I.A PHILOSOIMIII-: DANS LE IIOI DOIU
et qu'en les scrutant avec sagesse et réflexion nous n'y trouverions sûrement que des raisons de haine pour ceux qui, ne songeant qu'à leurs désirs, ne nous ont donné souvent qu'une existence malheureuse ou malsaine.
Vous me parliez des liens d'amour, Eugénie; puissiezvous jamais ne les connaître I Ah! qu'un tel sentiment, pour le bonheur que je vous souhaite, n'approche jamais de votre cœur ! Qu'est-ce que l'amour ? On ne peut le considérer, ce me semble, que comme l'effet résultatif des qualités d'un bel objet sur nous ; ces effets nous transportent, ils nous enflamment ; si nous possédons cet objet, nous voilà contents ; s'il nous est impossible de l'avoir, nous nous désespérons. Mais quelle est la base de ce sentiment ? le désir. Quelles sont les suites de ce sentiment ? la folie. Tenons-nous-en donc au motif et garantissons-nous des effets. Le motif est de posséder l'objet; eii bien! tâchons de réussir, mais avec sagesse ; jouissons-en dès que nous l'avons ; consolons-nous dans le cas contraire ; mille autres objets semblables et souvent bien meilleurs, nous consoleront de la perte de celui-là ; tous les hommes, toutes les femmes se ressemblent ; il n'y a point d'amour qui résiste aux efïets d'une réflexion saine. Oh ! quelle duperie que cette ivresse qui, absorbant en nous le résultat des sens, nous met dans un tel état que nous ne voyons plus, que nous n'existons plus que par cet objet follement adoré 1 Est-ce donc là vivre ? N'est-ce pas bien plutôt se priver volontairement de toutes les douceurs de la vie ? N'est-ce pas vouloir rester dans une fièvre brûlante qui nous absorbe et qui nous dévore sans nous laisser d'autre bonheur que des jouissances métaphysiques si ressemblantes aux effets de la folie ? Si nous devions toujours l'aimer, cet objet adorable, s'il était certain que nous ne dussions jamais l'abandonner, ce serait encore une extravagance sans doute, mais excusable au moins. Cela arrivet-il? A-t-on beaucoup d'exemples de ces liaisons éternelles qui ne se sont jamais démenties? Quelques mois de jouissances, remettant l'objet à sa véritable place, nous font
194 l'œuvre du marquis de sade
rougir de l'encens que nous avons brûlé sur ses autels, et nous arrivons souvent à ne pas même concevoir qu'il ait pu nous séduire à ce point.
O ! filles voluptueuses, livrez-nous donc vos corps tant que vous le pourrez 1... Divertissez-vous, voilà l'essentiel ; mais fuyez avec soin l'amour. Il n'y a rien de bon que son physique, disait le naturaliste Bufîon, et ce n'était pas sur cela seul qu'il raisonnait en bon philosophe. Je le répète, amusez-vous, mais n'aimez point. Les femmes ne sont pas faites pour un seul homme, c'est pour tous que les a créées la nature. N'écoutant que cette voix sacrée, qu'elles se livrent indifféremment à tous ceux qui veulent d'elles. Toujours putains, jamais amantes, fuyant l'amour» adorant le plaisir, ce ne seront plus que des roses qu'elles trouveront dans la carrière de la vie ; ce ne seront plus que des fleurs qu'elles nous prodigueront 1...
La dernière partie de mon analyse porte donc sur les liens de l'amitié et sur ceux de la reconnaissance. Respectons les premiers, j'y consens, tant qu'ils nous sont utiles ; gardons nos amis tant qu'ils nous servent ; oublions-les dès que nous n'en tirons plus rien ; ce n'est jamais que pour soi qu'il faut aimer les gens ; les aimer pour euxmêmes n'est qu'une duperie ; jamais il n'est dans la nature d'inspirer aux hommes d'autres mouvements, d'autres sentiments que ceux qui doivent leur être bons à quelque chose ; rien n'est égoïste comme la nature : soyons-le donc aussi si nous voulons accomplir ses lois.
Quant à la reconnaissance, Eugénie, c'est le plus faible de tous les liens sans doute. Est-ce donc pour nous que les hommes nous obligent ? N'en croyons rien, ma chère ; c'est par ostentation, par orgueil. N'est-il donc pas humiliant, dès lors, de devenir ainsi le jouet de l'amourpropre des autres ? ne l'est-il pas encore davantage d'être obligé ? Rien de plus à charge qu'un bienfait reçu. Point de milieu : il faut le rendre ou en être avili. Les âmes gèr^s se font mal au poids du bienfait ; il pèse sur ellef
avec tant de \ iolence que le seul sentiment qu'elles exhalent est de la haine pour le bienfaiteur.
Quels sont donc maintenant, à votre avis, les liens qui suppléent à l'isolement OÙ nous a créés la nature? Quels sont ceux qui doivent établir des rapports entre les hommes ?
A quels titres les aimerons-nous, les chérirons-nous, les préférerons-nousànous-mêmesPDequeldroitsoulageronsnous leur infortune? Où sera maintenant dans nos âmes le berceau de belles et inutiles vertus de bienfaisance, d'humanité, de charité, indiquées dans le code absurde de quelques religions imbéciles qui, prêchées par des imposteurs ou par des mendiants, durent nécessairement conseiller ce qui pouvait les soutenir ou les tolérer ?
Eh bien ! Eugénie, admettez-vous encore quelque chose de sacré parmi les hommes? Concevez-vous quelques raisons de ne pas toujours nous préférer à eux ?
EUGÉNIE
Ces leçons, que mon cœur devance, me flattent trop pour que mon esprit les récuse.
DOLMANCÉ
Elles sont dans la nature, Eugénie ; la seule approbation que tu leur donnes le prouve ; à peine éclose de son sein, comment ce que tu sens pourrait-il être le fruit de la corruption ?
EUGÉNIE
Mais toutes les erreurs que vous préconisez sont dans la nature, pourquoi les lois s'y opposent-elles ?
DOLMANCÉ
Parce que les lois ne sont pas faites pour le particulier, mais pour le général, ce qui les met dans une perpétuelle contradiction avecl'intérét personnel, attendu que l'intérêt personnel l'est toujours avec l'intérêt général. Mais les lois, bonnes pour la société, sont très mauvaises pour l'individu qui la compose ; car, pour une fois qu'elles le prot(^genl
196 l'œuvre du marquis de sade
ou le garantissent, elles le gênent et le captivent les trois quarts de sa vie ; aussi l'homme sage et plein de mépris pour elles les tolère-t-il comme il fait des serpents et des vipères qui, bien qu'ils blessent ou qu'ils empoisonnent, servent pourtant quelquefois dans la médecine ; il se garantira des lois comme il le fera de ces bêtes venimeuses ; il s'en mettra à l'abri par des précautions, par des mystères, toutes choses faciles à la sagesse et à la prudence.
Français ! encore un effort, si vous voulez être Républicains
EUGÉNIE
Allons, je vous pardonne et je dois respecter des principes qui conduisent à des égarements. Comment ne les adopterais-je pas, moi qui ne veux plus vivre que dans le crime? Asseyons-nous et jasons un instant ; je n'en puis plus. Continuez mon instruction, Dolmancé, et dites-moi quelque chose qui me console des excès où me voilà livrée ; éteignez mes remords ; encouragez-moi.
m""" de saint-ange Cela est juste, il faut qu'un peu de théorie succède à la pratique : c'est le moyen d'en faire une écolière parfaite.
DOLMANCÉ
Eh bien ! quel est l'objet, Eugénie, sur lequel vous voulez qu'on vous entretienne?
EUGÉNIE
Je voudrais savoir si les mœurs sont vraiment nécessaires dans un gouvernement, si leur influence est de quelque poids sur le génie d'une nation.
DOLMANCÉ
Ah ! parbleu, en partant ce matin, j'ai acheté au palais de TEgalité une brochure qui, s'il en faut croire le titre, doit nécessairement répondre à votre question... A peine sort-elle de la presse 1
198 l'œuvre du marquis de sade
DE SAINT-ANGE
Voyons. (Elle lil : Français, encore un efforl, si vou.voulez êlre républicains.) Y o'ûa, sur ma parole, un singulier titre ; il promet. Chevalier, toi qui possèdes un Ir, organe, lis-nous cela.
DOLMANCÉ
Ou je me trompe, ou cela doit parfaitement répondre à la question d'Eugénie.
EUCÉNIB
Assurément.
m"* de saint-ang»
Sors, Augustin, ceci n'est pas fait pour toi ; mais ne t'éloigne pas ; nous sonnerons dès qu'il faudra que tu reparaisses.
LE CHEVALIER
Je commence.