SCÈNE IV SALVIÈRE, YILLERAT
YILLERAT
J'ai reçu ce matin le travail que je t'avais demandé et je l'ai déjà lu... C'est tout ce qu'il y a de plus remarquable, c'est ce qu'on a fait de mieux sur la question. Tu me rends un service éminent
SALVIÈRE
J'en suis enchanté.
VILLE RAT
Voyons, Raymond, soyons sérieux... J'ai nesoin de toi, nous avons tous besoin de toi.
Ce que tu m'as répondu, il y a un mois, n'est plus valable... L'incident Brécourt s'est prolongé plus que je ne croyais, ce qui m'a permis de retarder le choix de son successeur, mais il va falloir pourtant que je me
décide. (Regardant la porte par laquelle Yvonne est
sortie.) Tiens, je vais te parler sans ménagements et quoique tu ne m'aies pas fait tes confidences. Mais je suis ton ami et j'en abuse. Ah ça! vas-tu renoncer, pour une créature très séduisante, j'en conviens, mais frivole et superficielle, vas-tu renoncer à une haute ambition et peut-être à une carrière glorieuse? Quand retrouveras-tu une occasion pareille à celle que je t'offre? Tu es aujourd'hui l'homme de la situation, le serastu encore demain, avec la polilique brusque et incertaine que nous avons? Réfléchis, mon cher ami, je t'en conjure. Songe aussi à ta femme que tant de hasards peuvent mettre au courant de ta liaison, dont on commence à parler, tu le sais bien... Ton bonheur, celui de Madeleine, sont à la merci de la plus vulgaire imprudence... J'en suis épouvanté pour vous deux...
SALVIÈRE
Crois-tu que ce que tu me dis là, je ne me le répète pas tous les jours, et avec plus de force et plus d'amertume, je te le jure! Car si je suis en train de me noyer, je me noie avec lucidité, avec la conscience de l'acte imbécile et puéril que j'accomplis! Je sais que, d'un coup de talon vigoureux, je pourrais remonter à la surface, respirer et me sauver... Non! j'attends*., je raisonne... et je me noie...
VILLERAÏ
Mais donne le coup de talon!... Reprendstoi... Il te faut une seconde d'énergie!
SALVIÈRE
Pas davantage, mais quand sonnera l'heure qui contient cette seconde? Et quel est le jour qui contient cette heure-là? Ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que je ne suis pas la proie d'une de ces passions foudroyanles qui vous prennent tout, cœur, sens et cerveau... Non... c'est plutôt une fascination, quelque