‹ L'œuvreChapitre 58 sur 68 · CORPS · texte numérisé non relu

CORPS

PDNEUTRE. 2. 439

— Vous vous connaissez, n'est-ce pas? Vous vous êtes déjà rencontrées ici.

Mathilde eut un regard froid sur la toilette modeste de cette femme, qui, disait-on, avait vécu longtemps avec un homme, avant d'être mariée. Elle était d’une rigidité excessive sur ce point, depuis que la tolérance du monde littéraire et artistique l'avait fait admettre elle-même dans quelques salons. D'ailleurs, Henriette, qui l’exécrait, reprit sa conversation avec: Christine, après les strictes politesses d'usage.

Jory avait serré les mains de Claude et de Sandoz. Et, debout avec eux, devant la cheminée, il s’excusait, auprès de ce dernier, d’un article paru le ma-

tin même dans sa revue, qui maltraitait le roman

de l'écrivain. rs

— Mon cher, tu le sais, on n'est jamais le maître chez soi... Je devrais tout faire, mais j'ai si peu de temps ! Imagine-toi que je ne l'avais même pas lu, cet article, me fiant à ce qu'on m'en avait dit. Aussi

. tu comprends ma colère, quand je l’ai parcouru tout

à l'heure... Je suis désolé, désolé...

— Laisse donc, c’est dans l'ordre, répondit tranquillement Sandoz. Maintenant que mes ennemis se mettent à me louer, il faut bien que ce soient mes amis qui m'attaquent.

De nouveau, la porte s’entre-bâilla, et Gagnière se glissa doucement, de son air vague d'ombre falotte.

Il arrivait droit de Melun, et tout seul, car il ne

montrait sa femme à personne. Quand il venait diner ainsi, il gardait à ses souliers la poussière de la pro: vince, qu'il remportait le soir même, en reprenant un train de nuit. Du reste, il ne changeait pas, l’âge semblait le rajeunir, il blondissait en vieillissant.

— Tiens! mais Gagnière est là ! s’écria Sandoz.

Alors, comme Gagnière se décidait à saluer les -

dames, Mahoudeau fit son entrée. Lui, avait blanchi

déjà, avec sa face creusée et farouche, où vacillaient

des yeux d'enfance. Il portait encore un pantalon trop court, une redingote qui plissait dans le dos, malgré l'argent qu'il gagnait à présent; car le marchand de bronzes, pour lequel il travaillait, avait lancé de lui des statuettes charmantes, que l'on commençait à voir sur les cheminées et les consoles bourgeoises. |

Sandoz et Claude s'étaient tournés, curieux d’assister à cette rencontre de Mahoudeau avec Mathilde et Jory. Mais la chose se passa très simplement. Le

sculpteur s’inclinait devant elle, respectueux, lors= que le‘mari, de son air d’inconscience sereine, crut

devoir la lui présenter, pour la vingtième fois peutêtre.

— Eh! c'est ma femme, camarade! Serrez-vous

donc la main!

Alors, très graves, en gens du monde que l'on force à une familiarité un peu prompte, Mathilde et Mahoudeau se serrèrent la main. Seulement, dès que

celui-ci se fut débarrassé de la corvée, et qu'il eut

retrouvé Gagnière dans un coin du salon, tous deux

se mirent à ricaner et à se rappeler en mots terre

bles les abominations d’autrefois. Hein? elle avait des dents aujourd'hui, elle qui jadis ne pouvait pas . mordre, heureusement!

On attendait Dubuche, car il avait formellement -

promis de venir.

— Oui, expliqua tout haut Henriette, nous ne se- 2 rons que neuf. Fagerolles nous a écrit ce matin, pour s'excuser : un diner officiel, où il a été brusquement

PEN TT PES LR ET Mer Ut CR IN EE PUR AN

forcé de paraitre... Il s'échappera et nous rejoindra vers onze heures.

Mais, à ce moment, on apporta .une dépêche.

C'était Dubuche qui télégraphiait: « Impossible de

bouger. Toux inquiétante d'Alice. »

— Eh bien! nous né serons que huit, reprit Hemiette, avec la résignation chagrine d’une maitresse de maison qui voit s'émietter ses convives.

Et, le domestique ayant ouvert la porte de la salle à manger, en annonçant que madame était servie,

elle ajouta :

— Nous y sommes tous... Offrez-moi votre bras, Claude.

Sandoz avait pris celui de Mathilde, Jory se chargea de Christine, tandis que Mahoudeau et Gagnière suivaient, en continuant de plaisanter crument ce qu'ils appelaient le rembourrage de la belle Ferbo-

e <a riste. 3

La salle à manger où l’on entra, très grande, était

d’une vive gaieté de lumière, au sortir de la clarté

discrète du salon. Les murs, couverts de vieilles faïences, avaient des tons amusants d'imagerie d’Epinal. Deux dressoirs, l’un de verrerie, l’autre d’ar-

genterie, étincelaient comme des vitrines de joyaux.

Et la table surtout braisillait au milieu, en chapelle ardente, sous la suspension garnie de bougies, avec la blancheur de sa nappe, qui détachait la belle ordonnance du couvert, les assiettes peintes, les verres

taillés, les carafes blanches et rouges, les hors-d'œu-

dre symétriques, rangés autour du bouquet central, une corbeille de roses pourpre.

On s’asseyait, Henriette entre Claude et Mahoudeau, Sandoz ayant à ses côtés Mathilde et Christine,

- Jory et Gagnière aux deux bouts, et le domestique

ny

442 LES ROUGON-MAUQUART.

achevait à peine de servir le potage, lorsque madame Jory lâcha une phrase malheureuse. Voulant être aimable, n'ayant pas entendu les excuses de son mari, elle dit au maître de la maïson: À

— Eh bien! vous avez été content de l'article de ce matin, Édouard en a revu lui-même les ÉRrenTEs avec tant de soin !

Du coup, Jory se troubla, bégaya:

— Mais non! mais non! Il est très mauvais, cet article, tu sais bien pe: a passé pendant mon absence, l’autre soir.

Au silence gèné qui s'était fait, elle sa faute. Mais elle aggrava la situation, elle lui jeta un regard aigu, en répondant très haut, pour l aceahler re et se mettre à part : # +

— Encore un de tes mensonges ! Je a ce que tu m'as dit... Tu entends, je ne veux pas que tu me rendes ridicule! “1

Cela glaça le commencement du diner. Vaine: à ment, Henriette recommanda les kilkis, seule Christine les trouva très bons. Sandoz, que l'embarras de Jory récréait, lui rappela joyeusement, quand les rougets grillés parurent, un déjeuner qu'ils avaient fait ensemble à Marseille, autrefois. Ah! mes “3 seule ville où l’on mange! | | ne Claude, absorbé depuis un instant, sembla sortir ‘4 d’un rêve, pour demander, sans transition: À

— Est-ce que c'est décidé? est-ce qu'ils ont choisi | les artistes, pour les nouvelles décorations de l'Hôtel- 3 de-Ville ? "Es

— NA dit Mahoudeau, ça va se faire... Moi, il n'aurai rien, je ne connais personne. . Fagerolles | lui-même est très inquiet. S'il n’est DU ici ce soir, c'est que Ça ne marche pas tout seul... Ah! il a 2

Page 1