ACTE PREMIER
brevet, je savais tout ce qu'il faut... Je ne l'ai pas fait, parce que je ne me destinais pas à l'enseignement... Avec mon caractère, j'aurais été une institutrice déplorable, et mes élèves ne m'auraient pas prise au sérieux... Je me connais très bien : je sais pour quoi j'ai des dispositions et pour quoi je n'en ai pas.
SALVIÈRE
Vous avez infiniment de bon sens et, en effet, je ne vous vois pas en institutrice. Mais, dites-moi, pour quelle carrière vous sentezvous de l'aptitude, une inclination?... Y avezvous déjà songé? Allons ! faites-moi vos confidences pendant que nous sommes en train !...
Oh! c'est bien grave de vous dire ça!
SALVÎÈRIi
Bah !
YVONNE
C'est un gros secret que je n'ai pas osé
avouer à Roland... Et ce sera même très dur de le lui avouer... Et, vous comprenez, du moment que je ne le dis pas à mon frère...
SALVIÈRE
Vous ne voulez pas me le dire à moi qui ne suis qu'un étranger... Mais d'abord, il me semble que je ne suis plus tout à fait un étranger pour vous... Ensuite, j'ai peut-être une certaine expérience de la vie de Paris, que vous n'avez pas encore, ni vous ni votre frère : je peux donc vous donner un conseil, je peux même vous aider... et je vous assure en outre que je suis très discret et que je ne raconterai à personne ce que vous allez me faire l'amitié de me dire tout de suite.
YVONNE
Je veux bien. Vous m'inspirez une grande confiance.
SALVIÈRE
Je 1-a mérite.
YVONNE
Je le crois... alors voici... Pour commencer, je suis partie de ce principe qu'après l'aventure qui m'était arrivée, il fallait renoncer aux professions régulières...
SALVIÈRE
Qu'appelez-vous les professions régulières?
YVONNE
Par exemple, l'enseignement dont nous venons de parler... les Postes... les leçons de piano... — oui, je suis assez bonne musicienne — la comptabilité dans une maison de banque ou de commerce... Qu'est-ce que j'aurais fait là dedans avec un enfant à élever?... Et puis, il me faudrait donner des explications... ou bien mentir. Je n'aime pas mentir... Quand une jeune fille a commis une faute, elle ne doit pas s'en vanter, certes, il n'y a pas de quoi, mais elle ne doit pas en rougir non plus, il est trop tard. Elle doit en supporter les conséquences carrément et
tâcher de se bien conduire à l'avenir. Est-ce que vous ne pensez pas comme moi?
SALVIÈRE
Je pense comme vous à un degré qui m'épouvante.
Je n'espère pas davantage pouvoir me marier un jour. Les gens qui épousent des jeunes filles dans ma position, on en entend parler quelquefois, mais on ne les rencontre jamais. Ce sont des hasards sur lesquels on ne doit pas compter, à moins d'être une imbécile... Et c'est fâcheux, parce que, moi, j'aurais été une excellente femme légitime. Ce misérable Georges ne s'imagine pas comme il aurait été heureux avec moi... Enfin! n'en parlons plus... Parlons de mon idée.
SALVIÈRE
Voyons-la, votre idée.