I.A nill.OSOl'llli; DANS l,K IJOUDOI
JcMusalein ; ensuite, une disparition de quinze ans pendant laquelle le fripon va s'empoisonner de toutes les rêveries de l'école éj^yplienne, qu'il rapporte enfin de Judée. A peine y reparaît-il que sa démence débute par lui faire dire qu'il est fils de Dieu, égal à son père ; il s'associe à cette alliance un autre fantôme qu'il appelle rr''sprit-Saint, et ces trois personnes, assure-t-il, ne doivent en faire qu'une ! Plus ce ridicule mystère étonne la raison, plus ce faquin assure qu'il y a du mérite à l'adopter... de danger à l'anéantir. C'est pour nous sauver tous, assure l'imbécile, qu'il a pris chair, quoique Dieu^ dans le sein d'une enfant des hommes ; et les miracles éclatants qu'on va lui voir opérer en convaincront bientôt l'univers ! Dans un souper d'ivrognes, en effet, le fourbe change, à ce qu'on dit, l'eau en vin ; dans un désert, il nourrit quelques scélérats avec des provisions cachées que ses sectateurs préparèrent ; un de ses camarades fait le mort, notre imposteur le ressuscite ; il se transporte sur une montagne, et là, seulement devant deux ou trois de ses amis, il fait un tour de |passe-passe dont rougirait le plus mauvais bateleur de nos jours. Maudissant d'ailleurs avec enthousiasme tous ceux qui ne croient pas en lui, le coquin promet les cieux à tous les sots qui l'écouteront. Il n'écrit rien, vu son ignorance ; parle fort peu, vu sa bêtise ; fait encore moins, vu sa faiblesse, et, lassant à la fin les magistrats impatientés de ses discours séditieux quoique fort rares, le charlatan se fait mettre en croix, après avoir assuré les gredîns qui le suivent que chaque fois qu'ils l'invoqueront il descendra vers eux pour s'en faire manger. On le supplicie, il se laisse faire. Monsieur son papa, ce Dieu sublime dont il ose dire qu'il descend, ne lui donne pas le moindre secours, et voilà le coquin traité comme le dernier des scélérats, dont il était si digne d'être le chef. Ses satellites s'assemblent : « Nous voilà perdus, disent-ils, et toutes nos espérances évanouies si nous ne nous sauvons par un coup d'éclat. Enivrons la garde qui entoure Jésus, dérobons son corps, publions
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qu'il est ressuscité : le moyen est sûr ; si nous parvenons à faire croire cette friponnerie, notre nouvelle religion s'étale, se propage ; elle séduit le monde entier... Travaillons I » Le coup s'entreprend, il réu^ssit. A combien de fripons la hardiesse n'a-t-elle pas tenu lieu de mérite! Le corps est enlevé, les sots, les femmes, les enfants crient, tant qu'ils peuvent, au miracle, et cependant, dans cette ville où de si grandes merveilles viennent de s'opérer, dans cette ville teinte du sang d'un Dieu, personne ne veut croire à ce Dieu ; pas une seule conversion ne s'y opère. Il y a mieux : le fait est si peu digne d'être transmis qu'aucun historien n'en parle. Les seuls disciples de cet imposteur pensent à tirer parti de la fraude, mais non pas dans le moment. Cette considération est encore bien essentielle. Ils laissent écouler plusieurs années avant de faire usage de leur insigne fourberie ; ils érigent sur elle l'édifice chancelant de leur dégoûtante doctrine. Tout changement plaît aux hommes ! Las du despotisme des empereurs, une révolution devenait nécessaire. On écoute ces fourbes, leur progrès devient très rapide : c'est l'histoire de toutes les erreurs. Bientôt les hôtels de Vénus et de Mars sont changés en ceux de Jésus et de Marie ; on publie la vie de l'imposteur ; ce plat roman trouve des dupes ; on lui fait dire cent choses auxquelles il n'a jamais pensé; quelques-uns de ses propos saugrenus deviennent aussitôt la base de sa morale, et comme cette nouveauté se prêchait à des pauvres, la charité en devint la première vertu. Des rites bizarres s'instituent sous le nom de sacremenls, dont le plus indigne et le plus abominable de tous est celui par lequel un prêtre couvert de crimes a néanmoins, par la vertu de quelques paroles magiques, le pouvoir de faire arriver Dieu dans un morceau de pain. N'en doutons pas : dès sa naissance même, ce culte indigne eût été détruit sans ressource si l'on n'eût employé contre lui que les armes du mépris qu'il méritait ; mais on s'avisa de le persécuter ; il s'accrut ; le moyen était inévitable. Qu'on essaye encore aujourd'hui de le couvrir de ridicule,
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il tombera. L'adroit Voltaire n'employait jamais d'autres armes, et c'est de tous les écrivains celui qui peut se flatter d'avoir le plus fait de prosélytes. Kn un mot, Eugénie, telle est l'histoire de Dieu et de sa religion ; voyez le cas que ces fables méritent et déterminez-vous sur leur compte.
EUGÉNIE
Mon choix n'est pas embarrassant : je méprise toutes ces rêveries dégoûtantes, et ce Dieu même auquel je tenais encore par faiblesse ou par ignorance n'est plus pour moi qu'un objet d'horreur.
m"" de saint-ange
Jure-moi bien de n'y plue- penser, de ne t'en occuper jamais, de ne l'invoquer en aucun instant de ta vie et de n'y revenir de tes jours.
EUGÉNIE, se précipitant sur le sein de M"' de Saint-Ange Ah ! j'en fais I2 serment dans tes bra? ! Ne m'est-il pas
facile de voir que ce que tu exiges est pour mon bien, et
que tu ne veux pas que de pareilles réminiscences puissent
jamais troubler ma tranquillité ?
m""" de saint-ange Pourrais-je avoir d'autre motif ?
EUGÉNIE
Mais, Dolmancé, c'est, ce me semble, l'analyse des vertus qui nous a conduits à l'examen des religions. Revenons-y. N'existerait-il pas dans cette religion, toute ridicule qu'elle est, quelques vertus prescrites par elle et dont le culte pût contribuer à notre bonheur ?
DOLMANCÉ
Eh bien ! examinons. Sera-ce la chasteté, Eugénie, cette vertu que vos yeux détruisent, quoique votre ensemble en soit l'image ? Kévérerez-vous l'obligation de combattre tous les mouvements de la nature, les sacrifîerez-vous tous au vain et ridicule bonheur de n'avoir jamais une faiblesse ? Soyez juste et répondez, belle amie ; croyez-
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vous trouver dans celte absurde et dangereuse pureté d'âme tous les plaisirs du vice contraire ?
EUGÉNIE
Non, d'honneur, je ne veu.\ point de celle-là ; je ne me ens pas le moindre penchant à être chaste, et la plus «rraiide disposition au vice, au contraire ; mais, Dolmancé, la charilé, la bienfaisance ne pourraient-elles pas faire le bonheur de quelques âmes sensibles?
DOLMANCÉ
Loin de nous, P^ugénie, les vertus qui ne font que des ingrats ! Mais, ne t'y trompe point, d'ailleurs, ma charmante amie, la bienfaisance est bien plutôt un vice de l'or-^ueil qu'une véritable vertu de l'âme : c'est par ostentation qu'on soulage ses semblables, jamais dans la seule vue de faire une bonne action ; on serait bien fâché que l'aumône qu'on vient de faire n^eût pas toute la publicité possible. Ne t'imagine pas non plus, Eugénie, que cette action ait d'aussi bons effets qu'on se l'imagine : je ne l'envisage, moi, que comme la plus grande de toutes les duperies ; elle accoutume le pauvre à des secours qui détériorent son énergie; il ne travaille plus quand il s'attend à vos charités et devient, dès qu'elles lui manquent, un voleur ou un assassin. J'entends de toutes parts demander les moyens de supprimer la mendicité, et l'on fait, pendant ce temps-là, tout ce qu'on peut pour la multiplier. Voulez-vous ne pas avoir de mouches dans une chambre ? N'y répandez pas de sucre pour les attirer. Voulez-vous ne pas avoir de pauvres en France ? Ne distribuez aucune aumône et supprimez surtout vos maisons de charité. L'individu né dans l'infortune, se voyant alors privé de ces ressources dangereuses, emploiera tout le courage, tous les moyens qu*il aura reçus de la nature, pour se tirer de l'état où il est né ; il ne vous importunera plus. Détruisez, renversez sans aucune pitié ces détestables maisons où vous avez l'eflFronterie de receler les fruits du libertinage de ce pauvre, cloaques épouvantables vomissant chaque jour dans la société un essaim dégoûtant de
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ces no.n elles créatures c|ui n'ont d'espoir que dans notre bourse. A quoi sert-il, je le demande, que l'on conserve de tels individus avec tant de soins? A-t-on peur que la France se dépeuple ? Ah ! n'ayons jamais cette crainte I Un des premiers vices de ce gouvernement consiste dans une population trop nombreuse, et il s'en faut bien que de tels superflus soient des richesses pour l'Etat. Ces êtres surnuméraires sont comme des branches parasites, qui, ne vivant qu'aux dépens du tronc, finissent toujours par l'exténuer. Souvenez-vous que toutes les fois que, dans un gouvernement quelconque, la population sera supérieure aux moyens de l'existence, ce gouvernement languira. Examinez bien la France, vous verrez que c'est ce qu'elle offre. Qu'en résulte-t-il ? on le voit. Le Chinois, plus sage que nous, se garde bien de se laisser dominer ainsi par une population trop abondante. Point d'asile pour les fruits honteux de sa débauche ; on abandonne ces aftreux résultats comme les suites d'une digestion. Point de maisons pour la pauvreté ; on ne la connaît point à la Chine. Là, tout le monde est heureux ; rien n'altère l'énergie du pauvre, et chacun y peut dire, comme Néron : Quid est pauper ?
EUGÉNIE, à M"" de Sainl-Ange Chère amie, mon père pense absolument comme monsieur ; de ses jours il ne fit une bonne oeuvre. Il ne cesse de gronder ma mère des sommes qu'elle dépense à de telles pratiques. Elle était de la Sociélé malernelle, de la Société philanthropique ; je ne sais de quelle association elle n'était point ; il l'a contrainte à quitter tout cela, en l'assurant qu'il la réduirait à la plus modique pension si elle s'avisait de retomber dans de pareilles sottises.
m""" de saint-ange
Il n'y a rien de plus ridicule et en même temps de plus
dangereux, Eugénie, que toutes ces associations : c'est à
elles, aux écoles gratuites et aux maisons de charité que
nous devons le bouleversement horrible dans lequel nous
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voici maintenant. Ne fais jamais d'aumône, ma chère, je t'en supplie.
EUGÉNIE
Ne crains rien ; il y a longtemps que mon père a exigé de moi la même chose, et la bienfaisance me tente trop peu pour enfreindre sur cela ses ordres..., les mouvements de mon cœur et tes désirs.
DOLMANCÉ
Ne divisons pas cette portion de sensibilité que nous avons reçue de la nature : c'est l'anéantir que de l'étendre. Que me font à moi les maux des autres ? N'ai-je donc point assez des miens, sans aller m'affliger de ceux qui me sont étrangers ? Que le foyer de cette sensibilité n'allume jamais que nos plaisirs ! soyons sensibles à tout ce qui les flatte, absolument inflexibles sur tout le reste. Il résulte de cet état de l'âme une sorte de cruauté, qui n'est quelquefois pas sans délices. On ne peut pas toujours faire le mal. Privés du plaisir qu'il donne, équivalons au moins cette sensation par la petite méchanceté piquante de ne jamais faire le bien.
EUGÉNIE
Ah ! Dieu ! comme vos leçons m'enflamment ! Je crois qu'on me tuerait plutôt maintenant que de me faire faire une bonne action I
m"* de saint-ange
Et s'il s'en présentait une mauvaise, serais-tu de même prête à la commettre ?
EUGÉNIE
Tais-toi, séductrice ; je ne répondrai sur cela que lorsque tu auras fini de m'instruire. Il me paraît que, d'après tout ce que vous me dites, Dolmancé, rien n'est aussi indifférent sur la terre que d'y commettre le bien ou le