‹ L'œuvre psychologique du Dr LiébeaultChapitre 2 sur 2 · D'' 0. VOGT · texte numérisé non relu

D'' 0. VOGT

Liège.

M'associe de cœur à ceux qui sont réunis pour honorer Liébeault et regrette d'être empêché de me joindre à eux.

Professeur Henrijean.

Nancy.

J'aurais été heureux de me trouver au milieu de ceux qui glorifient le Dr Liébeault, mon illustre compatriote, et je m'associe aux honneurs que vous lui rendez. Maurice Barrés,

de l'Académie française.

Nice.

J'aurais été heureux d'assister à la belle cérémonie où justice sera rendue à la mémoire de l'homme de bien et du savant modeste dont notre famille s'honore et qui laisse à tous le souvenir d'un bienfaiteur dont l'humanité ne pourra jamais trop apprécier la valeur.

Général Travailleur.

L'espace dont nous disposons ne nous permet que de mentionner les lettres d'excuses adressées par M. le professeur Raymond, membre de l'Académie de médecine, M. le professeur Albert Robin, membre de l'Académie de médecine, M. le D"" Brousse, président du Conseil municipal, M. le D"" Motet, membre de l'Académie de médecine, M. le D"" Huchard, membre de l'Académie de médecine, M. Laurent, secrétaire général de la préfecture de police, M. Edmond Perrier, de l'Institut, directeur du Muséum.

M. le professeur Stumpf (de Berlin), M. le professeur Francotte (de Liège), M. le professeur Masoin (de Louvain), M. le D"" Ladame (de Genève), M, le professeur Grasset (de Montpellier), M. le professeur Combemale (de Lille), M. le professeur Pitres (de Bordeaux), M. le professeur Bordier (de Grenoble), M. le professeur Brunon (de Rouen), M. le D"" Charrin, professeur au Collège de France, sir Francis Cruise (de Dublin), M. le professeur Claparède (de Genève).

MM. les professeurs Lépine (de Lyon), Carrieu (de Montpellier) et Henrot (de Reims), M. le D"- Van Velsen (de Bruxelles), M. le D"" Dejace, directeur du Scalpel (de Liège), M. le D'" Bonjour (de Lausanne), M. le D"" Hamilton- Osgood (de Boston), M. le D"" Wiasemski (de Saratow), M. le D"- Famenne (de Florenville, Luxembourg), M. le professeur Podiapolski (de Saratow), M. le D"- Damoglou (du Caire), M. le D-- Vlavianos (d'Athènes), M, le D-" Witry (de Trêves), M. le D'- Hœberlin (de l'Ile de Fùhr), M. le D"- Milne Bramwell (de Londres), M. le D-- de Groer (de Saint-Pétersbourg), M, le D"" Wijnaendts Francken (de La Haye), M. le D"- Knory (d'Odessa), M. le D"" Zeligzon (de Cleveland, Ohio), Mme Hemmerlé (d'Odessa), M. Achille, conseiller muni • cipal de Paris, M. Muteau, député de la Côte-d'Or, M. Milliaux, député de l'Yonne, M. Roussel, conseiller municipal de Paris, M. le D"" Jacques Bertillon, directeur de la statistique du département de la Seine, M. le D"" Marie, médecin en chef de l'Asile de Villejuif, etc., etc.

12 inauguration du buste du docteur liébeault

Sociétés, Ecoles et Institutions représentées.

La Société d'hypnologie et de psychologie (par les membres ue son bureau).

L'Ecole de psychologie (par ses professeurs).

L'Ecole dentaire de Paris (par M. le D' Godon, directeur).

Le Syndicat de la presse scientifique (par le D' Bilhaut, président, et le D' Cornet,

secrétaire général).

La Société d'histoire de la médecine (par le D'' Prieur, secrétaire général). La Société de pathologie comparée (par le D"" Saint- Yves Ménard, vice-président,

et M. Grollet, secrétaire général).

La Société universelle des sciences psychiques (par le D' Paul Joire, président). La Société de médecine et de chirurgie pratiques (par le D'' Ducor, président, et

le D"' DiGNAT, secrétaire général).

La Société médicale des praticiens (par le D"^ Mercier, secrétaire). La Société psychologique internationale (par M. Jules Bois, secrétaire général). La Société d'hygiène de l'enfance (par M. le D"' Degoix, vice-président). La Société d'enseignement populaire (par M. Carpin, président). La Société protectrice des animaux (par M. Coutaud, président). La Société franco-japonaise (par M. Félix Régamey, président). La Société française d'hygiène (par M. Joltrain, secrétaire général). L'Alliance scientifique universelle (par M. Léon de Rosny, président). L'Assistance aux animaux (par M. Lépinay, secrétaire général). La Mutualité Maintenon (par M"" Paris, directrice). La Guild internationale (par M"" Michaud, secrétaire).

Society for psychical Research (par le D' Lloyd-Tuckey, membre du Comité). L'Institut psycho-physiologique (par le D"' Bérillon). Le Dispensaire pédagogique de Paris (par le D'' Pamaut). Le Laboratoire de psychologie comparée (par MM. Ghollet et Lki'INav). Le Dispensaire anti-alcoolique de Paris (par M""" la D"'""" IJouet-IIknrv). L'Institut psycho-physiologique de Sao-Paulo (par le D' Andrade Silva). L'Institut Liébeault d'Amsterdam (par MM. les D" Van RENTEUGiiEMet Béuillon). L'Institut Liébeault de Loches (par MM. les D" Lemesle et Marnav). Le Cercle Liébeault de Saratow (par M. Podiapolski et M. le D' l^ Farez). L'Institut départemental des Sourds-Muets (par M. Baguer, directeur).

etc

Allocution du D' Jules Voisin

médecin de la Salpêtrière, président de la Société d'hypnologie et de psychologie.

Au lendemain de la mort du D' Liébeault, lorsque notre dévoué collègue, M. le D"" van Renterghem, d'Amsterdam, demanda à la Société d'hypnologie et de psychologie d'ouvrir une souscription destinée à honorer la mémoire de ce grand savant, sa proposition fut accueillie par une approbation unanime. Notre Société ne pouvait oublier que le premier article de notre programme, élaboré en 1889 par le regretté Dumontpallier et par son élève, M. Bérillon, comporte l'étude de toutes les questions qui se rattachent à l'étude expérimentale de l'hypnotisme, de la suggestion et de la psychothérapie. Or, le principal titre de gloire de Liébeault n'est-it pas d'avoir, le premier, après avoir consacré de longues années à étudier le mécanisme du sommeil provoqué, d'avoir dégagé et fait ressortir l'importance des phénomènes psychologiques de la suggestion.

Aussi, nous avons été heureux de nous associer, dans l'œuvre de justice que nous accomplissons, à l'Ecole de psychologie, dont le programme a tant de points de contact avec celui de la Société d'hypnologie.

Il ne m'appartient pas de retracer ici l'œuvre médicale et psychologique du D"" Liébeault. Ce soin a été confié à M. le D' Paul Magnin, vice-président de la Société d'hypnologie, et à M. le D"" Bérillon, secrétaire général de la Société, qui a accepté également d'être le secrétaire du comité de la souscription. Je n'ai pas à vous rappeler le zèle et le dévouement que M. le D"" Bérillon déploie dans l'accomplissement de toutes les fonctions qui lui sont confiées. Vous les connaissez. Nous lui devons le succès de la belle manifestation scientifique d'aujourd'hui.

Nous aurons également le plaisir d'applaudir les beaux vers par lesquels M. Jules Bois a su exprimer si heureusement dans son hymne à Liébeault, les vertus de l'homme et la gloire du savant. M. Paul Mounet, l'éminent sociétaire de la Comédie française, qui n'a pas oublié l'époque où il s'initiait aux choses de la médecine, a mis sa voix puissante au service du poète. Nous les confondrons dans nos applaudissements.

Avant d'entendre l'éloge de Liébeault, je dois, au nom du Comité de

14 INAUGURATION DU BUSTE DU DOCTEUR LlÉBEAULT

la souscription, adresser nos vifs remcrciemenls à JNt. le Ministre de rinslrujtion publique, M. Bienvenu-Martin, et à M. Berthelot. ancien ministre, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, qui ont bien voulu accepter la présidence d'honneur de cette réunion.

M. le Ministre, retenu par la discussion du budget de son ministère, s'est fait représenter par un de ses collaborateurs les plus distingués, M. Lillaz, sous-chef de son cabinet. Vous venez d'entendre la lecture de la lettre de M. Berthelot. Les termes élevés par lesquels ce maître que nous vénérons comme une des gloires les plus pures de la science française, s'associe à notre manifestation en l'honneur du D'' Liébeault, nous ont touchés profondément. Je suis heureux d'être votre interprèle, en lui exprimant nos sentiments de Reconnaissance et de respectueuse affection.

C'est avec un grand plaisir que je salue la présence à mes côtés des hommes émineiils, qui comme M. le professeur Giard, membre de l'Institut ; M. Mesureur, directeur de l'Assistance publique'; M. le D'' Saint- Yves-Ménard, membre de l'Académie de médecine, et M. le D'' Lloyd- Tuckey (de Londres), n'ont pas hésité à dérober à d'absorbantes occupations les instants nécessaires pour répondre à notre invitation. Ils ont pensé que rendre hommage à la mémoire d'un homme dont la vie tout entière a été consacrée au culte désintéressé de la science, c'était encore servir la science. Nous les remercions d'avoir pensé, comme nous, qu'un des premiers devoirs qui incombent au sentiment éclairé du patriotisme, c'est d'honorer ceux dont les travaux contribuent à la prospérité et à la grandeur de la patrie.

En acceptant la présidence d'honneur de noire comité, M. le D"" Raymond, professeur de clinique des maladies nerveuses à la Faculté de PariS;, et M. Beaunis, professeur honoraire à la Faculté de Nancy, ont démontré qu'il ne restait rien des antiques discussions entre les deux écoles de Nancy et celle de Paris. Les querelles Ecientifiques ont le grand avantage d'aboutir à des conclusions Icgiiimes, logiques et profitables à l'humanilc. Elles se terminent toujours par de sincères réconciliations.

La présence de M"'" Liébeault et de M"'^ Claire Liébeault, venues de Nancy avec une délégation d'amis, donne à notre réunion d'aujourd'hui son caractère de véritable fête de famille. Autour du buste remarquable dû à l'habile ciseau du statuaire Félix Maillols, se sont groupés les élèves, les admirateurs et les amis personnels du D"" Liébeault. Plu.sicurs sont venus de très loin. Noire cher et estimé collègue, le D'' Lloyd- Tuckey de Lond.es, nous a donné en cette circonstance, une nouvelle preuve de la fermeté de ses sentiments. Il a traversé la Manche pour nous apporter le salut des psychothérapeutes anglais.

Le modeste médecin de Nancy dont la perspicacité a si grandement élargi le champ des connaissances psychologiques, était digne

INAUGURATION DU BUSTE DU DOCTEUU LIÉBEAULT 15

de ces pieux hommages. Créateur de lapsj/c/iof/ierapie, c'est-à-dire de la science qui contribue le plus puissamment au soulagement de lu souffrance humaine, il fut également un admirable professeur, car il a laissé après lui une pléiade d'élèves ({ui continuent à s'inspirer de ses doctrines et de son enseignement. La fidélité de leur admiration perpétuera la mémoire de Liébcault et rappellera qu il eut le mérite de doter l'art de «guérir d'une branche nouvelle.

Allocution du D"^ Paul Magnin

professeur à l'Ecole de psychologie, vice-président de la Société d'hypnologie et de psychologie.

Il y aura bientôt seize ans, le 25 mai 1891, avait lieu à Nancy une cérémonie particulièrement belle et touchante. Le D'" Liébeault prenait sa retraite et, répondant à l'appel de médecins anglais et hollandais, ses élèves, un grand nombre de ses confrères, avaient tenu à lui offrir, à cette occasion, un témoignage de leur commune admiration.

Après lui avoir remis, au nom du Comité international, le bronze bien connu de Mercié, David vainqueur de Goliath, ainsi qu'un album contenant les photographies des souscripteurs, Dumontpallier se fît l'interprète de la respectueuse sympathie de tous les assistants pour « le médecin modeste qui, mu par le seul désir d'être utile, a réussi à soulager, à guérir un grand nombre de malades et à doter l'art de la médecine d'une méthode nouvelle.

a C'est à Liébeault, disait notre regretté maitre, qu'il appartenait de créer la psychothérapie et de la généraliser. C'est au modeste praticien de campagne que devait revenir le mérite d'avoir fondé la grande méthode thérapeutique à laquelle on donne aujourd'hui le nom de « suggestion thérapeutique ». Pendant près d'un quart de siècle, Liébeault répandit sa science en prodiguant gratuitement ses soins aux pauvres et ses bienfaits devaient seuls le consoler des railleries du public et de ses confrères. C'est donc pour nous. Messieurs, une grande satisfaction et c'est pour moi un grand honneur d'être invité dans cette réunion à lui dire notre admiration et notre reconnaissance ».

La souscription internationale laissait un reliquat. Consulté sur l'emploi de cette somme, Liébeault pria ses confrères de la consacrer à la fondation du « prix Liébeault » que décerne chaque année la Société d'hypnologie.

Le 16 septembre 1902, Liébeault entrait dans sa quatre-vingtième année. Affaibli par l'âge et surtout par la maladie, vivant retiré dans une demi-solitude il se disposait à quitter Léon pour rentrer déflnitivement à Nancy. Mais, auparavant, il voulut, à l'occasion de son soixante-dix-neuvième anniversaire, revoir encore une fois le toit paternel et le petit village où il avait passé ses premières années. Grâce à une touchante pensée de Mme Hsemmerlé et du D"" Van Renterghem, pensée

approuvée par quelques-uns des amis et dévoués disciples du maître, une douce surprise lui était réservée. Sur la façade de la maison qui l'avait vu naître il vit une plaque de marbre blanc sur laquelle il put lire l'inscription suivante :

Dans cette maison naquit, le 16 septembre 1823,

Liébeault, Ambroise, Auguste,

docteur en médecine, médecin modeste et homme de bien,

qui ouvrit une ère nouvelle aux sciences médicales

en les dotant de sa découverte :

L'application méthodique de la suggestion et du sommeil provoqué

au traitement des maladies.

Cette plaque commémorative fut apposée au nom de ses nombreux amis et disciples, tant Français qu'étrangers, par :

Agathe H^mmerlé, d'Odessa; VAN Renterghem, dir. deV Institut psychoihérapeiitique Liébeault, d'Amsterdam. Jules Voisin, Edgar Bérillon, Paul Magnin, Paul Fauez, représentants de la

Société d'hypnologie et de psychologie de Paris. Oscar Vogt, A. von Sghrenck-Notzing, représentants du Zeitschrift fur

hypnotismus. Charles Lloyd-Tuckey, de Londres. Otto Wetterstrand, de Stockholm.

Et c'est ainsi que les habitants de Pavières peuvent s'enorgueillir grandement d'un éniinent compatriote déjà universellement honoré à la fin de sa vie et dont nous couronnons aujourd'hui la gloire.

Liébeault nous a montré la révolution qu'un homme peut à lui seul accomplir dans l'évolution des idées philosophiques et scientifiques de son époque, quand ses travaux ne visent que la recherche de la vérité. Il nous a permis de comprendre ce qu'a de profondément grand une existence faite toute de droiture, de bienveillance, et de bonté quand elle a pour but le soulagement désintéressé de ses semblables.

Aussi Liébeault apparaîtra-t-il toujours aux yeux de ses collègues de la Société d'hypnologie et de psychologie comme une des plus nobles, une des plus belles figures médicales de notre temps.

Allocution du D^ Ch. Lloyd-Tuckey (')

membre du comité de la Society for psycliical research, de Londres.

C'est avec un vif plaisir que j'appoiic, de Londres, l'hommage des psychothérapeutes anglais à la mémoire du D"^ Liébeault.

Je remercie particulièrement mon ami le I)"" Bérillon qui, en faisant revivre la physionomie si noble du créateur de la psychothérapie, m'a fourni l'occasion do rappeler ce que je dois à ses enseignements.

Il y a vingt ans, je me rendais à Nancy, attiré par la renommée de ce grand savant. Je n'oublierai jamais l'accueil que je reçus dans sa clinique. Avec beaucoup d'empressement, il s'efforça de m'inilier à la pratique de son art. Tous ceux qui ont eu, comme moi, le bonheur de recevoir ses conseils, ont clé conquis par Fa personnalité géniale, par son grand savoir psychologique, mais aussi ]")ar sa bonté et par sa modestie. Ce sont ces qualités qui l'ont rendu si cher à tous les médecins, venus de tous les pays pour s'instruire auprès de lui.

Cette réunion de savants illustres, de médecins, et de psychologues, auxquels il faut ajouter les noms de ceux dont le D"" Bérillon vient de nous communiquer les télégrammes, montre que notre maître est honoré non seulement dans son propre pays, mais aussi dans toutes les parties du monde civilisé.

Il n'y a pas de ville importante où il n'y ait des disciples de Liébeault et leur admiration a ceci de particulier qu'elle ne s'adresse pas à un homme célèbre par les fonctions qu'il a occupées. Elle n'est inspirée que par des sentiments d'affection et de reconnaissance.

-En Angleterre, il y a actuellement, dans presque toutes les villes, des médecins qui se sont spécialisés dans la pratique de l'hypnotisme. Ceci est d'autant plus surprenant que le peuple anglais est essentiellement attaché à ses traditions séculaires et qu'il n'accueille les nouveautés qu'avec une extrême défiance. C'est surtout au point de vue médical qu'il se montre réfractaire aux doctrines nouvelles. Les idées dont Liébeault a été l'initiateur faisant leur chemin en Angleterre^ on peut dire que c'est la démonstration éclatante de leur succès. Elles ont déjà amené, par une évolution pacifique, la disparition d'une foule de méthodes anciennes et surannées qu'on appliquait, par esprit de tradition, au traitement des maladies nerveuses et des maladies générales. La

(1) Cette allocution u été prononcée en anglais.

INAUGURATION DU BUSTE DU DOnTEUU LIKBEAULT 19

substitulion progressive de la thérapeutique suggestive à l'abus des drogues peut être considérée comme un immense service rendu à riiumanité.

Il y a quelques jours, un médecin éminent de Dublin, sir Francis Cruise, dont la visite au D'^ Liébeault eut lieu quelques années après la mienne, m'écrivait qu'il utilisait l'hypnotisme dans sa pratique courante et qu'il en obtenait des succès remarquables. De Stockholm, d'Amsterdam, de Berlin, de Moscou, de Lausanne, de Genève, de Bruxelles, et d'un grand nombre d'autres villes, le même écho nous atrive et partout le nom de Liébeault est salué avec admiration.

Si les adeptes de la psychothérapie ne sont pas encore plus nombreux, c'est que les applications de Ihypnolisnie exigent une compétence spéciale et que les professeurs capables de l'enseigner sont rares. Heureusement l'enseignement donné à l'Ecole de psychologie, par des professeurs dévoués comme le sont les D" Bcrillon, Paul Magnin et Paul Farez, contribue à former chaque année de nouveaux élèves. Beaucoup de nos compatriotes sont venus à Paris pour y suivre d'utiles leçons qu'ils n'auraient pu trouver ailleurs.

Je suis heureux de constater que nous sommes unanimes à reconnaitre la part prépondérante qui revient à Liébeault dans la connaissance de l'hypnotisme. Le meilleur hommage que nous puissions rendre à sa mémoire, c'est de nous Inspirer de son exemple et de nous consacrer, avec autant de dévouement et de bonté qu'il l'a fait, à l'application de la psychothérapie.

L'œuvre psychologique de Liébeault.

par le D'' Bérillon,

professeur à l'Ecole de psychologie, secrétaire général de la Société d'hypnologie et de psychologie.

Avant d'exposer l'œuvre psychologique de Liébeault, j'ai le devoir de retracer les diverses phases de son existence, si bien remplie. Je les emprunterai en grande partie à l'Eloge qui fut prononcé le 21 juin 1904, à la séance annuelle de la Société d'hypnologie et de psychologie^, par le D"" Van Renterghem, d'Amsterdam.

Né le 16 septembre 1823, à Favières (Meurthe-et-Moselle), Auguste- Antoine Liébeault ne commença que tardivement ses études universitaires. Ses parents le destinaient à l'état ecclésiastique ; mais ce fut contre son gré, qu'à l'âge de quinze ans, il fut placé au séminaire. Il s'y montra peu docile aux enseignements de ses maîtres, et à la mort de son père, il obtint de sa mère la liberté de suivre sa vocation qui l'entraînait vers les sciences naturelles. A vingt-et-un ans, il prit sa première inscription à l'Université de Strasbourg.il se montra étudiant studieux, et fut reçu docteur en médecine, le 7 février 1850.

Pendant les deux dernières années de son séjour à Strasbourg, son attention avait été appelée sur les questions d'hypnotisme. Dans le service du professeur Gros, dont il était l'interne, il avait pu observer un sujet chez lequel on pouvait provoquer des saignements de nez. II suffisait, pour réaliser cette expérience, de lui en donner l'ordre lorsqu'il était endormi.

Après avoir lu le Manuel du Magnétiseur du D"" Teste, il essaya de plonger quelques sujets en état de catalepsie et de somnambulisme. A son grand étonnement, il y réussit. Il eut dès lors l'intention de se consacrer à cette branche spéciale de la médecine, mais son professeur de clinique, le D"" Schùtzenberger, l'en dissuada. Il vint s'installer à Pont-St- Vincent, près de Nancy ; et bientôt, absorbé par les exigences d'une nombreuse clientèle, il oublia l'hypnotisme. Une seule fois, au début de sa carrière de médecin de campagne, il faillit y revenir. Un vieux paysan le consulta pour sa fille qui présentait des attaques convulsives ; Liébeault, ayant constaté, chez cette malade, l'inefficacité des médicaments, proposa de l'endormir. Le père s'y opposa, lui remontrant qu'il risquait de s'aliéner

sa clientèle ; les innovations étant en général fort mal accueillies, surtout dans les campagnes.

Ce ne fut que dix ans après qu'il revint à ses études de prédilection. La présentation à l'Académie des Sciences, par le célèbre Velpeau, d'un exemplaire du livre de James Braid sur \âNeurypnologie oul'hypnoiisme nerveux, le porta à recommencer ses expériences. Pour cela, il s'adressa résolument à des malades de sa clientèle, leur offrant de les traiter gratuitement s'ils se prêtaient à ses expériences d'hypnotisme. Il faisait en outre valoir que ce traitement supprimait les frais de médicaments.

Cet appel à l'esprit d'économie fut entendu et il eut bientôt à sa disposition un nombre considérable de sujets.

Pendant quatre années, il soigna gratuitement tous ceux qui voulaient bien guérir par le moyen du sommeil provoqué ; il acquit par là une expérience consommée, et sa réputation devint considérable auprès des paysans de la région.

C'est alors que, convaincu de l'influence exercée par le moral, non seulement dans la production, mais aussi dans la guérison des maladies, il prit la résolution de soumettre au corps médical le résultat de ses observations.

Venu à Nancy pour y trouver un champ d'expériences plus étendu, Liébeault ne rencontra aucun encouragement de la part de ses confrères ; au contraire, un certain nombre d'entre eux n'hésitèrent pas à accabler de leurs dédains un médecin dont les théories médicales et la thérapeutique étaient si peu conformes aux traditions officielles.

Il a raconté dans divers articles les difficultés qu'il eut à surmonter pour triompher de l'esprit de routine. A ce point (^e vue, il ne fut pas mieux partagé que Braid, auquel la Section de mé'decine de l'Association britannique pour l'avancement des sciences avait refusé la lecture d'une communication ayant pour titre : Essai pratique sur Vaction curative de l'hypnotisme.

Doué d'un caractère élevé, inaccessible au découragement, Liébeault vécut à l'écart, en dehors du monde médical, consacrant tout son temps aux malades qui venaient à la clinique qu'il avait fondée rue de Bellevue. En 1866, il publia le fruit de ses observations dans un volume remarquable ayant pour titre : Du sommeil et des états analogues, considérés surtout au p)oint de vue de Vaction du moral sur le physique. Il y exposait les principes dont s'inspirent aujourd'hui tous ceux qui, dans la pratique de la psychothérapie, sont restés fidèles à la méthode scientifique.

On sait que cette oeuvre passa inaperçue. Il n'en fut vendu qu'un seul volume ! M. Liégeois racontait avec humour au professeur Delbœuf, en visite à Nancy en 1887, comment, ayant pris en main et feuilleté ce volume au moment de son apparition, il l'avait trouvé trop cher !

Depuis lors, Liébeault a pris sa revanche. Non seulement les deux

22 INAUGUKATJON DU BUSTE DU DOCTEUR LIKBEAULT

éditions de son livre ont été complètement épuisées ; mais il est actuellement impossible de s'en procurer un exemplaire.

Dans la préface de la seconde édition, il exprimait, en termes positifs, le dédain que doit professer tout homme de caractère à Tégard des jugements superficiels ou malveillants. « Du moment qu'on s'écarte du courant ordinaire de la science, en s'occupant de choses qu'elle rejette, ainsi que je l'ai fait dans mon traité spécial sur le Sommeil provoqué, — et que par conséquent, on ne se range pas derrière ses grands prêtres comme des moutons de Panurge, — on se séquestre nécessairement, et les savants et le i;ii/gu7n pecus s'éloignent de vous. Heureux ! si l'on rencontre par-ci par-là quelques timides adeptes qui vous consolent tout bas. »

« Mais, en ce cas particulier, qu'importe l'adhésion des savants et du public, quand on est sûr des vérités que l'on met au grand jour ! Qu'importent surtout les anathèmes et les dogmes de la médecine classique, lorsque, établi sur le terrain solide de l'observation et de l'expérimentation psychique, on a acquis la conviction d'avoir entrevu non seulement des vastes horizons à une branche naissante de la psychologie, mais encore d'avoir constaté les applications de cette science à l'art de guérir, lesquelles se résument dans la thérapeutique suggestive, thérapeutique révolutionnaire au premier chef ».

Une période d'une vingtaine d'années s'écoula entre la publication du livre de Liébeault et la révélation de ses idées. Il passa tout ce temps à s'occuper de ses malades, leur consacrant toutes ses journées.

Ses consultations ne furent interrompues que })ar l'occupation allemande, durant laquelle il mit son dévouement professionnel au service des blessés allemands recueillis dans les locaux du Grand séminaire de Nancy.

Il employait les quelques heures de loisir que lui laissaient ses devoirs de chirurgien à écrire son livre intitulé : Eba.uche de Psychologie, paru en 1873, et qui n'eut pas, tout d'abord, plus de succès que le précédent. Ce livre est actuellement devenu introuvable.

Aussitôt après le rétablissement de la paix, il reprit ses séances d'hypnotisme, et recommença à soigner les pauvres.

L'ostracisme dont Liébeault avait été jusque-là la victime résignée, ne prit fin qu'au commencement de 1881.

Ur) de ses camarades de la Faculté de Strasbourg, le D"" Lorain, étant venu lui rendre visite à la modeste clinique de la rue de Bellevue, l'y trouva au milieu d'une vingtaine de malades plongés dans l'état d'hypnotisme.

La singularité de ce spectacle, auquel il n'était pas accoutume, impressionna tellement le D' Lorain qu'il en fit part à tous les confrères qu'il rencontra, les invitant à se rendre compte par eux-mêmes des expériences dont il avait été le témoin.

Devant son insistance, le D"" Dumont, chef des travaux physiques à la Faculté de Nancy, assista h une consultation du D"" Liébcault. Il y prit un tel intérêt que pendant quelque temps, il devint le collaborateur du maître.

Mais, malgré ses affirmations, le corps médical, et les professeurs de la Faculté, restaient encore indifférents. C'est alors que le D"" Dumont demanda à M. Liébeault d'appliquer sa méthode à quelques malades de l'asile de Maréville, près de Nancy, qui lui seraient soumis par le D'"Sizaret, médecin en chef de cet établissement. Les expériences furent faites devant un certain nombre de hauts fonctionnaires, de magistrats et de conseillers généraux. Plusieurs malades atteints d'hystérie furent endormis par le D"" Liébeault avec la plus grande facilite. Quelques jours plus tard, le 10 mai 1883, il présenta à la Société de Médecine de Nancy, revenue de ses préventions d'antan, quatre sujets sur lesquels il réalisa un certain nombre d'expériences de suggestion qui frappèrent très vivement les trente-deux médecins présents à la séance (^).

Dès lors, Tincrédulité des confrères commença à se transformer en admiration.

La Revue de V hypnotisme, créée en 1886, eut, des sa publication, le D"" Liébeault parmi ses plus actifs collaborateurs. Elle publia de lui de remarquables études, et porta son nom dans toutes les parties du monde. Bientôt, les visiteurs affluèrent à sa modeste clinique, et dans le cours des années 1887, 1888, 1889 et 1890, jusqu'à l'heure où il prit sa retraite, il ne se passa pas un jour où le maitre ne reçut la visite de quelque médecin français ou étranger, venu à Nancy, pour être initié à la connaissance de la suggestion hypnotique et ta la pratique de la psychothérapie.

Pendant cette période de sa vie, l'activité du D'" Liébeault fut vraiment prodigieuse. Indépendammentdes enseignements donnés à ses auditeurs, il rédigeait des articles fréquents pour la Revue de l'hypnotisme, et entretenait une correspondance active avec nombre d'amis ou d'élèves qui ne lui demandèrent jamais en vain ses conseils.

Voici d'ailleurs le portrait, d'une ressemblance frappante, que retraçait de lui le professeur Dclbocuf, dans une brochure publiée en 1889.

« M. Liébeault, qui a aujourd'hui 65 ans, est un petit homme, aux allures vives, au front profondément sillonné de rides horizontales, coupées par d'autres rides qui vont rayonnant en éventails à partir de la base du nez. Teint bistré de campagnard ; œil brillant et animé ; parole sonore et précipitée, physionomie ouverte, mélange de gravité et de simplicité, d'autorité et de douceur ; une gaieté d'enfant ; quelque chose du prêtre. Au surplus, c'est un apôtre, un apôtre qui a tout sacrifié à sa foi : fortune, considération, bien-être. Il ne sort pas de chez lui ; en

(1) Revue médicale de l'Est, 9" année, t. XIV, p. 438.

ville, il doit souvent demander son chemin ; il ignore le nom des rues et s'égarera même en se dirigeant vers la station. Sa figure est peu connue des Nancéens, mais son nom est célèbre auprès du peuple, à dix lieues à la ronde. »

Au commencement de 1891, le D"^ Liébeault ayant manifesté l'intention de prendre un repos bien mérité et de fermer la clinique de psychothérapie où tant de praticiens étaient venus, de tous les points du monde, s'instruire à ses leçons données avec tant de bienveillance et de désin-

Le dernier portrait du D"" Liébeault, à l'âge de 78 ans.

téressement, un groupe de médecins étrangers eut l'idée de lui offrir, à l'occasion de sa retraite, un témoignage d'admiration et de reconnaissance.

La cérémonie eut lieu à Nancy, le 25 mai 1891.

Après avoir offert au D" Liébeault, au nom du comité international, un bronze magnifique, le David vainqueur de Golisith, du statuaire Mercié, symbole éloquent de la lutte de la pensée contre la force aveugle, du combat engagé par le frondeur isolé contre le géant de la routine. M . Dumontpallier , président de la Société d'hy pnologie et de psychologie, lui remit un magnifique album contenant les photographies des sous-

cripteurs. Puis^ dans un discours éloquent, il rappela le mouvement scientifique si considérable dont les travaux de Liébeault avaient été le point de départ. Après lui, le D^ Van Renterghem exprima en termes émus les sentiments des élèves et des admirateurs de Liébeault.

« Nous accomplissons aujourd'hui, dit-il en terminant, un pieux pèlerinage, nous touchons ici notre Mecque et nous avons le bonheur de voir parmi nous, son bon, son modeste prophète. Mais ce qui est remarquable surtout, et ce qui nous remplit le cœur d'allégresse, c'est que, généralement, les pèlerinages n'ont lieu qu'après la mort des prophètes et qu'on ne visite guère que leurs reliques et leurs tombeaux ; tandis que notre prophète vit, et qu'il nous est réservé la faveur extrême de pouvoir l'honorer de son vivant. »

Heureux en effet, sont ceux qui ont pu vivre assez longtemps pour voir leurs idées triompher. Ceux qui ont innové, ou agrandi le cercle des connaissances humaines ne reçoivent d'ordinaire que des honneurs posthumes. Liébeault a eu dans sa vieillesse la satisfaction d'assister au triomphe de ses doctrines.

En 1902, étant allé rendre une dernière visite à la maison qui l'avait vu naitre, à Favières, il ne fut pas peu surpris de trouver, apposée audessus de la porte une plaque en marbre blanc dont l'inscription exposait ses titres à la reconnaissance publique. Mon collègue et ami Paul Magnin vous en a donné le texte.

Il s'éteignit en 1904, entre les bras de Mme Liébeault et de sa fille adoptive, Mlle Claire Liébeault, qui donnèrent à sa vie et à sa vieillesse les douceurs d'un bonheur familial sans mélange.

L'œuvre de Liébeault, qui apparaît à beaucoup comme inspirée par des préoccupations médicales, est avant tout psychologique. Les applications multiples qui dérivent de ses doctrines se rattachent autant à la sociologie qu'à la médecine proprement dite, et ce n'est pas ce qui en constitue le moindre intérêt. »

L'évolution des diverses phases par lesquelles passa l'esprit du D"" Liébeault « au temps où il marchait dans les ténèbres et presque sans guide » fut exposée dans une étude fort intéressante que nous lui avions demandée, et qui parut dans la Revue de l'Hypnotisme le l^"" octobre 1886 sous le titre : Confession d'un médecin hypnotiseur. Il m'avait fait le grand honneur de me dédier ce travail, qui fut reproduit, en appendice, dans la seconde édition de son livre : Thérapeutique suggestive ; son mécanisme.

Liébeault nous y révèle comment, ayant tenté de provoquer le sommeil artificiel par le procédé des magnétiseurs, il n'avait pas tardé à constater

'46 INAUGURATION DU BUSTE DU DOCTEUR LlÉBEAULT

qu'il fallait attribuer la production du sommeil à l'effort que faisaient les sujets pour fixer leur attention sur ses yeux, et à leur contention d'esprit. Dès ce moment, il fut convaincu que le sommeil provoqué « n'est pas l'elfet de l'action d'un fluide étranger ou humain, mais qu'il nait de l'isolement des sens et d'une concentration de l'attention. »

Le procédé auquel il eut recours pendant quehiue temps, empruntait à Braid « la fixation d'un objet idIus ou moins brillant » et à Faria « l'affirmation de dormir. »

Rien d'absolument personnel n'apparait donc dans ses premières tentatives. C'est un peu plus tard que le rôle prépondérant de la suggestion se précise dans son esprit. Il découvre que le moyen le plus sûr pour provoquer l'hypnose, c'est d'insister sur l'apparition des principaux symptômes du sommeil : le besoin de dormir, la pesanteur des paupières, le sentiment du sommeil, ladimiïiutionde l'acuité des sens, etc.

Ces affirmations, répétées d'une voix douce, avec un accent convaincu, impriment progressivement dans l'esprit des sujets d'idée de dormir, idée qui ne tarde pas à se transformer en sommeil plus ou moins accentué.

La suggestion autoritaire de Faria, résumée dans le mot « Dormez! », peut trouver son application chez certaines personnes habituées, dès l'enfance, à s'incliner sans discussion devant toutes les injonctions impératives ; la grande majorité des hommes se montre plutôt disposée à se laisser alanguir et désarmer par l'influence persuasive de suggestions expliquées, commentées. C'est seulement lorsque le sommeil a été obtenu que les suggestions, faites dans le but de guérir, doivent légiiimement, comme nous l'avons souvent démontré, revêtir le caractère impératif.

Liébeault était dès lors en possession d'un procédé personnel, dont il expose les points principaux dans les termes suivants :

1° Par l'affirmation des signes du sommeil ordinaire, on produit le sommeil provoqué ;

2° Dans le cours de ce sommeil provoqué, on détermine par suggestion, sur les sujets endormis, une foule de phénomènes psychiques et physiologiques ;

3" Enfin, par l'injonction de se réveiller, les sujets sortent de l'état passif où on les a mis. Pour Liébeault, et c'est là, dit-il, la partie essentielle de son credo, le sommeil provoqué et le sommeil naturel sont du même ordre, parce que du commencement à la fin, les phénomènes de l'un et de l'autre sont parallèllement identiques. « Ils ne diffèrent qu'en ce que le dormeur ordinaire s'auto-suggestionne pour entrer dans son sommeil, au contraire de l'autre qui, dans le même but, est suggestionne par autrui. « Liébeault dans ses écrits a accumulé les preuves les plus démonstratives en faveur de cette opinion dont il a fait la base de

INAUGURATION DU liUSTE DU DOCTEUR LIÉREAULT 27

sa doctrine. C'est d'ailleurs par cette démonstration qu'il entre en matière dans son livre sur le Sommeil paru en 1866 :

« Si l'on considère, écrit-il, l'un après l'autre, les signes de la formation du sommeil ordinaire et du sommeil artificiel, on remarquera qu'ils sont les mêmes.

« Les physiologistes qui se sont occupés du sommeil ordinaire ont déjà observé que cet état ne peut se manifester sans un consentement préalable de l'esprit. Il est aussi acquis à la science que, lorsqu'on veut s'abandonner au repos, on recherche l'obscurité et le silence, on se couvre la tête et le corps pour éviter le contact d'un air trop vif ou la piqûre des insectes ; on se place sur un lit moelleux et l'on chasse de son esprit toutes les idées qui pourraient le préoccuper, bref, on s'isole de ce qui aynl^ne la distraction des sens et de ce qui alimente activement les facultés intellectuelles ; l'on ne songe qu'à une chose, reposer; l'on ne se berce que d'une idée, dormir. Et ce n'est pas seulement l'homme qui entre ainsi dans le sommeil, les animaux à sang chaud s'isolent de même, les oiseaux se mettent la tête sous l'aile, les mammifères se réfugient dans une retraite ou se roulent en boule, la tête entre les pattes ; tous cherchent une place commode et profitent du silence et de l'obscurité de la nuit. «

« Ainsi, consentement au sommeil, isolement ménagé des sens, afflux de l'attention sur l'idée de s'endormir, ce qui, physiologiquement, se traduit par le retrait de cette force des organes sensibles pour s'accumuler dans le cerveau sur une idée mémorielle ; puis enfin, subsidiairement, besoin plus ou moins pressant de reposer, et moyens mécaniques facilitant l'immobilisation de l'attention, tels sont, au premier aperçu, les divers éléments du mode de la formation du sommeil ordinaire. »

« Pour le développement du sommeil artificiel, ce mode n'est pas différent. On s'est aperçu que les personnes que l'on veut endormir ne sont nullement influencées si leur attention va d'une sensation à une autre ou voltige, tour à tour, sur une foule d'idées sans s'arrêter à la pensée de dormir ou sont convaincues qu'elles ne dormiront pas. De plus, on peut faire la remarque que, dans leurs procédés pour amener le sommeil artificiel, les endormeurs mettent d'abord ces personnes dans l'isolement des sens, en privant, autant que possible, ces organes de leurs excitants, et en empêchant, par là, l'attention de s'y diriger comme d'habitude. Aussi, leur recommandent-elles le silence et les placent-elles dans l'obscurité, sur un siège commode et dans une chambre dont la température est douce. Pour aider à l'immobilisation de l'attention de ces personnes, fls- veillent encore à ce qu'elles fixent les yeux sur les leurs ou à ce qu'elles regardent un objet qui frappe la vue par son éclat, et ils ont soin, ensuite, de leur recommander de ne songer à rien autre chose qu'à dormir, comme lorsqu'elles veulent d'habitude se livrer au repos. Au bout de quelque temps, si leurs paupières ne sont pas closes, ils les leur ferment, et d'une voix impérative, ils leur ordonnent le sommeil. »

L'idée direcirice de l'œuvre de Liébeault apparaît clairement dans le seul énoncé des chapitres de son livre, que je dois me borner à citer,

sans en extraire les aperçus si originaux et si personnels qu'ils renferment. En voici les principaux :

De la production du soTnmeil ordinaire et surtout du sommeil provoqué.

Effets de Vattention accumulée sur les diverses fonctions.

Du moral, cause de maladies.

Du moral, cause de guérisons.

Du mécanisme intime des guérisons pendant le sommeil.

Considérations au point de vue curatif, sur l'art d'endormir et de faire la suggestion.

En résumé, on doit à Liébeault d'avoir établi l'analogie du sommeil artificiel avec le sommeil ordinaire et d'avoir exposé les signes caractéristiques des divers états hypnotiques.

Sa classification des degrés de l'hypnotisme, basée sur les différences que présentent les sujets dans le pouvoir de faire des efforts d'attention et de manifester de l'initiative, défie encore aujourd'hui les tentatives des imitateurs et des plagiaires.

Rappelons aussi l'ingénieuse théorie par laquelle il explique l'apparition des phénomènes de l'hypnotisme, qu'il place sous l'influence de Vattention, envisagée par lui comme une force nerveuse rayonnante, circulante, alternativement centripète ou centrifuge, susceptible de s'accumuler, sous l'influence de l'idée suggérée, dans les diverses régions de l'organisme. Pour lui, les phénomènes divers qui apparaissent pendant le sommeil relèvent de la loi du balancement organique des forces, loi par laquelle, selon Cabanis et Bich^t, la force nerveuse répandue presque également dans tout le système nerveux, afflue sous certaines causes, vers un point ou quelques points du corps, et y détermine l'excitation de certaines fonctions organiques au dépens des autres fonctions. C'est en germe la théorie de l'inhibition et de la dynamogénie dont Brown-Séquard se servira pour l'interprétation des mêmes phénomènes.

Liébeault a également expliqué, parles états hypnotiques, les tables tournantes, la baguette divinatoire, le spiritisme, les possessions, les hallucinations collectives, etc.

Précurseur de Tarde dans l'étude de la psychologie des foules, nul n'a mieux démontré que lui l'influence de l'imitation si avantageuse à l'humanité lorsqu'elle est limitée dans de justes bornes, mais si contraire à l'esprit d'examen, quand elle n'est pas corrigée par l'esprit d'initiative. Comme il le disait avec raison : « Le savant a continuellement à se défendre contre les envahissements de cet ennemi prêt à s'emparer de lui sans qu'il s'en aperçoive. Lorsque l'on est en son pouvoir, ce n'est pas chose facile de faire table rase dans son esprit d'une foule d'idées préconçues que l'on croit vraies et que l'on caresse comme siennes; on

ne sacrifie pas aisément ses enfants adoptifs. » Liébeault avait pressenti les plagiaires. Il avait aussi prévu les mauvais imitateurs, c'est-à-dire ceux qui ne s'inspirent des doctrines les mieux établies en droite raison que pour les dénaturer, les amoindrir et les fausser.

Aussi, dans un de ses derniers articles de la Revue de Vhypnotisme (<), il revendiquait pour le sommeil provoqué la place prépondérante dans l'art de la psychothérapie.

« J'affirme, écrivait-il, et c'est ma conviction profonde, que la suggestion seule, même maniée liabilement, n'est pas toujours suffisante pour causer

La clinique du D' Liébeault, à Nancy.

des effets curatifs sur les personnes que l'on veut guérir. Le sommeil, a écrit un ancien médecin, est le meilleur des remèdes. Rien ne prévaudra jamais contre cette vieille vérité. Comme isolant, cet état est l'adjuvant le plus précieux de la suggestion : écartant toute distraction de l'esprit, il augmente nécessairement la suggestibilité des dormeurs et les rend aptes à mieux recevoir les affirmations qui ont pour but de les débarrasser de leurs maux. Et n'aurait-il que la propriété d'être ^un calmant — il en a bien d'autres — qu'il faudrait y recourir. Aucun artifice de suggestion, dans une foule de cas, ne remplacera jamais un état physiologique où l'on se replonge tous les jours avec attrait. Pourquoi l'exclure de la thérapeutique du moral sur le physique? Pourquoi ne servirait-il pas de point d'appui à la suggestion dont il est lui-même un dérivé? Il me semble, qu'on me permette une comparaison triviale, que lorsqu'on peut se faire un lit, et qu'on le possède

(1) Liébeault : A travers les états passifs : le sommeil et les rêves. Revue de l'hypnotisme, 8° année, 1894, p. 66.

ce serait folie de ne pas s'y coucher et de s'étendre à côté sur la dure. Le sommeil n'est-il pas comparable à un bon lit où l'on doit mettre le dormeur et l'y suggestionner. »

Le dernier article que nous envoya le D' Liébeault parut sous le titre : L'état de veille et l'état dliypnose. Il y résume très nettement son opinion sur la valeur thérapeutique de l'hypnotisme (') :

« On a beaucoup parlé, dans ces derniers temps, de la suggestion à l'état de veille, et les quelques disciples du professeur Delbœuf qui ont admis, avec lui, cette opinion irréflective sur la possibilité de l'efficacité d'une telle suggestion, sont allés même jusqu'à dire qu'elle est, dans ce cas, plus puissante sur l'organisme qu'elle ne peut l'être dans le sommeil. Ils se sont grandement trompés. S'ils ont eu des succès, ces succès ont dû être peu importants, et ils ont été uniquement les fruits d'un sommeil partiel et spontané. »

Dans ces lignes, Liébeault appelle, avec raison, l'attention sur la possibilité d'obtenir^ chez un assez grand nombre de sujets, l'état d'hypnotisme fortuit, ce qui se rencontre surtout chez ceux qui sont doués d'une extrême suggestibilité. Ce qui a donné l'illusion de l'influence exercée par une prétendue suggestion à l'état de veille, c'est qu'il est arrivé à un certain nombre de thérapeutes d'avoir provoqué l'hypnotisme, comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir.

Enfin, alors qu'il était déjà depuis quelques années plongé dans la retraite, ayant lu l'exposé de certaines théories qui tendaient à réduire le rôle que l'hypnotisme doit jouer en psychothérapie, il reprit sa vaillante plume et nous adressa la lettre suivante que l'on peut considérer comme l'expression de son testament scientifique :

Nancy, le g mai i8q8.

Mon cher confrère et ami,

« Dire avec le paradoxal Delbœuf qu'il n'y a pas d'hypnotisme, c'est-à-dire de science du sommeil, c'est en nier les phénomènes, ce qui est absurde: dire qu'il n'y a que de la suggestion, c'est en plus affirmer qu'on ne reconnaît que le mécanisme psychique de la suggestion, ce qui est encore plus absurde. Ces deux choses du sommeil sont parties inséparables : l'une est cause, et l'autre effet. »

« A la base des manifestations de la veille, il y a un ejffort centrifuge plus ou moins conscient de l'attention, agissant des centres cérébraux vers les extrémités nerveuses des sens pour créer nos impressions du monde ambiant; à la base des manifestations du sommeil, l'attention, par un mouvement centripète, se porte en sens contraire et se replie des extrémités sensibles vers les centres pour laisser l'organisme en un état passif plus ou moins profond. «

« Cette théorie physiologique du mécanisme du sommeil provoqué est inexpugnable. Conservons-la. Ceux qui prétendent, sans preuves à l'appui, que la suggestion est aussi efficace pendant la veille que pendant le sommeil

(1) Liébeault : L'état de veille et l'état d'hypnotisme, (iîevwe de l'Hypnotisme, 12' année, mai 1898.

n'ont pas compris que toute la valeur curative de l'action morale réside précisément dans la production préalable de l'hypnotisme ou des états passifs, — Ils useront leurs dents contre nous.

A. LlÉBEAULT.

La valeur de la psychothérapie méthodique, telle que la concevait le D'" Liébeault, a été mise en relief par un nombre si considérable de cliniciens autorisés, qu'il nous est impossible d'énumérer leurs travaux.

Actuellement les médecins qui nient apriori l'importance de l'hypnotisme en thérapeutique, sont si rares, qu'il convient de les traiter comme une quantité négligeable. Aussi^, c'est avec raison que le professeur Spehl, de Bruxelles, dans Vlntroduction hso7i cours de psychothérapie, professé à lUniversité de Bruxelles en 1902, faisait remarquer que l'hostilité contre le traitement psychologique ne se traduit plus que par des appréciations absolument enfantines, décelant une profonde ignorance de la question. A ce sujet, le professeur Spehl disait :

« Ces adversaires de parti-pris ne réfléchissent pas que le traitement moral est, en définitive, le seul vraiment « humain h, le seul qui se distingue de la thérapeutique vétérinaire, et que le rôle du médecin n'est nullement diminué ni son prestige amoindri, parce qu'il obtient de meilleurs résultats par l'action psychique que parles remèdes internes! Nous estimons, au contraire, qu'une semblable intervention est sans conteste d'un ordre plus élevé, car elle ne se limite pas au seul traitement physique ou mécanique de la bête, elle s'adresse à l'homme tout entier, tel qu'il est, avec ses passions, ses préjugés et ses faiblesses. »

Mais l'œuvre de Liébeault a une portée plus étendue que celle de multiples applications à la médecine. Deux hommes éminents, MM. les professeurs Liégeois et Beaunis, de Nancy, ont dû aux enseignements directs du maitre, de pouvoir faire ressortir le puissant intérêt que l'étude de l'hypnotisme présente pour les magistrats, pour les sociologues et pour les psychologues.

M. Liégeois, que des liens d'étroite amitié n'ont cessé d'unir au D"" Liébeault, a développé et commenté les idées du maître dans le remarquable mémoire sur la Suggestion hypnotique dans ses rapports avec le droit civil et criminel, dont il donna lecture en 1884, à l'Académie des sciences morales et politiques.

Quant à M. Beaunis, apportant aux travaux de Liébeault le contrôle de la méthode expérimentale, telle qu'on l'applique dans les laboratoires de psychologie, ses recherches ont mis en lumière, d'une façon ii'réfutable, l'influence que le cerveau exerce, dans l'état d'hypnotisme, sur les fonctions organiques ordinairement soustraites à l'influence de la volonté. Il a également démontré que l'hypnotisme constitue une mé-

thode précieuse d'expérimentation qui, employée avec précaution, peut servir à la solution des phénomènes de l'intelligence.

Je ne connais rien de plus attrayant et de plus instructif que la lecture de la deuxième édition du livre de M. Beaunis, sur le Somnambulisme provoqué, paru en 1887, dans lequel il prévoit « que le jour n'est

]\L le D"^ Beaunis professeur honoraire de la Faculté de Nancy.

pas loin où la. pédagogie aura a compter avec Vhypnotisme et où sera appliquée ce qu'on a appelé justement ['orthopédie morale. »

C'est vers la réalisation de cette prédiction de M. Beaunis que j'ai personnellement orienté tous mes efforts ; c'est vers ce but que j'ai été guidé dans toutes mes préoccupations scientifiques. Les créations successives de I'Institut psycho-physiologique, de I'Ecole de psychologie, du Dispensaire'pédagogique etjplus récemment encore du Dispensaire anti-

ALCOOLIQUE, ont marqué chacune des étapes successives de notre évolution dans l'application pédagogique et sociologique de l'hiypnotisme. Grâce à ces institutions, destinées à donner aux médecins et aux étudiants un enseignement pratique permanent sur toutes les questions qui relèvent de la psychologie appliquée, il m'a été permis de mettre en lumière la haute valeur des procédés auxquels j'ai donné le nom de méthode hypnopédagogique.

Cette méthode, dont l'hypnotisme constitue l'élément fondamental, permet de remédier chez l'enfant, et même chez l'adulte aux impulsions vicieuses, antisociales, qui résultent de l'absence du pouvoir modérateur et de la volonté d'arrêt.

Si je suis arrivé à la conception d'une méthode rigoureuse, capable de réaliser la transformation du caractère chez les pusillanimes et les vicieux, à la rééducation de la volonté chez les impulsifs, c'est aux patientes recherches de Liébeault que je dois cette inspiration. C'est à ce maîtrevénéréque je veux en reporter tout l'honneur.

Personne n'ignore que depuis quelques années, un certain nombre d'esprits, mus par un snobisme d'un ordre particulier, affectent d'attacher une grande importance aux questions d'occultisme. Mon ami Jules Bois, ayant eu, en 1902, l'idée d'ouvrir une enquête sur l'importance de ce mouvement vers un néo-mysticisme aux allures vaguement scientifiques, écrivit au D' Liébeault pour lui demander son opinion.

Il enreçut les réponses suivantes, que nous nepouvons résister au désir de reproduire, car elles témoignent une fois de plus du caractère hautement scientifique, mais en même temps empreint de sereine indulgence dont le créateur de l'Ecole de Nancy fut toujours inspiré (^) :

Ma conviction est qu'il y a dans le mysticisme spirite des formations de phénomènes psychiques réels, mais ces phénomènes sont mal interprétés et n'ont presque jamais été rapportés à leur véritable cause. Cette cause n'est pas hors de Vhomme, elle est en lui, dans son cerveau, elle prend ses racines vraies surtout dans les états passifs dont le sommeil et les rêves sont le terrain de formation.

Les recherches expérimentales de MM. Crookes, Lombroso, etc. qui sont encore pour moi à être vérifiées, n'ont pas exercé sur mon esprit une influence convaincante. Je voudrais, dans des cas pareils, surveiller, voir, palper, etc., les phénomènes produits en présence de ces savants. Pourquoi les faits qu'ils rapportent sont-ils environnés de conditions si difficiles à réaliser, et pourquoi ne se manifestent-ils que sur des sujets privilégiés, sinon introuvables ?

Quant à la télépathie et à la communication de pensée, (je me tais sur le dédoublement des personnes et sur les matérialisations, que je ne saurais

(1) Enquête sur l'occultisme. Revue de l'hypnotisme. 16« année, n» 9, p. 257.

envisager sérieusement) dont on n'a pas encore trouvé les conditions ni les lois, et dont, par conséquent, on n'a pas encore pu renouveler les phénomènes à volonté, je suis loin de les rejeter comme absurdes et je ne doute pas qu'on en trouvera le germe explicatif dans les propriétés actives du cerveau pensant et tel qu'il fonctionne normalement.

Comme les hommes sont insatiables de bonheur — ils en ont si peu ! — ils se forgent un monde meilleur au delà de leur vie terrestre. Ce qui les entretient surtout dans ces aspirations, ce sont les rêveries qu'ils font naître dans leur esprit, rêveries dont ils ne peuvent plus se déprendre et qu'ils transportent dans le monde de l'inconnu.

Les croyances religieuses, nées dans les états passifs de la vie, me paraissent devoir se transformer, s'épurer fatalement, et même s'absorber les unes dans les autres ; et la science, grâce à l'esprit d'examen, tout en les disséquant et les réduisant à leurs éléments simples, en diminuera sans doute l'importance ; mais elle ne les pourra jamais détruire, parce qu'il y aura toujours pour les hommes des inconnues à chercher et de l'inconnaissable, c'est-à-dire un terrain sans limite et largement ouvert aux croyances mystiques invérifiables de ceux qui ont plus de sentiment et de sensibilité que de raison, et ils sont et seront toujours nombreux.

A. LlÉBEAULT.

Comme le faisait justement remarquer Jules Bois, l'opinion du D"" Liébeault apportait dans son enquête la note de la vérité et du bon sens. Elle démontrait en outre que les maîtres de l'hypnotisme n'ont aucun lien commun avec les esprits mal inspirés qu'un excès de crédulité, ou un défaut de réflexion, entraîne vers les pièges du mysticisme ou de l'occultisme.

Malgré les oppositions systématiques que rencontrent toutes les sciences nouvelles à leurs débuts, nul ne peut nier aujourd'hui l'importance et la valeur des travaux inspirés dans tous les pays du monde par l'étude de l'hypnotisme. Il en est résulté une véritable révolution scientifique, dont les effets ne se manifestent pas seulement par l'emploi d'une terminologie nouvelle, mais surtout par la démonstration scientifique de beaucoup de phénomènes restés jusqu'alors inexpliqués. Les médecins ne se bornent pas à employer à chaque instant les mots de suggestion et d'hypnotisme, ils ont appris à apprécier la puissance de l'intervention psychique. Là où, selon la pittoresque expression de Voltaire, « ils passaient leur temps à mettre des drogues qu'ils ne connaissent pas dans des corps qu'ils connaissent moins encore », ils ont acquis l'art de faire plus sagement de la psychothérapie. L'homme qui a le plus contribué à cette révolution scientifique était un savant modeste, doué au plus haut degré de cette puissance d'observation, de cette ingéniosité, de cette sincérité profonde, de cette largeur de vues qui constituent le véritable homme de science.

Il y a quelques années, M. le professeur Lépine présidait à Lyon un Congrès d'enseignement supérieur.

Après avoir établi dans son discours la différence qui sépare le médecin praticien et le médecin d'hôpital de celui qui est appelé à jouer le rôle du professeur, M. Lépine résumait en ces termes éloquents le rôle de celui auquel l'Etat confie la mission d'élever les jeunes générations médicales :

« Que faut-il pour les élever ? Suffit-il de leur transmettre fidèlement le trésor des connaissances que nous ont laissé nos devanciers ? C'est ce que faisaient les maîtres durant le moyen-âge, si stérile. Mais, depuis la Renaissance, qui fut une véritable révolution scientifique, on ne comprend plus de cette manière l'enseignement supérieur: de dogmatique, il est devenu essentiellement critique et rénovateur. Les meilleurs maîtres sont les travailleurs, ceux qui prouvent par exemple que, sauf les vérités mathématiques, il n'y a point de vérités scientifiques absolues et définitives ; que si on n'atteint jamais la vérité, notre destinée est de nous efforcer de nous en rapprocher sans cesse ; que la science est un perpétuel devenir. En instituant des professeurs de faculté, l'Etat leur impose donc implicitement l'obligation de chercher des voies conduisant au progrès. Professeur veut dire chercheur. Faire des découvertes est la. meilleure manière d'enseigner ».

Dans un Etat bien organisé, une chaire professorale eût été offerte au D"" Liébeault. S'il eût vécu de l'autre côté de notre frontière lorraine, les choses se fussent probablement passées ainsi ; mais il vivait dans un pays où les fonctionnaires sont plus considérés parles pouvoirs publics, que les inventeurs et que les hommes d'initiative.

Si l'on prend à la lettre la définition de M. Lépine, le D"" Liébeault a été le modèle des professeurs. Il a cherché et créé une méthode nouvelle ; il a fait progresser la science. Véritable chef d'école, dans sa clinique particulière de Nancy il a formé plus d'élèves que beaucoup des professeurs les plus en vue. Il y a peu d'hommes auxquels autant de médecins éminents, français ou étrangers, aient dédié leurs ouvrages comme à un maître vénéré. Grâce à ses travaux, grâce aussi à la reconnaissance de ses nombreux disciples, son nom ne périra pas.

A rencontre de tant de réputations éphémères qui s'éteignent avec les fonctions, à mesure que les services rendus par ses découvertes se généraliseront, sa gloire s'affermira, et le nom du créateur de la psychothérapie méthodique ira grandissant à travers les siècles.

Sur l'invitation du président, M. Paul Mounet, de la Comédie -Française, s'approche au pied du buste du D"" Liébeault et d'une voix puissante, récite l'Hymne à Liébeault, composé pour la circonstance par M. Jules Bois :

Hymne à, Liébeault

Dédié au D' Bérillon .

Liébeault, ton simple nom est béni du poète,

Toi qui dans ton village errais compatissant.

Toi plus grand que le saint antique et plus puissant.

Cœur immense, regard clément, profonde tête !

D'autres ont célébré Jeanne de Vaucouleurs Et d'autres ont chanté le Démon de Socrate, Nous saluons ton humble gloire délicate, 0 médecin de l'Ame et des longues douleurs.

Notre science, enfin reine de la Matière, A su régénérer les corps et les guérir, Mais l'Esprit échappait à son étreinte altière, L'Esprit fleur invisible et magique soupir !

Mais tu te rappelas le temple d'Epidaurc, Les prêtres Chaldécns aux secrets redoutés, Mesmer, cette lueur, et Charcot, cette aurore, Et tu lis un soleil de toutes ces clnrtés !

Hypnotique sommeil où l'Ame se réveille. Yeux clos où la santé par le Verbe descend, Songe et non pas mensonge, ô mystère, ô merveille O Source obscure d'un bienfait éblouissant !

Le Miracle par toi renaît sur cette terre,

Non plus le vieux miracle et son charme trompeur,

Mais le prodige auguste, amical, populaire,

Qui ne vient pas du Ciel, mais qui jaillit du Cœur !

O VOUS les Exilés des Humaines Délices, Vous que taraude un mal incurable, inconnu, Esclaves de la Peur, des Tares et des Vices, Vous pouvez espérer, car Liébeault est venu !

C'était un paysan très doux, que la souffrance Universelle fit s'étonner et gémir ; La Nature en son cœur palpitait d'espérance ; Un cri reconnaissant montait de l'avenir.

Ses parents avaient cru qu'il deviendrait un prêtre ; Mais Liébeault regardait la terre et non le ciel, Dieu pour lui n'était pas l'inaccessible maître Mais la Pitié qui sèche un pleur, tarit le fiel.

Le Bouddha fraternel, aux confins de l'Asie, Lui souriait du fond du Nirvana songeur ; Vincent de Paul, qui ne craint pas cette hérésie, En son tombeau murmure : « 0 Saint Libre Penseur !

Qu'impoitent les conflits de la pensée amère ! La douleur est réelle et les propos sont vains. Il faut aimer, il faut aider. Tu es mon frère, Qui que tu sois, si tu fléchis, si tu te plains !

Ils accouraient vers la maison aux fleurs rustiques. Les pauvres, les blessés du Destin, les maudits. Le bon sommeil fermait leurs yeux mélancoliques, Et quand ils les rouvraient, l'espoir d'un paradis

Humain, le renouveau de la force et des sèves. L'équilibre mental sans lequel l'univers N'est qu'un triste décor et le pire des rêves. Les faisaient se lever, libres des anciens fers !

Et comme au temps de l'Homme Exquis de Galilée, Les aveugles voyaient ; — et l'infirme, tremblant. De recouvrer enfin sa fermeté troublée, Remerciait la voix qui lui rendait l'élan !

O Savant, tu fus bon. Cet éloge est suprême. La Douleur s'enfuyait au seul bruit de tes pas. Gloire à Toi, le héros qui console et qu'on aime, Plus grand que les Guerriers, plus fort que le Trépas.

Tu mourus, dédaignant les rumeurs triomphales Et d'avoir fait le Bien voulant le seul laurier, Mais ton nom survivra dans toutes les rafales ; L'œuvre immortelle rend immortel l'ouvrier !

Jules Bois.

L'audition des beaux vers de M. Jules Bois soulève un tonnerre d'applaudissements qui s'adressent à la fois au poète et à son admirable interprète.

Avant de lever la séance, M. le président annonce, aux applaudissements de l'assemblée, que M. le ministre de l'Instruction publique vient, à l'occasion de l'inauguration du buste du D'" Liébeault, d'accorder au statuaire, M. F. Maillols, la distinction d'officier d'académie, présage de plus hautes récompenses pour l'avenir.

Banquet

Après rinauguration du buste du D"" Liébeault, un banquet a eu lieu chez Marguery, en l'honneur des délégués étrangers. Cette réunion^ qui groupait les organisateurs, les délégués, les souscripteurs et les amis personnels du D"" Libeault, comprenait également un assez grand nombre de dames. Le total des convives s'élevait à quatre-vingts.

La place d'honneur avait été réservée à Mme Liébeault. A ses côtés prirent place le D"" Lloyd-Tuckey (de Londres), le D"" Jules Voisin, président du comité de la souscription, le D'' Bérillon, secrétaire, M. Paul INIounet, de la Comédie Française, le D"" Bilhaut, président du Syndicat de la presse scientifique, le D'' Paul Magnin, professeur à l'Ecole de psychologie, M. Lionel Dauriac, professeur honoraire à la Faculté de Montpellier, M. Robinow (de Manchester), M. Trévelyan (de Dublin), M. Cornéjo (de Lima), M. le D"" Germiquet (de Romont, Suisse), M. Dyvrande, procureur de la République à Dieppe, le D"" Raffegeau, directeur de la maison de santé du Vésinet, le D"" Pottier, directeur de la maison de Santé de Picpus, le D"" Paul Farez, professeur à l'Ecole de psychologie, M. le D»- Saint-Hilaire, médecin de l'Institut départemental des Sourds-Muets, M">^ la D''^^^" Bouet-Henry, M. Grollet, secrétaire général de la Société de pathologie comparée, M. Maillols, statuaire, etc., etc.

Le groupe des amis personnels du D' Liébeault et des délégués de Nancy était représenté par le général Mercier, l'amiral Antoine, le colonel Collet; le médecin-major Pourcines, M, Saby et plusieurs autres personnes.

A la fin du banquet plusieurs toasts furent portés par M. J. Voisin, à Mme Liébeault, par le D"" Bérillon, aux délégués étrangers et aux délégués de la ville de Nancy, par le D-" Lloyd-Tuckey, aux organisateurs de la réunion, par le D"" Bilhaut, au président et au secrétaire général de la Société d'hypnologie à MM. Voisin et Bérillon, par le D"" Paul Magnin, aux dames présentes. Tous ces toasts furent très applaudis.

M. Dyvrande, procureur de la République, dans une allocution très goûtée, rappela l'influence exercée par les travaux de Liébeault dans le domaine de la médecine légale et de la jurisprudence. Il exprima le souhait que les magistrats et les avocats fussent plus souvent appelés à prendre part aux travaux de la Société d'hypnologie.

Ensuite M. le professeur Lionel Dauriac, retraçant l'existence de Liébeault, dont la vie de travail s'est passée à l'écart, loin du bruit de la

foule, a émis l'opinion que c'était probablement à cette tranquillité d'esprit qu'il fallait attribuer la profondeur de ses vues.

Allocution du professeur Lionel Dauriac

« Le D"" Bérillon, dit-il, en exposant l'œuvre de Liébeault, nous a appris qu'une des conditions de la fixation de l'attention sur une idée, c'est que la force nerveuse, répartie dans toute la périphiérie de l'organisme, se replie sur elle-même et s'accumule dans certains centres cérébraux. Cet état ne peut évidemment se réaliser que dans le calme profond, lorsque nous sommes délivrés de toute préoccupation extérieure. Or, par le fait de son existence paisible, l'attention, chez Liébeault, avait toute latitude pour s'accumuler dans les lobes frontaux. N'étant pas distrait par les sollicitations ambiantes, il a pu concentrer toute la puissance de sa vision intérieure sur l'objet de ses recherches. C'est ainsi que l'idée fondamentale de son œuvre a pu évoluer normalement et aboutir à une maturité complète. L'isolement auquel il fut longtemps condamné par l'indifférence du corps médical a été compensé par un avantage inappréciable. Il n'a pas été amené, comme tant d'autres, à faire à un milieu animé de l'esprit scolastique de méprisables concessions. C'est justement parce qu'il ne s'est jamais préoccupé de plier ses idées à la mode du jour, et de les conformer aux exigences des suffrages académiques, qu'il est devenu un chef d'école et que son œuvre résistera aux injures du temps. »

La série des toasts fut clôturée par le général Mercier, qui, au nom de la famille du D' Liébeault, de ses amis personnels et des délégués de la ville de Nancy, a remercié les organisateurs de la souscription et exprimé le vœu que bientôt, le buste offert à la ville de Nancy soit érigé sur une des places de la ville.

Un concert improvisé a terminé cette fête cordiale. M. Paul Mounet, en disant plusieurs poésies appropriées à la circonstance, a soulevé d'enthousiastes applaudissements. Puis, Mme Demonchy, femme de notre dévoué collègue, le D'' Demonchy, a fait ressortir en plusieurs actes d'opéra, le charme de son admirable voix. Enfin, la note gaie fut donnée par l'humoriste Jean Robert, toujours empressé à collaborer aux œuvres de dévouement.

Paris, Imp. Â. Quelquejeu, rue Gerbert, 10.

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