‹ L'œuvre du Marquis de SadeChapitre 1 sur 28 · RUE DE FURSTENBERG, 4 MCMIX · texte numérisé non relu

RUE DE FURSTENBERG, 4 MCMIX

Biographie du marquis de Sade. — Le marquis de Sade a-t-il élé cause de la prise de la Bastille? — Idées politiques du marquis de Sade. — Il est opposé à la peine de mort. — Portrait physique du marquis de Sade. — Son portrait moral. — Lettre de Mirabeau à l'agent Boucher et à M. Le Noir. — La prétendue folie du marquis de Sade. — Son testament. — Vers du marquis de Sade. — Opinions du docteur Eugen Duehren, de M. Anatole France et vers d'Emile Chevé sur le marquis de Sade. — Intérêt que présentent ses ouvrages pour l'histoire de la civilisation. — Idées sociales du marquis de Sade. — Fragment inédit d'un de ses contes. — Le marquis de Sade précurseur. — Ses idées sur la femme. — Analyse de Justine. — Découverte du manuscrit original de Justine. — Analyse de Juliette. — Le marquis de Sade et la science médicale.

— Analyse des 120 journées de Soclome. — Les journées de Florbelle. — Le Portefeuille d'un homme de lellres. — Notes inédites concernant les idées pénales et les idées dramatiques du marquis de Sade. — Son théâtre. — Lettre à M. Girard. — Note inédite concernant La Ruse d'Amour. — Lettres inédites du marquis de Sade à la Comédie-Française. — Oxtiern. — Le Théâtre Molière.

— Extrait du Moniteur concernant la seconde représentation d'Oxtiern. — Lettre du marquis de Sade concernant la représentation d'une de ses pièces à Versailles et à Chartres. — Lettre du marquis de Sade concernant Jeanne Laisné ou le Sièg^e de Beauvais. — Le marquis de Sade comédien. — Le marquis de Sade et les représentations de CharentOD. — Dramaturgie sadique. — Conclusion.

N'ayant pas l'intention de donner ici une biographie détaillée du marquis de Sade, je renvoie les lecteurs aux ouvrages qui peuvent faire autorité : ceux de M. Paul Ginisty (1), du docteur Eugen Duehren (2), du docteur Cabanes (3), du docteur Jaco-

(1) Paul Ginisty. La Marquise de Sade, Paris, Charpentier (1901).

(2) D' Eugen Duehren. Der Marquis de Seule und seine Zeit, Berlin. Trad. par Octave Uzanne, Le Marquis de Sade et son temps, Paris (Michalon, 1901). Neue Forschungen Qber den Marquis de Sade und seine Zeit. Berlin, Max Harrwitz.

(3) D' Cabanes. La prétendue folie du Marquis de Sade, dans Le Cabinet secret de l'Histoire, 4' série.

l'œuvre du marquis de SADE

bus X (1), de M. Henri d'Alméras (2), etc. La biographie complète du marquis de Sade n'a pas encore été écrite. Le temps, sans doute, n'est pas éloigné où, tous les matériaux ayant été rassemblés, il sera possible d'éclaircir les points encore mystérieux de l'existence d'un homme considérable sur lequel ont couru et courent encore un très grand nombre de légendes.

Les travaux entrepris ces dernières années en France et en Allemagne ont dissipé bien des erreurs. Il y en a encore beaucoup qu'il faudra redresser.

Donatien-Alphonse-I<>ançois, marquis et, plus tard, comte de Sade, naquit à Paris, le 2 juin 1740. Sa famille était une des plus anciennes de la Provence, et ses armoiries portaient « de gueules à une étoile d'or chargée d'une aigle de sable becquée et couronnée de gueules ». Il comptait au nombre de ses an cêtrcs Hugues III, qui épousa Laure de Noves, que Pétrarque a rendue immortelle.

Le marquis de Sade (nous continuerons à lui donner ce titre, que l'histoire lui a conservé) professa toujours pour le grand poète une admiration que les biographes n'ont pas encore signalée. Le marquis de Sade était sensible à la poésie, et l'on trouvera dans Les Crimes de l'Amour des témoignages de son goût' pour le lyrisme de Pétrarque. A dix ans, le marquis de Sade fut mis au collège Louis-le-Grand. A quatorze ans, il entra dans les chevau-légers, d'où il passa, comme sous-lieutenant, au régiment du roi. II devint ensuite lieutenant de carabiniers et gagna sur les champs de bataille, en Allemagne, pendant la guerre de Sept Ans, le grade de capitaine. D'après Dulaure (Liste des ci-devant nobles, Paris, 1790), le marquis de Sade aurait été à cette époque jusqu'à Constantinople. Réformé, il revint à Paris et se maria le 17 mai 1763. L'année suivante, il eut son premier enfant, un fils, Louis-Marie de Sade, qui, en 1783, était lieutenant au régiment de Soubise ; il émigra en 1791, se fit graveur à son retour en France, publia, en 1805, une Histoire de la Nation française, qui a des mérites et dans laquelle il manifeste une connaissance assez profonde

(1) Le marquis de Sade et son œuvre devant la science médicale et la littérature moderne, par le docteur Jacobus X. Paris, Charles Carripgton, 1901.

(2) Henri d'.Mméras. Le Marquis de Sade, l'homme et l'écrivain. Paris, Albin Michel (s. d.).

IMUODUCTION

et assez nouvelle de l'époque celtique, puis, ayant repris du service, il fut à Kriedland et mourut assassiné en Espagne, le y juin 1S09, par des guérilleros.

Le marquis de Sade avait épousé, contre son gré. M'" de Montreuil. Il eût préféré se marier avec la sœur cadette de celle-ci. Celle qu'il aimait ayant été mise dans un couvent, il éprouva un grand dépit, un grand chagrin, et se livra à la débauche. Le marquis de Sade a donné beaucoup de détails autobiographiques sur son enfance et sa jeunesse dans Aline el Valcour, où il s'est peint sous le nom de Valcour. On trouverait peut-être dans Julielle des détails sur son séjour en Allemagne. Quatre mois après son mariage, il était emprisonné à Vincennes. En 1768 éclata le scandale de la veuve Rose Keller. Le marquis de Sade, semble-t-il, était moins coupable qu'on ne le prétendit. Cette affaire n'est pas encore éclaircie. A ce propos, Charles Desmaze (Le Châlelel de Paris, Didier et C, 1863, p. 327) indique :

« Dans les papiers des commissaires du Châtelet se trouve le procès-verbal, dressé par l'un d'eux, de l'information faite contre le marquis de Sade, prévenu d'avoir, à Arcueil, déchiqueté à coups de canif une femme qu'il avait fait mettre nue et attacher à un arbre et d'avoir versé sur les plaies saignantes de la cire à cacheter brûlante. »

Et le docteur Cabanes, qui a signalé ce passage du livre de Charles Desmaze dans la Chronique médicale (15 décembre 1902), ajoute :

« C'est un dossier qu'il serait utile de retrouver et de publier pour éclaircir le procès toujours pendant du divin marquis. »

Quoi qu'il en soit, dès 1764, dans un de ses rapports, l'inspecteur de police Marais disait : « J'ai très fort recommandé à la Brissaut, sans m'expliquer davantage, de ne pas lui fournir de filles pour aller avec lui en petites maisons. »

Marais écrivait encore, dans son rapport du 16 octobre 1767: « On ne tardera pas à entendre encore parler des horreurs de M. le comte de Sade. Il fait l'impossible pour déterminer la demoiselle Rivière, de l'Opéra, à vivre avec lui et lui a offert vingt-cinq louis par mois, à condition que les jours oij elle ne serait pas au spectacle, elle irait les passer avec lui à sa petite maison d'Arcueil. Cette demoiselle-là refuse. »

Sa petite maison d'Arcueil, VAuniônerie, aurait abrité» d'après la rumeur publique, des orgies dont la mise en scène,

l'œUVHE du marquis UE SADE

sans doute, devait être eiïrayante, sans qu'il s'y commit, je crois de vérih.bUs cruautés. L'aiFaire Rose Keller entraîna le second emprisoniumcnl du marquis de Sade. 11 fut enfermé au château de Saumur, puis à la prison de Pierre-Enc.se, à Lyon. Au bout de six semaines, il fut remis en liberté. En juin 1772 a lieu l'affaire de Marseille ; elle avait moins de gravité encore que l'affaire de la veuve Keller. Cependant le Parlement d'Aix condamna le marquis, par contumace, à la peine de mort. Ce jugement fut cassé en i:7S. A la veille de sa seconde condamnation, le marquis s'enfuit en Italie en enlevant la sœur de sa

femme.

Après avoir parcouru quelques grandes villes, il voulut se rapprocher de la France et vint à Chambéry, où il fut arrêté par la police sarde et incarcéré au château de Miolans, le 8 décembre 1772. (Irâce à sa jeune femme, il parvint à s'échapper dans la nuit du 1" au 2 mai 177:'>. Après un court séjour en Italie, il rentra en France et reprit, au château de la Cosle, sa vie de débauches. Il venait assez souvent à Paris, où il fut arrêté le l'i janvier 1777 et conduit au donjon de Vincennes et, de là, transféré à Aix, où un arrêt du 30 juin 1778 cassa la sentence de 1772. Un nouvel arrêt le condamna, pour les faits de dclxwche outrée, à ne pas aller à Marseille pendant trois années et à 50 livres d'amende au profit de l'œuvre des prisonniers. On ne lui rendit pas la liberté.

Pendant qu'on le menait d'Aix à Vincennes, il s'échappa encore grâce à sa femme et fut arrêté quelques mois après au ciiàleau de la Coste. En avril 1779, il fut enfermé de nouveau à Vincennes, où il eut un amour platonique avec M'" de Rousset, une amie de sa femme, et d'où il ne devait plus sortir que pour entrer à la Bastille, le 29 février 1784. Il y écrivit la plupart de ses ouvrages. En 1789, ayant connu la Révolution qui se préparait, le marquis de Sade commença à s'agiter ; il eut des démêlés avec M. de Launay, gouverneur de la Bastille. Le 2 juillet, il eut l'idée de se servir, en guise de porte-voix, d'un long tuyau de fer-blanc, terminé à une de ses extrémités par un entonnoir, et qu'on lui avait donné pour vider ses eaux dans le fossé par sa fenêtre qui donnait sur la rue Saint-An-, toine ; il cria à diverses reprises qu' « on égorgeait les prisonniers de la Bastille et qu'il fallait venir les délivrer (1) ». A

(1) Voir : licperloire ou Journalier du château de la Bastille à

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