — qui y prospèrent et ont mérité à Saint-Boniface l’appellation de « hoiy city », la ville sainte, que lui décernent les journaux de Winnipeg, toutes ces œuvres, y compris la construction de la nouvelle cathédrale, ont été rendues possibles par les profits qu’on a réalisés en vendant les terres de « la Seigneurie », don magnifique de lard Seïkirk.

Il. — Les premiers missionnaires de la Rivière-Rouge.

. La requête des Canadiens du Nord-Ouest, adressée à Mgr l’évêque de Québac, appuyée par lord Sslkirk, ei demandent des prôtres, fut accueillis favorablement. Le 49 mai 4818,° les abbés Joseph-Norbert Provencher et Sévére Dumoulin s'embarquérent à Montréal sur un canot d'écorce pour aller: porter la paix, annoncer les biens éternels, prêcher le salat aux peuplades du Nord et leur dire : « Réjouis-toi,-peuple, ton Dieu régnera aur toi. » Huit semaines après leur départ, le 46 juillet, its débarquaient sur la rive gauche de Ja Riviére-Rouge au fort Douglas, en face de Saint-Boniface qu’ils devaient fonder.

Hs étaient les premiers prêtres qui venaient s'établir à l’ouest du lac Supérieur.

Les vertueux prêtres se mirent à l’œuvre avec un courage ot un zèle dignes de l’héroisme qu'ils avaient manifesté en acceptant la mission, exceptionnellement difficile, de porter l'Evangile dans ces immenses contrées. Ils commenoërent, selon les instructions de Mgr Plessis leur évêque, à bâtir une église, une maison pour loger les missionnaires et une école.

En 48%, Mgr Plessis partagea son immense diocèse en plusieure districts, dont l’on, le plus étendu, fut le district de ka Rivière-Rouge. M. Provencher, mandé à Québec, fut sacré évêque de Juliopolis, et reçut la charge de ce district comme auxiliaire de l'évêque de Québec. |

Le 16 avril 1844, lo Saint-Siège détacha du diocèse de Québec le distriot de la Riviére-Rouge pour l'ériger en vicariat apostolique, qu’il confia tout naturellement à Mgr Provencher, lui conservant son titre d'évêque de Juliopolis, mais lui confiant une juridiction indépendante ds celle de l'évêque de Québec,

Depuis 1818 jusqu'à cette date, dix missionnaires seulement étaient venus aider Mgr Provencher dans son immense district, envoyés par l'évêque de Québec et rappelés par ses ordres. Mgr Provencher avait débuté avec un #4eul compagnon ; le nombre en fut porté à deux et trois, jusqu’à ce qu’en 4844 il atteignit le chiffre de quatre,

« Ou est étonné quand on se rend compte de l’immensité du travail que se sont imposé ces prêtres, dont on ne saurait assez louer le zèle, et qui ont porté la Nouvelle du salut jusqu’à des distances étonnantes, franchissant tout l'espace qui se trouve entre la rivière Assiniboine et le Missouri, descendant tous les cours d’eau qui mènent des Etats-Unis à le Bais d'Hudson, s’élançant à travers les interminables plaines da l'Ouest jusqu'au pied des Montagbes Rocheuses, ss multipliant de mille manières, à l'exempls de leur chef, pour atteindre les chrétiens dissé

minés dans ces déserts sans fin et tenter la conversion des tribus infidéles qui erraient en tous sens, à la suite des troupenux d'énimenx sauvages qu’elles poursuivaient. »

Mais l'héroïsme pouvait suppléer au wombre.

En 1844, deux jeunes prêttes de Québec venaient sé consacrer aux missions du Nord-Ouest : c’étaient MM. Laflèche et Bournasa. Ds sorte qu'en 26 ans douze prêtres séculiers seulement étaient venus apporter leur concours à Mgr Provencher. Et, après quelques années, ils s'en retournaient dans le diocèse de Québec, épuisés ou dégoûtés. « Je ressemble, disait un jour le prélat à l'un de ses missionnaires, je ressemble à un chône qui demeure seul debout au milieu d’une plaine où l'orage emporte tous les antres arbres. »

Mgr Provencher comprit qu’il lui faflait chercher dans uns congrégation religieuse les coopérateurs dont il avait besoin. Nous citons ici le R. P, Bom Benoît, auteur de ja « Vie de Mgr Taché s :

« Un religieux, dit-il, lié par sès vœux, établi dans le renoncement par une volonté que les épreuves du noviciat ont longuement müûrie et que fortifisnt sans cesse les grâces de sa vocation, est mieux à l'abri des défaillances de la nature parmi des difficultés et des privations sans cesse renaissantes. Enfin, une congrégation, ce n’est pas un individu, c’est une légion : of, pour vonquérir d'immenses territoires, il faut une armés, avec son netmbre et sa discipline. Les individus n'ont pas de vues uniformes et, en disparaissant, emportent avec eux dans d'autres pays ou dans la tombe leurs projets st trop souvent les premiers essais des entreprises les mieux concertées. x Des prôtres « séculiers, écrivait Mgr Provencher, iront lentement ; fl n’y < a pas d'ensemble dans leurs vues, outre qu’ils ne mettent « la main à la charrue que pour un temps, qu’ils trouvent « toujours trop long. » Une congrégation, elle, ne varie pas, comme elle ne meurt pas, mals resté toujours la même, toujours à la même tâche. » ’

Lise

© Le vénérable évêque était bien convaincu que les missions sauvages ne prendraient un grand développement ‘qu'avec des missionnaires appartenant à l’état religieux.

Les Oblats de Marie Immaculés venaient d’arriver au Canade. Iis s'étaient révélés, depuis trois .aus qu'ils y prêchaient des missions, comme des apôtres intrépides, capables de tous les dévouements. Mgr Provencher songea à s'assurer le concours de ces vaillants auxiliaires. Ën eHant à Rome, il s’aûressa au Fondateur de la Société, Mgr de Marenod, pour lui demander quelques-uns de ses , fils spirituels. Mgr de Muzenod, dont le cœur était grand comme le monde, consentit à jeter une fondation jusqu'à la Rivière-Rouge, contrée alors presque entiérement inconnue en France. Il donna des instructions au R. P. Guigues, provincial des Oblats au Canada, plus tard premier évêque d'Ottawa. Celui-ci désigna le P. Aubert pour les missions de la Riviëré-Roupe.

Le F. Taché faisait alors son noviciat à Longueil. J1 venait d'obtenir la guérison de sa mère en s'offrant au Sauveur du monde pour l’évangélisation des tribus sauvages de l'Ouest. Dés qu'il connut la demande de Mgr Provencher, il alla s'offrir, malgré sa jeunesse, pour ces missions lointaines et sollicite avec instance la permission de leur consacrer toute sa vie. « La manifestation de l'ardent désir qui m’animait, écrivaitil plus tard à sa mére, fut regardée comme l'effet de la volonté de Dieu ; mes offres furent acceptées. Le R. P. Guigues, provincial des Oblats du Canada, me désigna pour compagnon du KR. P. Aubert, à qui on remit le soin de’ fonder la mission. » Il avait 21 ans révolus, manqueit de quelques mois pour être ordonné diacrs et reçu à la profession religieuse ; il avait Fair plus jeune encore qu'il ne l'était.

. Nous n'avons pas besoin d'insister pour faire voir combien providentielle a été la vocation de Mgr Taché, comme missionnaire de la Rivière-Rouge ; ot nous allons continuer de citer le P. Dom Benoît pour établir ‘d'une manière

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