GENE XI
LÉON
Pardonnez-moi de vous les imposer, mais ils nous conduisent au fait que j'ai à vous avouer. Ma maîtresse était chez son père, — il nous était aussi impossible de nous voir chez elle que chez moi; j'ai dû louer un petit logement, tant pour la recevoir que pour lui offrir un refuge à l'heure où les traces trop visibles de notre amour rendraient son séjour impossible dans la maison dé ses parents.
pellegrin, se levant
Je ne vois pas, monsieur, en quoi je puis être môle à cette aventure qu'on appelle une peccadille à votre âge et qu'au mien on nomme un crime.
léon, même jeu
Ah! si vous employez les grands mots! — Enfin, monsieur, si modestement que soient élevées les femmes — elles coûtent cher... je n'avais pas d'argent, et...
PELLEGRIN Et?
LÉON
J'ai fait sur votre maison une traite qui échoit aujourd'hui.
PELLEGRIN
Un faux?
LÉON
Je vous en apporte le montant, monsieur : quatre
mille francs.
PELLEGRIN
Gardez votre argent, monsieur, et laissez-moi, je ne puis rien pour vous.
LÉON
Vous pouvez me sauver, monsieur, en acquittant cette traite et en la brûlant ensuite.
PELLEGRIN
En me faisant votre complice, en un mot. — Vous avez vraiment pour votre âge un cynisme étonnant, monsieur.
LÉON
Quoi de plus simple, monsieur? J'ai commis une étourderie, une sottise, si vous voulez, mais je la répare, puisque je paie.
PELLEGRIN, très agité
Assez, monsieur, je vous l'ai dit, je ne puis rien pour vous. Je n'ai pas l'honneur de connaître M. votre père, mais je doute qu'il puisse jamais se féliciter de vous avoir mis au monde. (Il s'assied.)
léon. à part
Essayons d'une autre guitare. (Haut.) Eh ! monsieur, je ne prétends pas innocenter ma conduite, évidemment fort coupable ; — mais quand les pères exigent de nous, amour, confiance, respect, n'avons-nous pas le droit de trouver en eux ce que mon père n'a jamais été pour moi, — ce que je voudrais être pour mes enfants, un guide, un protecteur, un ami ?