PROLOGUE
Les âmes cpie la mort délivre de leur enveloppe charnelle ne montent pas tout droit de la terre au paradis. Ce triomphe n'appartient qu'aux héros de la vie chrétienne, et l'on peut dire , malheureusement , qu'il n'y en a pas beaucoup.
C'est ce dont s'aperçut l'âme de Ludovic de GourseuUes, au moment où elle fut appelée au ciel. Elle était en compagnie d'un grand nombre de ses sœurs qui avaient appartenu k des hommes de guerre ou de bureau, k des gens de finance ou de robe, k des comptables, k des marchands, et Ton conviendra que ces âmes ne sont pas faites pour entrer de plain-pied dans les délices des joies éternelles, après avoir, pendant un certain nombre d'années, pratiqué le mensonge, l'agiotage , la chicane , la violence , sans compter le reste. L'âme de Ludovic n'avait rien de tout cela k se reprocher. Aussi fut-elle bientôt séparée de la vilaine compagnie que le hasard lui avait donnée, et conduite par un bon ange dans un endroit écarté, où les âmes k qui
reste encore quelque petite trace de leur voyage terrestre sont soumises à une pénitence légère. On n'y voit plus la terre, mais on n'y voit pas encore la demeure des élus.
L'âme de Ludovic était naturellement droite, bonne, encline à faire le bien, et fort éloignée de cette astuce dont le serpent a déposé la semence parmi les hommes. Elle se résigna donc à subir l'épreuve qui lui était réservée, et le fit avec une si grande douceur et une volonté si ferme et si soutenue de se dégager des imperfections qu'elle avait contractées de son mariage avec le corps, que le tribunal des archanges et des séraphins jugea qu'elle pouvait être délivrée au bout d'un an.
A cette nouvelle, grande fut la joie de l'âme de Ludovic. Elle vit l'espace libre devant elle et tout en haut les rayonnements du ciel ; elle s'élança, la joie et la prière aux lèvres. Les portes du paradis étaient ouvertes, et saint Pierre se tenait auprès, au milieu des élus, couronnés d'auréoles.
Gomme l'âme de Ludovic venait de franchir les frontières du céleste séjour, elle se retourna. La pensée de ceux qu'elle avait perdus lui était venue tout à coup. La terre était tout là -bas qui tournait. « Pensent -ils encore à moi? » se dit-elle.
L'âme de Ludovic parlait au pluriel, mais peut-être pensait-elle au singulier. Du temps qu'elle habitait un corps, elle avait aimé.
Or, voici ce que vit l'âme de Ludovic :
Six personnes , trois jeunes femmes et trois jeunes gens, tout couvert de vêtements noirs, se tenaient embrassés dans une. chambre et confondaient leurs pleurs. On n'entendait que le bruit de leurs sanglots.
interrompu seulement par de rares paroles où tout le chagrin de leur cœur se faisait voir. Des couronnes d'immortelles attachées par des bouts de crê'pe pendaient autour d'un cadre où l'on reconnaissait l'image de Ludovic. On ne parlait que du pauvre mort. Dans une pièce voisine de cette chambre, qui faisait partie d'une maison située rue de Londres, im bon vieux domestique à cheveux gris pleurait à chaudes larmes entre deux femmes habillées de laine noire qui s'essuyaient les yeux. Un chien de la race des griffons, velu, tout noir, ébouriffé, allait et venait, l'oreille basse, haletant, de la pièce où pleurait le vieux domestique à la chambre où l'on voyait le portrait. Parfois il s'arrêtait, approchait son museau de la rainure des portes et se plaignait doucement ; il donnait quelques coups de patte contre le ,bois, attendait une minute et reprenait sa course.
« Ah ! pauvre frère ! pauvre ami ! nous ne le reverrons plus ! disait-on dans la chambre.
— Ah ! mon pauvre maître ! se peut-il qu'il soit mort! » disait-on daus la pièce voisine.
Et on pleurait, et le griffon gémissait.
« Ah ! mon Dieu! comme on me regrette ! » muBHiura l'âme de Ludovic.
Et, un peu triste , elle s'arrêta pour mieux voir et mieux entendre.
Entre le paradis ouvert et la terre, la pauvre âme attendrie de Ludovic hésitait.
A l'époque où Ludovic mourut, il venait d'entrer dans sa vingt -neuvième année. Personne n'était plus aimé de sa famille et de ses amis. Quand la nouvelle de sa fin prématurée arriva à Paris, ce fut avec un étonnement douloureux qu'on l'apprit ; tous ceux qui l'avaient connu le pleurèrent. Pour bien se faire une idée de son caractère, de la position qu'il occupait dans le monde, des circonstances qui avaient marqué sa vie sitôt arrêtée et des regrets qu'il laissait après lui, il suffisait de se mêler aux groupes de personnes des deux sexes qui, le 27 mai 1854, s'étaient réunies k la chapelle de la Trinité, où l'on célébrait une messe de bout de l'an.
La modeste église était toute pleine, tout le monde était en noir; quelques jeunes femmes à demi courbées sur leurs chaises soulevaient bien souvent leur voile de crêpe pour porter leur mouchoir à leurs yeux trempés de larmes. On entendait par intervalles un bruit plaintif de sanglots comprimés. Des vieillards, des hommes faits, des jeunes gens, témoignaient par leur attitude de la part qu'ils prenaient au deuil de la famille. Deux domestiques dont les niiains étaient jointes pieusement et un vieux valet de chambre pleuraient dans un coin. Dans la rue de Glichy, à la porte de la chapelle, un
griffon tenu en laisse par un garde k cheveux gris, qui demeurait tête nue, grattait la terre en gémissant et regardait toujours du côté de l'église, où il s'efforçait d'entrer. Il était fort maigre et portait la queue basse. On mirait pu croire, à son air, qu'il n'était pas étranger à ce qui se passait dans la chapelle.
Parmi les personnes assises au premier rang, trois jeunes femmes, à peu près du même âge, également vêtues de noir de la tête aux pieds , et qui paraissaient jolies sous leurs grands voiles sombres , se pressaient les unes contre les autres. Elles avaient les yeux rouges à force de pleurer. L'une d'elles surtout, la première h gauche , sanglotait à tout coup. Sa poitrine était agitée de spasmes violents et tout son corps tremblait. Trois jeunes gens se tenaient auprès de ce groupe , fort pâles et silencieux. L'un d'eux, sur le visage duquel coulaient de grosses larmes, se pencha vers la jeune femme qui semblait la plus émue.
« Isabelle! » lui dit-il d'une voix douce, toute pleine de tendres supplications.
Isabelle tourna la tête à demi.
« Que voulez-vous, Frédéric? dit-elle; toutes les fois que je pense à cette horrible mort, c'est plus fort que moi, mon cœur s'en va. »
Frédéric ne répondit pas , mais , baissant la tête , il couvrit son visage de ses deux mains.
Un vieux monsieur chauve , qui portait une cravate blanche, roide et solide comme un carcan, et des lunettes d'or, s'approcha silencieusement de Frédéric :
c Laissez , dit-il , Isabelle est si jeune ! «
Satisfait de cette observation où la philosophie se mêlait à la mansuétude , le vieux monsieur huma une prise de tabac qu'il tira d'une riche tabatière d'or, et se serra contre un groupe de personnes âgées où l'on
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reconnaissait les vieux parents et les amis intimes de la famille. L'un d'eux, grand, légèrement obèse, gras de visage, et décoré d'une rosette d'officier de la Légion d'honneur, se mouchait bruyamment à toute minute , comme s'il avait voulu pro.tester, par ces détonations , contre l'espèce de tiédeur où il se surprenait au milieu de l'attendrissement général.
« Voilà une cérémonie bien triste , mon cher baron , reprit l'homme aux lunettes d'or en s'adressant au monsieur à la rosette d'officier.
— Très- triste, mon cher monsieur de Lesparetz , » répondit le baron , et il se moucha avec un bruit inaccoutumé.
M. de Lesparetz tira sa montre.
« H est bientôt midi , poursuivit-il; j'ai peur d'arriver trop tard au sein de la commission que je préside. Le rendez- vous est pour midi et demi. Si vous allez au ministère , nous ferons route ensemble , mon cher Monestiers.
— J'irai certainement , répliqua le baron ; Son Excellence m'attend pour discuter les termes d'un rapport qui est à l'étude. Il s'agit d'une question de finances d'un ordre très-élevé.
— S'agit-il des intérêts de l'industrie métallurgique? » demanda M. de Lesparetz vivement.
Le baron^ secoua la tête.
« La question est d'un ordre plus général , reprit-il ; elle embrasse tous les produits de l'industrie dans leurs rapports avec la richesse du sol. »
Quelques mots de cette conversation étaient parvenus aux oreilles des trois jeunes femmes qui priaient sur les chaises voisines. Isabelle se tourna vers M. de Lesparetz et le regarda d'un air suppliant.
« Eh! mon Dieu! moi aussi je le pleure.... N*ai-je
pas fait sauter ce pauvre Ludovic sur mes genoux?... Mais les affaires sont les affaires ! » répliqua à demi-voix rhonmie aux lunettes d'or.
Au moment où les voix qui chantaient entonnèrent le terrible Dies irx, dies illa, par lequel l'Église catholique célèbre la justice divine prête k condanmer ou à absoudre les âmes de ceux qu'on pleure, les trois jeunes femmes s'agenouillèrent. Presque tout le monde les imita, et un grand silence se fit partout. Chaque coup de la sonnette retentissait dans les cœurs, et ceux-là même qui avaient perdu Thabitude de la prière murmurèrent le nom de Ludovic. Le baron ne se moucha pas.
Quand la messe fut finie, la foule s'écoula lentement, et bientôt après les jeunes femmes, parmi lesquelles se trouvait Isabelle , sortirent lentement de la chapelle ; leurs paupières étaient encore tout humides. Le griffon noir qui était à la porte de l'église se leva à leur aspect, et vint, en remuant la queue, frotter son museau velu contre la main de Frédéric.
« Toi aussi tu le regrettes, pauvre Phanor, dit celuici. Hélas ! tu ne le reverras plus, ton maître....
— Ah ! il est bien loin ! >* murmura Isabelle en passant ses doigts effilés sur la tête du chien.
Phanor aboya longuement, comme s'il eût compris ce qu'on lui disait, et suivit Isabelle, le corps collé à sa robe.
Au bas de la rue de Clichy, M. de L^paretz et le baron Monestiers montèrent dans un coupé qui prit la direction de la Ghaussée-d'Antin , tandis qu'Isabelle et ses amies étaient ramenées par Frédéric , rue de Londres, où le frère et la sœur de Ludovic demeuraient, sous le patronage d'une tante âgée,MmedeChampeau.
Peu de mois avant sa mort, Ludovic de Gourseulles avait été nommé maître des requêtes au conseil d'État. Feu son père, conseiller lui-même et l'une des lu-
mières du corps sous le gouvernement du roi Louis- Philippe , l'y avait fait entrer de bonne heure et l'y avait poussé. Ludovic avait donné, en diverses circonstances, des preuves d'un grand zèle et d'une véritable aptitude. Entouré de l'estime de tous et de la confiance de ses chefs, il pouvait prétendre, avec l'aide du temps, aux plus hautes fonctions, soit qu'il se dévouât à la carrière administrative, soit qu'il demeurât attaché au conseil d'État. On disait de lui qu'il avait l'esprit ouvert et un don singulier d'assimilation qui lui rendait aisées les questions les plus ardues. Il était alors merveilleusement secondé dans son travail par les fortes et bonnes études qu'il avait faites au collège Charlemagne, où les heureuses dispositions de son caractère s'étaient montrées dès l'âge le plus tendre. On pouvait dire de lui qu'il avait autant d'amis que de camarades.
Parmi ceux auxquels l'unissait une sympathie particulière, se trouvait un jeune homme, Frédéric de La Faurie, dont le père, ingénieur en chef des mines, était en relations suivies avec M. de GourseuUes. A leur sortie du collège, où les mêmes couronnes avaient récompensé leurs efforts, les deux bacheliers prirent des routes différentes : l'un entra à l'École polytechnique, l'autre suivit un cours de droit. Quand la vie sérieuse commença pour eux, l'intimité avait survécu aux épreuves de la séparation et de ces premiers orages par lesquels se manifeste la jeunesse. Ludovic s'était battu pour Frédéric à propos d'une insulte qu'on avait faite au nom de son ami, et Frédéric, quoique de beaucoup le moins riche, avait bravement souscrit des lettres de change pour payer une dette contractée par Ludovic. Plus tard, une mission dont le gouvernement l'avait chargé avait conduit Frédéric, alors ingénieur
des ponts et chaussées, en Bnssie, où il resta denx ans; mais les deux amis n'avaient pas cessé de s'écrire, et la correspondance resserra des liens que l'absence et Téloignement auraient pu affaiblir.
Avec une grande facilité d'humeur, où jamais ne se laissait voir l'apparence d'une ombrageuse susceptibilité, Ludovic avait une inclination naturelle à obliger les gens, et le faisait avec une bonne grâce, un à-propos, un entrain, qui permettaient de croire que tout le plaisir était pour lui. Ces dispositions aimables, qui étaient d'autant plus remarquables qu'elles étaient régulières et constantes, tenaient à un rare équilibre des facultés. Chez lui , l'imagination ne l'emportait pas sur le bon sens , l'esprit n'étouffait pas la voix du jugement : l'ardeur propre à la jeunesse était tempérée par une habitude innée de la réflexion; il avait de la fougue et de l'élan quand il en fallait, de la retenue quand il en était besoin. L'enthousiasme ne lui était pas étranger, pas plus que le sang-froid ; mais surtout il savait faire la part des circonstances, et n'en voulait pas à autrui si les caractères avec lesquels il était en contact ne ressemblaient pas au sien.
Pour tout dire, en im mot, toutes ses qualités reposaient sur un fonds inaltérable d'indulgence : non pas qu'il n'eût à un haut degré le sentiment du devoir et la ferme volonté d'agir en toutes choses honnêtement ; mais il excusait chez les autres les incertitudes et les écarts qui peuvent résulter de la faiblesse humaine, des^ces de l'éducation, de la contagion de l'exemple, et du milieu où l'on est appelé à vivre. Sa jeunesse avait été marquée par quelque dissipation qui prétait un charme de plus à ce qu'il avait de saine raison. Ce feu, cet emportement où les plus vives illusions se montrent, et qui témoignent de la chaleur généreuse du
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sang, avaient illuminé ses premiers pas dans la vie, et fait voir que Ludovic avait eu ses mois d'avril et de mai.
Quand le vieux conseiller d*Ëtat mourut , il laissait trois enfants : Charles, Ludovic et Augustine. Les deux garçons étaient dun premier lit; la fille, d*un second. La plus grande partie de la fortune de M. de Gourseulles provenait de sa première femme, si bien qu'Augustine n'eut en partage que le tiers de l'héritage paternel ; ce qui , avec le peu qu'avait sa mère , faisait une somme totale de cent cinquante mille francs à peu près. C'était quelque chose; mais, pour une jeune personne accoutumée k vivre dans une maison où Ton jouissait de quatre-vingt mille francs de rente, cette dot n'était pas bien considérable, et l'on pouvait craindre que l'avenir ne la contraignît à oublier les habitudes de luxe dans lesquelles elle avait grandi.
Un jour que Mme de Champeau, qui avait Tentière confiance d' Augustine et qui savait, par une expérience personnelle, ce que ces éducations tardives ont d'amer et de douloureux, manifestait, au coin du feu, ses craintes devant Ludovic :
« Ne craignez rien, répondit le jeune homme; s'il faut une somme ronde pour assurer le bonheur de ma sœur, elle l'aura. »
Mme de Champeau aimait tendrement Augustine , qui était sa filleule. Son'pBemier mouvement fut de l'embrasser aussitôt qu'elle lââevit; tnais il ne fut plus question de cette promesse entre elle et Ludovic. Elle savait qu'elle pouvait se fier à la parole de son neveu.
Dix-huit mois ou deux ans avant l'époque où commence ce récit , pendant ime saison que Ludovic passa aux eaux de Vichy, le hasard le toit en relations avec une famille qui se composait de treis personnes : M. de Lesparetz, propriétaire et maître de forges, sa fille
Emilie et une nièce , Isabelle , dont il était aussi le tuteur. Les premiers compliments échangés, M. de Lesparetz rappela à M. de Gourseulles que leurs familles avaient vécu autrefois sur le pied d'une grande intimité, brusquement interrompue par un long procès, et qu'il avait failli être son parrain. On se souvint bientôt des jeux auxquels les enfants avaient pris part dans un beau château que le maître de forges possédait au bord de l'Allier, et, comme un cheval qui prend un élan vigoureux après avoir été longtemps retenu, la connaissance sauta d'un seul bond par-dessus les années écoulées et rentra de plain-pied dans la plus étroite intimité.
Une terre voisine de celle de M. de Lesparetz, et cause première du procès qui avait séparé les deux familles, appartenait à Ludovic et à Charles. La saison des eaux finie, ils s'y rendirent : une maison d'habitation ample et conmiode s'y trouvait ; on s'y établit, et, quand la famille de Lesparetz ne dînait pas à la Gravelotte, chez Mme de Ghampeau, qui en faisait les honneurs, c'est que les deux jeunes gens et leur sœur Augustine dînaient aux Mignons, chez le maître de forges.
La famille de M. de Lesparetz occupait un rang considérable dans le département de la Nièvre. On la savait riche et influente. M. de L«sparetz^ membre du conseil général et député au Gorps législatif, était un personnage. On ne faisait rien dans l'arrondissement sans le consulter. Il avait fait restaurer les Mignons, séparé^ de la Gravelotte par la rivière, et se plaisait à regarder les deux tours dont il avait flanqué les deux ailes de son château et l'écusson de pierre où s'étalaient , au-dessus de la porte principale, les armes un peu chimériques de sa maison, qui portait de sinople à la tortue d'argent, avec cette devise espagnole : Lenta pero indestructible.
II y avait souvent nombreuse compagnie aux Mi-
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gnoBS, et il ne fallait pas y paraître bien souvent ponr deviner qne Mlle Emilie plaisait fort k Charles deConrseulles et que Ludo\ic aimait Isabelle. M. de Lesparotz, plon^ré dans les occupations sans nombre que lui sruscitaient ses doubles fonctions de membre d*un con- »eil p^m^ral et de député, et sa qualité de nuutre de forf?f s , ne semblait pas s*en apercevoir ; mais si quelque curieux raA*ait observé tandis qu'il discutait avec un collt'^irwe une question de tarifs , il aurait remarqué que se^ lunettes d or ne perdaient pas de vue les jeunes irens qui riaient dans un coin. Quand la nuit venait, Charles et Ludovic descendaient vers la rivière, api^laient Jean le passeur, qui poussait le bateau d'un coup de rame paresseux, et regagnaient lentement la Ora\elolte« L*uii parlait d'Emilie, l'autre parlait d'Isa- M\t. Jamais Gliarles ne répondait à Ludovic, pas plus que Ludovic n'écoutait Charles , et tous deux s'entendaieut à meneille,
Rmilie était d'une laille movenne, avec des cheveux chàtaim et des yeux bruns, le profil net et ferme, la nmw belle, les sourcils droits. Elle était régulière en tuuteii choses, également ax-enante et polie tous les jours, j^vec une nuance de résene et de froideur où l'on sentait riutluence du sang oalvinista de sa mère, dont elle était 1» vivante image. Elle jouait admirablement du piano, mm bien le matin que le soir, et une sonate de Mozart avec la même aisance qu^ne valse ds Strauss. La pré- Hence d'un nombreux auditoire ou la solitude n'avaient aueuue influence sur son talent ; elle n'était jamais ni moins sûre d'elle-même ni plus émue et plus entraînée. Telle ou lu retrouvait dimanche après qu'on l'avait laissée lundi.
Toujours simplement vêtue, elle portait ordinairement le soir une robe de taffetas sans ornement, simple
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et de couleur sombre, qui lui donnait un grand air et seyait bien à l'expression sérieuse de son visage. Le matin, pendant qu'elle donnait des ordres et qu'elle surveillait tout avec l'activité silencieuse d'une fourmi, la robe de soie était remplacée par une robe de mérinos que relevaient des manches et un col plat en toile blanche. Elle dirigeait tout et avait du temps pour tout, pour les soins de l'office comme pour la musique, pour la promenade comme pour la couture. On en psfflait comme d'une personne sûre et discrète, exacte, réservée, un peu méthodique, n'accordant rien à la surprise et k l'entraînement, mais ne reprenant jamais rien aussi de ce qu'elle avait donné.
Emilie n'avait jamais de migraine ou de vapeur.
Isabelle était grande, svelte et blonde ; elle avait le corsage frêle, la taille souple, une rare élégance dans l'attitude , des yeux à demi voilés et d'un- bleu foncé, pleins de tendresse et de feu. Elle était gaie un jour et triste le lendemain, aimait la rêverie et la lecture autant qu'elle adorait le bal. Elle ne savait jamais'4)ien ce qu'il y avait dans sa bourse, mais en vidait volontiers le contenu dans la main d'une pauvresse, au risque d'emprunter deux ou trois louis le lendemain k Emilie, dont la charité avait son budgetfait d'aiance. Elle avait une voix de soprano très-belle et très-sympathique , mais s'en servait bien ou mal, selon le jour, comme une écolière ou comme une artiste, %, circonstance aidant. Sa gaieté était communicative , sa mélancolie touchante , sans qu'on sût bien pourquoi elle avait la bouche rieuse ou les yeux humides.
Isabelle ne portait jamais que des robes de couleurs claires ou de mousseline blanche ; quelque fleur ou un nœud de rubans était toujours piqué dans ses cheveux, non par coquetterie, mais parce que cela lui plaisait. Il
y avait le plus souvent sur sa table à ouvrage une broderie, un canevas k demi couvert dé laine, un livre de poésie, et des bobines de soie mêlées à un album de dessins. En trois jours elle faisait le travail de deuxsemaines, et restait parfois un mois tout entier les bras croisés. L'inspiration était sa loi.
Malgré les regards d'Emilie, qui la gourmandait, sa manière de saluer ou de tendre la main disait le degré d'affection qu'elle accordait aux gens. Mise à la tête d'une communauté, Emilie l'aurait gouvernée sagement et régulièrement. Simple nonne, Isabelle aurait été fort réprimandée un mois durant, et se serait dévouée sans hésiter, en un jour de péril, pour le salut de tous.
Les deux cousines s'aimaient du plus profond de leur cœur; mais, tandis que l'une avait dans sa tendresse des allures de sous-maîtresse et de protectrice, l'autre, Isabelle, embrassait Emilie tout k coup, avec effusion, et sans autre motif que son idée.
Parmi les personnes qui vinrent k cette époque passer quelques jours aux Mignons, se trouvaient le baron Monestiers, directeur au ministère des finances, et son fils Adolphe. Le baron avait une fortune, honnête et beaucoup d'importance. C'était l'homme de France qui s'était, toute sa vie, le mieux entendu k faire antichambre chez un grand personnage, et k faire attendre ceux qui avaient affaire k lui. Les plus vieux huissiers ne se rappelaient pas qu'il eût manqué une seule fois, durant trente ans et sous tous les régimes, les récep-
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tiens ministérielles. A partir de huit heures et son dîner fiui, chaque soir il se multipliait : on le voyait dans vingt salons. Il s'enfermait quelquefois dans son cabinet les jours de fête ou dans la soirée, après le départ des employés, avec défense de laisser entrer personne. La chose faite , il avait grand soin d'en informer le ministre dans le cours d'une conversation habilement conduite. Durant les longues heures de ces retraites solennelles, l'huissier veillait pieusement à sa porte. Si on eût surpris le baron tout k coup, peut-être î'aurait-on trouvé dormant les pieds sur les chenets. A ce métier, il avait gagné un emploi considérable, dix croix et un honorable embonpoint. H avait l'intelligence souple, ouverte à tout, prompte et naturellement tournée vers le côté utile des choses. Il ne s'était jamais embarrassé l'esprit d'études théoriques, mais il avait eu grand soin de se bourrer la cervelle de mots sonores , de formules toutes faites et d'expressions techniques qui, adroitement jetés dans la discussion, imposaient au vulgaire. H savait que peu de gens vont au fond des choses, et que la plupart des hommes se payent de phrases. Il en usait donc avec im rare aplomî) et ne les ménageait pas. Quand il était debout devant une cheminée, la main passée dans son gilet, il puisait dans sa mémoire corome dans im arsenal, et sa loquacité épouvantait les plusiéméraires.
Une grave question préoccupait alors le baron Monestiers : la question du mariage de son fils Adolphe.
Ce fils unique avait une tête que la nature semblait avoir copiée d'après une gravure de keepsake anglais. Personne n'avait de plus jolis favoris, personne aussi ne s'habillait mieux. A force de patience, de visites et de démarches savamment calculées, le baron avait réussi k pousser Adolphe dans la carrière des ambas-
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' sades, vers laquelle sa charmante figure et un don inné des langues , cette consolation des esprits courts , semblaient l'appeler. Quelque temps attaché de légation, puis second secrétaire dans diverses cours d'Allemagne et d'Italie, où il avait fait moisson de croix en valsant, Adolphe était revenu à Paris depuis huit ou dix mois, et travaillait au ministère, où le baron le retenaii dans l'espoir qu'il trouverait une dot dans les salons de Paris. Conduite par le savoir-faire paternel, la chasse aux héritières avait déjà commencé. Elle ne devait finir que sur les marches de Saint-Roch, paroisse du baron. Tous les jours, vers quatre heures, Adolphe partait pour le bois de Boulogne. Il connaissait tout le monde oisif de la grande ville, et ne manquait ni une fête officielle , ni un bal diplomatique , ni une course de chevaux. Il était abonné k l'Opéra; ses gants étaient irréprochables. Le père en parlait très-sérieusement comme d'un esprit d'élite, qui attendait une occasion pour se lancer k la conquête des plus hautes fonctions. Le ministre lui destinait, disait-il, un poste de confiance. La tenue d'Adolphe ne démentait en rien ces prophéties. Dès ses premiers pas dans le monde, le baron, le jugeant incapable de soutenir une discussion, lui avait appris le grand art de se taire. Cette habitude de silence, accompagnée de certains sourires, donnait k la nullité du jeune diplomate les apparences de la profondeur. On l'estimait sur ce qu'il ne disait pas. Augustine , qui tout naturellement était devenue l'amie d'Emilie et d'Isabelle, semblait le voir avec plaisir. Adolphe valsait si bien ! Il avait l'art de parler de riens avec de certains sourires qui trompaient son auditoire et lui faisaient croire que le fils du baron avait dit quelque chose. Nul n'était plus empressé k ramasser un mouchoir, k courir k la recherche d'un
tabouret, à tourner les feuillets d'une romance, h tenir une ombrelle, k offrir im bouquet de violette. C'était un de ces hommes à la surface polie, aux manières parfaites, toujours irréprochables dans leur tenue et leur langage, un peu cousins, sans le savoir, des statuettes en vieille porcelaine de Saxe , et dont partout, quand ils passent, on dit : « Bs sont charmants ! » Augustine avait appris ce mot et le répétait innocemment.
Mlle de Gourseulles ne ressemblait en rien à ses amies. Petite, très-brune , admirablement faite , le teint pâle et mat, les yeux noirs et vifs, la bouche fine et mince, elle parlait peu, mais le faisait sans embarras et en bons termes. On la voyait parfois changer de couleur, sans que rien indiquât la cause . de ces mouvements subits. Elle écoutait volontiers, était réservée et de bon conseil, mais avec quelque ^chose de contraint qui n'appelait pas* la confiance. On sentait, sous sa réserve habituelle, la violence d'une nature exigeante et personnelle que Teffort d'une volonté persévérante comprimait à grand'peine, et que trahissaient l'éclair des yeux, le pli des lèvres, le rapide froncement des sourcils. Gomme ime mine, elle cachait tout en dedans, l'or ou le fer. Mlle de Gourseulles était im problème ; ce que l'on voyait clairement, c'est qu'elle avait une intelligence nette et vive des choses et une grande sûreté de coup d'œil. On la pouvait juger bien ou mal, selon qu'on était plus séduit pair les charmes de l'esprit ou les mouvements du cœur. Le baron Monestiers, qui se connaissait en caractères, lui témoignait une préférence marquée.
€ G'est un homme que cette petite fille, >» disait-il quelquefois en riant.
On sait que Mme de Ghampeau était marraine
d'Augustine. Veuve et sans enfants, elle avait reporte sur sa filleule une tendresse de mère qui demandait à s'épancher. Une grande intelligence ne présidait malheureusement pas à cette affection, qui devint, avec le temps, exclusive et aveugle. La situation d'Augustine, qui pouvait passer pour pauvre, si on comparait son héritage à celui de ses frères, excitait la compassion de la bonne dame. Elle ne cessait de la plaindre, et elle trouvait dans son for intérieur qu'il y avait une grande injustice dans cette inégalité de fortune. Bien souvent on la surprenait couvrant sa chère filleule de regards douloureux, où se lisaient les angoisses d'une âme qui s'est donnée tout entière; elle s'étonnait que cet enthousiasme et cet amour ne fussent pas la loi de tout le monde. Aucune position ne lui semblait audessus du mérite d'Augustine; mais, loin de cacher cette opinion, où l'on voyait comme le reflet d'une maternité d'adoption, elle l'étalait imprudemment en toute circonstance, avec un feu qui devait à la longue agir sur l'esprit de la jeune fille. L'expression des regrets s'y mêlait aussi. Quand on parlait d'un mariage où le chiffre de la dot avait joué le grand rôle, Mme de Ghainpeau tournait vers Augustine des yeux plaintifs et l'embrassait avec de longs soupirs.
« Tu n'es pas riche, toi! » disait-elle.
Le thème était trouvé; Augustine brodait dessus. Cette continuelle comparaison que , bien imprudemment, sa marraine établissait entre lesparts.de l'héritage, avait à la longue ouvert le cœur de Mlle de Gourseulles aux inspirations de l'envie. Si ses frères ne pouvaient passer pour des oppresseurs, elle n'en était pas moins une victime dévouée par la rigueur du sort k devenir la compagne d'un juge de province ou d'un petit négociant, tandis que Charles et Ludovic ne pouvaient
manquer d'épouser des filles de banquiers ou de grands fonctionnaires. Elle était condamnée à vivre dans Tobscurité, peut-être en province; ils vivraient, eux, dans tout Téclat du luxe , au milieu de ce qu'il y a de brillant à Paris. Mme de Ghampeau, qui avait fait naître ce levain, en attisait la fermentation par ses doléances continuelles et ses apitoiements. Mais cette éducation hâtive que donnent les mauvais instincts apprit à Augustine à dissimuler avec une précoce habileté ces premières et venimeuses sensations. Personne ne découvrit la jalousie en elle. Bien au contraire , elle s'appliqua à se montrer prévenante et douce, se fit une règle d'étudier les caractères, soumit le sien à la souplesse , et , sûre de sa volonté , jura dans le silence de son cœur de rester dans la sphère où elle avait grandi, et, l'occasion aidant, de monter plus haut. Son ^ambition vint de son impuissance même.
Après avoir commencé k Vichy et s'être raffermie aux Mignons, l'intimité des deux familles fut continuée à Paris. M. de Lesparetz demeurait rue Neuve-des- Mathurins, et ce fut bientôt entre son hôtel et celui de la rue de Londres un échange continuel de visites, de dîners et de thés. On se voyait tous les jours, ce qui, plus qu'aucune chose, indique à Paris un vif degré d'affection. Les GourseuUes eurent une loge à l'Opéra et les Lesparetz une loge aux Italiens qu'on se partagea, et quand la belle saison revint, on se retrouva sur les bords de l'Allier sans que personne en eût parlé d'avance. Le département de la Nièvre eut alors la certitude qu'un contrat de mariage achèverait de confondre en une seule les deux terrés de la Gravelotte et ^s Mignons.
Sur ces entrefaites, une lettre arriva du Ghili qui
prévenait la famille de CourseuUes qu'un proche parent de la mère d*Augustine venait de tomber malade, et que, selon toutes les probabilités, il laisserait par testament sa fortune entière à sa nièce. La lettre ajoutait que peut-être il serait utile d'envoyer k Valparaiso une personne de confiance qui liquiderait la succession et prendrait en main les intérêts de l'héritière, cette succession considérable ne laissant pas d'être embarrassée et grevée de procès.
A la lecture de cette lettre, le premier mouvement de Ludovic fut de sauter au cou d'Augustine.
« Ah! chère petite! s'écria-t-il, tu pourras donc choisir! »
Par hasard, en cq moment, les yeux d'Augustine rencontrèrent ceux d'Adolphe ; elle rougit.
Un observateur intéressé k voir tout ce qui se passait aux Mignons aurait remarqué que, lorsque Ludovic était au château, Isabelle chantait avec plus ^'éclat et d'une voix plus émue. Une sortie flamme était en elle qui rayonnait au dehors. C'était sa fête le lendemain du jour où la lettre qui pouvait changer le sort d'Augus- *tine était arrivée du Chili. M. de Lesparetz avait voulu que cet anniversaire fût célébré avec magnificence. Feu d'artifice, illuminations, promenades sur l'eau, bal et souper, rien ne devait y mander. Cette somptuosité, qui n'était pas dans les habitudes du maître de forges, surprit agréablement la jeune famille réunie aux Mignons.
« Ah ! vous me gâtez ! dit Isabelle.
— N'es-tu pas ma fille aussi? » répliqua M. de Lesparetz en l'embrassant sur le front.
Il ôtait ses limettes pour les essuyer d'un geste paternel, lorsqu'on annonça la visite d'un M. Raimond, que^M. de Lesparetz reçut avec empressement, et qu'il présenta k la compagnie d'im air gracieux.
« M. Raimond veut bien nous donner huit jours , » dit-il.
On apprit plus tard que l'hôte des Mignons était délégué par une puissante compagnie de chemin de fer pour traiter avec les maîtres de forges de la Nièvre d'ime fourniture considérable de rails. On apprit plus tard encore que cette fourniture avait été obtenue par M. de Lesparetz. Le traité portait justement la date de la fête d'Isabelle.
Le matin du jour que tant de feux de Bengale et tant de verres de couleur devaient illimiiner, Ludovic essayait sur la rivière un batelet tout neuf qu'on avait fait venir de la ville, et qui, en l'absence du passeur, devait servir aux jeunes gens à naviguer d'un bord à l'autre. Le mouchoir d'Emilie venait d'être emporté par le vent et se balançait sur les branches d'un saule. Ludovic , qui était debout sur le batelet , se pencha brusquement pour le saisir. Le bateau manqua sous ses pieds, et il tomba. Isabelle devint toute blanche et poussa un cri. En deux brassées, Ludovic, qui nageait admirablement, atteignit le bord, et arriva assez k temps pour recevoir dans ses bras la jeune fille qui chancelait. A la voix de Ludovic, elle revint à elle, ouvrit Ips yeux et fondit en larmes. Ludovic la quitta bouleversé. Il lui sembla qu'il avait lu dans ses yeux.
« Ah! si elle m'aimritî » répétait-il sans cesse en traversant la rivière à grands coups d'aviron pour regagner la Gravelotte. Il ne sentait ni le vent, ni l'eau qui ruisselait sur son corps. La fièvre était dans son cœur et le réchauffait.
Le matin même, Ludovic avait envoyé à Isabelle deux magnifiques rosiers blancs. Le soir elle parut au bal avec une rose blanche k la ceinture. Elle n'osait .jp le regarder; elle le voyait partout. Une secrète conlusion
se lisait sûr son visage. On la pria de chanter. Elle y consentit, et chanta avec une voix dont Témotion profonde et le frémissement firent battre le cœur de Ludovic.
« Qu'a-t-elle donc ce soir? » demanda un vieux dilettante qui restait sous le charme *
Isabelle avait la vie.
M. de GourseuUes la suivit dans le jardin, où elle était descendue un peu après pour respirer l'air frais de la nuit. Elle marchait lentement sous Tombre transparente d'une allée de tilleuls; son pas léger faisait à peine crier le sable. Quelquefois la lune éclairait tout à coup sa robe blanche et lui donnait l'apparence d'une fée errant dans la campagne. Elle s'arrêta auprès d'un bassin dans lequel tombait une fontaine, et s'assit. Le cristal de l'eau lui fit voir la rose que la ceinture attachait près de son cœur. D'une main tremblante elle la prit et la porta à ses lèvres. Ludovic parut devant elle les mains jointes, le regard illuminé.
a Isabelle! « s'écria-t-il.
Elle se leva effarouchée.
« Ah! si vous m'aimez, tatisez-vous ! » dit-elle, et elle prit sa course dans l'allée des Tilleuls.
La rose blanche était restée au bord de la fontaine ; Ludovic ne suivit pas Isabelle. Ils évitèrent de se parler aussi longtemps que dura la fôte ; mais, au moment du départ, elle resta la dernière sur le perron du château. Ludovic se retourna quand il fut au milieu de la rivière. Elle était encore k-sa place, penchée sur la balustrade. Un secret désir d'être plus longtemps seul avec sa pensée le saisit; il prit au hasard par la campagne; à toute minute , il s'arrêtait, baisait la rose qu'il avait ramassée, et répétait chaque fois : « Elle m'aime ! elle m'aime ! »
Quand il rentra à la Gravelotte, il trouva Augustine
et Mme de Champeau en conférence au salon; une lettre, qui était plus fraîche de quelques jours et qu'un bateau à vapeur anglais avait apportée, mandait cette fois que l'oncle du Chili, M. Tavemier, était mort, laissant, comme on s'y attendait, toute sa fortune à sa nièce ; mais il était k craindre qu'on n'en tirât rien si \m ami de la famille n'accourait au plus vite. Augustine tenait la lettre à la main et la remit k son frère.
« Tout est perdu ! dit-elle après qu'il l'eut terminée : personne n'ira à Valparaiso.
— J'irai, moi, » dit Ludovic.
Ce fut le premier cri de son bonheur; un élan subit le portait à se dévouer, comme s'il avait voulu que tout le monde fût heureux.
« Ah ! tu es mon sauveur, » s'écria Augustine en se jetant dans ses bras.
Mme de Champeau prit Ludovic par le cou :
« Voilà un mot qui me fait regretter de n'avoir jamais euide fils, » dit-elle.
Dès la pointe du jour, Ludovic fut debout. Une fièvre délicieuse l'avait tenu éveillé pendant presque toute la nuit. Il sortit a petits pas et regarda les fenêtres de Charles encore fermées.
« Le malheureux ! il dort ! » murmura- t-il.
Il traversa la rivière et entra dans le parc des Mignons. Bientôt il fut auprès de la fontaine oii la* veille il avait surpris Isabelle. Son cœur étouffait sous le poids de. son bonheur. Il se souvint tout d'un coup des premières années de sa jeunesse et des amours éphémères qui l'avaient effleurée. Ils lui firent horreur. Il ne comprenait pas qu'il eût pu aimer une fenmie qui n'était pas Isabelle; son cœnr ne vivait certainement pas avant de l'avoir rencontrée. Comme il descendait l'allée des Tilleuls, où il cherchait Tem-
preinte effacée de ses pieds, il se trouva devant Isabelle, qui marchait lentement, la tête inclinée. Elle poussa un léger cri.
c Mademoiselle, dit Ludovic, j'ai ramassé hier, au bord d'une fontaine, où vous l'aviez laissée tomber, le plus cher trésor de ma vie; me permettez-vous d'espérer plus encore? »
Isabelle pouvait h, peine respirer.
« Je crois bien que mon oncle est dans son cabinet, » dit-elle avec effort.
Son joli doigt semblait montrer le chemin k Ludovic. Il la salua, et, un moment après, M. de Lesparetz recevait la visite de M. de GourseuUes, qui lui demanda officiellement la main de sa pupille. Le maître de forges releva ses lunettes d'or sur son front, et tirant un carnet d'un bureau devant lequel il se tenait assis :
« Mlle d'Ervillers, dit-il, a trois cent vingt-deux mille sept cents et quelques francs de fortune personnelle, dont la majeure partie est représentée par une métairie sise k Goupigny, canton de Landelles, arrondissement de Vire, département du Calvados, laquelle métairie, d'une contenance de cinquante-huit hectares d!un seul tenant, avec granges, étables, fermes et dépendances, est estimée cent quarantesept mille francs; en outre par une rente de trois mille six cents francs en trois pour cent, inscrite en son nom au Grand-Livre de la dette publique, et diverses valeurs mobilières entre lesquelles figurent douze actions de la banque de France.
— Monsieur ! s'écria Ludovic.
— De plus , reprit M. de Lesparetz, sans s'arrêter à cette interruption, il lui revient, d'une tante morte à Toulouse, une somme de trente mille francs, qu'elle touchera à sa majorité.
— Mais.... dit encore Ludovic.
— Et enfin, poursuivit le maître de forges, les yeux fixés sur le carnet, une somme de vingt mille francs, qui lui est acquise du chef de sa mère, est retenue par un procès pendant en appel devant la cour de Montpellier. Si ma nièce gagne, c'est, avec les intérêts exigibles depuis quatre ans, une somme totale de vingt-quatre mille et qjuelques cents francs qui entrera dans son actif. Les divers titres qui constatent cette fortune vous seront communiqués par mon notaire, avec lequel vous voudrez bien engager le vôtre à se mettre en rapport. »
n ferma le carnet, repoussa le tiroir du bureau et serra la main de Ludovic.
« Je ne doute pas que vous ne soyez très-heureux, » reprit-il.
Les amis des deux familles furent informés de l'union projetée entre Isabelle et Ludovic. Ramené à vingt ans par les élans d'une tendresse passionnée à laquelle rien ne faisait obstacle, Ludovic s'abandonna tout entier à ce bonheur charmant de l'amour heureux et naïf, qu'on n'éprouve qu'une fois. Il avait une sorffe d'ivresse dans le cœur. Chaque matin Isabelle cueillait une rose nouvelle sur les rosiers blancs et la mettait k sa ceinture; c'était comme un souvenir parfumé du meilleur de leurs jours. Et comme elle soignait ses deux chers' rosiers! conune elle les arrosait d'une eau limpide! comme elle écartait la chenille et le bourdon de leurs
26 L*OHBRB DE unxmc
fleurs bien-aimées! comme le papillon seul avait le droit d'y reposer ses ailes ! Il se trouva, sans qu'ils en eussent parlé, que Ludovic avait les mêmes goûts qu'Isabelle ; c'était la romance qu'elle préférait qu'il aimait le plus ; la nuance qu'il avait choisie était celle qu'elle recherchait entre toutes ; le même livre leur plaisait à tous deux par les mêmes côtés.
Emilie, que rien ne pouvait distraire de ses occupations quotidiennes, ni son piano à quene, ni les visites de Charles, les regardait quelquefois et souriait grave, ment, c Vous avez quatorze ans ! > disait-elle alors.
Frédéric venait de terminer la mission industrielle qui l'avait conduit en Russie ; il était alors aux Mignons. Ludovic, qui s'était hâté de l'appeler auprès de lui, dès la première nouvelle de son retour à Paris, le présenta à Isabelle comme son meilleur ami, comme son frère d'élection. Mlle d'Ervillers l'accueillit avec cet abandon qui donnait du charme à ses moindres paroles.
c Je l'aurais choisie pour toi, » dit M. deLaFaurie à Ludovic après un quart d'heure d'entretien avec Isabelle .
Une sorte d'intimité, que Ludo\'ic voyait sans crainte, ne tarda pas à naître entre Isabelle et M. de La Faurie. Le jeune ingénieur lui était sympathique par quelque chose qu'elle ne s'expliquait pas et dont elle subissait le charme sans résistance. Quand elle n'était pas avec M. de Gourseulles, occupée à ces riens qui sont les plus importantes occupations de la vie, puisqu'elles en sont les plus heureuses, Mlle d'Ervillers était sûrement avec Frédéric. Il était son confident, et on ne manquait jamais de le prendre pour arbitre quand, par hasard, une discussion à propos de la couleur d'un meuble ou de l'emploi de leurs jours à venir s'élevait entre les deux fiancés.
Etonnée de cette subite amitié qu'elle ne comprenait
pas et de cette confiance de fraîche date, Emilie interrogeait parfois sa cousine, et cherchait à la mettre en garde contre un si rapide et si complet abandon.
« Pense donc que tu le connais à peine, disait-elle. • — A quoi bon? Ludovic le connaît, répondait Isabelle. Et puis il me semble que je l'ai vu autrefois, je ne sais où. N'y a-t-il pas des personnes que tu n'as jamais rencontrées et que tu crois reconnaître aussitôt que tu les regardes? Gela m*est arrivé deux ou trois fois. M. de La Faurie est au nombre de ces personnes. Ce sont des amis qu'on a perdus et qu'on retrouve. »
Il n'y avait entre M. de Gourseulles et M. de La Faurie aucun côté de ressemblance, aucun rapport physique. Ludovic semblait appartenir aux races du Nord par la nuance de ses yeux bleus; il avait les cheveux blonds et cette coloration du teint que la tradition prête aux compagnons de Brennus; la taille haute, le front large', le sourcil droit, la barbe frisée. Par la pâleur olivâtre de ses joues, par la couleur noire et lustrée de ses cheveux, par la netteté anguleuse de ses traits, Frédéric était semblable aux hommes du Midi ; il avait les membres grêles, les extrémités fines, les formes souples et sveltes d'un Espagnol ou d'un Arabe. Dans le caractère, même opposition : Frédéric était concentré autant que Ludovic était ouvert ; toutes les impressions de l'un étaient comme enfermées, quand il suffisait de regarder en plein le visage du jeune maître des requêtes pour savoir tout ce qu'il pensait. Un jour, le fils des Gaulois avait rencontré sur sa route le descendant des Maures, et lui avait tendu la main. Jamais intimité plus profonde ne démontra mieux l'existence de cette loi mystérieuse des contraires quî s'attirent. .
M. de La Faurie avait résolu de passer la durée entière de son congé à la Gravelotte. Les promenades avec Isa-
28 L'oBORE de LUDOVIC.
belle étaient continuelles. Il aimait en elle une sorte de crainte instinctive qu'elle avait de tous les exercices violents, le cheval, la natation, la chasse. Aussitôt que Ludovic était retenu chez lui pour des motifs d'affaires, ; il expédiait son ami aux Mignons,
« Bon! disait Frédéric, je vais reconmiencer le poème en vingt-quatre chants de ta jeunesse. » -
Sur ce chapitre, la curiosité d'Isabelle ne se lassait pas. Â tous les détails qu'elle savait déjà, elle voulait toujours de nouveaux détails.
Un jour qu'ils se promenaient à petits pas le long d'un sentier, M. de La Faurie lui raconta comment, étant au collège, Ludovic avait eu affaire au plus robuste élève [ de sa classe pour défei^dre les droits de son ami sur un
j fameux cerf-volant qui avait excité l'envie et l'admira-
I tion de tous leurs camarades. Dix fois renversé, il s'é-
j tait relevé dix fois. Frappé, contusionné, saignant, il
n'avait pas lâché prise, et sa constance l'avait emporté sur la force. Effrayé d'une résistance opiniâtre et si tenace, le ravisseur avait cédé. Vainqueur, Ludovic tomba par terre sur le cerf-volant, comme un Spartiate sur son bouclier.
Plus tard, Frédéric eut sa revanche. Le nom de M. de CourseuUes le père avait été prononcé légèrement; M. de La Faurie prit en main la cause de la fa« mille. A l'insu de Ludovic et de Charles, il provoqua l'insulteur. Blessé deux fois, deux fois il se remit en garde, et se battit jusqu'au moment où son adversaire, surpris de cet acharnement, reconnut lui-mêm^ l'imprudence de ses allégations et la légèreté de ses paroles. Alors seulement Frédéric mit bas l'épée.
« Et s'il vous avait tué! dit Isabelle.
— Et l'honneur du nom! dit Frédéric. Gourseulles et La Faurie ne font qu'un. »
Mlle d'Ervillers lui tendit la main. Elle avait les yeux pleins de larmes.
« Ah ! dès à présent vous êtes mon frère ! repritelle.
— Y consens-tu? t> cria M. de La Faurie k Ludovic, qui s'approchait à grands pas.
Ludovic était à cette époque de la vie où la confiance jette sur toutes choses ses pures et fraîches clartés. Il leur prit la main à tous deux.
« Reste toujours avec nous, » dit-il.
Us rentrèrent aux Mignons doucement. Marchant ainsi entre ces deux êtres, qui avaient la meilleure part de son cœur, Ludovic cherchait en vain par la pensée quel événement pourrait ajouter quelque chose à cette joie sans égale, k ce ravissement de toutes les heures qui étaient sa vie elle-même.
Un soir, après une longue promenade dans la campagne, Ludovic entra dans une pauvre église de village. Cette mélancolie qui naît parfois de l'excessif bonheur remplissait son âme tout entière. 11 éprouvait comme un vague besoin de prier; une sorte d'affaissement général de toutes les facultés, produite par la plénitude des sensations heureuses, l'accablait. Attiré par la clarté d'une lampe qui brûlait dans une chapelle devant Timage de la Vierge, placée entre le chef des apôtres et le plus doux des évangélistes ,• il s'approcha
et tomba k genoux sur la pierre , le front dans ses mains.
« Pardonnez-moi, mon Dieu! dit-il; mon bonheur m'effraye.... »
H resta longtemps replié en lui-même, pensif et muet. Il avait parfws des envies de pleurer.
Quand Ludovic reparut k la Gravelotte, Mme de Gbampeau, q«d pensait sans relâche k sa filleule, lui
rappela la promesse qu'il avait faite à Augustine de partir pour Valparaiso.
« J'irai, » répondit-il comme en sortant d'un rêve.
La jeune fiancée de Ludovic ne put retenir ses larmes à la pensée que M. de Gourseulles allait partir pour un si long voyage. H lui semblait que c'était renoncer, et un peu brusquement, à ces premières fêtes de l'amour, auxquelles la jeunesse donne une saveur si pénétrante. Quoi ! abandonner si promptement les beaux lieux où. il l'avait rencontrée, Ces campagnes où il avait la liberté de la voir tous les jours! Était-ce bien là ce que promettait cet élan qui l'avait attendrie et l'avait fait s'ouvrir tout d'un coup ? Un peu romanesque et encline aux rêveries enthousiastes, Isabelle ne concevait pas que quelque chose eût de l'importance ou conservât la moindre valeur pour un cœur où l'amour a germé. Elle le voulait unique, plein, exclusif. Tout autre sentiment, si léger qu'il fût, lui faisait ombrage ; elle y voyait comme une usurpation.
Ludovic devinait ce qui se passait dans le cœur de la jeune fille, et, sans l'aimer moins, il n'essaya pas de se soustraire k l'engagement qu'il avait pris. Avec une délicatesse inspirée par l'élévation même de cet ambur, il sut intéresser Isabelle au succès de son entreprise par la pensée du dévouement et de l'abnégation ; il lui fit voir Augustine devant son repos, sa fortune, à leur tendresse ; elle s'exalta bientôt à l'idée du sacrifice, et voulut. être de moitié dans sa généreuse résolution. Mais M. de Lesparetz, informé de ce voyage dont la pensée était arrêtée, résista à tous les sollicitations qui lui furent adressées, et ajourna le mariage de sa pupille au retour de Ludovic, qui ne devait pae être absent plus de six mois. On retourna à Paris, et le ministre de la justice accorda le congé qui lui était demandé par le
jeune maître des requêtes, qu'il chargea, en témoignage d'eg^mè et d'affection, d'un travail sur l'état de la législation dans la république du Chili.
Cependant rien n'était changé dans la situation d'Emilie et de Charles. Mlle de Lesparetz l'accueillait avec la même bonne grâce, plus digne qu'expansive ; mais aucune émotion ne paraissait sur son visage quand il entrait ou quand il sortait. Sa conduite en toutes choses était un filet aux mailles fermes et serrées, au travers desquelles aucun aveu, aucune allusion, ne pouvaient se faire jour. Elle avait un regard clair et sérieux, qui refoulait l'émotion prête à passer.du cœur sur les lèvres. Quelque chose était en elle cependant, qui séduisait Charles et le fascinait. Il s'en ouvrit un jour à M. de Lesparetz, qui l'écouta avec une grande et amicale attention, et ne répondit ni oui ni non. Pressé de s'expliquer dans un nouvel entretien, le maître de forges pria son jeune ami de remettre toute décision à l'époque du retour de Ludovic, son intention n'étant pas de marier Emilie avant Isabelle. Charles était assuré que la maison continuerait à lui être ouverte comme parle passé, et on lui faisait la promesse que tout prétendant nouveau serait écarté jusqu'à la fin du voyage de son frère.
a Ah! pourquoi part-il? s'écria Charles.
— Consolez-vous , reprit M. de Lesparetz en jetant au jeune homme un regard par-dessus ses lunettes, Ludovic ne partirait pas, que ma résolution, en ce qui concerne Emilie, ne serait pas prise avant un an. »
M. de CourseuUes s'embarqua, le 14 octobre 1852, Sur un navire de i'Élat. Cinq ou six mois après, on avait de ses nouvelles, datées de Valparaiso. La succession de M. Tavernier était horriblement embarrassée ; les procès et les réclamations pleuvaient de tous côtés. Le plus clair de son avoir se composait de créances sur le
32 L*01fBRE DE LUDOVIC.
recouvrement descpielles il ne fallait pas beaucoup compter. Au bout d*un mois ou six semaines, ime nouvelle lettre apprit que la situation était désespérée; d'une fortune évaluée sur les livres à près de six cent mille francs, Ludovic n'avait pu toucher qu'une somme liquide de six mille piastres, dont la majeure partie avait dû être constituée entre les mains du consul français, pour garantir les frais d'actes et de poursuites. H pouvait se faire qu'une assez forte créance, au sujet de laquelle Ludovic laissait des instructions, rentrât plus tard, mais c'était tout au moins douteux; quant au reste, il fallait en faire abandon, si l'on ne voulait pas se lancer dans des procès non moins interminables que ruineux.
Après la réception de cette lettre, on remarqua que M. le baron Monestiers resta quinze jours sans parmtre à l'hôtel de la rue de Londres. Il s'excusa par vne lettre polie, où il mit son absence sur le compte d'un travail important, dont le ministre l'avait chargé, et qui exigeait une continuelle application. Adolphe seul posa sa carte chez Mme de Champeau.
Ludovic devait quitter Valparaiso le 17 avril 1853, sur le vapeur anglais /a Sap/io. La lettre qui en donnait avis à sa famille portait qu'il serait à Southampton dans deux mois, et presque aussitôt après au Havre r Sa lettre se terminait par ces mots : « Le cœur me bat à la pensée que je vais vous embrasser tous ! »
Isabelle prit un almanach et s'amusa chaque matin à tirer une barre sur le jour qui venait d'expirer. Elle comptait ceux qui la séparaient encore du terme fixé* par Ludovic.
c Encore un de moins ! » disait-elle chaque soir en se couchant.
Augustine paraissait un peu triste.
l'ombre de LUDOVIC. 3S
Un navire de guerre qui jeta l'ancre à Cherbourg, venant de la mer du Sud, confirma le départ de la SaphOj qui avait pris la mer depuis quinze jours déjà. M. de GourseuUes figurait parmi les passagers du bar teau à vapeur anglais. Le retard de la Sapho s'expliquait par les gros temps qui avaient régné dans les parages du cap Hom, direction que le bateau chargé d'une mission avait prise par ordre. Cependant une certaine inquiétude se répandit dans la famille. Isabelle n'osait plus regarder l'almanach.
Un soir, dans les premiers jours de juillet, la nouvelle arriva à Paris que la Sapho avait péri corps et biens. Bientôt après, un avis officiel, communiqué au Times par l'amirauté, faisait connaître en effet que le bateau, surpris dans sa traversée par un épouvantable ouragan, avait été jeté sur les côtes de la Terre de Feu, où il avait été mis en pièces. Deux matelots recueillis sur une épave par un baleinier étaient les seuls survivants de ce naufrage, arrivé le 27 mai. Le baleinier s'était approché du rivage et avait envoyé diverses embarcations le long de la côte, tirant de quart d'heure en quart d'heure des coups de canon pour avertir de la présence d'un navire les malheureux qui auraient pu échapper au désastre. L'avant de la Sapho, porté sur les récifs, se voyait encore au-dessus de l'eau. Personne ne se montra, et, après vingt-quatre heures d'attente dans des parages dangereux, le baleinier avait repris la haute mer.
On ne put empêcher Isabelle de s'emparer du journal anglais et de lire la notice officielle de ce terrible événement. La lecture achevée, elle porta la main à son cœur et tomba sur le parquet.
Le lendemain du jour où la nouvelle du naufrage de la Sapho fut connue à Paris, le baron Monestiers et son
fils se présentèrent ensemble k l'hôtel de la rue de Xondres. Le baron avait les yeux rouges ; il aimait vraiment Ludovic comme son fils, disait-il.
« Ah ! pleurez-le, ajouta-t-il en prenant congé d'Augustine et en la serrant sur son cœur avec une effusion paternelle, pleurez-le; mais croyez qu'il est des personnes qui s'estimeraient heureuses de vous aider à supporter cette épreuve. »
Adolphe, qui marchait derrière le baron, serra la main de Mlle de Gourseulles.
« Ah ! vous êtes bon ! » s'écria la jeune fille en se jetant dans les bras de M. Monestiers.
Pendant plus de trois semaines, l'hôtel de la rue de Londres fut assiégé par un grand nombre de personnes qui venaient porter à la famille des compliments de condoléance. Ce fut une véritable affliction partout. Frédéric paraissait inconsolable. Quel ami remplacerait Ludovic dans sa vie? où trouverait-il une affection si vive, si sûre, si dévouée? Isabelle faisait pitié. Elle voulut porter le deuil du fiancé qu'elle avait perdu, et le pjpt. Son exaltation n'y voyait aucun empêchement ; elle se plaisait à laisser voir à tous la plaie saignante de son cœur. Elle était résolue à n'en guérir jamais. Emilie elle-même, malgré sa réserve, ne blâma cette manifestation violente et ce désespoir éclatant qu'avec une certain* timidité. La douleur de Charles fut profonde; cet égoïsme et cette sécheresse, qui sont parfois les compagnons de la vieillesse, se fondirent chez Mme de Champeau pour faire place à un véritable chagrin : Augustine ne perdait-elle pas un protecteur en Ludo\dc?
Il n'y eut pas jusqu'à M. de Lesparetz qui ne sentît quelque chose qui avait l'apparence du chagrin. La nouvelle de cette mort prématurée lui fit manquer un
L*OMBRE DE LUDOVIC. â5
rendez-vous d'affaires, ce qui n'était pas arrivé depuis l'époque de sa majorité. H déclara tout haut que jamais il n'avait rencontré un jeune homny pilus loyal. C'était pour sa nièce, disait - il , une perte irréparable.
Bien que Ludovic n'eût rien fait et rien écrit, et que son passage dans le monde n'eût point laissé de trace , les journaux publièrent divers articles nécrologiques où ses excellentes qualités furent pqrtées aux nues. L'un d'eux portait la signature du baron Monestiers , directeur au ministère des finances; un autre, celle de M. de Lesparetz, membre du Corps législatif.
Le notaire de la famille ouvrit un testament olographe qui lui avait été remis par Ludovic au moment de son départ pour le Chili. Par cet acte de sa dernière volonté, Ludovic léguait sa fortune entière, par égale moitié, à Charles et k Augustine. Un codicille constituait une rente viagère de douze cents francs au profit de son vieux valet de chambre Germain, auquel il recommandait Phanor, et deux autres rentes de six cents fraife chacune en faveur des deux bonnes femmes qui avaient assisté son père k ses derniers instants , et qui ; depuis lors , n'avaient pas quitté la maison. Il donnait à Frédéric, en témoignage de sa constante amitié, ses armes, la garniture qui était sur la cheminée de sa chambre à coucher, et sa bibliothèque.
La lecture de ce testament porta k son comble l'attendrissement de tous les auditeurs.
oc Ah ! qu'il revienne ! s'écria-t-on , et notre fortune entière sera trop peu pour payer son retour! »
Après la cérémonie , qui avait une dernière fois réuni les amis du pauvre mort autour de sa famille , Charles et Frédéric avaient, comme on sait, ramené Emilie, Isabelle et Augustine, chez Mme de Champeau.
Adolphe les suivit rue de Londres. La vieille dame leur tendit ses bras, et ils s'y jetèrent tour à tour en pleurant.
Un momeift après, le spectacle que présentait cette chambre était vraiment pitoyable.
Isabelle, debout au coin de la cheminée, la tête entre ses mains, s'abandonnait à toute sa douleur. On en pouvait juger la violence aux secousses précipitées de son sein. Auprès d'elle, à demi renversée sur le bord d'un fauteuil, Augustine tenait un mouchoir sur ses yeux. : elle sanglotait. Frédéric, morne, pâle, abattu, restait immobile, le front collé contre une vitre. Charles allait et venait par la chambre, défait , les yeux rouges. Emilie et Adolphe .parlaient bas dans un coin. Mme de Ghainpeau, assise en face d'Isabdle, les mains jointes sur ses genoux, les regardait l'un après l'autre et n'essuyait plus les larmes qui coulaient sur ses joues.
< Mes enfants! mes pauvres enfants! répétait-elle
à demi-voix.
— Ah ! ma tante , il me semble que 4l(est hier qu'il est parti, s'écria Augustine.... Je le vois encore à cette même place, les yeux humides et nous embrassant tous. S'il ne m'avait pas tant aimée , il serait encore ici! »
Et elle se reprenait à pleurer.
« C'était plus qu'un frère pour moi, dit Charles; je me suis trouvé dans plus d'un embarras dont il m'a tiré par sa prudence et sa fermeté. Sa bonté était si active, si prompte, si ingénieuse! Depuis qu'il n'est plus là, je me sens presque seul. La moitié de moi-même est partie.... Ah! pauvre cher frère, se paut-il que nous t'ayons perdu à jamais ! »
Et il se reprenait à pleurer.
« Ah! personne ne le connaissait comme moi! s'ëcria Frédéric. Je l'ai suivi pas à pas dans la vie. Tous les meilleurs sentiments étaient en lui, et si délicats, si tendres, avec un mélange si singuler d'énergie et de résolution, que c'était conmie si l'âme d'une fenmie eût pénétré dans le cœur d'un homme et en eût fait deux parts. Quand il avait donné son affection, il ne la retirait plus.... il pensait aux autres avant de penser à lui.... A toute heure je le cherche.... à toute minute il me manque. Ah ! cher Ludovic, estril bien possible que tu ne nous sois plus rendu! »
Et il se reprenait à pleurer.
« Je l'ai vu grandir, je l'ai bercé sur mes genoux! dit Mme de Ghampeau. Dès ses premiers bégayements, il promettait d'être ce qu'il a été. Je me souviens qu'un jour, tout enfant, il vit un pauvre Savoyard qui lui tendait la main.... Mon cher Ludovic n'avait rien; il chercha dans sa robe, et n'y trouvant pas de sou, il envoya un baiser au petit pauvre. Ah ! il n'a pas changé. . . . tel il était, tel il est mort.... Pourquoi ne pms-je encore l'embi^aaser, ô mon Dieu! »
Et elle se reprenait à pleurer.
« Ah ! mon cœur se brise quand je pense à lui ! s'écria Isabelle, et j'y pense tous les jours.... H me semble le voir, il me semble l'entendre ! Qu'il était bon ! et comme il m'aimait ! Il y a des nuits où je me réveille en sursaut, le visage baigné de larmes.... J'ai son nom sur les lèvres, j'ai son image dans le cœur^... Ah! pourquoi nous a-t-il quittés ? Pourquoi donc n'est-jl plus là, près de nous?»
Et elle se reprenait à pleurer.
Emilie regarda le portrait 'de Ludovic; ses lèvres tremblèrent, sa poitrine se souleva, et de^ larmes parurent entre ses cils.
S8 l'ombre de LUDOVIC.
« Ah ! si Ton ne vous revoit plus , pauvre ami , on ne vous oubliera jamais, on vous regrettera toujours ! • ditelle.
Elle prit la main d'Isabelle et pleura avec elle.
C'était dans le moment où Tâme de Ludovic, après avoir aperçu tous ceux qu'elle avait aimés, s'arrêtait inquiète et attendrie.
A la vue de ce désespoir qui faisait éclater le cœur de tous les siens, l'âme de Ludovic n'y tint plus.
< Ah ! mon Dieu ! dit-elle, qu'ils sont malheureux ! »
En ce moment, saint Pierre, qui la regardait, lui fit signe doucement d'entrer. L'âme de Ludovic se précipita vers lui.
« Par pitié, dit-elle, si je n'ai point encouru de reproches pendant cette aimée d'épreuve que j'ai subie , permettez-moi de vous demander une grâce ; votre miséricorde plaidera pour moi plus que mon mérite.
— Je te l'accorde, répondit l'apôtre.
— Eh bien! autorisez-moi k descendre sur la terre, à reparaitre avec ma forme première au milieu de ceux qui m'étaient chers et qui me pleurent; je pleure sur eux et voudrais les consoler. »
Saint Pierre regarda l'âme de Ludovic.
« C'est donc une vie nouvelle que tu demandes? dif-il.
— Oh! rien qu'un petit nombre d'années.... Quand j'aurai vécu ce que vivent les hommes, vous me rappellerez! 9
Saint Pierr» sourit :
« Ifc donc ! et qu'il soit fait selon ta volonté ! » repritil en étendant la main.
L'âme de Ludovic se précipita vers la terre.
« Voilà un mort bien jeune ! » murmura un vieux philosophe qui causait avec un Pëce de l'Église.
Il parlait encore que déjà l'espace était franchi , et rame de Ludovic touchait l'hôtel de la rue de Londres.
. Au moment où elle effleura le pavé de Paris, sa forme corporelle lui fut rendue, et elle perdit entièrement le souvenir des choses d'en haut.
Un grand étonnement se fit voir partout, quand on apprit que Ludovic venait d'arriver inopinément à Paris, sans qu'aucune lettre eût annoncé son retour. Les curieux qui coururent aux informations rapportèrent que celui qu'on avait cru mort sur les cÔtes de la Terre de Feu était débarqué au Havre venant de Liverpool, où un bâtiment anglais l'avait rapatrié. Oni'acontait que Ludovic, après le naufrage de la Sapho, avait réussi à gagner le rivage, où une troupe de sauvages l'avait recueilli. Emmené prisonnier dans l'intérieur du pays, il lui avait été impossible pendant longtemps de communiquer avec aucun navire; plus tard, un hasard lui avait permis de prendre la fuite, d'échapper aux recherches des insulaires, et de se réfugier^ bord d'une chaloupe qu'un vaisseau en panne avait envoyée à terre pour faire de l'eaù. C'était un miracle ; mais il fallait se rendre à son évidence. Cette histoire fut jiendant trois jours l'événement de Paris.
Ce fut k quatre heures du soir, le 27 mai, que Ltdovie frappa à la porte de l'hôtel de la rue de Londres. Le cœur lui battait à l'étouffer. Qu'allait-il trouver dans cette maison où tant d'heureuses années s'étaient écoulées? Isabelle, qu'il aimait plus encore qu'au moment
40 L*01fBRE DE LUDOVIC.
de son départ, lui avait-elle gardé uq fidèle souvenir? Ah ! que Charles et Augustine seraient heureux de le revoir, et comme il était impatient de les embrasser ! Quels cris à son entrée! Mme de Ghampeau s'évanouirait certainement.
Les pavés sur lesquels il posait le pied, l'omnibus qui roulait h l'angle de la rue de Glichy et dé la rue Saint- Lazare, les enseignes qu'il lisait au-dessus des boutiques, la vue des passants dont il reconnaissait le visage, un certain vieux perroquet^gris qui grattait sa tête sur un perchoir et dont les cris l'avaient vingt fois agacé, tout le faisait rentrer dans le passé. Quand il s'arrêta devant l'hôtel, mille sensations inexprimables se heurtaient dans son cerveau. Lui vivant! lui sauvé! cela se pouvait-il bien? H s'appuya contre la porte pour reprendre sa respiration ; mais le bruit du marteau en retombant sur le bouton de fer retentit dans son cœur ; un long, aboiement lui répondit , et Phanor se précipita contre la porte d'un seul bond.
• Ah ! il m'a reconnu ! » pensa Ludovic.
La porte s'ouvrit; le griffon sauta sur son maître, hurlant^ frétillant, gémissant, fou de joie. Le cœur de Ludovic se gonfla dans sa poitrine; il embrassa Phanor sur la tête.
c Que sera-ce là-haut! » dit-il, tandis que le chien tournait autour de lui en bondissant.
Il passa en courant devant la loge du concierge, qui le regardait tout effaré, bouche béante, et monta à l'appartement du premier, où sa sœur et Mme de Ghampeau avaient l'habitude de se tenir.
Les aboiements du chien l'avaient précédé, si étranges, si violents, que Mlle d'Ervillers se leva toute droite.
« Entendez-vous? » s'écria-t-elle.
Ludovic écouta un instant et reconnut la voix d'Isa«>
belle. Le cœur faillit lui manquer. H poussa la porte et se jeta dans la chambre,
«Isabelle! » s'écria- t-il.
Que dire de l'étonnement? que dire de l'émotion? La surprise tint de l'effroi, l'émotion tint du délire; ce ne furent d'abord que des cris confus , des exclamations , des étreintes folles. Il y avait tout à la fois, dans tous les cœurs, du saisissement, de la terreur, de l'ivresse. Les question&arrivaient en foule sur les lèvres étouffées par des baisers. Isabelle semblait folle ; Mme de Ghampeau s'était évanouie. Augustine riait et pleurait à la fois. Frédéric ne se lassait pas de regarder son ami. Le trouble était partout. Phanor sautait sur tous les meubles et sur tout le monde. Un coup de canon serait parti, que personne ne l'aurait entendu. C'était im concert de paroles inachevées; on balbutiait, on sanglotait, on s'embrassait. De quels regards Ludovic ne couvraitil pas Isabelle! H la trouvait plus charmante que jamais. Ces vêtements de deuil qui la couvraient ne lui disaient-ils pas combien fidèle avait été son souvenir? Comme il l'avait bien jugée , et qu'elle était digne de lui!
Germain et les autres domestiques, attirés par le bruit, s'étaient groupés derrière la porte. Tous tendaient l'oreille, haletants, parlant à voix basse et n'osant croire encore au témoignage de leurs sens. M. Ludovic rue de Londres! n'était-ce pas un songe? Des larmes roulaient sur les joues ridées du vieux Germain. Il mit la main sur le bouton de la porte, sans savoir ce qu'il faisait, et entra.
« C'est lui ! c'est lui ! » criait-on.
Le pauvre valet de chambre faillit tomber quand son madtre lui tendit la main. Il voulut parler et se mit à sangloter.
42 L*OMBR£ DE LUDOVIC
« Ah ! monsieur! le bon Dieu est bon! > dit-il enfin.
Toute la soirée se passa dans cette confusion ; le rire et les pleurs se mêlaient. On ne savait rien, on ne comprenait rien , sinon que Ludovic n'était pas mort.
« Ah ! c'est trop de bonheur ! » s'écria-t-il quand il fut seul dans sa chambre, épuisé de lassitude, de joie, d'émotions et d'amour.
Phanor, qui avait suivi son maître, s'était couché au pied du lit. Germain, qui rangeait par la chambre, voulut le chasser.
« Ah! laisse-le, dit Ludovic, auprès de qui le griffon s'était réfugié.
— Il est certain, monsieur, que voilà le premier moment de bonheur que cette pauvre bête a goûté depuis le départ de monsieur, dit Germain... A-t-elle maigri, bon Dieu ! Elle n'avait de gaieté à rien. On sait si Phanor aime la chasse ; eh bien ! les coups de fusil ne le réveillaient pas. H était toujours en quête de quelque chose qu'il ne trouvait jamais. Un jour, il entre chez moi, tramant un objet qu'il poussait de son museau sur mon lit et que je ne reconnaissais pas d'abord : c'était la carnassière de monsieur; et il fallait voir comme le chien se plaignait ! On aurait dit qu'il m'interrogeait pour savoir ce que monsieur était devenu. On peut dire que, s'il y a un ingrat dans la maison, ce n'est pas Phanor.... Après ça, monsieur est si bon pour tout le monde î »
La tête de Phanor reposait entre les genoux de son maître; il écoutait, l^s yeux demi-clos, et frétillait doucement de la queue toutes les fois que Germain prononçait son nom. Il avait comme la conscience qu'on parlait de lui.
« Être tant aimé, et de tous! » murmura Ludovic.
Des larmes de joie coulaient sur ses joues. Il leva lés yeux au ciel et remercia Dieu en esprit.
Quand Germain se fut éloigné , Ludovic éprouva une satisfaction d'enfant à revoir tous les objets parmi lesquels il avait vécu , à les toucher longtemps , comme pour entrer de nouveau en communication avec eux. Il promena ses regards partout ; il reprenait possession de lui-même. Là était le meuble en marqueterie de Boule où il serrait mille bagatelles; tout auprès, la table de bois d'ébène à filets de cuivre sur laquelle il avait écrit si souvent à Isabelle; là son encrier, la plume était encore noircie par l'encre. Il jeta un coup d'oeil sur la pendule; l'aiguille était arrêtée au chiffre sept. Il sourit. C'était l'heure où il était parti^de Paris. Il poussa le balancier du doigt.
« Va, maintenant, dit-il, tune sonneras plus que des heures heureuses ! »
Un flambeau, dont la bougie était à demi consumée, était sur un guéridon près de son lit. Germain avait posé, tout à côté, un petit verre d'eau en verre de Bohême rouge, qui lui venait de son père. Rien n'était dérangé autour de lui. Un fusil manquait seulement au râtelier : quelqu'un l'avait pris sans doute. La vue de ces objets l'aidait à renouer doucement la chaîne de ses souvenirs : des feuilles de roses blanches , éparses dans un tiroir, lui rappelaient les jours bénis entre tous où il avait partagé la vie d'Isabelle aux Mignons ; cette cravache, suspendue au mur, lui avait été donnée par Augustine le jour de sa fête; cette potiche lui venait d'un ami qui avait fait le voys^e de la Chine ; Frédéric lui avait rapporté de Moscou ce sabre recourbé et ce casque circassien. Là était la fine épée avec laquelle il s'était battu une première fois, non pas pour lui, mais pour son frère d'élection. Il avait trouvé ce vase de faïence en Italie et acheté cette longue chibouque à Constai^tine. Au-dessous d'une aquarelle qui représentait la Grave-
lotte, il y avait un nœud de rubans attaché à la tapisserie par une épingle. Isabelle le portait la première fois que M. de Coufseulles la vit au bal , à Vichy; elle Tavait laissé tomber et il Tavait ramassé.
« Ah! rien n*est changé, » dit-il.
Pendant les premiers jours, rien ne parut à la surface, que ce sentiment de joie et de stupéfaction qui avait marqué le retour de Ludovic. Les amis qu'il avait laissés à Paris s'empressaient à Thôtel de la rue de Londres ; chacun voulait avoir de sa bouche le récit de ses aventures; on se réjouissait du miracle qui l'avait sauvé, après la catastrophe qui avait failli le perdre; on le regardait conmie un phénomène, et les invitations lui arrivaient de tous côtés. H y avait bien un peu de curiosité dans cet empressement; mais les formes étaient si gracieuses, si engageantes, que Ludovic en faisait les honneurs à la constance des affections humaines, et ne voulait pas regarder au fond. Ce n'étaient autour de lui que poignées de main, caresses, félicitations, bonnes paroles. Le bonheur de vivre l'emportait, et il se laissait aller à cet enivrement, comme au matin d'un beau jour une barque légère s'abandonne à la pente d'une eau qui court entre deux frais rivages.
Une chose seulement l'étonnait : Frédéric était toujours en affaires, et, quand il le priait de passer ime soirée en famille, quelque rendez-vous pris à l'avance l'en empêchait. Un ami qu'il interrogea à cet égard lui répondit avec embarras que M. de La Faurie, chargé des intérêts d'une compagnie de chemin de fer, était en train de faire fortune;
Un matin, après le déjeuner, Ludovic prit à part son frère Charles.
c Çà, lui dit-il, allume un cigare et descendons au jardin; nous avons à causer.
— Qu'est-ce? demanda Charles.
— On ne revient pas du bout du monde, tout à coup-, sans trouver quelque changement panni les gens qu'on a laissés à Paris. Toutes ces courses, toutes ces rencontres, toutes ces vieilles connaissances qu'il m'a fallu rajeunir, cette émotion du premier moment, m'ont un peu ahuri. Donc, fais-moi le plaisir de m'apprendre ce que je ne sais pas.
— Eh bien! parle.
— Il m'a semblé, hier, que notre sœur regardait un peu plus qu'il n'était besoin du côté de notre ami le fils du baron Monestiers; jamais je n'ai vu ses yeux noirs si doux.
— Pourquoi ne le seraient-ils pas , puisqu'ils s'aiment et qu'ils sont fiancéi^?
— Adolphe et Augustine ?
— Eh oui... Tu ne le savais donc pas ?
— Et comment veux- tu...! Tu oublies toujours qu'il m'a fallu rayer mon nom du catalogue des morts, où un peu bruitjuement il avait été inscrit, et reprendre ma place au nombre des.vivants.
— Au fait, c'est vrai! Tu arrives de si loin! Apprends donc que je m'étais aperçu comme toi de la sympathie qui existe entre Adolphe et notre sœur. Elle fit de rapides progrès après ton départ, qui resserra le cercle de notre intimité. Je n'y voyais aucun mal, Adolphe étant bien élevé et les choses restant sur un pied convenable. Peut-être cependant aurais-je interrogé Augustine sur ses sentiments et Adolphe sur ses intentions, lorsque la nouvelle de ta mort nous arriva tout à coup. Tu comprends que je laissai là mon projet. Mais le baron Monestiers nous fit bien voir alors quel homme c'est. Le premier il vint à moi et me déclara que depuis longtemps son fils aimait Augustine; il n'avait pas voulu
intervenir tout de suite, afin de donner à ce jeune honune le loisir de bien lire dans son cœur. A présent qu'il était sûr de la sincérité de cette affection, il s'en ouvrait à moi. Je l'autorisai à consulter Âugustine, et tu devines quelle fut sa réponse.
— Eh ! eh ! s'écria Ludovic, ça fait deux mariages dans la famille.
— Tu l'approuves donc?
— Entièrement.
— Alors, avec ta permission, il y en aura trois. » Ludovic regarda Charles.
« Le tien, peut-être ? reprit-il.
— Justement.
— Et tu épouses Emilie ?
— Si bien que les deux cousines porteront le même nom. »
Ludovic sauta au cou de son frère.
«t Que de choses en quelques mois ! reprit-il. On laisse des petites filles, on retrouve des madames. H faudra faire les trois noces le même jour. L'été nous hfiibiterons la Gravelotte et les Mignons ; l'hiver nous resterons à Paris ; l'hôtel est assez grand pour tous. >
Charles ne répondit rien. Ludovic le regarda.
« Crois-tu donc que cela ne convienne pas au baron? reprit-il; peut-être veut-il garder son fils auprès de lui, à moins que ce ne soit M. de Lesparetz.
— Je ne ssos pas, se hâta de répondre Charles.
— Eh bien! continua Ludovic, si nous n'habitons pas sous le même toit , nous nous verrons, du moins , tous les jours. »
Il alluma un autre cigare, et frappant sur l'épaule de Charles :
« Çà , monsieur, votre timidité s'est donc décidée à parler? ajouta-t-il gaiement.
— Oui, répondit Charles, et ce n'a pas été sans une frayeur horrible. Emilie est fille unique, et M. de Lesparetz est si riche ! Le premier assaut que je livrai après ton départ n'avait eu qu'un succès médiocre. M. de Lesparetz ajournait sa réponse définitive à ton retour. Il fallait bien me résigner à attendre.
— Mais Emilie?
— La réponse de son père m'étant connue, l'honneur me faisait un devoir de ne pas lui parler. Et puis, tu la connais, tu sais quel est son caractère. C'eût été l'offenser sans profit, que de chercher k franchir les limites dans lesquelles elle enfermait nos relations. J'ai donc attendu. Ah! mon ami, te le dirai-je? c'est au moment où mon désespoir était le plus profond, peu de jours après cette épouvantable nouvelle qui nous avait frappés conmie d'un coup de foudre, que M. deLesparetz, avec cette délicatesse qui prend sa source dans le cœur, est venu de lui-même m'appeler son fils. Pardonne-moi, Ludovic I un instant je t'ai oublié. »
Ludovic serra la main de Charles, c Va toujours , dit-il ; est-ce que je n'oublie pas la terre entière auprès d'Isabelle î
— Le bonheur le plus vif succédait sans transition au chagrin le plus amer, reprit Charles. Je ne trouvais pas de paroles pour remercier M. de Lesparetz ; il avait tout prévu, tout préparé pendant les premiers jours de cet horrible deuil. Le contrat était presque libellé ; son coupé était k la porte ; et, sans plus tarder, il me conduisit chez sa fille. Je te perdais, et un père m'était rendu! M. de Lesparetz fit plus; il voulut m'associer k son travail , me faire partager sa vie active, que l'industrie et les intérêts publics se partagent; grâce k un acte que nous avons signé, je suis maître de forges. Sa sollicitude va même plus loin.... H veut que je sois un jour député comme lui.
— Mais Emilie? reprit Ludovic.
— Étfdlie m'a tendu la main, k La volonté de mon « père sera la mienne, > m'a-t-elle dit. Gela fait, elle a repris son aiguille. Nous avons dîné ensemble; à dix heures , elle m'a servi une tasse de thé.
— Rien de plus?
— Rien. Ah ! elle n'est pas de ces rêveuses qui soupirent au clair de lune et se perdent dans les nuages. Elle ne s'exalte pas à la lecture des poètes ; mais quelle droiture en toutes choses! quelle justesse d'esprit! quelle se* curité dans les relations ! quelle simplicité ! Tu m'as dit, un soir que nous traversions la rivière, qu'elle avait des traits de marbre. Soit ! Mais elle a un cœur de granit, et sur ce cœur on peut bâtir. C'est Une puritaine, si tu veux, une quakeresse égarée dans Paris; j'y consens; mais, avec elle, pas de ces bouderies qui lassent à la longue ; pas de ces mièvreries qui , de la part de tant de femmes, sont des affectations; pas de névralgies par lesquelles on explique les caprices inexplicables ; point de transports que rien ne motive , succédant tout à coup à des froideurs que rien ne justifie. Près d'elle, je suis plus calme*, plus tranquille, mon cœur se repose dans la paix.... Et puis elle a de si belles mains! de si beaux yeux ! une taille si souple !
—A la bonne heure ! s'écria Ludovic. Dis-moi que tu l'aimes, ce sera encore plus court! Mais, reprit-il un instant après, pourquoi ton mariage n'est-il pas conclu? »
Charles balbutia :
< C'est que M. de Lesparetz avait des affaires à terminer, une association à rompre , dit-il ; puis la question de deuil a fait retarder la cérémonie. »
Le bonheur de sa sœur et de son frère ajoutaieilt une joie de plus au bonheur de Ludovic. Il monta chez Augustine et l'embrassa.
l'OBIBRE de LUI^VIC. 49
« Ah ! sournoise, voilà donc à quoi tu penseï^ quand tu as l'air de ne penser k rien ! » dit-il.
Augustine sourit.
« Je t'imite, » reprit-elle.
Ludovic possédait en propre, tout auprès de la forêt de Saint-Grennain, k Carrière-sous-Bois , une maison des champs appelée le Bocage , où parfois il aimait k se retirer pendant trois ou quatre jours. Le jardin descendait en pente vers la Seine ; la maison était ample etcon^mxode, bien que de forme irrégulière. Il occupait ordinairement deux ou trois pièces situées k Tune des extrémités de la maison , et qui conmiuniquaient par une porte percée dans le mur avec une assez vieille tour ronde qui avait appartenu jadis k un bâtiment dont on ne voyait plus aucun reste. Sur la surface extérieure de cette tour on distinguait , k dix ou douze pieds au-dessus du sol , une large pierre sur laquelle se tordait, en face d'un hibou effaré, la salamandre symbolique du roi chevalier. D'où venait cette pierre ? on ne le savait pas. On l'avait toujours vue sur cette tour, dont les solides constructions remontaient k une époque lointaine. Une p^te salle remplissait l'intérieur de la tour, dans laquelle Ludovic avait fait disposer quelques meubles : une table , un petit divan et une cheminée flanquée de deux fauteuils en garnissaient l'étendue ; cette pièce tirait le jour é'une fenêtre ouverte sur un étroit balcon en saillie. On passait de la chambre k coucher dans ce réduit, austère et silencieux conmie la cellule d'im moine. La bibliothèque était auprès, avec force livres utiles ou agréables qui portaient k la marge, au crayon, la tracé des nombrQiises lectures auxquelles Ludovic se livrait dans cette retraite qu'il aimait.
Quand il éprouvait le besoin de la solitude ou qu'il était fatigué de Paris, il lui arrivait bien souvent de %9\ ^ c
courir à Garrière-sous-Bois, et de se cacher comme un cénobite dans sa Thébaïde. Des escaliers en belles pierres descendaient dans le jardin, où Ton voyait quelques beaux arbres et des charmilles taillées à la mode du dernier siècle, et où il aimait à se promener. Rien n*arrêtait la vue; le paysage, un peu {)lat, mais égayé par la Seine, courait jusqu'à l'horizou piqué çà et là de longs peupliers. Derrière la tour, coupée brusquement à mi-hàuteur et terminée par une plateforme, s'étendait la forêt de Saint - Germain , dont l'épaisse verdure n'avait d'autre limite que le ciel. Ludovic avait passé biçn des heures de sa jeunesse sur le balcon , regardant devant lui et trouvant un charme singulier dans cette rêverie et cette immobilité.
Un jour, peu de temps avant son départ pour le Chili, il avait conduit Isabelle à sa chère retraite, où un déjeuner avait réuni les trois jeunes filles. Mme de Champeau présidait à la fête, mais assise et de loin. Quelle joie et que de cris dans le jardin ! Toutes les fleurs en avaient disparu; mais que de souvenirs y étaient restés ! Avec quelle émotion Ludovic n'avait-il pas introduit sa fiancée dans l'asile où l'attendaient les . compagnons d« sa jeunesse, ses livres ^ ses fusils, et ces mille objets divers qui marquent les étapes de la vie I Comme elle tremblait à son bras ! comme elle regardait partout d'un air curieusement ns^ïf ! comme elle semb^t faire connaissance avec toutes ces choses , et de quel sourire amical elle les saluait t Quelle charmante attitude n'ayait-elle pas, accoudée sur le balcon et jetant sur la campagne un coup d'oeil qu'elle ramenait sur le jardin et n'osait arrêter sur Ludovic I Quelle rougeur subite avait coloré son visage quand il lui avait dit tout bas : « Mon royaume sera le nôtre ! » Au moment où ils sortaient de la tour^ elle avait pris
furtivement k son corsage une fleur cueillie dans le jardin, et, se tournant vers Ludovic , mais sans lever les yeux :
« On raconte, avait^lle dit, que les navigateurs, lorsqu'ils découvrent des îles inconnues , plantent leur drapeau sur le rivage pouren prendre possession. Voilà mon drapeau. »
Et , parlant ainsi , elle avait posé la fleur entre les bras d*vji» statue de marbre, debout sur la cheminée. Ludovic avait voulu la retenir, mais elle s'était échappée en courant, et s'était réfugiée auprès d'Emilie, qui gravement feuilletait un album dané la pièce voisine.
Ludovic n'avait pas voulu que cette fleur fût ei^levée. Elle était comme une chaste promesse de l'avenir. Il pensait que chaque jour, plus tard, Isabelle renouvellerait cette fleur, qui la rendait maîtresse du Bocage.
Ludovic partit donc un matin sans rien dire k personne, n aÛait rendre visite k ses souvenirs.
La muté qui, àe Saint -Germain, conduit à Garrièresôus-'Bois, longe la fameuse Terrasse, passe sous le Val et laisse à gauche la forêt et les carrières qui ont donné son nom au village* Ludovic voulut faire la route à piedi La maison et le jardin étaient à l'autre extrémité du village. Gomme il en approchait, il vit au sommet de la tour deux ouvriers armés de truelles, et le long de la muraille des échafaudages dressés. H pressa le pas. D'autres ouvriers g&chaient du plâtre dans la cour ; la maison était en désordre ; on était en train de démolir
une aile et d'achever un payiHon. Le petit balcon en saillie avait disparu. Ludovic arrêta un ouvrier au passage, et lui demanda qui avait donné ordre de tout bouleverser ainsi.
« Adressez-vous à M. Courpin, répondit l'ouvrier, » qui prit un seau de mortier et grimpa sur la tour.
Ludovic chercha ce M. Gourpin, dont le nom lui était inconnu. Il trouva sur un banc, assis au soleil, un honoime au teint jaune^ à cheveux couleur de chanvre, qui fumait. Ses mains courtes et dodues reposaient sur des cuisses replètes.
Au nom de M. Gourpin, ce personnage ôta la pipe qu'il avait à la bouche, et, sans se lever, salua Ludovic d'un léger mouvement de tête :
« M. Cpurpin, c'est moi, dit-il.
— Pascal n'est donc plus ici ? demanda Ludovic.
— Pascal? l'ancien garde de M. de GourseuUes.... Il y a trois mois qu'il est parti, répondit M. Gourpin.
— Et pourquoi donc est-il parti î
— Parce qu'il n'a pas su s'entendre avec Mlle de Gourseulles au sujet des réparations qu'elle voulait faire au château. H aurait désiré qu'on respectât la vieille tour et les pièces voisines, sous prétexte que M. Ludovic, l'ancien maître, les habitait pendant son séjour au Bocage, et qu'il y tenait particulièrement.... Des bê-' tises, quoi ! On a discuté, et, comme Pascal ne cédait pas, on l'a renvoyé. Et c'est bien fait.
— Ah ! vous trouvez?
— Dame ! un imbécile qui fait le raisonneur.... Des sentiments pour un fnort, comme si les morts en avaient besoin! H paraît que Pascal avait appris au jeune M. de Gourseulles à tirer son premier coup de fusil. Le beau motif I On lui a bien fait voir qu'il n'était qu'un sot. »
Ludovic regarda- le visage jaune et gras de M. Courpin.
•« Vous n'auriez pas de ces scrupules, vous ? » reprit-il.
M. Gourpin cligna de l'œil.
< Merci, dit-il; on est Normand, et on sait ce que vaut une place.
— C'est quelque laquais ! » pensa Ludovic
n regarda du côté de la cour^ où retentissaient des coups de pioche.
« C'est donc Mlle Augustine qui a eu l'idée de tous ces travaux? reprit-il.
— Tiens ! vous savez son petit nom, vous ! Oui, c'est Mlle Augustine. Le pavillon sera bientôt prêt. M. Maréchal vient presque tous les jours pour voir si on presse les constructions nouvelles. C'est lui qui a conseillé de bâtir une serre.
— Quel est donc ce M. Maréchal?
— Vous ne connaissez pas M. Maréchal ? un monsieur très-bien, qui a im habit bleu et un pince-nez. C'est im grand ami de M. le baron Monestiers, dont le fils, à ce qu'on assure, doit épouser Mlle de Courseulles. On a conseillé l'air de la campagne kMUe Maréchal, qui est une pâlotte, et notre demoiselle amis le Bocage k la disposition de la famille. »
Ludovic quitta brusquement M. Courpin et courut vers la tour. Un mot de plus, et il aurait battu cet homme.
C'était fort bien de mettre le Bocage k la disposition de gens dont les filles sont un peu pâles ; mais il n'était pas nécessaire d'appeler une armée de manœuvres pour renverser la maison sens dessus dessous, comme le faisait Augustine, ni surtout de renvoyer des serviteurs qui avaient vieilli dans la famille , pour les remplacer par
54 l'ohbrs DB LUDOnC.
des inconnus à faces de coquins. Il lui sembla qti'Au-
gustine allait un peu vite en besogne.
Ludovic entra dans son ancien appartement; H était vide, n ne fit qu'un bond jusqu'à la petite chambre de la tour. Les meubles avaient été enlevés; il n'y avait plus de statue sur la cheminée. Le cœiir de Ludovic se serra. Ce fauteuil, sur lequel Isabelle s'était assise, qu'en avait-on fait? et la statue de marbre^ où était^^Ue ? La fleur déposée entre ses bras lie l'avait donc pas protégée? Les maçons l'avaient foulée aul pieds ^ sans doute. B promena ses regards autour de lui d'un air désolé : des lambeaux de tapisserie pendaient çà et là contre le mur. A la place où avait été le balcon, deux ouvriers, debout sur tm échafaudage, chantaient le refrain d'uHe chanson à boire ; un corps de bibliothëqde sans livres était dans un coin ; deux ou trois Volumes dépareillés tramaient siir le marbre de la cheminée: Des clous indiquaient seuls la place où avaient été les tableaux et les étagères. On aurait dit qu'une troupe ennemie avait traversé la tour. Le nid était désert. Adieu la solitude et la grâce de cette retrait^ ! Adieu le souvenir charmant qui l'habitait !
Ludovic sortit précipitammeht de là tour dévastée et rejoignit M* Cotirpinj qui fumait toUjoUM sur son banc.
k Çà ! dit-il d*tine vbix brève, de quel dfoitMlle Augustiué a-t-elle fait mettre là pioche et le marteau partout ? »
M. Gourpih 6ta la pipé de ^ bdtiche d'un air ébahi.
« Êtes-vous drdle ! dit-il ; puisque tLotre deihoiselle b hérité de sonirèrei . . . C'est à elle le Bocage t ^
Ludovic se frappa le from.
« C'est juste, peasa-t-il ; ils oht buvert lé tefetatnënt et se sont partagé mon bien. »
l'ombre de LUDOYICi 55
Il tourna les yeux de noitveau du côté de la tour, et vit l'un des maçons qui cherchait à desceller la pierre où le hibou et la salamandre se regardaient face à face depuis tant d'années.
« Monsieur, dit-il vivement à M. Gourpin, vous allez sur-le-champ faire interrompre tous ces travaux et rétablir les choses dans leur état primitif ; et, si M. Mareréchal vous demande qui a donné ces nouveaux ordres, vous répondrez que c'est de la part de M. Ludovic de Gourôeulles. »
M. Gourpin sauta sur ses grosses jambes.
« Heinî » dit-il, comme un homme qui craint d'avoir mal entendu.
Mais déjà Ludovic avait quitté le Bocage et prenait à pas r&pided le chemin d9 Val.
M. Gourpin, debout, le regardait immobile, effaré.
« C'est mx fou, bien sûr! mutinura-l-il enfin.... comme si on ne savait pas que M. Ludovic est mort I »
De retour à la inie de Londres, Ludovic monta che% sa sœur, qu'il trouva avec Mme de Champeau.
« Je viens du Bocage, »» dit-iT.
Augustine rougit très-fort.
c Ah ! fit-elle.
— Un M. Courpiil, que je ne connais pas, m'a reçu.
— Pascal n'a pas voulu rester, reprit Augustinfe en balbutiant.
-*- G'est-à-dire qu'il a été renvoyé à causé de certains travaux que tu as fait entreprendre, et auxquels il ne voulait pas prêter la main. Il -me semble que c'était se presser beaucoup. Ma pauvre tour est à moitié par terre. »
Les joues d' Augustine étaient redevenues blanches.
« Je vais t'expliquer tout cela, dit-elle d'une voix un peu troublée.
56 L*OMBRK DE LUDOVIC.
— Oh ! c'est fort simple ! monnura timidement Mme de Ghampeau.
— Voyons toujours, reprit Ludovic.
— Un ami d'enfance du baron Monestiers est arrivé \ Paris, poursuivit Augustine. M. Maréchal est fort lié avec le ministre des affaires étrangères, auquel il a rendu anciennement d'importants services ; k la prière du baron, il a promis de parler d'Adolphe à Son Excellence, n peut beaucoup pour son avancement ; j'ai donc eu tout intérêt à le ménager. Or, tout en causant, M. Maréchal a maiifesté le désir de trouver une maison de campagne où sa fille Antoinette pût respirer le bon air. Il avait vu le Bocage où un jour nous avions dîné, l'habitation paraissait lui plaire beaucoup. Je compris, à l'air du baron, que ce serait lui faire un grand^laisir que de l'offrir à son ami. C'est ce que je fis, et il accepta.
— Très-bien; mais les réparations, ou, pour mieux dire, toutes ces dévastations que M. Gourpin appelle des embellissements, était-il bien nécessaire dé les entreprendre?
— Voilk. M. Maréchal disposa d'abord le grand corps de logis pour son installation, puis il s'y trouva trop au large ; dans les pièces que tu avais occupées, il aurait été trop à l'étroit. M. le baron Monestiers eut l'idée de faire élever un pavillon au bout de l'aile. J'adoptai cette idée, qui devait donner plus de jour et plus de gaieté à la maison par la suppression de la partie centrale des bâtiments. /
— Et la tour?»
Augustine baissa les yeux.
« J'aurais bien voulu la conserver, reprit-elle.
— G'est vrai, ajouta Mme de Ghampeau.
— Malheureusement, d'après les plans arrêtés par Farchitecte, elle devait être supprimée pour faire place à
une serre, qui servira de jardin en hiver et de salon en été. »
Ludovic se leva.
« Et la statue qui était dans mon cabinet? reprit-il.
— Je l'ai offerte k Antoinette .
— Ah ! la fille de ce monsieur qui a promis de parler au ministre en faveur de M. Adolphe. »
Augustine rougit de nouveau et ne répondit pas.
« J'en suis fâché pour M. Maréchal , continua Ludovic, mais j'ai donné ordre de faire remettre les choses en l'état où elles étaient avant mon départ. Quant à M. Gourpin, il cédera la place à Pascal, et au plus vite.»
Ludovic fit quelques pas dans la chambre. Sa sœur, les lèvres fermées, battait le tapis à petits coups du bout du pied.
< Quel est ce M. Gourpin? ajouta Ludovic en se tournant vers elle.
— Un ancien valet de chambre de M. Monestiers , répondit Augustine d'un ton bref.
— J'en étais sûr ! Alors il partira demain. » Augustine cassa le brin de laine qu'elle tirait avec
l'aiguille.
< Faudra-lril aussi, reprit-elle avec un petit rire aigu, redemander à Antoinette la statue que je lui ai donnée?
— Tu pourras du moins lui dire que j'y tiens beaucoup... J'imagine qu'un bracelet ou quelque autre bagatelle lui fera autant de plaisir.... Ge sera im troc. »
Quand Ludovic éertit, Augustine repoussa avec un mouvement de dépit la tapisserie à laquelle elle travaillait.
c Belle commission qu'il me donne là ! dit-elle ; et comment faire comprendre à M. Maréchal qu'il doit renoncer au pavillon?... Il devait s'y établir dans quinze jours.... S'il se fâche^ (pie dira le baron?
58 l'okbiie de LODOnC.
^— On tAchêta de faire entesdro raison bLudoyie, bal'* butia Mme de Ghampeau.
— Et le moyen ? Il est clair qu'il com|ite y retourner à tout {)ropos, comlne il Id faisait autrefois I Yoilh tous nos projets renversés. . . « NottS auricfliB été si bien au Bocage ! . . . Leâ Maréehàl dâHâ l6.payiHoii. i . « les Monestiers et moi dans le corps dé logis j...
— Sâiis douté I liiaifij entre nouSjUion enfant ^ Ludovic n'a pas si tort.... On ë'est uii peu pressé.
■^ Est-cfe que je potivais prévoir^ moij qu'il reviendrait ? K
Se|3tds le rëioui" dé J^ttllôtié^ là bantë â'&abélle donnait quelques inquiétudes à soU tiiteUft lUe k'était pas malade dàni^ le sëiis ^oëitif du mot ^ niais elle éprouvait tifl inakise général^ et se plaignait de iie p»ë donhir. On la trouvait ^âle, amaigrie; elle avait pattblë des ci'iseë iiërteUses t[iii §ë ttianifestaieiit pat' UU tët't'ënt de iàriUë^. dDUinlé bn lië M ebMAissÉit kdcM Mëtlf de châ^riii, bti attnbtiâ iiàturfellbltléiit cfet étôt fïfchétix à la sècôUSsè profbîide iliipriméë ktdiit febu ètrfe Jiar le retdûr miraiiiiieux dé soU fiancé. L'eibès de la joie produit quel^iiefoië de bas désbrdrës. LilSovic lie laissait pas d'en être tourniënté, et ne boînprenait pas la JièrsiStâlifeè de cette disposition. L avait comme de vagues inquiétudeè, làabellë îi'atàit t)luS de tëé ëpkneheiiiëiits qui jadis lé ravissaient. Elle lui ^jarâiSi^àit cbiitràintë ^ eiUbafraésëe j 'ctdintiVè. Patfdîè éU« liii Serrait là liiaili, le regardait longtienient, soU^iiratt, fet détournait la tété
l'ombhs de LUPOVIC. 59
pour s'essuyer les yeux. D'autres fois elle avait des accès de gaieté folle ; elle riait aux éclats et chantait avec un entrain fiévreux ; puis un mot faisait tout tomber, le frisson la prenait, et elle rentrait dans un silence morne. Quand Ludovic la sollicitait de s'ouvrir à lui^ elle secouait la tête.
a Ce n'est rien..:, ça passera! » disait-elle*
On fit entendre à M. de Gourseulles que c'ét^t une crise, et qu'il ne fallait pas la tourmenter. H s'y sotunit. On parla de partir pour les Mignons, et il peàsa qlïe l'air des champs la remettrait.
Avant d'entreprendre ce voyage, que Ludovio appelait de tous ses vœuX) il voulut réunir dans Une sorte de banquet fraternel tous ceux de ses amis qui l'avaient le pltis regretté. Frédéric fut inscrit en tête de la liste. Le dîner, auquel un journaliste ^ qui avait été la [camarade de classe de Ludovic^ donn^ le nom de Banquet de la Hé* surrection, eut lieu b Enghien^ dans un k^estautànt bii bien des fois, et dans mille occasions diverfies^ on s'était rencontré au temps de la première jeunesse* Ludovic n'avait rien négligé pour que le dîner fût magnifique. Les jéUnes gend qu'on voyait assis autour do la table appartenaient à toutes les classes de laedeiété. L'un était à la Bourse, et prenait plabe bhaque jdtir dans la corbeille des agents de change; un autre avait un emploi à la cour des compteâ, une autre encore aii conseil d'État ; celui-ci portait l'épaulette, son voisin la r^be solennelle du magistrat ; celui-là ne faisait rien.
H est rare qu'on soit fort gai lorsqu'on s'âsseinble à jour fixe pour s'amuser : on dirait que l'ebligàtion où l'on croit être db se Réjouir quand même glace le rire sur les lèvres. Le plaisir est une fleur capricieuse qui croît spontanément ; là préparation n'y fait rien et la tue quelquefois. On s'en aperçut bien au Banquet de la
60 L*OMBR£ DE tUDOVIC.
Résurrection. Pendant une heure on mangea sans rien dire ; on chuchotait à peine de voisin à voisin. A force de circuler, cependant, le vin délia les langues. Le tour de la conversation devint plus vif. On fit du bruit ; cela tenait lieu de gaieté. Naturellement, le retour inespéré de Ludovic fat un thème sur lequel Tentretien s'engagea, c Que faisais-tu chez les sauvages? dit l'un.
— Étais-tu en train d'engraisser pour être mis k la broche, quand tu as pris la fuite ? dit un autre.
* — Peut-être t'employait-on k couver des œufs orphelins, comme un savant l'a' vu faire à je ne sais quel navigateur? s'écria un troisième.
— Est-il vrai que les Patagons portent des boucles d'oreilles dans le nez ?
— T'es-tu marié là-bas? J'ai lu dans un livre que les lois du pays où tu as fait naufrage contraignent les voyageurs k prendre femme le lendemain de leur arrivée. De quelle couleur était la tienne ?
— Rouge?
— Noire ?
— Ou jaune ?
— Pourquoi ne l'as-tu pas rapportée ? On l'aurait muse au Jardin des Plantes.
— Voyez l'intrigant ! Pendant qu'on portait son deuil ici, Ik-bas il épousait une Ourika patagone qui lui apportait en dot cent mille perroquets !
— Tu as perdu une superbe occasion de te faire nommer Lica. Tu aurais été très-beau avec une couronne de plumes d'autruche sur la tête.
— As-tu Mangé beaucoup de singes?
— Qui sait? Ludovic est peut-être devenu anthropophage?
— Avoue-le. Tu as déjeuné de matelots k la maître d'hôtel.
L'OUBRE de LUDOVIC. 61
— Et soupe de prisonniers à la béchamelle.
— Si tu as rapporté ton costume de guerre, ne le mets pas. Les carquois ne sont pas k la mode.
— £t si tu rencontres quelqu'un de tes amis sur les boulevards/ne t'avise pas de frotter ton nez contre le sien.
— Mais, par exemple, si tu as découvert une Californie inédite, ne le cache pas.
— Nous partagerons.
— Dis-moi, Ludovic, est-ce une Gora tatouée qui t'a sauvé ? y
— Ou un cheval ?
— On mettra tes aventures en opéra-comique, avec . des chœurs de sauvages et des feux de Bengale.
— Le bon dieu du pays d'où tu viens est-il en bois ou en pierre?
— Estrce un bœuf ou un poisson ?
— Le divorce est-il autorisé par le code patagon ?
— Si tu veux, nous fonderons une société anonyme au capital de cinq cent mille sauvages, pour exploiter les forêts viei^es de ce pays-là. »
Au milieu de ce pêle-mêle de questions extravagantes, seul Frédéric ne disait rien. H s'efforçait de sourire; mais on voyait que sa pensée était ailleurs. Deux ou Ut)is fois il fut interpellé par quelqu'un des convives, mais vainement. Il craignit cependant que son silence ne donnât lieu à de sottes remarques ou peut-être k des remarques trop vraies. Il saisit au passage une bouteille . de vin de Champagne, et se mit à parler ave* une sorte d'excitation nerveuse. Il vidait son verre coup sur coup. Quand on servit le dessert^ on put croire que tout le monde était en joie, tant le bruit était formidable.
< A la santé du mort ! » cria le journaliste.
Chacun leva son verre, plein jusqu'au bord.
dS L'OMBRE JM UnX>VIC.
< Je demande la <{u6stiou préalable! » reprit un auditeur au eonaeil d'État.
La question préalable fut mise aux voix et Tidoptée à une imposante majorité. On votait à coups de couteau sur les assiettes.
« Donc, reprit le jeune auditeur, avant de boire h. la santé de LudoviC) il s'agit de savoir si notre anû n'est pas une ombre vaine.
— Un spectre !
«*» Un fantôme 6n rupture de ban !
— Un outlaw de l'autre monde !
-<- Une âme en peine !
— Un esprit follet I
— Une iÛusidn, un sûngè , une chimère !
^ Si Ludovic est vivant, qu'il le prouve en engageant sa parole, que chaque année, à pareil jour^ marié ou non marié , il nous offrira un diner semblable li celui-^ci.
•^ Oui t ëui ! qu'il le jure ; si non^ vade retrv,i. . »
Ludovic jura > et tous les verres furent vidés d'un seul trait.
« Allons^ dit le journaliste^ voilà un mort qui sait vivre! »
En ée momlitit le diner touchait à sa fin ; Frédéric avait retrouvé un peu de son entrain et de sa liberté d'esprit. H causait, il riait ^ peut-être avec une animation trop vive pour être franche et qu'un observateur attentif aurait remarquée, mais qui dispa* raissait dstos le tohu-bohu de mille conversations. Les convives s'étaient dispersés tm peu partout, dans lés jardins de l'hôtel ôii au bord du lac. Plusieurs d'entre eux étaient montés en batéaû 5 leurs voix confuses s'éloignaient de là rive.
Le hasard, un peu la sympathie, avait rapproché
Ii'OMBRS DE lilJDOTIC. 68
M. de Goursdiillesi 6t Frédërie. Là nuit était sttperbd. La Itme large et blanche, qui brillait dans im ciel d'été ^ réfléchid&ait son di&qiie sur la surface polie du laci où Ton voyait^ pareils & des flocons de neige, passer k troupe errante des cygnes. La transparence de cette nuit sereine invitait à la promenade. Bientôt Ludovic et M. de La Faurie s'éloignèrent du reste de la compagnie. Ils marchaient à pas lentS) et suivaient les borde silencieux du lac. Leurs bouches se taisaient, ils eausaient avec leurs pensées. Us arrivèrent ainsi dans un endroit écarté , où un bouquet d'at'bres projetait une ombre noire i^r l'eaiit Le silence était profond comme dans un désert. Ludovic s'arrêta^ La silhouette noire d'ime barque glissait sut* la surface argentée Sii lac^ dont l'extrémité s'effarait datis un lointain vapdreuxi
Jamais les yeuk de Frédéric n'avaient brillé d'un plus vif éclat. Une sorte de fièvre se voyfut sur son visage*
< Goâipreiids-ttt qu'en serait bien demi ici! dit Ludoviët
— J'y pensais, répondit M. de La Faurie.
^T^ aimes dbnb?
— Oui, et de tbuté moa ftme.
— Ah! tu es heureux! reprit LudotiOi.i Qelaseul iilan^liàit h ton bonheur^
— Ah ! rien n'y manque plus ! É'écria Frédéric avec ûniB exaltation fébrile... Je ne croyais pas qu'on pût aimer avec cette ardeur, avee cette fièvre. C'est une penëée exclusive et jalouse...: un besoin saiis liniite de penser seulement k elle, rien qu'à elle, toujours à elle. Où que j'aille, elle est là^ vivante à mon côté. Si je pars, elle me suit ; si je ferme les yeux, je la vois;
-^ Otii, c'est bien cela ! murmura Ludovic.
— Comment cet amour in'est-il venu? je ne sais.
La veille, jVtais libre; que dis-je? j'étais mort. Le lendemain, je ne respirais plus, je souffrais, j'avais le cœur enflammé, j'étais heureux! Et chaque jour il me semble que je l'aime davantage , chaque jour mon trouble est plus profond, mon agitation plus vive; et ce tourment où je me consume est ma joie, mon délice.
— Quel feu ! toi un ingénieur, un savant ! toi qui avais
dévoué ta vie aux grandes combinaisons de l'industrie
te voilà donc conmie un écolier, comme nous, reprit gaiement Ludovic.
— Ah ! je n'y conçois rien ! Aussitôt qu'on aime , on ne comprend pas qu'on ait pu vivre sans aimer, et on prend en pitié quiconque n'endure pas ces chers supplices. Le croirais-tu? La première fois qu'elle me fut montrée, sa vue ne me fit rien éprouver. Longtemps je l'ai connue sans qu'aucune émotion m'ait averti. Puis, tout à coup» un soir, je ne sais quel mot lui vint aux lèvres; la lumière se. fit, et mon cœur me cria : C'est elle!
— Et de ce jour-là, pour toi , il n'y eut plus qu'elle au monde?
— Ah ! que tout disparaisse et qu'elle me reste I » s'écria Frédéric avec un accent passionné.
Ludovic sourit.
« Je connais ce langage , reprit-il ; l'amour vit d'égoïsme... Mais elle?
— Elle? reprit M. de La Faurie avec l'accent d'un honmie qui sort d'un rêve.
— Oui. Gonnait-elle cet amour? le partage-t-elle?
— Tu me demandes si.... »
Tout à coup l'exaltation de Frédéric tomba. Il s'arrêta court, et regarda son ami.
«c Ah ! malheureux I reprit-il en se frappant le front.
— Qu'as-tu? s'écria Ludovic.
L^OMBRS DE LUDOVIC. «65
— Rien! » répondit M. de La Faune.
Le retour se fit silencieusement. Quelque chose d'inexplicable était entre eux qui les gênait ; un léger Msson courait dans les veines de Ludovic. On partit à pied pour la station du chemin de fer. Tout le monde parlait, excepté eux. Les billets pris, M. de La Faune évita de monter dans le même compartiment que M. de GourseuUes, qui resta muet dans un coin. Au débarcadère , on le perdit de vue.
Ludovic descendit vers le boulevard et se promena longtemps seul. H souffrait du trouble de Frédéric. Pourquoi cette exclamation , pourquoi ce silence ? Il tourna l'angle de la Ghaussée-d'Antin et entra dans la rue Neuve-des-Mathurins. La fenêtre de la chambre qu'habitait Isabelle donnait sur la rue ; il la connaissait bien pour avoir vingt fois regardé la lampe qui brillait derrière les rideaux. La fenêtre était noire. On voyait de la lumière dans la chambre d'Emilie. Un éclair subit traversa l'esprit de Ludovic.
« C'est Emilie qu'il aime, sans doute.... H sait que mon frère doit l'épouser ; c'est pour cela qu'il s'est tu ! > pensa-t-il.
Sa poitrine se souleva, et il respira plus librement. Gomment aurait-il pu se faire que son ami eût un seul instant pensé à celle que Ludovic avait choisie ? G'était impossible, et il ne comprenait pas que cette folle idée eût pu le préoccuper; c'était une injure cp'il avait faite h son ami. Cependant il ne voulut voir personne, et
66 l'OMBRI DB LUDOVIC.
rentra chez lui un peu triste. Pour la première fois, il ue caressa pas Pbanor^ qui chique soir courait à sa rencontre.
Une assez longue correspondance le retint au logid une partie du Jour suivant. Yers quatre heures seulement, il se rendit chez M, de Lesparetz. Gomme il touchait à la porte de l'hôtel ^ il aperçut Frédéric qui en sortait. Son cœur battit plus fort. Il lui sembla que Frédéric était un peu pâle et qu'il paraissait contrarié de le voir,
c Je viens de chez Mlle de Lesparetz , dit M. de La Faurie. ^
— Ah ! dit Ludovic joyeusement, et Mlle d'Ervillers?
— Je ne l'ai pas vue ; elle est indisposée , m*a-t-on dit. »
Ludovic serra la main de l'ingénieur et disparut sous la porte cochère. Un instant après , il entrait dans le cabinet de M. de Lesparetz, qui lui confirma ce que M. de La Faurie lui avait dit. L'indisposition de sa pupille ne présentait aucun caractère de gravité ; mais le médecin, appelé dans la matinée, avait prescrit un repos absolu et^ aussitôt après, un changement d'air. Le médecin ne doutait pas que l'organisation nerveuse et délicate de cette jeune fille n'eût été prdfondënleilt ébranlée par la secousse violente qu'elle avait éprouvée lors de l'apparition de Ludovic. M. de Lespatetz ne cacha pas à M. de GourseuUes qUe , dans l'état de surexcitation où était Isabelle , il était prudent de reculer l'époque de leut mariage. C'était l'avis de la science. Il fallait attendre que l'air dé là campagne eût entièrement rétabli la sdnté altérée de la jeune fille. Deux ou trois mois peut-être étaient nécessaires. Ludotio deUianda h M. de Lesparetz s'il comptait partir prochainement.
« Je ne crois pasj répondit le député ^ <tue Taceès de fièvre dont Isabelle a été saisie dans la matinée dure plus de vingt-quatre heures. Nous quitterons Paris immédiatement après, demain ou après-demain au plus tard.
-^ Eh bien I s'écria Ludovic , comptez que vous me verrez aux Mignons aussitôt que j'aurai terminé deux otL trois affaires qui me retiennent h. Paris. Que ne suis-je déjà atbt bords de l'Allier ! »
M. de Leâparetz assura ses lunettes d'or sur la racine de son nez par un mouvement qui lui était habituel et, regardant Ludovic, lui demanda s'il ne s'agissait pas d'iln placement de capitaux.
< Oui, répondit Ludovic; J'avais des valeurs assez importantes en portefeuille; je veux les convertir fen terres ou en maisons. Grarçon^ on est librd de risquer une partie de son avoir dans des opératiolis soumises aux variations du crédit ; marié, ilfaut petxser à l'avenir. On m'a parlé d'un domaine près de Melun et d'un hôtel rue de Provence ; je verrai ça.
— C'est sagement agir, » répliqua M. de Lesparetz.
Ludovic ne put pas voir Isabelle de la journée. La fièvre ne céda que le surlendemain , et les préparatifs de départ furent terminés eti quelques heures. Les deux jeunes gens échangèrent de rapides adieux. Isabelle était foH pâle, avec un cercle bleuâtre sous les yeux; elle paraissait ti'ès-affaiblie et comme attristée. Ludovic retiiit quelques instants sa main entre les siennes.
« Souffrez-vous? lui dit-il.
-» Non^ répondit-elle j ce ne sera rien. »
Elle s'efforça de sourire^ et deux larmes paHirent sous sds paupières.
«c Ah ! pourquoi faut-il que ce soit moi qui cause votre malaise, moi qui , au prix de ma vie, voudrais vous éviter le moindre chagrin ! repri^il avec élan.
68 l'ombre I» umoYic.
—Ne pariez pas ainsi.... je ne sais pas ce que j'ai.... cela passera aux Mignons. >
Quand le sifflet de la locomotÎYe annonça le dëpart da convoi, Jsabelle avança la tête hors de la portière et fit signe de la main à Ludovic. Ce mouvement , où se montrait un reflet de la tendresse d'autrefois, rafrdchit son cœur et le rassura. Il quitta la gare du chemin de fer plus tranquille. H ne savait pas quisabelle , cent pas plus loin, s'était jetée dans un coin du wagon et pleurait k chaudes larmes.
A quelques jours de là , M. de Gourseulles, passant Kur le boulevard, rencontra le journaliste avec lequel il axnit diné k Enghien. Léon Dubreuil portait un paquet dVpreuves sous le bras et fumait.
«Tu vois! dit -il gaiement, toujours occupé des int^^r^ts de la chose publique; je fume pour accroître lo« n^ssourcesdu gouvernement et je corrige les épreuves d\m livide qui doit éclairer mon pays.
^ V\\ livre de morale?
— ' Fi donc l tl*est de l'économie politique , et de la m^ilkur^I iU I^^on en frappant sur le paquet d'é-
— IHi y euh^uds donc quelque chose ?
— Ni plu» tti moins quQ^toi.... rien du tout. L'éco- Wssmp \\K\\\\\K\\\<s est la seule science qu'on n'ait pas l\i^^\<tt d*«|^p»^udre pour la savoir; mais elle a cela de U\\\ \\\M\^ \\\h\w k tout : au Collège de France, à la ^<^^^ ^^m^^i^v «\^x î^iu<VuiV8 et k rinstitut. On remplit deux rtW h'^M?» ^H^^Mît )\<^s de chiffres qui ne prouvent rien et s\\\\ \\<^\\\\\\\\\i^\\\ hml t'i^ q\i\ni veut, et on lance son livre. \/^ \\\\^\\ ^\ \\\{\\\\\^ X Ik h richesse mobilière dans ses
— 1\^ wt^ \SK\\\\^v^u\U p*^» ! Kt moi donc ! Tout le monde
L'OMBRE DB UJDOYtC 69
fera comme nous. Le Toliime prêt » je renvoie àtoosles persomiages considérables du pays,dépatés, conseillers d'Etat, sénateurs, ministres; personne ne le lit, personne ne l'ouvre même, et mes amis publient sur cet ouvrage plein de recherches et d'aperçus nouveaux des articles où ils me criblent d'éloges.... Il faudrait n'avoir pas de chance pour que cela ne me menât pas à quelque chose. Je ne parle pas du mban rouge.... cela va de droit.
— Je croyais que tu faisais des romans avant ma promenade au Chili?
— Tais-toi, malheureux ! ne sais-tu donc pas que j'ai déserté la littérature ? Où cela condoit-il un homme qui a du talent? Â avoir un nom après sa mort ! Merci ! Parle-moi de l'économie politique ! Gela est creux , cela est retentissant ! On approuve ce que l'un conteste ; on dément ce que l'autre affirme ; les témoignages pour et contre ne manquent jamais ; on remplit des chapitres de documents officiels ; on fait de la statistique à coups de ciseaux, et un matin on se réveille à l'état d'homme sérieux. Alors on est sauvé. Les portes du budget vous sont toutes grandes ouvertes. »
Léon alluma un autre cigare.
« M'enverras -tu le volume? demanda Ludovic en jetant un regard craintif sur les épreuves.
— Non; il faut être miséricordieux envers ses amis. » On fit quelques pas encore sur le boulevard. Léon
développait sa théorie ; il aspirait, disait-il , à dépouiller le vieil homme; il était candÛdat à la gravité.
« A propos , dit-il tout à coup , te maries-tu toujours ?
— Toujours.
— C'est donc une manie. . • . J'espérais que le naufrage t'aurait calmé ; et qui épouses-tu ?
— La même personne qui m'était destinée avant ce naufrage.... Mlle d'Ervillers.
70 L*OBfBRE DE LUDOVIC.
— Tiens! c'est donc change !
— Eh non ! puisque je l'épouse.
^ J'entends bien ; mais tu oublies que tu étais mort 1 -an dernier, et que, par conséquent,, ce n'était pas toi que Mlle d'Ervillers pouvait prendre pour mari. ' — Ah ! dit Ludovic, qui se sentit froid dans le dos.
— J'avais entendu dire qu'elle! devait épouser M. de La Faurie-. » '
Ludovic devint horriblement pâle.
« Ah ! on t'avait dit. ... »
Il ne put pas achever; la voix resta prise dans la gorge. Léon le regarda.
Œ Je crois que je viens de dire une bêtise, reprit-Il ; il ne faut pas m'en vouloir. Quand on travaillé comme moi du matin aif soir k des articles qui sont comme le vieux rocher de Sisyphe, on n'a pas le temps d^aimer beaucoup, et on croit que les autres ne sentent pas autrement.... Il se peut, après ça, qu'on m'ait trompé. »
M. de GourseuUes l'interrompit d'un geste.
« C'est parce que j'aime Mlle d'Ervillers que j^ai besoin de savoir toute la vérité , reprit-il ; donc, dis-moi bien franchement tout ce oue tu sais.
— Je ne sais que ce que l*on m*a raconté.
— Qui, on?
— Toutlenionde.
— Tout le ifponde a un nom.
' — Eh bien! puisque tu veux tout savoir, c'^est M. de La Faurie lui-même qui m'a parlé de son mariage. »
Une sueur froide mouillait le front de Ludovic. Il comprit alors le sens de l'exclamation échappée k Frédéric , tandis qu'ils échangeaient leurs confidences aux bords du lac d'Enghien,
« Je t*ai fait du mal, reprit Léon en lui serrant la main«
l'OMBRB de LUDOVIC. 71
— Non.... tôt ou tard ne fallait-il pas que i*apprisse la vérité?
— Et puis Mlle d'Ervillers n'est pas la seule femme qui soit k Paris; avec ta fortune et tes avantages personnels, tu en trouveras d'autres qui la valent.... Il ne faut pas se désoler pour une fiancée qui vous manque BU moment de partir pour l'église.... »i cela te guérit du mariage, eh bien ! ce sera une consolation.... Nous ferons de l'économie politique ensemble.
— Sans doute ! » répliqua Ludovic sans l'écouter. Il quitta brusquement Léon, qui parlait toujours.
« Pauvre garçon ! murmura le journaliste en voyant M. de Gourseulles disparaître au coin de la rue Laffitte.... H était connue un cadavre.... ça m'en donnait * des envies de pleurer, et je ne savais plus ce que je disais. 2>
Il appli^a un violent coup de sa canne sur l'asphalte et la brisa en morceaux.
Ludovic courut chez M. de La Paurie, qui demeurait rue Saint-Georges. L*ingénieur était parti dans la matinée pour les provinces de l*Ouest, oîi il avait un travail important à terminer. Ludovic sauta dans une voiture, se fit conduire au chemin de fer d'Orléans, et prit le train qui partait pour Nevers*
vm
Peu de jours avant cette conversation j lot^qUe M. de Lesparetz se préparait k ramener Isabelle aux Mignons , M. le baron Monestiers se présenta un matin chez le député qui écrivait dans son cabinet. M* de Lesparetz
72 L*OMBRB DE LUDOVIC.
lui fit signe de s'asseoir et acheva, sans se presser, «ne lettre conunencée. Il signa, cacheta, puis, se tournant vers le baron :
c M'apportez-vous l'assurance que nous vous verrons aux Mignons ? dit-il .
— Je l'espère, bien qu'il soit question pour mon fils d'une mission fort importante en Orient. H faut un homme capable, ferme, habile, et le ministre a, dit-on, jeté les yeux sur Adolphe, > répondit le baron.
Le maître de forges poussa ses lunettes sur son nez. « Et son niariage avec Mlle de GourseuUes ? reprit-il.
— Que faire ? La politique a des exigences auxquelles il faut savoir se soumettre.... quand le ministre ordonne,, le service du pays est la première loi. N'est-ce point votre avis ? »
Le député fit un signe d'assentiment.
« Et celui de Mlle de Lesparetz avec M. Charles de Gourseulles ? reprit le baron.
— Rien ne presse. . . . Emilie est si jeune ! »
Il y eut un moment de silence ; le directeur au ministère des finances jouait avec sa tabatière d'or; le maître de forges rangeait des papiers sur le bureau.
« Ce retour inespéré de M. de Gourseulles est un événement bien heureux , reprit le baron.
— Très-heureux ! ajouta M. de Lesparetz.
— La joie des siens m'a touché.
— Elle m'a ému.
— G'est un coup du sort !
— Un miracle de la Providence ! »
Un nouveau silence coupa la conversation.
« On ne calcule pas avec le bonheur, poursuivit le baron ; mais il peut se faire que cet événement , qui nous a tous réjouis , change bien des positions.
— C'est dans Tordre des choses, répliqua le député.
— J'ai quelque raison de croire que Ludovic n'acceptera pas la situation que sa mort, démentie par son retour, lui avait faite.
— C'est tout à fait mon sentiment.
— Et qu'il voudra rentrer dans la pleine et entière possession de tous ses biens.
^ J'ai quelque raison de<ïroire que c'est bien là sa résolution.
— On ne peut pas l'en blâmer.
— C'est son droit.
-— Malheureusement , ce qui profite aux uns nuit aux autres. Voilà la fortune du frère aîné bien réduite.
»> Et la dot de Mlle Augustine furieusement ébréchée.
— Dites donc anéantie. Qu'est-ce que cent cinquante mille francs , dans les temps où nous vivons ?
— A moins de trouver im homme de cœur qui ne tienne pas à la fortune, cette pauvre enfant sera forcée d'épouser quelque chef de bureau.
— Mon Dieu ! les honmies de cœur ne manquent pas ; j'en sais im, et vous le connaissez comme moi, qui, poussé p*ar ses instincts généreux, l'accepterait telle qu'elle est; mais celui dont je parle a sa carrière à faire.... H vit dans ce qu'il y a de plus haut et de plus brillant dans le monde, et chacun sait que la diplomatie est tenue aune représentation que les émoluments qui lui sont attribués sont bien loin de couvrir.
— C'est vrai.
— Or, est-il du devoir d'un père, qui a l'expérience des choses, diexposer son fils à toutes les chances mauvaises et à tous les ennuis d'un mariage conclu dans de
paoïress ooaditioiis^f Ne sendt^on pas en droit , plus tard, et >4.in fils lui-même tout le premier, de lui reprocher amèrement T^tonrderie , la légèreté avee la(pielle il aurait autorisé ce mariage t La raiami qu'on âequiert par la pratique de la vie doit sertir aux siens, et en manquer dans les choses oh la Jeunesse ne voit aucun péril, c*est faillir à sa mission.
— G*est admirablement penser. >
Le baron, encouragé par cette approbation , rapprocha son fauteuil de celui de M. de Lesparetz.
« Je vois avec plaisir, eontinua44I, <{ue mon sentiment sur ces matières ne diffère pas dn vAtre. L'opinion d'un homme de votre caractère est d*tin grand poids. Vous ne me désapprouveret pas, et surtout vous n*en voudrez pas à mon fils, si je consens k le laisser pendant sept ou huit mois k Bueharest ou h Qonstantinople ?
— Je le regretterai seulement.
— «Sonpltis grand chagrin sera de ne pas assister au mariage de hotre chère Emilie avec M; Charles de GouraeulleSi
->« Oh ! il nW pas tait encore.
•— Ahl
— i Otd ; cette miion, qui comblerait mes vœux , est Subordonnée k l'exécution de certaines promesses.
— N'a-t-il pas été question d'une aissociation entre vous et M; Charles t
•*- M. de Courseulles a pris l*en^agement de verser dans mon entreprise une somme ronde de trois cent ittille francs. Le terme échoit dans huit jours.
— Et s*il ne verse pas la somme ?
-^ L'engagement est nul de plein droit.
— Bt il n'a point d'efiet dans ses conséquences: —i Naturellement. » ♦
Le baron Monestiers se leva:
< Il y a plaisir à ewAer avec vous , dit4 ; votre sens pratique des affaires m'étoime toujours. Si vous le permettes , je n'entreprendrai jamais rien sans vous venir consulter. »
M. de Lespareta s'inclina.
* Dans de tels entretiens , tout le profit sera pour moi , » dit-il.
Au moment de sortir, le baron se retourna.
< Je puis donc esp^rer^ reprit-il, que si mon fils est prochainement de retour, contre toute attente, il aura toute liberté de se présenter aux Mignons?
— H y sera le bienvenu. »
Les deui interlocuteurs échangèrent une |)oignée de main et ai séparèrent. Le baron atait, en sortant de la rue Neuva4es-Mathtuînfi, un air de satisfaction qui brillait en plein sur son visage. Il marchait d'im pas plus léger, et avait tout à fait la tournure dVn homme content de lui-même. D'un autre c6té , le maître de forges poussait un soupir de contentement en se prélassant dans son fauteuil. Bien que chacun d'eux, avant même d'avoir échangé un seul mot sur cette affaire^ eût une résolution bien arrêtée et an quelque sorte préconçue, l'un et l'autre se sentaient raffermis dans eette même résolution par Tapprobation qu'ils avaient donnée k leurs mutuels projets. L'opinion du baron« Monestiers était de celles qui inspiraient une grande confiance k M. de Lesparetz, et le sentiment du député avait une grande autorité sur l*esprit du baron. Des hommes aussi considérables pouvaient-ils se tromper dans leur appréciation des choses?
Lorsqu'il rentra chez lui, le baron trouva son fils qui discutait avec un tailleur la question importaiite des vêtements de campagne; Us y mettaient l'un et l'autre un grand feu;
76 l'GMBRE de LUDOVIC.
« Voilà qui est fort bien , vionsieur Hartz , dit le baron; laissez là le condl, et ^enillez laire àmon fils un costome ofiBciel complet, et n'ëpai^ez pas les broderies.... Allez. >
Le tailleur parti , Adolphe regarda son père.
« Nonsn'allons pas aux Mignons vers la fin dn mois? dit-il.
— Vous allez, je crois, en Valachie; peut-être pousserez-YOUs jnsq[u'à Téhéran, > répondit le baron d'un air majestueux.
Adolphe le r^arda ayec stupéfaction.
< Moi ! reprit-il.
•^ C'est une mission que M. le ministre , sur ma demande, et à la recommandation particulière de M. Maréchal, veut bien vous accorder. Il s'agit d'une affaire grave dans laquelle un jeune homme peut trouver l'occasion de se pousser.
^ Mais mon mariage avec Mlle de Gourseulles?
— On verra plus tard à en parler, s'il est besoin. » L'émotion d'Adolphe parut sur son visage.
• Si je vous comprends bien, mon père , reprit-il , ce
mariage est rompu.
S'il ne l'est pas encore tout à fait , vous devez
du moins vous habituer à le considérer dès k présent comme impossible, et par conséquent n'y plus penser.
— Cependant, mon père, c'est vous qui, le premier, m*avez parlé de Mlle de Courseulles et m'avez engagé à
diriger mes vues vers elle.
— A cette époque, M. Ludovic de Gourseulles passait
pour mort.
— Eh bienf
•— tl est i'eN'^tiu. *
Adolphe i-^frrttxk k hmn ; il pâlit légèrement, et, laisanl un effoi l m hUûém i
« Je devine à peu près ce que vous voulez dire, ajouta-t-il; mais je ne dois pas vous dissimuler que je me suis attaché à Mlle de GourseuUes. L'intimité dans laquelle j'ai vécu auprès d'elle pour obéir à vos ordres, la connaissance que j'ai eue de son caractère, ont changé l'agrément que je trouvais dans ce commerce en véritable affection. Mon cœur est de moitié dans ces projets que vous aviez conçus.
— Est-ce la première fois, mon fils, que, pour parler votre langage, vous éprouvez cette affection si vive pour une femme ?
— Mais je ne vois pas. . . .
— Répondez d'abord. •— Non, je l'avoue.
— Alors cet attachement finira comme tous ceux qui l'ont précédé... Il est venu, il s'en ira, et vous ne mourrez pas de son départ. »
Adolphe baissa les yeux sous le regard de son père. Un instant, il mordit ses lèvres sans pouvoir parler; mais enfin, ouvrant la bouche, et comme im homme qui prend une résolution subite :
c Cependant, si, dans les conditions nouvelles où se présente ce mariage, j'y trouvais le bonheur? » dit-il.
Le baron haussa les épaules^
c Vous êtes un enfant, dit-il. Le bonheur et la vie n'ont rien à démêler ensemble. La question est de se pousser, et c'est k quoi vous n'arriverez jamais, si vous arrêtez votre esprit à de semblables billevesées. Raisonnons un peu, je vous prie ; ce que votre mère vous a laissé et mon bien, ne représentent guère que sept mille francs de revenu. Grâce aux émoluments de ma place età un ordre strict, je réussis à vous donner tout le confort et même tout le luxe d'un homme riche ; mais réduit à vos seules ressources , et en y ajoutant la dot de Mlle der
Tf
l. ef;>-a hme iunu à ian %m éHns le
-^> liOK -çioUf^ 9HiiieAte&, ¥ns 3ie les «ras plus, et
ihuuif. lo. ' jumtt.'^TfUtf^ qqm»? As itù âe Boologne, m \Aifc^ v«aik?«i; omn lunm^ jms irem ^ A POpomet dans te n\iuuit. ai. \i\ii> altn: uni> lef iuiir*^? Pour ma paît, n 1 u. îamuh^ -isiuuh k. \(\vt> mi - wmmpnw l«i ptcmiers f rousuibs r«i v^>u> niu> Jian* i^oarsum £k «nqae. La i^'^^unw i»im* iarruî^lii vnii> fmrnr^Bi vu à \if attache- Bttui. iHMtiiif luib^ çrm vnut^ d» îuàixlnia^ àe mreûrée? \ififri» -tt W]£vï: iia^ Illif fô;:jM^àattiizia&BÙlleqQi, in. ^^^nm: m sin. vdn^', y\iLisssci àt ^aiilniiHrôgt mille fmiT!^ àr ?miir ri> or it^j^mmaài rf«T>hfiit Elle a çrmm: àm» imr in&s^n idi «lir mm aooaatomée à être inmannnî m mùèiàiei« i)»w^iarvaBamhrenLdaiDe&zjruî. V.n2>-;%'i.ii:a*i:!)f2 pnïKte^ ^ewcBaqi aï mua lui siû9« «tXBiirr ç£\-ft actui irne ssas pudb laquais , 5«3S î:« am iTac-^css, sass n^ntmi âe soie et saua ré- .-^riCficj^ E: vrrrs-d-TiDe . é^ Kcse f«à,TDiis plairait-il l^raao:^ de schre a oixitre-iL^e d» cliampsÉlysëeSy à pie«L traisaait use feoime à Totre l»as, au lieu de caracoler au milieu de la chansfiêe sur un joli chend anglais? Savea-voQS bien oe que tous coûte* bon an mal an, cet aimable M. Hartz avec lequel je tous ai surpris en conféraice tout à llieoret Cest un artiste, j'en oonnens; mais les artistes ooûtent cher. £t votre gantier, n'a441 pas pour habitude de vous envoyer tous les six mois une note respectable que j'acquitte à présentation? Ne vous bereez pas de cette idée que vous pourriez
L'OMWI DE LUDOVIC. 79
changer. Non, non, le pli est pm, et le luxe est nécessaire it votre e^stence comme l'air que vous respirex« »
Adolphe soupira.
« C'est peut'ôtre vrai, mon père, dit-il; mais pas tant que vous le oroyex, cependant, «
Le baron fronça le sourcil,
« Il y a donc do l'amour en campagne? reprit-il en ricanant ; c'est une question à vider entre nous pour n'y revenir jamais. Si je vous laissais libre d'agir à votre guise, vous me sauteriex au cou dès l'abord, quitte h pourrir plus tard dans les bas-fonds d'une pauvreté ridicule I n'y comptez pas. Ce n'est pas pour si peu que je vous ai donné la becquée comme k un oiseau, dans l'espoir que les ailes vous pousseraient un jour. Les ailes ne venant -pas, je volerai pour vous, et vous me suivrez bon gré mal gré* 9
Il y eut un moment de silence que le fils n'osa pas in-* terrompre. Puis M. Monestier fronçant le sourcil et d^un geste i^fiutain ;
Retournons donc un peu vers le passé , monsieur mon fils, et regardons les choses bien en face, ajouta-t-il, Est-ce pour vivre dans un quatrième étage, voi» siu des barrières, entre une femme mal vêtue et cinq enfants qui geignent, que je vous ai lancé dans la vie élégante et oisive ? Est-ce pour marcher à pied que je vous ai donné un cheval de sang ? Si je vous ai appris toutes ces choses inutiles qui servent à tout, instruments admirables quand on sait en jouer, la danse, la musique, l'équitation, l'escrime, le dessin, est-ce donc pour croupir dans les embarras d'un petit ménage, avec lequel il vous faudra marcher d'un pas lourd, comme un bœuf tirant une charrue? Quand je vous ai ouvert la carrière du monde où vous aviez toute liberté de courir ventre M
80 VOUBBE DE LUDOVIC.
terre, votre père se réservant le drdt de crier : f Gasse- «oou! > siparardeordejeunesse vous partiez trop vite, était-ce donc sans projet et sans bnt ? Cependant , puisqu'il me &ut jouer de l'éperon au lieu de manier la bride, retenez bien ceci : Yous atteindrez le but ou j'y perdrai mon nom. Ah ! si vous étiez de ces hommes à tempérament fort , à cerveau robuste, qui s'acharnent à une idée, et, comme les taureaux dans la campagne, s'ouvrent un passage envers et contre tous. ... je vous dirais: «Faites à votre gré!» Je saurais d'avance que vous briseriez les obstacles à force d'énei^e, comme le taureau les barrières k coups de cornes ; mais vous , mon fils! r^ardez-vous dans cette glace. Qu'y voyez-vous? L'image d'un homme charmant, qui restera charmant toute sa vie. Vous êtes franc et ne vous faites jamais valoir, pas assez même, et, c'est un conseil que je vous donne en passant, ayez donc le courage de descendre dans votre cœur. livré à vous-même, que seriez-vous ? rien ; et si la main qui vous porte se retirait, que deviendriez-vous? rien. Ah! si j^avais euvftre figure, si j'avais été baron et secrétaire d'ambassade à vingt-huit ans, je serais ministre aujourd'hui, ou dix fois millionnaire. Mais j'étais laid et je n'avais pas de point d'appui. Voyez cependant jusqu'où je suis allé. Je n'ai pas troué la foule avec la fiirie d'un boulet de canon, mais je l'ai ouverte avec la patiente ténacité d'un bélier qui firappe toujours dans la même direction. Je ne vous demande pas de frapper, vous ne le sauriez pas ; mais laissez-vous conduire par mon expérience, et n'embarrassez plus de sentiments ridicules la route où je marche depuis trente ans. Aussi vrai que je vous aime, je les briserais d'un coup de pied. »
Adolphe courba la tête.
Le baron fit deux ou trois fois le tour de la chambre,
grondant tout bas comme un dogue, puis, regardant la pendule :
c Apprétez-Yous à monter à cheral , reprit^l, Yoid l'heure de YOtre promenade. Puis, ce soir, vous tous présenterez chez le ministre.
— Oui , mon père, » dit Adolphe; et il sortit.
On ne savait pas, à Paris, où les origines de toutes choses se perdent et s'effacent rapidement, ce qu'il avait fallu d'efforts, de persévérance^ de prodiges d'habileté au baron Monestiers pour arriver à cette direction générale, dans laquelle il se pavanait comme un paon qui fait la roue.
Fils d'un juge au tribunal de Gien, qui vivait pauvrement de sa place, le jeune Paulin Monestiers s'était trouvé, k l'âge de quinze ans, et sans ressource aucune, petit derc dans une étude de notaire à Orléans. L'espérance, le désir de voir Paris, où tant d'occasions sont offertes aux hommes que lés perspectives d'une lutte acharnée n'effrayent pas, ce je ne sais quoi qui illumine et qui transporte les esprits aventureux, poussèrent le jeune Paulin dans la grande ville, où la protection d'un parent, qui appartenait à la cour royale, le fit entrer en qualité d'expéditionnaire au ministère des finances. Le sapeur était dans la mine; il n'en sortit plus. Dès le premier jour où il s'assit devant son pupitre, à l'angle d'une pièce dont les fenêtres ouvraient sur une cour intérieure de l'hôtel et où le b^t de quatre plumes criait sur le papier, Paulin Mones-
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>« - ■-<w«»^iMÉM*M
LOVSRBI m LUDOVIC. 88
l'étranger* Slle remplissait, depuis déj^ m grand nombre d'amiéea, les fouotioii^ de dame de eompagnie dans la maison d'im oonseiller à la cour d'Orléans, dont elle était un peu parente, et qui siégeait sur les bancs de ropposition h la Ghambre^des députés, Une longue pratique des affaires administratives avait appris k Paulin Monestiera de quelle influence jouissaient, dans les ministères, les députés hostiles a« gouvernement. H jeta les yeux sur la demoiselle de oompagnie, dont le conseiller avait une envie extrême de se débarrasser en la mariant. Hortense n'était pas jolie, mais elle avait, avec le sentiment de sa laideur qui la rendait humble d'esprit et douce, un fonds de qualités solides que le chef de bureau apprécia. Elle lui sut gré d'avoir fait attention à elle , et se dévoua tout entière & sa fortune, avec une abnégation d'esclave et une activité de ménagère. • '
^Aussitôt qu'il fat membre de la famille, le fonction*' naire s'appropria la plus large part de l'influence que le fier député de la gauche mettait au servioe des siens, et grâce k laquelle il obtenait, en faisant 8498er bien haut son indiépendanee, de bonnes places et de gros émoluments pour des neveux de ^ovince. Dès ce moment, les années de service comptèrent double pour le chef de buivau.
Paulin Monestiers, qui jusqu'alors avsCtt vécu de privations, donna tout d'un coup des dîners délicats, auxquels il eut grand soin de n'admettre que les personnes qui pouvaient lui être utiles. D'amis, dans l'acception grammaticale et philosoplùquê du mot, il n'en avait pas; il ne reconnaissait comme tels que ceux qui le protégeaient. Les dîners égalisent les rangs; une certaine familiarité s'établit entre gens qui, trois ou quatre fois, ont partagé im faisan de Bohême ou vidé une bouteille
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de vin du Hhin. Paulin Monestiers consentait à vivre de harengs et de lentilles six fois par semaine, à la condition d'avoir le septième jour à sa table des chefs de division, des députés et d'autres personnages k qui, dans l'occasion, il serrait la main chez le ministre.
Grâce même à ses liens de parenté avec le farouche tribun, qui plus tard joua son rôle, M. Monestiers devint im personnage qu'on employa secrètement dans les négociations politiques que le ministère engageait parfois avec les chefs de l'opposition.
Les récompenses de toutes sortes ne manquaient pas à ces négociations.
Secrétaire d'une commission nommée k l'effet d'étudier une question de tarifs, il obtint le ruban de la Légion d'honneur; plus tard, membre d'une autre commission instituée à l'occasion d'une exposition imiverselle des produits de l'industrie, il fut nommé chef de division à la suite d'un rapport inséré au Moniteur. H n'eut garde de s'arrêter dans la voie des <^ers. Sa femme , qui voyait en lui un aigle > suivait son impulsion av^iglément.
Cependant, un fils lui était veaa> un fils beau comme le jour, suivant l'expiession de la sage-femme qui accoucha Mme Monestiers. Adolphe eut pour marraine la femme d'un sous-secrétaire d'État, et pour parrain, le fameux députe qui était alors en passe de devenir ministre à la prochaine combinaison. Les grands parents furent sacrifiés sans pitié; Mme Monestiers pleura un peu, mais se soumit.
L'étude d'un projet de loi sur l'amortissement, qui le mit en rapports presque continuels avec le ministre, son aptitude à saisir les-côtés de la question qui semblaient frapper davantage le maître , son ardeur au travail que rien ne rebutait, le firent enfin nommer directeur gêné-
MMMM
rai, emploi qu'il avait tenu par intérim pendant une maladie du titulaire.
Deux ans après, à la fête du roi , il reçut l'ampliation d'une ordonnance insérée au BuUetin des Lois, qui le créait baron.
Mme Monestiers mourut sur ces entrefaites; elle eut du moins la consolation de mourir baronne et de laisser intacts les quatre-vingt mille francs qu'elle avait apportés, accrus des intérêts capitalisés depuis quCques années. Cette bonne créature, pliée et comme aplatie sous la domination de Paulin, expira avec la pensée que son mari , qui la réduisait à porter chez elle des robes de cotonnade, était méconnu et se dévouait pour sa famille. M. Monestiers la pleura, comme un ouvrier pleure l'instrument dont il a éprouvé la trempe , et qui s'est cassé à son service.
La naissance d'Adolphe avait rendu en quelque sorte Paulin Monestiers phis âpre et plus entier dans ses convictions. Gomme il avait souffert dès la plus tendre enfance par le manque d'argent, et que lui seul avait conscience de ce qu'il avait enduré pendant ces longues aonées passées, le jour doiant un casier , au coin d'une fenêtre d'où l'on ne voyait pas le ci|} , la nuit dans un galetas meublé d'un lit de sangle et de deux chaises de paille, il voulut, par-dessus toutes choses , avant toutes choses, que son fils eût de l'argent. M. Monestiers n'avait ^n outre jamais beaucoup frayé avec ces tendresses de cœur et ces sentiments délicats auxquels certains hommes sacrifient une part de leur vie ; il leur donnait volontiers le nom de puérilités, et ne comprenait pas que de telles vétilles pussent tenir la moindre place dans l'esprit d'un être bien organisé. Ces choses-là n'étaient pas chez lui matière à discussion ; il ne les admettait pas, et c'était tout.
SB lODonc.
Eb ynpai It petit Adolphe, fraie, foee et eonriaitt, jouer sar le> penoux de sa mère, le fimcticmnaire public, cndkaloh et eu quelque aorte ankyloié par les ëprearet qu'il avait subies, jura que jamais son fils ne passerait par le même chemin. H tint parole; seulement œt homme à face pleine et luisante , gras, et tout chazfê d'un embonpoint que fatiguait Tàcreté d'un sang édwuffë par las Taillée et l'immobilité , dépassa le but par l^icès même de sa théorie.
Où d'abord il n'ayait m qu'un bel enfant à protéger eonti« les difficultés de la tie, il découvrit plus tard un disetple dont il essaya de façonner les {acuités à sa guise. Le fils disparut sous l'instrument. Paulin Monestiers, qui arait le culte de l'utile et du profitable, décida dans son for intérieur que le petit Adolphe l'aidiarait un jour dans la pratique de cette science qui avait été l'étude de sa vie entière et le mobile constant de ses efforts. Gomme il s'était habitué à voir dans la soooessian des jours une série d'occasions, et dans les hommes des fo^ ces diverses dont une créature intelligente doit apprendre de bonne heure à manier les ressorts, il n'hésita pas à &ire sur l'unique héritier de son nom l'application de ce beau système. De là cette éducation dirigée vers les choses extérieures et l'apparence ; de là ces goûts inoculés dès l'enfance et développés avec suite; de là cette inquiétude et ce soin de le mettre partout en lumière et en relief. Rien n'était donné à l'idéal, tout était tourné vers le positif, le plaisir surtout, où il voyait un des éléments principaux du succès vers lequel il tendait avec la patience d'un épervier guettant sa proie. Mais la persoimalité du père se faisait jour violemment dans cette éducation, où les tendances et les désirs du fils n'ét^ent pas consultés. Si là étaient les instincts du père, le fils devait les avoir.
L'OMBRB D8 LUDOVIC. 87
Le baron caressait en rêve pour le séduisant Adolphe, valseur infatigable, cavalier accompli , musicien parfait, causeur charmant-, homme du monde, aimable et discret, un mariage superbe qui l'aiderait et le pousser dans une carrière brillante. Il y voyait comme appoints un hôtel à Paris, un château où la meilleure compagnie se réunirait, et, au lieu de cette vie que des miracles d'économie et un soin de tous les jours avaient seuls rendue possible, une large existence dont lui > Paulin Monestiers, fils misérable d'un pauvre juge au tribunal de Gien, ferait les honneurs.
Mme Mûnestiers était loin de comprendre dans leur ensemble le plan et les projets de son mari; mais la foi les lui faisait trouver excellents. En attendant mieux, le plaisir de voir le jeune Adolphe j beau, pimpant, mis h ravir et choyé partout^ lui suffisait'. La pensée de l'avenir ne la préoccupait pas. Son mari, qui était pour elle comme une Providence visible, n'était-il pas là?
Quand il fat question de faire choix d'une carrière pour son fils, M. Monestiers n'hésita pas & le pousser vers le ministère des affaires étrangères, où les qualités extérieures de visage, de manière, de langage , ont une importance réelle. C'était au milieu des cours et dans les plus belles capitales de l'Europe que ce joli diamant, poli avec tant d'art, devait se montrer avec le plus d'éclat.
Si le baron avait rencontré une nature énergique , un esprit entreprenant et souple, capable d'entrer dans ses visées, on ne saurait prévoir ce que son fils serait devenu. Malheureusement pour ses combinaisons, Adolphe était d'un caractère placide et mou. H était né bon, et ce vice originel fat un embarras qui faillit rendre improductive l'éducation égoïste à laquelle il fut somnis. Le pauvre Adolphe eût été volontiers, et du meilleur de son cœur,
heareux k sa manière, entre une femme qu'il eût aimée et une place qu'il eût occupée honnêtement. Le plumage était charmant, mais l'oiseau n'avait ni les ailes ni le bec de l'aigle. Le baron s'en aperçut , mais il était trop tard déjà pour changer d'école , et le père, d'ailleurs, était trop plein de son sujet, trop vieux, trop entier dans ses convictions et trop alléché par l'espoir du but pour y renoncer. S'il ne put inoculer cette volonté farouche et dure à son fils, du moins il le soumit à la sienne.
On a vu comment étaient broyées les révoltes légères auxquelles le naturel doux et loyal d'Adolphe le poussait. Sans initiative et sans élan, il marchait en laisse, traîné par l'implacable main du baron.
A l'épocpie où M. Monestiers avait fait connaissance de la famille de GourseuUes, Augustine, privée de grands parents et douée des qualités fermes et accentuées qui manquaient à son fils et dont il découvrit les empreintes sur son front, lui parut réunir quelques-unes des conditions qu'il souhaitait chez sa belle-fille. Elle pouvait être, avec lui , la tête et le bras d'Adolphe. Elle était malheureusement trop pauvre de deux cent mille francs au moins. Ludovic mort, l'insuffisance de la dot disparaissait largement. Elle avait trente mille francs de rente par contrat. La condition la plus importante étant trouvée, le baron poussa son fils en avant. Le retour de Ludovic avait tout détruit.
C'était pour le baron une nouvelle campagne à essayer.
Augustine devenue impossible, depuis la veille il pensait k Emilie.
Mais il se réservait d'en parler k son fils aux Mignons seulement, et quand l'absence l'aurait guéri. Une seule chose le consolait dans la perte de cette première bataille, c'était le succès particulier de son fils auprès de
Mlle de Gotirseiilles, à laquelle il avait inspiré un amour réel.
« Allons, se dit-il, au besoin, Adolphe saura jouer la passion. «
Les quelques jours qui précédèrent l'arrivée de Ludovic à la Gravelotte avaient été marqués par de nouveaux événements. Charles s'y était rendu avant son frère. Ce qu'il avait su par Augustine de la visite de Ludovic au Bocage lui avait démontré la nécessité d'un entretien particulier avec M. de Lesparetz. La position était modifiée, il était urgent de s'en expliquer.
n se présenta donc un matin aux Mignons, le cœur un peu tremblant, et demanda le maître de forges. M. de Lesparetz était dans son cabinet , en train de donner quelques signatures; des employés étaient auprès de lui. Le député pria Charles de s'asseoir; il se rendait compte de l'état de son exploitation, qu'il n'avait pas surveillée depuis plusieurs mois, et il en agissait sans façon avec son jeune ami : c'était d'ailleurs pour le bien d'une affaire qui ne tarderait pas k leur être commune.
Ce dernier mot attrista Charles et le rendit songeur, n ne voyait pas clairement quel serait le résultat de leur conférence. M. de Lesparetz ne se pressa pas d'expédier les affaires et de congédier le gérant de l'usine avec lequel il causa longuement, prenant des notes et entrant dans de menus détails sur lesquels il revenait avec une complaisance qui parut affectée au témom silencieux de cet entretien. Au bout d'une heure cependant il ferma sa porte, et raffermit ses lunettes d'or sur son nez.
90 l'ombri db ludotic.
« Vous voyei, dit-il à Charles, que J'ai gtmà besoin
d'un auxiliaire.... C'est trop d'affaires pour un homme.... Un autre moi-mime me devient chaque jour phis indispensable.... On m'a bien conseillé de liquider, ma fortune étant plus que suffisante pour mes goûts modestes, ou de me démettre de mes fonctions de député et de membre du conseil général; mais il ne faut pas ne voir que soi dans la vie ': que deviendraient les nombreux ouvriers que j'emploie, si je liquidais? Je suis leur père , et je me dois h leurs &miUea. J'ai charge d'àmes, D'im mtre côté , on veut bien me reconnaître quelque intelligenoe des affaires, et une part d'influence acquise par trente ans de travaux dans les conseils du gouvernement ; J'ai pria en main la oause des intérêts de l'arrondissement que je représente. Des projets utiles au bien public sont à l'étude et péricliteraient, si je n'en pressais pas l'exé'^ cution. n faut donc que je me sacrifie et que je porte jusqu'au bout le fardeau que j'ai accepté.... Mais plus j'y pense, et plus je me félicite de vous avoir reneontré. »
Ce petit discours, que termina une chaude poignée de main, rendit le pauvre Charles plus perplexe encore, Êtait-il bien toujours l'homme de la situation T
c Çà, reprit le midtre de forgea en rangeant des liasses de papiers dans un carton, pardonnez^moi la longueur de cet épanchement qu'autorise h peine ma vieille amitié , et dites-moi l'objet de votre visite : car j'imagine que vous avez h me parler.
-^ Vous ne vous trompez pas, répondit Charles.
-^ Est-ce au sujet de cette haie, dont mon fermier conteste la propriété à votre régisseur?
^ Non; votre fermier coupera le bois si bon lui semble.
•^ Et on s'arrangera plus tard pour le fonds.... C'est ce que j'ai toujours dit au bonhomme Gaucher. »
l'ombre Bfi LUDOYIC. 91
Charles toussa; M. de Lesparets^ repoussa le cartou dans sa case et regarda le jeuae homme par-dessus ses lunettes.
« J'aii dit enfin Charles, une sonuue importante k vous verser le 30 de œ mois, »
M* de Lesparetz ouvrit un agenda qu'il avait toujours sous la main.
< Oui> dit*})') trois cent cinquante mille francs en écus ou en bonnes valeurs au cours du jour. C'est aujourd'hui le Î8, o'est donc dans deux jours.
-*- C'est bien cela.,.. Malheureusement» je doute que je puisse remplir cet engagement.
■^ S'il ne s'agit que d'un délai, parlez, vous faut-il une semaine ou deux? Cela n'est rien.
— La difficulté ne provient pas de l'époque , mais de la somme même,
— Ah!
*-*- L'arrivée de mon frère, qui nous a tous comblés de joie....
— Ah ! qui le sait mieux que moi? s'écria M, de Lesparetz en serrant la main de Charles.
— Cette arrivée me met dans l'impossibilité de dis^ poser de ces trois cent cinquante mille francs. Les titres de propriété et les valeurs qui dépendaient de la suo* cession de Ludovic sont, vous le savez, déposés chez le notaire de la fanûlle , et mon frère a été remis enpossession.
«— Sans doute ; mais votre avoir personnel ne représente-tril pas xme somme au moins égale?
— Certainement; mais, pour la rendre liquide, il faut procéder à la vente de biens qui sont indivis entre Ludovic et moi; si nous nous hâtons, on peut vendre tt bas prix; si nous attendons un acquéreur, les délais seront peut^tre interminables.
— Mais, en supposant la chose faite, que vous res-
tera-t-il , en dehors de la somme que vous devez me compter?
— Cent et quelques mille francs à peu près. Je ne vous ai pas caché qu'à la suite d'une affaires imprudente, dont autrefois Tintervention de Ludovic m'a tiré, ma fortune personnelle a subi un grave échec, tandis que la sienne s'est accrue sensiblement. »
M. de Lesparetz prit un couteau d'ivoire et battit le bureau à petits coups.
« Voilk qui me contrarie beaucoup, reprit-il; cela me gène même plus que je ne saurais le dire. Comptant sur votre promesse, j'avais pris moi-même des engagements qui arrivent k échéance le 1" du mois prochain, et dont le remboursement, privé que je suis de votre versement, va me créer de sérieux embarras.
-•- Vous faut-il ma signature ? prenez hypothèque sur mes biens 1 s'écria Charles.
— Non, répondit M. de Lesparetz; je reconnais votre cœur à cet élan; je pourvoirai à tout avec mes seules ressources. »
Il jeta le couteau d'ivoire et prit un papier dans un tiroir particulier du bureau.
Charles suivait avec anxiété tous les mouvements du maître de forges, qui paraissait lire ce papier avec une grande attention. A chaque ligne il hochait la tête et poussait de petites exclamations. Quand il en eut terminé la lecture, il posa le papier sur le bureau, et appuyant un doigt dessus :
- « Voilà notre acte d'association, poursuivit-il; je l'ai examiné dans toutes ses parties, et je m'aperçois malheureusement qu'il devient nul de plein droit ; j'en déplore d'autant plus la non-exécution, que cela me met dans l'absolue nécessité de chercher un autre associé. Vous connaissez les raisons qui m'y décident.
L'OUBRE de LUDOVIC. 93
— Mais Emilie? demanda Charles d'une voix étranglée.
— Mlle de Lesparetz? répondit le député. Vous comprenez, mon jeune ami, que le contrat, étant nul dans Time de ses parties, est nul dans son ensemble. Écartons, s'il vous plait, la question de sentiment, qui m'afOige autant que vous, croyez-le, et voyons les choses en hoBnnes sérieux. Je me suis imposé la règle, dès l'époque déjà lointaine de sa naissance, de n'accorder la main de ma fille qu'à im honune qui pourrait être mon associé en même temps que mon gendre. Or, jamais je n'ai manqué à aucun de n^es engagements; ceux que je prends envers moi-même ne sont pas moins sacrés que les autres. Vous le voyez, je vous parle franchement et, comme on dit, le cœur sur la main. De votre côté Sont toutes mes sympathies, et je vous choisirais certainement si je n'écoutais que la voix de ma sincère amitié; mais la voix de la raison parle plus haut. Je dois à ma qualité de père de famille de m'y soumettre.... Ne pensez plus à Mlle de Lesparetz, et donnez-moi la main. Je vous sais un homme d'honneur; ma maison ne cessera pas de vous être ouverte. »
M. de Lesparetz se leva. L'entretien était fini.
Avant de commencer l'entretien qu'il avait eu avec son voisin, et aussitôt que Charles eut paru dans son cabinet, le msdtre de forges savait, k n'en pas douter, le motif qui l'amenait chez lui et de quelle nature était la communication qu'il avait k lui faire; mais il entrait
94 l'OMBRS DB LUDOVIC.
dans 8a politiipie de ne pas laisser voir qu'il en avait même le soupçon. L'ouverture faite et la question entamée, il montra u|ie douceur parfaite, avec un mélange de r^ret de bonne compagnie, oh l*on ne sentait en rien la mauvaise humeur ! c'était le langage poli d*un homme du monde qui dégs^ sa parole et s'afflige de voir qu'on ne Ta pas mis en mesure de la tenir. M. dt Lesparetz agissait en toutes choses un peu comme une machine dont une huile onctueuse a poli les rouages d'acier; maïs, avec le silence du métal, il en avait la dureté et la précision. Tout en reconduisant M. de CourseuUes jusqu'au bord de l'Allier, il lui donna de bons conseils et parla fort éloquemment des devoirs de l'homme dans ttne société civilisée. L'honorabilité était, disait-il, la grande loi de la vie. A cette honorabilité sacrée il fallait sacrifier tout, Jusqu'aux inclinations de son cœur.
Charles ne l'écoutait plus. En rentrant pâle et triste & la Gravelotte, il trouva Augustine qui cachait ses larmes dans le sein de Mme de Chiampeau* Une lettre était par terre tout ouverte ; elle était du baron Mo* nestiers, et annonçait, en style administratif, que la faveur du ministre appelait Adolphe en Orient, où les devoirs d'une mission confidentielle le retiendraient quelques mois;
« C'est une rupture j ne le vois-tu pas? murmurat-elle.
~ Hélas! dit Gharlelfe, je perds Emilie comme tu perds Adolphe; »
Le frère et la sœur se regardèrent.
« Ah! nous étions bien heureux il y a deux mois, » dirent-ils en tombant dans les bras l'un de l'autre.
Ludovic, on le sait, avait quitté Paris pour rejoindre Mlle d'Ervillers. La route lui parut étemelle. L'impa-
l'ombre de LtJDOViC. 95
tienoe le dévorait. Il lui semblait que la locomotive ûe marchait pas, qu'elle se traînait. Vingjt fois il mit la tête k la portière pour voit Tendroit oti l'on était. A Étampes, il interpella INm des employés.
« Mais on ne marche pas! Que fait-on ici? dit-il.
^ Monsieur, c'est un train omnibus, » répondit cet homme*
n y a des circonstances oti la plus légère contrariété prend des proportions gigantesques. Ludovic s'imagina que tout était perdu parce qu'il arriverait k Nevers trois ou quatre heures plus tard. Il ferma les yeux et s'efforça de ne plus penser; mais tout k coup un souvenir traversait son cœur comme une flèche et le feîsait tressaillir, n voyait Texpresslon du visage de Léon Dubreuil; il entendait ses paroles* Le doute n*était plus possible. Cependant le journaliste s*était peut-être trompé. H avait mal compris Frédéric; un bruit faux court si vite î
Enfin on atteignit le Quétin; bientôt on fut k Neversi Ludovic prit un cabriolet et courut k la Gravelotte ; malheureusement il y arriva trop tard pour se rendre aux Mignons.
Malgré l'inquiétude qui le dévorait, il lui fut imposa siblede ne pas remarquer l'abattement et la tristesse qui se faisaient voir sur les visages. Mme de Ghampeau, assise au coin dWe fenêtre, jetait, de longs regarda sur sa nièce et portait silencieusement un mouchoir à ses yeux. L'aiguille restait inaetive aux mains d'Augustine, qui laissait pendre le canevas sur ses genoux. Charles prenait un livre elle rejetait, se promenadt k pas lents dans le salon, e^^yarfois collait son front contre la vitre et regardait la nuit: *0n ne prononçait pas une parole en un quart d'heure. A l'arrivée imprévue dé Ludovic, on s*était levé k demi ; le &ont pâle
96 L'OlfBRE DE LUDOVIC.
d'Augustme s'était courbé languissamment à la rencontre de ses lèvres. Vingt fois il voulut interroger son frère et sa sœur ; vingt fois sa bouche s'ouvrit, et vingt fois elle se referma saos qu'il pût païler. Pourquoi courir au-devant de la vérité? Ne la saurait-il pas tout entière le lendemain , et telle qu'il maudirait peut-être l'heure où il la découvrirait? Cependant, ce long silence lui pesait. Il comprit que quelque chose qu'il ne savait pas se passait k la Gravelotte.
« Qu'as-tu donc? » dit-il enfin k Augustine.
Augustine ne répondit pas.
« Q^'y a-trilî demanda-t-il k Charles avec une nouvelle anxiété.
— Rien, » dit Charles qui détourna la tête.
Ludovic prit la main de sa sœur.
« Mais tu pleures I reprit-il.
— Oui, dit-elle^ mais tu n'y peux rien. »
Ludovic interrogea Mme de Champeau du regard. Ce silence obstiné commençait klui faire peur; il
pensa aux Mignons et k tout ce qu'il aimait; il craignit qu'un nialheur ft'y fût arrivé et qu'on n'osât pas s'en ouvrir k lui.
« Isabelle!... » s'écria-t-il.
A ce cri de l'égoïsme, le front d' Augustine se plissa.
<i Mon Dieu! dit Mme Je Champeau, sache donc, puisque tu tiens k le savoir, que ta pauvre sœur a reçu une lettre de M. Monestiers.... Son mariage avec Adolphe est rompu. »
Ludovic fit un retour sur lui-même et songea k ce que devait éprouver Augustine.
« Ah ! pauvre enfant ! » s'écria-t-il en l'embrassant tendrement. '
MUe de Courseulles, qui s'était contenue jusqu'alors, éclata, et, se dégageant de son étreinte avec un mouve-
ment dont elle ne fut pas la maîtresse, cacha sa tête entre les bras de Mme de Ghampeau.
« Mais toi? reprit Ludovic en se tournant vers son frère.
— Oh! moi, je n'épouse plus Emilie, voilà tout, répondit Charles avec amertume.
— Et pourquoi ces deux ruptures subites? Pourquoi une chose qui était décidée hier ne Test-elle plus aujourd'hui ? voyons, parle. »
Charles tambourinait contre la vitre, le dos tourné.
« A quoi cela sert-il? Il devait y avoir deux mariages.... il n'y en a plus.... Que fait le reste? » reprit-il.
Ludovic trembla de la tête aux pieds. La pensée de* de sa propre situation, un instant oubliée, lui revenait avec violence.
« Âhl dit-il, si vos mariages sont perdus, lejmien l'est-il moins?
— Ah ! tu sais touti dit Charles vivement.
— C'est donc vrai! » s'écria Ludovic.
Il devint tout pâle. Accoudé contre ïâ cheminée, il regardait autour de lui.
« Comme ils doivent souffrir! » murmura-t-il.
Augustine jeta les yeux sur lui. On aurait pu croire qu'il y avait, dans ce rapide regard, comme l'expression d'une joie intérieure. Ce mal, dont il était la cause première, ne l'épargnait donc pas non plus !
Ludovic passa la main sur son visage, et se releva.
« Mais enfin on a dit quelque chose, reprit-il; à* défaut de raison, on a trouvé un prétexte.... Lequel a-t-on mis en avant pour vous faire cette injure?
— H n'y a pas eu d'injure, dit Charles ; il y a eu, entre M. de Lesparetz et moi, une explication trèscalme. J'avais pris un engagement que je ne puis pas
98 L'OMBm M LUDOYIC.
t«air \ la nullité àê rtûgagemmt A entrAtné U ftuUité du projet d'union {bimé ttatiré nouii *^ Qttoit lut qtiMtion d'ftfgtftt ! i*4eria tiâdotto.
— Je n'ai pas le droit de blâmer M. de Lespai'iti; ttii contrat en quAlqM soim syfiaUâgmati^ n&ttt liait ; le contrat n'existe plus.
-— Et toit oontinua Ludovic en se tofifniât VBfs Augoitinei
— Moi? M. Monestiers me trouve probablement trep pautre pour um fils^
-^ Le neâeérable I reprit Ludovic.
*- Je se raccmae paa. . . * Q/dm qui m'était desti&4 suit une carrière où la fortune est une nécessité.... Uiie femme dans ma position l'obligerait k envoyer sa dé* ttaiision au nainistre ou lui serait un embarras^ Lé baron agit en père. Si j'en souffre, il n'y peut rien. *
Tout cela fut dit avec un son de foil sourd, nerveux, saccadé. La pensée d'Augustine, irritée et sôruffràûté, écartait tout de suite Adolphe et le bâroti pour s'arrêter plus loin et rendre tm âtitre responsable du coup qu'elle avait reçu. Lé biftme qtiè Ludovic ëxprilùait avec chaleur, bien loin d'apporter un soulagenteût à sa douleur, la ravivait et là rendait plus cuisante. Elle n*osait pas l'accuser hattteûlent, pënt^trè Méitie eût-elle rotip de voir bien clairéhiètit ce qui se passait èd elle ; âiais à son insu elle struffrait de la présente dé toti •frère. Cette lettré, dont sefe yetli ne se potlvaiéût déià* cher j eût-elle été écrite, s^il fût rëèté sur les côtes dé la Terre de Feu!
^ Je verrai M. Monestîerâ, je lui parlerai, dit enfin Ludovic.
— Et pour quoi faire? reprit-elle; veux-tii le contraindre par des menaces à me donner sonfllsî J'estime assez Adolphe pour eroiré qu'il me refuserait ainsi
L'bJtekÊ ofe Ltoôtlc 99
p^ëseIltée. Le respect de moi-même veut que je reste Mleneieuse et que tous les miens imitent ce silence. »
Qe itrême acceùt bt'Bf qui avait patu dans sa pi-emiêre ëXplosidU, se fit entendre datis cette nouvelle réplique. Sôû diagrin ne là fondait pas, il là brûlait. La nature du frère et de la sœur se înanifestàit tout k coup sous reiîlpirfe de cette secousse. Où Charles était résigné, Augustine était révoltée, mais d'une révolte sourde, intérieure, comme une louve blessée qui se traîne dans la nuit et ne sô plaint pas.
Pendant que ces choses se passaient h. là Gravelotte, Emilie, étonnée de n'âfbil* pas vu Charles depuis deux Jours, s'infOMiait auprès de son père de la cause de cette absence. M. de Lesparetz posa le doigt sur ses lunettes :
fc II sait qu'il ne doit plus être ton màri^ dit41, et c'est ce qui l'empêche sans doute de venir aux MignoUs. fl
Une pâleur soudaine se fépandit sur les Joues de la Jeune calviniste.
h M, dé CourseuUess auraît-îl fait quelque chose qui inérite vôtre èévérité, mon père? demanda-t-elle d une toix fetTnë*
— Non.... Des circonstances nouvelles, où sa volonté n'est pour rien, m*ont déterminé; »
Emilie pria son père de s'expliquer.
« Bien volontiefs, » reprit-il.
Lk-dessué il raconta à sa flUe comuient l*arriv^e de Ludovic, en privant Charles d'Une large partie de la fortune dont il avait ctli pouvoir disposer, le mettait dans la fâcheuse impossibilité de remplir les fconditious du contrat qui les liait. H regrettait vivement un Jeune homme dont il avait pU apprécier les éminentes qualitésy et pour lequel il coûl^rtetait toujours des Senti-
100 l'ombre DK LUDOVIC.
ments de sincère estime et de sérieuse affection; il fit même un éloge approfondi de son caractère et de son intelligence ; mais il n'y fallait plus penser, non plus qu'aux feuilles mortes de l'an dernier. L'opération avait manqué. En style commercial, il en fallait passer le résultat par profits et pertes. Maintenant, le père avait pour sa fille un autre parti non moins avantageux, qui ferait certainement son bonheur. M. Jules Raimond, qu'elle avait vu au château, lors de la fête d'Isabelle, était devenu administrateur d'une puissante compagnie industrielle. Il était aussi recommandable par sa position que par son honorabi)!^. H jouissait d'un crédit mérité dans le conseil dont il faisait partie. M. de Lesparetz avait l'espoir de le posséder quelques jours aux Mignons pendant la saison des eaux, et l'on arrêterait le mariage pour les premiers jours de l'automne.
Aucun mouvement n'avait paru sur le visage d'Emilie pendant ce petit discours, que M. de Lesparetz débita d'une voix onctueuse et douce, avec une légère nuance d'émotion paternelle. La communication terminée, il embrassa Emilie sur le firent et. voulut se lever. La main d'Emilie s'appuya respectueusement sur son bras et le força de se rasseoir.
c Estrce tout, mon père? dit-elle.
— Tout.
— Alors, ne soyez point étonné si je ne retire pas la parole que j'ai donnée à M. Charles de GourseuUes. »
M. de Lesparetz leva ses lunettes sur son front, ce qu'il ne faisait jamais que 'dans les moments d'une émotion violente.
« Mais M. Raimond? s'écria-t-il.
-—Je ne l'épouserai jamais.
— Cependant, tu ne le connais pas?
— C'est peut-être parce que je connais M. de Courseulles.
— Mais puisque je t'ai dit qu'il était dans la complète impossibilité de tenir ses engagements !
— J'entends bien. Il ne m'appartient pas, mon père, de discuter avec vous les motifs qui vous ont fait renoncer à l'alliance de la personne que vous m'aviez présentée en qualité de fiancé ; mais ces mêmes motifs ne sauraient prévaloir contre la parole que je lui ai donnée. J'ai mis ma main dans la sienne, je ne la retirerai pas. » «
M. de Lesparetz sauta sur sa chaise- « Prétendrais-tu l'épouser contre mon gré.... attendre l'époque de ta majorité?... reprit-il.
— Jamais, répliqua vivement Emilie; c'est un scandale que votre fille ne donnera pas. Je n'épouserai donc personne, à moins que vous ne changiez de résolution ou que M. Charles de Courseulles ne me dégage de la parole que je lui ai librement donnée. »
Elle se leva k son tour pour se retirer.
c Bien ! dit le maître de forges rassuré , cela ne t'empêchera pas de voir M. Raimond et de le bien recevoir.
— H sera votre hôte, cela me suffit. »
M. de Lesparetz ne s'arrêta pas beaucoup à cette opposition d'Emilie. H ne doutait pas qu'elle ne cédât à l'influence du temps, aidée de i&es conseils, et k la présence de l'allié qu'il attendait. Une citadelle ne se rend pas sans avoir essayé d'une honorable résistance; mais la capitulation est certaine quand on persiste dans l'attaque, et M. de Lesparetz n'était pas d'humeur k renoncer k son projet.
Ce jour-lk même, deux lettres arrivèrent k la Grave-
109 Vomm j« wsmic.
lotte : Tune, à l'adresse de Charles, étidt d'Emilie; Tautre, à l'adresse d'Augustiue, était d'Adolphe.
La lettre de Mlle de Lesparetz ne contenait que quelques lignes ;
« Cher monsieur,
« Si des circonstances nouveUas veus «mpéoheat de paraître aux Mignons , vous ayey toPt. Vous y ^rea reçu avec le même cœur. Une visite vou4 prouvera que oes changements n'atteignent pas tovit le mwiei et o*wt ee dont, av^c sincérité, vous donne l'assureace,
« ÉmiME DE LESPARETZ. >
« Ah ! Je le savais bien ! » s'écria Charles qui baisa avec frénésie le coin de la lettre où le uom d'&nilie était écrit.
Celle d'Adolphe était plus circonspecte, mais faisait entendre au fond les mêmes choses.
« Mademoiselle,
« Un ordre que je nç pouvais pas prévoir m'oblige à partir soudainement pour Vienne, où de i^ouvellQs instructions me seront adressées. Je le regrette plus que je ne saurais vous le dire. Croyez bien seulement que, de loin comme de près, mon espoir, mon désir le plus vif, seront de retrouver toutes choses h. la Gravelotte telles que je les y ai laissées. Puisqu'il m'est défend^ d'y courir, ma pensée y sera. »
« AûOLP^i; Momi^ncRS» n
Augustine regarda Mme de Champeau.
« Tu le vois, dit-elle, rien n'y fait !... J'avais trouvé le bonheur ! . , , ime heure l'a détruit, »
A ^elli l^^ure faisfaitrollç allusion ?
fendaiit la mut qui suivit ^on ayrivép à la Grayelotte, Ludovic ne dormit pas. De sa fenêtre, qui donnait §ur l^ rivière, il regardfût 4ans les téui^bre^ la^ place où étaient les Mignons; un^ ûi^ 4^ux lumères qui piqu^ent au loin lîpbseurité de l^urs étiftoelles rouges e^ indiquaient la direction, L'vm 4'^Jl»? éclairait peyHtfe la chambrç où r-eppssut ]b§^allQ, A qui pensait-dte? AyaiMle le^ yeu)^ \Q^mé^ vers la Cryftyelotte ? Soub^i? tait-elle le retpur de c^Jui qu'elle av^t ain^é ?
Quaud le jour parut, longtempi? fiyaut l'heure qù
Mlle d'ïrvillprs pouvait ^^sceudrQ, I^udqvic sortit. J^ ciel avsit eucore cette poujeur Içiiteuse qui précède le * matin, Toutes les per^ei4ue^ ^taiçnt closes. J^eg obiers seuls erraient par les cours, Uu coq chantait sur li crête d'un mur. Les pigeous , éveilles ftvaiit " Ymh^ % partaient du (jolPWbÎQrj et, çonwïie pour essayer le\ir§
a|lesi traçaient de grftftd? cercles dftp§ Tw frais, 0»
entendait dan^ les étables cette sourde agitation et Qe souffle bruyant des bestiaux qui se pressent aux portes? l4( feuétre de Qharles était fermée; le i^mps n'était plus pu liudoviç j^'^towait qu'il pût dorwr !
H prit, à travers ebamps, un sentiçr qui descendait
vers la rivière ( un brouillard couvrait ^ demi U e^P^i^ pagne ; les longues avenues do peupliere s'eff^frient dans la brunie qu'un petit vent soulevait le long de» rivest lia n^^se grise des Mignons apparaissait ponfu^ sèment de Vautre eàté de l'eau, Ludovic voyait moin« elair eu^rB e,u fond du son âme* Il chercha longtemps le bateau qoi si souvent, eui^ temps beureu)^, l'avait ' conduit sur rAlUePt Le brouillard senablait prendre un malin plaisir h le Ini cacher. Il le découvrit enfin au fond d'une crique étroite , sous un bouquet de saules. L'hiver et les pluies du printemps lui avaient fait par* •
104 L*OMBBE DB LUDOVIC.
dre ses vives couleurs ; il était çà et là fendillé ; un peu d'eau croupie en remplissait le fond. Le bateau avait souiTert.
Ludovic sauta dedans et prit les rames; Phanor, qui l'avait suivi, s'assit sur l'avant; il avait froid et gémissait. Une impression de tristesse navrante pénétrait le coeur de Ludovic. Le soleil semblait se retirer de ce doux paysage, comme s'il s'était retiré de sa vie. Quand il fut au milieu de l'Allier, il ne vit plus rien ; il laissa tomber les rames et s'abandonna au fil de l'eau. Qu'il était loin ce jour oii Isabelle avait poussé ce cri qui l'avait fait trrâsaillir ! Que la rivière était belle et limpide alors, que les arbres chantaient doucement dans la brise ! que le ciel était pur, quelle joie partout! A présent, tout était mélancolie et deuil en lui et hors de lui. Une puissance mystérieuse détruisait toutes ses espérances, pareille à cette force invisible qui entraînait le canot. Phanor, qui grelottait, gémissait toujours; c'était le seul bruit que Ludovic enten^t dans le silence du matin.
Cependant, le point du rivage où il voulait aborder s'éloignait; il reprit les rames et poussa devant lui. Bientôt la proue du canot égratigna le sable ; Ludovic et Phanor sautèrent sur l'herbe et entrèrent dans le parc, le chien quêtant, la queue agitée, son maître cherchant l'esprit inquiet. Un sentiment indéfinissable , contre lequel il n'essaya pas de lutter, lui fit suivre à pas lents le chemin de la fontaine. Chaque arbre lui rappelait cette promenade qu'il avait faite pendant une nuit d'été , et qu'une si douce ivresse avait remplie. L'eau coulait toujours dans le bassin, les mêmes arbustes en voilaient la surface, le même gai murmure s'y faisait entendre. Il s'assit sur la margelle et regarda dans l'avenue de tilleuls. La brume se dissipait, laissant traîner çà et là sur
L'OUBRE de LUDOVIC. 105
les pelouses quelques flocons de vapeur blanche caressés par le soleil ; mais aucune robe flottante n'en éclairait la profondeur. Les gouttes de rosée suspendues aux rameaux verts tombaient lentement dans la fontaine, pareilles à des larmes. D'autres larmes mouillaient les yeux de Ludovic>
n revit le saule sur lequel le mouchoir d'ÉmiUe avait été porté par le vent ; il revit le sentier qui , par de longs détours , montait de la rivière aux Mignons, et que si souvent il^ avaient gravi ensemble ; il vit au fond du tableau le perron de pierre et la balustrade derrière laquelle Isabelle s'était montrée. Toute sa vie d'autrefois, tous ses chers souvenirs , lui revenaient en foule. Chaque feuille, chaque brin d'herbe les lui montraient, et il en savourait l'amère volupté !
Quand il parut sur la terrasse qui s'étendait devant le château, on venait d'en ouvrir la porte. Des gens de service allaient et venaient. H entendit derrière un store la voix tranquille d'Emilie qui donnait un ordre ; il craignit d'être vu par elle et s'éloigna. Un pavillon s'élevait au bout de la terrasse ; des vases de fleurs étaient rangés tout autour. Dans la belle saison, les hôtes des Mignons se réunissaient là après diner. La vu» s'étendait sur une partie de la vallée , et , par une échappée entre deux massifs d'arbres, on découvrait la Gravelotte. Ludovic et Isabelle avaient passé bien des soirées auprès de ce pavillon. Mie avait voulu que les deux rosiers blancs qu'elle avait reçus le jour de sa fête y fussent portés , pour les avoir toujours sous les yeux, tandis qu'il était & côté d'elle. Ludovic les chercha. Deux orangers qu'il ne connaissait pas avaient pris leur place. H fit le tour du pavillon sans rien trouver; il pensait déjà qu'ils étaient morts, lorsque, dans le coin d'une serre abandonnée où les jardiniers entassaient leurs râteaux et leurs arro-
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soirs, et tout plein de vicrux pots ébrMi4& , il aperçut les deux rosiers blancs.
Saixs les caisses de bois vert dans lesquelles ils étaient plantés , jamais il ne les aurait reconnus : rongés de lichen et-de mousse, livrés aux chenilles, dévastés, flé^ tris , ils n'avaient plus cpie des lambeaux de feuilles. Leur parure de fleurs avait dispara; rien qu'une tige verdâtre et des rameaux languissants. Mais , en revanche, que les deux orangers étaient orgueilleux et beaux !
Le cGSur de Ludovic se serra. Quel aveu valait l'aspect de ces rosiers, leur abandon, leur misère, toutes ces flétrissures du temps et de l'incurie? N'étaient-ils pas éteints et souillés pareillement, les souvenirs auxquels ils se rattachaient ?
Comme il les regardait, le son d'un piano frappa son oreille, et presque au même instant l'accent d'ime voix bien connue. Ludovic tressaillit. C'était bien la même voix vibrante et chère qui faisait frémir tout son être ; mais elle ne chantait aucune des mélodies qu'il aimait. Il sortit précipitamment de la serre et courut sur la ter* rasse; la voix ne chantait plus. Isabelle parut sur le perron; elle portait des fleurs d'oranger k la ceinture. Elle était plus pâle encore qu'au moment de son départ de Paris. Ludovic fit un pas ; elle l'aperçut , poussa un cri et chancela. Il fit un bond et la soutint dans ses bras, comme il avait fait une première fois au bord de la rivière; mais que ce cri avait alors un autre accent I
« Merci! dit-elle en se dégageant de ses bras.... vous m'avez fait peur 1 »
Elle s'efforça de rire et descendit le perron. Ludovic étouffait. C'était bien Isabelle qu'il avait devant les yeux, mais une autre Isabelle, dont le regard avait une expression qu'il ne comprenait pas. Une idée subite s'empara de lui avec une telle force qu'il y céda.
ttmmm^^^aim
L'omRE M LUSOnC. 107
« Àb ! ai jt dois ta pardre, ptnsa-t^il » que ce soit tout d'oBcaupI M ■ '
n rentrfttna rapidement vera la mits où il avait de* couvert Its deux rosiers, et les lui mo&tra sans parler. Elle baissa las yeux at pâlit.
. Ludovic posa la bout da son doigt sur la ramaau d'oranger qu'on voyait k la ceinture dlsaballa ; la respira* tion lui manctuait. Elle s'appuya toute tremblante contre la caisse de l'un des rosiers.
« Ainsi, dit-il avec effort, vous ne m'aimes plus?
-— Ahl ne dites pas celai » s'écria-t^lle.
Elle tomba sur un banc et fondit en larmes. Ludovic, debout devant elle, n'osait l'interroger.
Quand ce premier accès fut passé, elle tendit les deuK mains à Ludovic.
« Venez, repriVelle^ j'ai besoin d'air.... Je vovi dirai
tout. 9
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Ludovic et Mlle d'Ervillers descendirent dans le parc comme autrefois, au bras l'un de l'autre ; mais Ludovic était muet, et Isabelle n'osait pas le regarder. Us marchèrent ainsi quelque temps, silencieux, s'abandonnant à leurs pensées, unis par l'attitude, séparés par un abîme. Quand ils furent parvenus au bout d'une avenue que côtoyait la rivière, et dont chaque arbre les connaissait, Isabelle pressa de ses deux mains le bras de Ludovic.
« Que voulez-vous savoir, dit-elle , et pourquoi m'interroger? Êpargnez-mol ; je souffre; un mal indéfinis-
108 l'ombre DK LODOYIC.
sable me consume ; j'en guérirai ; mais tous, que j'ai comiu bon, yenez-moi en aide ! Yoos m'aimez, ii'e8fr<se pas? et tonte cette affection que vous m'ariez jnrëe, vous l'avez gardée entière. £h bien! gardez aussi cette main que je vous donne, et comptez sur moi ! >
Deux grosses larmes coulaient sur ses joues; sa voix était suppliante. Ludovic sentit son coeur se fondre ; il oublia son désespoir , et ne pensa plus qu'à cette douleur qui se confiait à lui.
< Galmezrvous, dit-il... Un antre jour, plus tard, quand vous serez plus tranquille, nous reprendrons cet entretien...
— Oh ! non , jamais ! reprit-elle avec exaltation ; je mettrai toute ma force à guérir; je ne pleurerai plus; Dieu me sauvera... Je vous appartiens dans le passé ; je vous appartiendrai dans l'avenir ! »
Ludovic porta la main d'Isabelle à ses lèvres. « Vous êtes bonne ! dit-il.
— Moi ! s'écriartelle avec une indéfinissable expression d'amertume et de chagrin ; je l'ai cru autrefois, je ne le crois plus à présent. Âh ! je donnerais dix ans de ma vie pour vous ressembler ! »
Elle tomba dans un long silence ; puis relevant la tête:
« N'est-ce pas, reprit-elle en le regardant avec des yeux mouillés, que les beaux jours peuvent revenir? Dites-moi que vous m'aimez , répétez-le-moi sans cesse ; j'ai soif de vous entendre, j'ai besoin de vous croire !
— Avez-vous douté de moi, Isabelle?
— Ah ! je vous croyais mort ! »
Ludovic tressaillit à ce moment comme un homme touclié par un fer chaud, mais il eut pitié de cette âme troublée, et n'essaya plus d^en scmder les an-
L*OMBR£ DE LUMVIC. 109
goisses et les blessures. Il craignait trop d'en bien comprendre la profondeur.
Pas à pas et lentement, ils parcoururent les sites qu'ils avaient aimés. C'était près de ce banc qu'un jour Isabelle avait vidé sa bourse et celle de Ludovic dans le tablier d'une petite paysanne qui pleurait auprès de sa chèvre morte; c'était devant cet arbre qu'elle l'avait surpris im matin taillant son nom sur l'écorce fragile, comme im berger des Églogues; la première lettre s'y voyait encore. Que de fois ne l'avaitelle pas reçu sur le gazon, quand il traversait la rivière à grands coups de rames ! Le bateau n'était plus neuf, mais il était assez solide encore pour les porter tous deux. C'était de cette pointa de terre qu'il s'était jeté à la nage pour atteindre le canot qui fuyait à la dérive, emportant le chapeau d'Isabelle, son bouquet et son ombrelle, comme un pirate.
Isabelle écoutait, la tête inclinée sur sa poitrine. Elle souriait quelquefois et regardait autour d'elle d'un air doux. ^
« Oui ! oui ! murmurait-elle' tout bas ; c'est bien là ! »
Us arrivèrent ainsi à un coude de la rivière où de gros saules à demi creux laissaient pendre leurs branches vertes dans l'eau.
« Regardez! dit tout k coup Isabelle ; quel petit coin solitaire I la rivière devant, un pan de verdure autour, qui fait comme un rempart derrière lequel on est invisible. C'est là que la pluie nous a surpris !...
— Là? dit Ludovic d'im air de doute.
— Nous revenions d'une longue promenade ; le jour finissait, je vois encore l'horizon rouge... Tout à coup un nuage noir passe dans le ciel , la pluie tombe , et d'un élan nous entrons sous ce berceau de feuillage... Ce fut le tronc d'un saule qui m'abrita.
110 L^OMBAB dS UTDOVlC.
— LkT répéta de nouveau Ludovic avec uu étcmne* ment plus marqué.
— Iln'étaitpas assez grand pourtouBdeux^ et vous.... » Isabelle s'arrêta court. Elle venait de regarder Lu«
dovic.
* Ah ! malheureuse ! > s'écria>t-elle en portant les deux mains h son visage.
Un coup de poignard porté en plein cœur n'eût pas fait plus de mal à Ludovic. Il se souvint de ce même cri poussé par Frédéric au bord du lac d'Enghien. Entre Isabelle et son ami^ il était comme une choie morte.
Un désespoir profond s'empara de lui.
Par un brusque mouvement, il se saisit des mains de sa compagne, et les écartant de son visage :
« Lais$e^•moi voir en face les marques de l'oubli et de la trahison ! dit-il avec emportement ... .LaisseM&oi lire dans vos yeux que vous ne m'aimez plus ! . . . Dites-^le-^moi vous-même. Que craignes-vous h présent?... Est-ce que je n'ai pas tout compris? Vous étiez là près de lui..«. L'autre, celui qu'on disait mort, qu'était-il pour vous?... Ah ! plut à Dieu que les flots m'eussent englouti ! . . . Vous et Itd, tous deux ensemble, unis par le même ccBurl Mon ami et ma fîancée.... Ah ! vous étiez bien digneiï l'un de l'autre ! Perfides et menteurs tous deux ! »
Repoussée violemment, Isabelle tomba sur le tronc d'un saule.
« Ah ! par pitié , Ludovic ! » s'écria-t-elle. -
Un tremblement nerveux l'avait saisie ; son visage était couvert de larmes. 11 voyait sa poitrine soulevée par des sanglots qui la déchiraient. Par un retour subit il tomba à ses pieds, et Ta soulevant dans ses bras :
a Paidonnez-moi, dit-il ; je suis si malheureux !
— Eh bien ! dit-elle en appuyant sa tête sur son
l'ombre D8 LUDCmC. 111
épaul0) vous ne le serez plus*»., c'est moi qui vous le jure......
Elle pleurait, et il sentait battre son cœur contre le sien. La colère fit soudainement place à cet amour que le chagrin rendait plus vif, et que chaque tourment nouveau enfonçait plus avant dans son coeur.
« Ah! reprit^il, ne me quittez plus!... Laisse2**moi croire qu'à force de tendresse je vous forcerai à m'aimer encore !
— Oui! oui! j'étais seule., j'étais folle! ne m'accusez pas. . . . Aimez-moi toujours. . . . vouiS verrez. . , . Est* ce que je ne suis pas h vous?... Ah ! pauvre cher Ludovic, comment ai-je pu vous faire tout ce mal ! »
Us revinrent ensemble par le même chemin ; elle se serrait contre lui et semblait chercher dans son regahî une protection contre elle-même. Son attitude était touchante, son triste sourire plein d'abandon. Un rayon d'eSpoir entra dans le cœur de Ludovic. Emilie les re^ çut à la porte des Mignons et leur tendit la main.
« Bien! dit-elle, voilà comment je vous aime. »
M. de Lesparetz retint Ludovic à dîner. H voulait qu'il passât chez lui sa première journée. M. de CourseuUes le prit à part.
« Vous savez quels étaient nos projets avant mon départ, dit-il ; puis-je compter qu'ils subsistent toujours?
— Gela dépend de vous , répondit le maître de foi^s. Isabelle a toujours sa ferme à Coupigny, ses trois mille cinq cents francs de rente en trois pour cent, ses actions de la Banque , et , de plus , elle a gagné le procès pendant devant la cour d'appel de Montpellier. »
M. de Lesparetz ne disait pas qu'après la nouvelle du naufrage de la Sapho il avait engage sa parole avec M. de La Paurie : c'était un détail sur lequel il ne
118 L'OMBRB DB LUDOYIC.
pensait pas qu*U fût utile de s'arrêter. M. de La Faune, en passe de devenir directeur d'une compagnie de chemin de fer, était certakiement un parti avantageux , et qu'un tuteur prudent pouvait accepter pour sa pupille ; mais la fortune de M. de Gourseulles n'avait rien à démêler avec les chances de l'avenir ; elle était réelle et présente. La conscience de M. de Lesparetz ne pouvait pas hésiter entre i»s deux prétendants. Il se fit même un point de délicatesse de rétablir les choses comme elles l'avaient été jadis, et de consacrer, par une vigoureuse poignée de main, la priorité des droits de Ludovic. Au besoin même, et si M. de Gourseulles l'en avait pressé, il ne lui aurait rien caché de ses arrangements récents avec M. de La Faurie. D ne voyait rien que de naturel à tout cela, et rien qui pût être désagréable à son jeune voisin. Ne réglait-il pas toute chose en bon père de famille 'et en négociant qui tient à fsure honneur k ses affaires? Isabelle mariée à Frédéric, il aurait dit à M. de Gourseulles que ce n'était pas sa faute s'il était mort. Ludovic de retour, il dirait k M. de La Faurie que ce n'était pas sa faute si on revenait de la Terre de Feu. L'esprit en repos , il rentra dans son cabinet pour écrire k Tingénieur. Sa lettre était convenable de tous points. L'expression de ses regrets s'y mêlait k l'assurance de ses sentiments d'estime et d'affection.
Malgré, la parfaite sérénité de M. de Lesparetz et l'aide d'un certaiù via de Bourgogne qu'il ne tirait de âa cave qu'aux occasions solennelles, malgré les efforts d'Isabelle et ceux de Ludovic, le dîner fut contraint, peut-être k cause de ces mêmes efforts. Le rire ne circulait plus autour de la table, la conversation se traînait languissamment et mourait k chaque minute. Emilie observait ses deux voisins. Elle était sérieuse
L'OUBRE Dfi LUDOVIC. 113
avec \me nuance de dédain qui augmentait la gêne d'Isabelle. Mlle d'Ervillers se sentait condamnée de ce côté -là. Il lui. semblait que la journée était éternelle ; jamais les domestiques n'avaient servi plus lentement. Qu'il lui tardait d'être seule ! ^
Âugustiue et Charles arrivèrent ^rès le diner. Mlle de CourseuUes avait l'air fatigué, le regard dur et luisant. Emilie la laissa avec Isabelle et se dirigea résolument vers Charles, la main tendue. .
« Soyez le bienvenu, » dit-elle.
Ce mot, qui rassurait Charles, alla au cœur de Ludovic. C'était le premier mot ferme et franc qu'il eût entendu depuis le matin.
M. de Lesparetz aussi l'entendit. Il regarda sa fille par-dessus ses lunettes et toussa légèrement. Ce n'était pas ce qu'il aurait voulu. Une fille raisonnable devait accueillir avec plus de réserve un homme dont l'actif est diminué de quatre ou cinq cent mille francs.
Ce mouvement qui suit l'entrée de deux personnes dissipa pour un instant .l'embarras d'Isabelle. Elle recouvra la parole et parla beaucoup pour s'étourdir. On la pria de chanter. Elle tira d'un casier un morceau de musique qu'elle mit un peu de temps à trouver.
< C'est une mélodie que vous aimez, » dit-elle à Ludovic.
Dès les premières notes, Ludovic reconnut la Sérénade de Schubert , qu'il n'avait pas entendue depuis son départ. Jamais la voix d'Isabelle n'avait été plus expressive et plus ^passionnée ; jamais elle n'avait eu de tels accents; son âme était passée sur ses lèvres. Les longs mois d'absence furent effacés en une seconde, et Ludovic la revit telle qu'elle était lorsque , sûr de son cœur, elle chantait au temps où ils passaient leurs soirées ensemble. Que de fois ces vibrations sonores ne l'avaient-elles pas suivi, comme un adieu plein
de tendressa, twulU qu'il deseandait van la riviè«« i Que de fois ne ravaieut^lles pus appelé, taudis qu'il hâtait sa course vera lei Mignoaa I C'était la voix de la jeunesse, c'étmt la voiz do reapérasce qui se ré^* veillait. TrouMé juscpi'au plus profond de Tâme, il cacha sa tète entre ses mains. Isabelle lui était peutêtre rendue !
Immobile sur sa chaise, l'aiguille k la main, Emilie regardait sa cousine. Sa froide raison s'étonnait de l'ardeur brûlante de cette voix, de la profondeur passionnée de ce chant. £Ue ne voyait poipt d'harc|Onie entre la tristesse où elle avait surpris sa cousine et cette fougue qui faisait explosion.
« Isabelle a la fièvre, 9 dit-elle en se penchant h l'oreille d'Augustine.
Augustine secoua la tète,
« Non, répondit-elle, Isabelle a le désespoir. »
Cependant Isabelle n^ontrait plus de puissance et d'éclat à mesure qu*elle poursuivait sa mélodie. Elle regardait dans l'espace d'un œil fixe et lumineux | ses joues avaient la pâleur du marbre. Quand elle eut fini, ses bras tombèrent comme morts sur ses genoux; sa poitrine oppressée n'avait plus d'haleine. Elle se leva et regarda autour d'elle. Ludovic lui prit la main et la baisa.
« Merci, » dit-il. C'était comme autrefois.
Isabelle retira sa main et traversa le salon pour entrer dans une pièCQ voisine. Ludovic n'osa pas la suivre.
« Voyez, dit Emilie, elle s'est épuisée. »
M. de Lesparetz, qui avait entendu les dernières mesures, haussa les épaules.
« Ce n'est pas raisonnable, dit-il, elle chante comme au théâtre.
-^ Abl laisse^rla faîre, dit Ludovic «jialté» aJie a l'âme d'une artiste, xmfi im^ dçi feu 1 «
On se tut quelques ingtdata. Augu«tiilâ feriua l'album qu'aile f9uill@tïât, et passa dans la pièce où Isabelle s'était retirdp, Jlllfi la trouva blottie sur uu canapé, la téta Qacbéa entre le» coussiua, en proie ^ di» sanglota convulsifs« Auguatine i^ jeta auprès d'aile.
« Tai9e%-voua I taisex-vous I » dit-elle,
Mlle d'Snillera releva sou &ont pâli* .
« Ah ! dit-elle, rien ne me consolera plus. »
Le soir, quand Ludovic quitta les Mignonii, U s'arrêta un instant au bord de la* rivière pour regarder au loin dans la nnit,
Isabelle n'était pa^ sur le perron, B soupira et se jeta dans le bateau, H lui semblait que le vide s'était fait autour de lui. r
n était encore de bonne heure quand Ludovic rentrai d^ds ^a cbambroi h la Gravelotte. Il y trouva Germain, qui rangeait de côté et d'autre, la mine triate et l'air renfrogné. Deux ou trois piles d'écus ^'étalaient sur le marbre de la cbeoûnée. Ludovic regarda le vieux domestique sans le voir, etjetason chapeau dans un coin*
« Qu'elle est belle toujours 1 » munnura-t-il, la pensée tournée vers les Mignons.
«* J^atteudaia monsieur pour lui remettre cet argent , » dit Germain.
Ludovic n*entendit pas. H s'approcha de la fenêtre , et l^ouvrit.
« On étouffe ici, dilriU
— n y a Ib quatre oenti îvvM dia arréragea da k rente que monsieur m'avait constituée, reprit Germain. Je croîs bien l'avoir honnêtement gagnée; mais, puis** que monsieur est revenu, il parait que je n'y ai plus droit. I»
Ludovic avait les yeux tournés du côté du perron sur lequel Isabelle ne s'était pas montrée, c Elle l'aime, c'est sûr, pensait-il.
— Quant au reste de l'année qui vient de finir, poursuivit (rermain, je ne l'ai pas : j'en ai employé le produit à l'achat d'un petit coin de vigne dans mon pays; je dois même quelque chose dessus. Si monsieur veut, on vendra la vigne, et il rentrera dans son argent. »
Germain soupira, et fit sonner les piles d'écus en les remuant.
Ludovic avait les mains posées sur l'appui de la fenêtre.
< Gomme elle était pâle ! se disait-il.
— Dame! monsieur comprendra que, si on avait su que monsieur n'était pas mort, tout cela ne serait pas arrivé, continua Grermain.... Monsieur est revenu si à l'improviste ! »
Ludovic entendit comme un bourdonnement à ses oreilles. Il se retourna, reconnut Germain et lui fit signe de s'éloigner.
Le valet de chambre ne bougea pas et remit les doigts sur les pièces de cent sous.
< C'est que j'aurais désiré que monsieur vérifiât la somme, dit-il. •
— G'est bon; nous verrons cela demain, répondit Ludovic impatienté .
— Gomme monsieur voudra, » reprit Germain d'un air rogue.
Ludovic, qui n'avait rien entendu de ce qu'avait dit le vieux valet de chambre, retourna à sa fenêtre.
« Ah! qui l'aurait cru? Elle qui m'aimait tant! » murmura-lril.
Germain descendit à l'office. Toute la livrée du château l'y attendait. On avait hâte de savoir quel avait été
le résultat de la scène qu'il avait jouée à l'incitation de ses camarades.
Quelques-uns d'entre eux, qui n'avait pas été portés sur le testament de Ludovic , jalousaient le vieux valet de chambre avec cet acharnement ve;nimeux et cette envie persévérante que la bassesse des instincts, unie à la pauvreté, enfante quelquefois. Depuis qu'il avait hérité, on ne manquait aucune occasion de faire allusion k sa fortune. S'il paraissait avec des bottes neuves, on les montrait du doigt. « Que voulez-vous? disait-on, M. Germain ne se refuse rien, il est si riche !» Si le dimanche il fumait un cigare acheté k la régie : « Dame ! quand on a des rentes , on peut tout se permettre, » reprenait-on. Un des loustics de la bande s'avisa de l'appeler Mgr Germain. Le sobriquet lui resta. Cuisinières et valets de pied, les grooms et le cocher, tous le répétaient à l'envi. Quand Mgr Germain acheta ce petit bout de vigne qui arrondissait un champ qu'il avait dans son pays, ce fut un cri général. Toutes les basses cupidités se firent jour. On l'accabla de compliments d'où la haine suintait. Monseigneur avait une terre! Monseigneur ferait probablement bâtir! Monseigneur deviendrai! maire de son village !
Les deux bonnes femmes qui avaient eu une part de six cents francs chacune dans l'héritage de Ludovic ne se montraient pas les moins envieuses. Elles pensaient moins à ce qu'elles avaient elles-mêmes qu'à la part plus forte qu'avait Germain. Elles le détestaient de toute la différence qui séparait les deux legs, et, dans l'occasion, prenaient des airs de saintes pour accuser Ludovic d'ingratitude. Elles n'étaient donc pas les moins promptes à railler le valet de chambre. L'argent avait* passé sur deux natures humbles et honnêtes et les avait gâtées. La pensée qu'il avait de bonnes rentes, payées fort
118 L*OMBltS Dt LUDOTIC.
eiaetement chaque trimestre, aidah Qermahi k se consoler des quolibets qui l'assaillaieiit comme tme grêle de tttdts. Qtielqaefoid aussi ab lé flattait daits l'espoir dé quelques mentis cadeaux , et il eierçait sur Tantichambre et sur l'oflBce une sorte de suprématie. Mais les choses prirent itne autre allure après le retour de son maître.
On apprit bientdt, par fces fcanatii souterrains qui relient le salon II la cuisine, et qui font qu'atlcun ëecfet n'est jamais bien gardé daiis aucune maison , qne k présencQ^e M. Lndoric de Gonrsêulles mettait à néant le testament dont soii frère et sa sœur avaient en le bénéfice principal. Le brtiit circtila que tout hd avait été restitué. Ce qui était tme nécessité pour les uns l'était aussi pour les autres. On ne manqna pas de lé faire reinarquef à Mgr Germain. H haussa d'abord les épaules j et prétendît qne là chose ne Tatteigiiait pas; son maître l'aimait bien tfop! L*orateur d^ la bande lui bbjecta que, si tendre que fût Cette amitié dont il se taipiait, elle ne ponvait pas être supérieure à celle (Jtie M. Ludovic éprouvait pour M. Charles et Mlle Augustlflè ; donc il faudrait bîeu qU*ll fît ce qu'ils avaient fait. Germain réfléchit. Quelques paroles stirprisès par une porte entr'ouverte, certains propos répétés par la femme de chambre qui servait Mme de Champeau, lui firent bien voti* que totlt feêla était sérieux. La restitution était la loi commune* Germain , fort perplexe , se retrancha stir l'impossibilité Où était son maître d'accepter cette restîttttioil venant d'en bas. Le peuple de l'office livfa tm nouvel assaut pour vaincre cette résistance obstinéei Il ise trouva même un diplomate en tablier blanc qui affirma que le settl moyen de sauver lliéritage était dé l*offrîr h qni l^avalt donné. Cette démarche habile, en prévenant toute réclamation, aurait peut^tre pour effet
L'OMÔtlB Di LUBÔVÎG. 119
d*êxcitei^tlâ élan d& générosité dont OérmiEdn pi^fitëfait. Un jurisconsulte qui avait balayé T étude d'un notaire ajouta (|tL0 lé legë dôyièndrait alors une donatioâ entre vifsj Oèrmàifi serait àloi^s à Tabri de tout événèniëût.
Attaqué de tous côtés à la fois, Germain cédft. Il Ait résolu par Taréopagë entier des domestiqués^ rétiîils Ôfi grand conseil, cfue Oërnidn saisirait la p^lhièrè occasion qui se présfentet*aît de faire cette offire à M; Ludo^ vie, et Ton juge» qtië le ittOiliéût du rétout à la Gravelotte était opportun. s
On ftfteàdait doiié le i^tour de Gelmabi atec une impatience excessive, où se mêlait peut-être Tespoit* secret ^'il fttait écâotié dans sa négociation; A sft iisntrée dans le réfectoire, tout le monde se leva.
« Qti'M-ilfaitîqtl'a^^l dit? S'écrift-t-on de toutes pftf ts. »
Un grand soùpil* feotilfevà la poitrine de Gtermftin;
fe n a tout gardé! » ditdl.
A té mot, ce flit une exploëion. î'biitôs les ilrtrtlnêttès dti Château auraient pu tinter ensemble et dtl même eonj^, personne n*y eût fkit attention. Oti allait, on ve^^ nait; chacun parlait à la fois.
k Tuez-votls donc à servii* les ttiaîtf es ! dit Un sommelier qui vidait une bouteille de vin de Bordeaux.
-s- Soye« donc fidèle et dévoué totite toire tie, pour qu'on votls ôte le pain de la bouche \ dit une cuisinière qui gagnait quatre cents francs pai* an et en taèttait mille à la caisse d'épargnes;
— i Voilà où ça Mène de faîfe son devoir! ponrsuivit nn tûciier qui chaque jour consultait le cotit^ de la Bourse, où il faisait valoir ses économies;
— Ah! les maîtres!
— Quels ingrats!
— ^ Ça n'a ni cœur ni âme !
— On est pour eux comme des bêtes de somme ! *
190 VCÊOU DE LDDOnc.
s'écria un manniton qae toat œ bmit venait de réraUer en sorsant.
Après le quart d'heure de la colère vint le quart d'heure de la pitié. On ayait maudit M. de Gonrseidles : on plaignait Germain. Ge n'était plus monseigneur (Sermain, c'-était ce pauvre Grermain.
■ Un si brave homme !... l'antre jour encore, il m'a donné un foulard, un vrai foulard des Indes, dit l'un.
— Ses cheveux sont devenus tout blancs à leur service, dit un autre.
— Qu'est-ce qu'il deviendra quand il ne pourra plus travailler?
-— Bien sûr on le mettra à la porte comme un chien 1 »
Gelui-là frappait sur l'épaule du vieux valet de chambre; celui-ci lui serrait la main. Chacun ajoutait son mot. Il était clair que M. de Gourseulles, à présent qu'il avait accepté l'argent, prendrait aussi le champ de vigne. Le pauvre lerviteur était dépouillé. Germain, assis au milieu de ses camarades, les regardait tour k tour, fort accablé.
Un philosophe de Técarie lui présenta un verre de vin.
c Buvez toujours, ça vous remettra, dit-il, et puis, qui sait? M. Ludovic vous couchera peut-être sur un autre testament. >
Un valet de pied fit la moue.
c Merci, dit-il, M. Ludovic est encore bien jeune!
— Vous verrez qu'il ne mourra plus! » reprit im autre.
Germain soupira.
c Est-ce que j'ai le temps d'attendre? » s'écriart-il.
l'ombre de tODOVIC. 121
xra
Un chœur de malédictions grondait dans les bas étages du château , tandis que Ludovic , morne et sans sommeil, repassait en idée tous les incidents de cette fatale journée. Gomme un naufragé qui lutte contre le flot, il cherchait une branche à laquelle il pût encore s'attacher. Mais où son cœur lui criait parfois d'espérer, une implacable raison lui disait que tout était perdu. H s'efforçait de ne pas en écouter la voix, et toujours il revoyait en esprit ce saule creux où Isabelle s'était réfugiée avec Frédéric pendant l'orage.
Le lendemain matin, quand Germain pénétra chezLu-^ dovic, son premier regard tomba sur la cheminée, où la veille il avait laissé tes quatre piles d'écus. L'argent n'y était plus. En cherchant un papier, Ludovic l'avait vu, et, croyant que c'était le fermage de quelque métayer, il l'avait jeté par poignées dans un tiroir. Germain refoula un gémissement dans sa poitrine. Sa cause était perdue ; régoïsme du maître l'avait emporté.
La nouvelle en descendit k l'office. L'indignation de la valetaille ne connut plus de bornes. Tous les gens de la Gravelotte se sentaient frappés dans l'un d'eux. La plupart, au fond, se réjouissaient du malheur qui, en faisant perdre k Germain sa petite fortune, le rabaissait à leur niveau ; ce malheur *avait cela de bon qu'il rétablissait l'égalité des conditions un instant brisée ; mais il n'était pas nécessaire de rien faire paraître de ce sentiment, et chacun entra dans la ligue formée contre Ludovic. La médisance eut ses franches coudées^ et la calomnie s*y prélassa tout bénignement.
\t% L^OUMB DE* LUDOtlC*
Malgré cette iuutilité de l'espoir dont Ludovic avait Tamère conviction, il retourna le jour suivant aux Mignons. On aurait dit que eet attrait mystérieux qu'exerce la souffrance sur certaines organisations l'y poussait avec une ardeur nouvelle. Il se pfeisait en quelque sorte dai&s 1% speotacU douloureui dl l'affaialeHkdnt de cttte affection qui n'avait eu qu'un prinlempsi II en Boeouait les cendrée, il en remuait Ifti ruines. Chaque boîti il rentrait plus triste ; chaque matiui il y retournait ^lus avide 4 Mais il s'achemait k eette pauFsuite aveo l'àpreté fiëyi^use d'tui mineur qui a vu luire un filon d'or dans tm lit de rûohesi et» l'ayant perdu» s'obstine h le re* tfouvert
Gà n'est pB$ que Mlle d'Ërvillars ne fit aucun effort pour renouer les anneauK de la chaîne Isrisée. Par ses soins» les orangers avaient été éeartés et les rosiers blancs remis en leur première place* Les airs que Ludovic avait aimés, elle les (diantait'de nouveau» Elle ^'appliquait avecitvouement à «egravir la pente descendue ) mais que la fatigue s'y faisait voir l et quel acoablein^t la surpr^ait quand elle était seule l Si la duré<i manquait à ses sentiments^ ee n'était pas du moins la ^iiicéritéi Quand elle avait pnnnis & Ludovic de l'aimer IdujonrB^ c'était de bonne fol | quand elle s'était écriée qu'elle guérirait, ea bbuéhe était franehe) mais la tonsoienee seule restait debout aU milieu de soii pjremiei* ainour dévasté t
On se senvient que M. de La Faui'ie était auprès d'elle quand Ludovio partit pimr le Qhilit L'amitié éprouvée qui l'unifleaii à Ludovic était un lien qui le rapprochait d'Isabelle, finsenible) ils j^laient de lui. Lorsque la nouvelle de k catastrophe qui avait fait péril* la Sapho. Vint porter le deuil dans la famille de Gourseulles, Frédérie fut l'Un des pramieiB 4ui aceoun»-
l'ombre DB LUDOVIC. 123
ront. La doulsur d'IsaboUe Téiliut. Trop eipansive, trop ftpontanéd pour rien Gachei* de ses impreissions, elle eui des mots qui te touchèrent, des pleurs qui l'attendriront. Elle était commd flère de porter son deuil ; elle montrait stt blessure i Bien certaine qu'il partageait son désespoir, elle le prit pour confident. Ce fiit h Frédéric qu'elle raconta tous leurs innocents projets ^ ce fut lui qu'elle, entraîna dans oé voyage qu'elle entreprenait avec une douloureuse exaltation au delà du présent. Elle l'initiait à tous leurs réyes5 le ftisait assistera toutes ces fêtes mortes avant le matiU; Isabelle ne vivait plus que dans un avenir qui ne pouvait plus être ; Fré'déric Ty suivait complaisaminent. Elle ne savait pas se passer de lui, tant il la comprenait. Que d*heures alors ne restaient41s pas ensemble !
C'était à la campagne que ces longs épanchements les retenaient l'un près de l'autre. Les mêmes horizons que Ludovic avait aimés les enfermaient. Ils suivaient les mêmes sentiers, ik s'asseyaient lltt pîed des mêmes arbres; la mêrtlô rivière les portait quand ils retournaient auprès de Charles et d'Augustine, à la Gravelotte* Frédéric ne pouvait pas s'empêcher de penser que c'était là un cœur qui savait aimer. Que ses larmes avaient d'éloquence et qu'elles rendaient plus tendi-es et plus profonds ses yeux pleins de flammes ! Isabelle non plus ne se défendait pas de trouver le visage de M. de La Faurie expressif \ elle éprouvait un singulier charme dans sa société. H parlait avt& tant de feu de Ludovic ! On voyait dans la mâle expression de ses traits nettement accusés, dans la franchise et la profondeur de son regard, quelle âme ferme et solide il avait, et combien devaient être constantes le» aifectiom qu'il avait une fois ressenties.
Un jour ils parlèrent d'eux-mêmes, mais en glissant^
et comme tout surpris de trouver xm autre nom que celui de Ludovic sur leurs lèvres. Le lendemain, ils y revinrent et s'y attardèrent. Quelque douceur se mêla à leur entretien. Ils remarquèrent plus tard que l'un avait senti ce que l'autre avait éprouvé dans une circonstance dont les plus petits détails leur revinrent à la mémoire. La plus étroite sympathie était éveillée. On parla moins de Ludovic, un peu moins du passé, un peu plus du présent. Isabelle était convaincue que M. de La Faurie rendrait heureuse la femme qu'il choisirait. Quant à Frédéric, il ne croyait pas qu'on pût rencontrer jamais une femme plus intelligente, nn* cœur plus tendre dans un corps plus gracieux.
Elle s'était reprise d'un goût très-vif pour la musique et chantait souvent. Un jour que M. de La Faurie l'écoutait , elle mit un si grand feu dans son chant, que sa cousine elle-même, plus émue qu'elle n'aurait voulu le laisser paraître, se leva pour l'embrasser. Frédéric était auprès d'elle > la tête entre ses mains.
c Ah ! comment a-t-il pu partir,.? » murmura-t-il.
Isabelle l'entendit et s'éloigna. Pendant toute la soirée, elle ne voulut plus chanter et resta rêveuse. Il ne partirait donc pas, lui !
Le lendemain, elle était assise sur un banc qu'elle affectionnait, près de la rivière, abritée derrière un rideau d'arbres. Elle songeait et tenait à la main une baguette de saule avec laquelle elle traçait sur le sable des caractères sans suite. Que de fois n'avait-elle pas écrit ainsi le nom de Ludovic ! Tout à coup elle s'arrêta. Elle venait de lire à ses pieds le nom de Frédéric. Elle se leva toute droite, et, quoique seule, devint toute rouge.
« Frédéric I » répéta-t-elle.
L'écho de sa propre voix la fit tressaillir ; elle jeta sa baguette et se mit à courir.
Elle oublia ce jour-là d'arroser les deux rosiers blancs.
Vers les derniers jours de Tautomne , un visiteur annonça que le bruit courait que M. de La Faurie allait se marier.
« Prends donc garde , tu as inondé ma tapisserie ! » dit Emilie à Isabelle, qui versait une tasse de thé.
Une grande position à l'étranger se rattachait à ce mariage, si grande que M. de La Faurie ne pouvait rien désirer de plus. Isabelle éprouva tout le soir im malaise indéfinissable ; elle avait les mains brûlantes ; elle se montrait par instants d'une gaieté vive, et tombait après dans de longs silences. Tout le monde décla-< rait que l'ingénieur, à moins d'être fou, ne refuserait pas l'union qui lui était proposée. Isabelle l'affirma plus haut que les autres. Elle ne comprenait même pas qu'il ne fût pas déjà marié et en route. Seulement, la personne qui avait apporté cette nouvelle lui semblait horrible ; elle l'exécrait.
M. de La Faurie, qui dînait à Nevers, chez le préfet, revint un peu tard. H n'y avait plus que le cercle de la famille aux Mignons et deux ou trois voisins. On lui pairla de cette histoire de voyage.
« A présent , jamais ! s'écria-t-il.
— Mais ce mariage ? reprit un curieux.
— Ah ! vous ne l'avez pas cru I » ajouta Frédéric en regardant Isabelle.
Mlle d'Ervillers se sentit défaillir et tomba sur une chaise. Elle avait des envies de pleurer et ne s'était jamais sentie si heureuse. Pour échapper à un tveuble qu'elle craignait de laisser voir, elle sortit. Frédéric quitta le salon un instant après, et la rencontra qui exposait son front nu à l'air froid de la nuit.
« Me pardonnerez-vous? dit^il; voilà si longtemps que je lutte I
hS6 L*OifBII| DS LUDOVIC.
«-* Ah ! qui me pardonasia, moi? » répondii-eUe.
Ga soir4à, M. é» Les|>areU fvitnt dtoft son eabinet pour étiire m baron Monenior», ftToe leqnol il éuit toujours en correspondance ; sa lettre se tenniiiiiit pais oesmots:
« Je croi» bien que je n*aiim pa« h m'Ooeuptr à'wx nmii pour Isabelle à mon retour à Paria. Veuillez aenlement voua infonner si réellemeiit , comme on ratfura ici, M. de La Faune entrera dans la nouvelle combi'* paison des chemina de fer du Midi. >
babelle ne partageait pas, tant s'en faut, la quiétude de son tnteur : elle était troublée, agitée ; ellenes'aban* donnait pas sans secousses et sans de secrets reproches au nouveau sentiment qui la dominait. £lle pensait constamment à Ludovic, et, par un retour singulier du ccsur, elle était plus émue à son souvenir depuis qu'elle en aimait un autre. Ge même trouble et cette agitation, Frédéricles éprouvait aussi. H se sentait coupable envers la mémoire de Ludovic, et il aurait voulu que son ami lui eût laissé un devoir difficile k remplir pour racheter sa faute.
Après cetteesLplosion de douleur qui marqua la measa du bout de l'an, explosion dans laquelle le remords -entrait pour quelque oboee de la part d'Isabelle, on sait que le retour.inespéré de Ludovic fut salué par un élan spontané de tendresse. On ne \ix rien, on ne comprit rien, sinon qu'il était vivant. Gela suffisait. C'était le frère, c'était Tami» c'était lui ! Puis Isabelle sa souvint i[u*etta était engagée, puis elle devina qu'elle était idméé comme autrefois, et un grand déchirement se fit dans son ccenr. Frédéric en sentit la secousse. Ge qui se passait en lui l'aidait k comprendre ce qui se passait en alla. B s'imposa comme un devoir de s'effaear pour lui laisser l'entière liberté de disposer d'elle-même, et il
partit san» avoir eu aucune explication àVec Mlle d'Ëp^' villere. Elle ne se méprit pas sur le sens de cette réserve \ âiais $ pas plus que lui , elle n^avait couru au-devant d'un entretien qui ne pouvait avoir d'autre oonséquence que de les attendrir en leur faisant voir toute la difficulté de leur situation.
P^u de Jours après son amvée aux Mignons, Isabelle l*eçut uue lettre de Frédéric. Il la connaissait assez -, disait-il, pour être assuré qu'elle ne ferait rien que de juste, n te soumettait donc d'avance h, tous les sacrifices que sa conscience commanderait ; si durs, si douloureux cjtt'ils fussent^ il se montrerait digne d'elle en les acceptant.
Emilie trouva Isabelle lisant et relisant cette lettre, qu'elle ne voyait plus qu'au travers d'un voile de larmes.
« Que faut-il que je fasse? » dit-elle.
Emilie n'avait pas parlé jusqu'alors, bien que lei; combats qui tourmentaient le cœur de sa cousine ne lui eussent pas échappé. Interrogée, elle n'hésita pas.
« Ton devoir, » oit-elle.
Quand Ludovic se présenta aux Mignons, Isabelle était donc décidée. Sincère dan» sa résolution comme l'était Frédéric, elle y mit tout le courage et tout le dévouement d'un cœur oii tout était excessif, la tendresse comme le chagrin, l'espoir comme le regret. Leur première rencontre la bouleversa. Vingt foi* son secret, ce secret qu'il connaissait, faillit s'échapper de ses lèvres. Mais pouvait-elle dire à celui que la mort semblait avoir rendu, et qui vivait pour elle : « Non , Je ne vous aime plus !... »
Elle appliqua, dès lors, tous ses soins k tromper celui qu^elle n'aurait jamais voulu tromper * elle s'habitua à sourire quand il paraissait, à marcher h sa rencontré aux heureti oti il avait coutume de venir, à lui laisser
croire qu'il reconquérait ce coeur d'ob son souvenir n'avait jamais été banni. Elle fut attentive à ses moindres paroles, et fit disparaître tous ces objets d'une époque à laquelle elle s'efforçait de ne plus penser : dessins commencés ensemble , romances qu'on avait essayées, bagatelles qui rappelaient des dates chères et condamnées.
Pour être plus sûre de n'y plus revenir, elle emporta tous ces trésors dans sa chambre, et un soir, après les avoir un k un contemplés lentement avec des frémissements au bout des doigts et la gorge serrée, elle les jeta tout d'un coup dans la cheminée, où pétillait un grand feu. Quand la flamme mordit les quelques billets qu'elle avait reçus de Frédéric, une petite boîte qu'il lui avait donnée pour sa fête, un éventail qu'il avait acheté dans une foire de village, un jour d'été, elle ferma les yeux. Lorsqu'elle les rouvrit, il ne restait plus que des cendres de ces reliques. Elle fondit eu. larmes. C'était comme si tous ses rêves avaient été brûlés. Le lendemain, on fut effrayé de sa pâleur.
« C'est une nuit d'insomnie, dit-elle ; je n'en aurai plus de pareilles. »
Elle s'assit à côté de Ludovic, et lui tendit la main. < Vous ne savez pas k quel point vous m'êtes cher ! » reprit-elle.
A partir de ce moment, Isabelle devint pour lui comme une sœur pour son frère malade, ne permettant pas k son cœur dp frémir, k ses paupières de s'humecter, k son front de pâlir ; elle était en continuel éveil sur elle-même. Ludovic , qui l'observait avec anxiété , se laissait prendre quelquefois k ce semblant de tendresse ; ce n'était pas certainement encore ce qu'il avait perdu, mais c'était comme une aurore après la nuit : le jour viendrait peut-être. Il se cramponna k cet espoir avec la force d'un chasseur qu'une racine, saisie par hasard ?
suspend au-dessus de Tabîme. Il parut moins triste. Son amour trouva des paroles d'une douceur pénétrante, d'une vie et d'un mouvement où l'on sentait la plénitude de son cœur. Isabelle l'écoutait avec un attendrissement profond et croyait quelquefois que l'avenir lui rendrait l'émotion des jours éteints ; mais si dans ce moment on fût venu lui dire tout à coup que M. de La Faurie renonçait à elle, Isabelle serait morte de désespoir.
Malgré le bonheur qu'il éprouvait à s'aveugler, il y avait des heures où Ludovic ne s'y méprenait pas. Un mot, un regard, moins que cela même, Tinflexion de la voix, un rapide frisson, un mouvement des lèvres, un soupir inachevé, Une rougeur subite, renversaient en une seconde l'œuvre de plusieurs jours. Le doute re^ venait, et avec le doute toutes les angoisses dans les-' quelles il avait vécu depuis sa conversation fatale avec Léon Dubreuil.
Jean, le passeur qui portait d'une rive à l'autre les habitants des Mignons et de la Gravelotte, ne s'y trompait pas non plus.
« J'ai d'abord passé le blond , disait-il ; après , j'ai passé le brun ; à présent, voilà que je repasse le blond, mais ce n'est plus la même chose. On ne rit guère dans ma barque ! »
Sur ces entrefaites, une lettre arriva- aux Mignons, qui mit M. de Lesparetz dans une grande perplexité. Le baron Monestiers, en lui faisant part du projet qu'il avait de passer prochainement quelques jours dans le Nivernais, lui annonçait que M. Jules Raimond, ruiné par de fausses spéculations, avait été contraint de se démettre de ses fonctions toutes nouvelles d'adminis^ trateur de la grande compagnie industrielle dans laquelle il était entré. C'était un mari perdu. Gomme il achevait la lecture de cette lettre, il aperçut Ludovic
ItO h'ommK MT troon^
qui te promenait sur la terrasie. LmoMninieiit, la maitro da formas na pat paa t'empéaher de panser qu'il aurait aussi bien fait de ne pas revenir. On ne trouTait paa tons les jours des gendres cimuna Charles ^ tout prêts à ne pas regarder an chiffre de la dot et disposés il remettre à leur beau«père le plus dair de leur fortune , intelligents d'ailleurs, probes et actifs. Ce n'est pas que les prétendants manquaasent pour Mlle de Lesparata, qil'oii savait nohe ; avocats, propriétaires^ magistrats, banquiers, se mettaioirà Tenvi sur les rangs, et le député n'aurait eu qu'à choisir entre tous. Mais , entre tous, aucun ne rétûussait les qualités qu'il trouvait ensemble ofaes son voisin. Leurs terres n'étaient séparées que par la rivière ; un boii qui dépendait de la Ghravelotte 06toy ait même un grand pré qui appartenait aux Mignons ; * .confondus en un seul domaine, les deux propriétés devenaient l'une des plus considérables du départemaut ; Qiarles avait l'humeur facile et ne tmmX pas h toucher m bons couplas de rentes ou en bel argent comptant la dot d'jËmilie ; il avait prouvé même que son désir était .de çonfiar le soin dç ses intérêts personnels h M. de JJMparetx ; il avait une parenté honorable et d'«ioelleittes relations ; en outre, il jouissait de la p^tieule» et si, en vue de certains avantages particuliers» le maître ffe forgea pouvait se montrer disposé ti y renoucef pour . su ^le, il estimait cependant que c'était quelque ohose- . Gela fait bien sur une carte de visite et peut ouvrir certains salons.
M. de Iiesparetz avait remarqué dans sa longue barrière que les huissiers des différents ministères et de tontes les administrations publiques se montraient plus souples et plus complaisants en face d'un ineoimu dont la carte est armée d^une particule. C'est encore ce qui . supplée le mieux le ruban rouge.
St puifi) M. de Lefiparets n'oubliait pas que Charles avait toutes les sympathies d'Emilie < Q'ëtait encore une considération*
A mesure qu'il tournait davantage cette question dane son esprit, il eslîmait de plus en plus que le retour de Ludovic était inopportun et inutile. C'était Un fait sans cause, un résultat sans raison d'être. Malheureusem^it, on ne pouvait pas le supprimer; Il fallait renoncer i( Charles ou tourner la difficulté.
Le baron Monestiers arriva un peu plus tftt qu- il ne l'avait promis. Un projet de loi qui était II l'étude exigeait j disait^il, qu'il prit connaissance ft l'état de Tin* dustrle métallurgique dans la NièVi^; en réalité j iî venait sonder le député sur la question du mariage d'S^ milie. Il ne fallait pas exposer Adolphe à un échecl Une conversation le mit bientôt au courant des affaires de la famille. La résolution de Mlle de Lesparetz, dont il connaissait le caractère, le fit réfléchir ; il y vit un ob^ stacle sérieux à ses desseins. Ce que le père n'avait pas obtenu, il ne l'obtiendrait certainement pas. Qmiftt à entreprendre de décider Charles h. dégeler la parole d'Emilie^ c^était à quoi il ne fallait pas songer. Il était donc inutile de penser à marier Adolphe avec la jeune héritière des Mignons.
Ainsi que le maître de forges, le baron fut amené à conclure de cet ensemble de faits que la présence de Ludovic ne servait personne et gênait tout le monde.
La famille de Courseulles passa la soirée aux Mignons. Un entretien qu'il eut avec Augustine acheva d'augmenter les regrets de M. Monestiers, en lui fhi* sant voir que c'était lit précisément la femme qu'ilfallalt h son fils. Gomme on achevait dej dîner, elle lui prît le bras la première, et le conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre qui faisait balcon sur la campagne .
13S l'ombre DB LUDOVIC.
« Pas de phrases ! dit^lle ; je ne dois plus compter sur Adolphe. H m'a écrit ; la résistance vient de vous. . . . Mais je vous approuve ; mère de famille, j'aurais agi comme vous l'avez fait. »
Le regard d'Augustine ne laissait point de doute sur sa sincérité.
Le barouy qui se connaissait en physionomies, comprit qu'avec cette singulière fille il ne fallait pas user de finesse.
c Adolphe n'a pas de fortune, dit-il.
— Je m'en doutais, et il lui en faut dans la carrière où vous l'avez poussé.... Je regrette de n'en avoir pas à lui offrir.... Je crois sentir en moi les qualités qui lui manquent. Il a le liant et la douceur; j'ai la persévérance et la décision; je l'aurais complété.
— C'est vrai, dit le baron entrsdné par cette netteté d'appréciation. Mais que deviendrait un secrétaire d'ambassade ayant une femme et sept ou huit mille francs de rente seulement? De si minces revenus et les émoluments de sa place seraient-ils suffisants pour faire fi(<ure k Londres ou à Saint-Pétersbourg?
— Aussi, je n'insiste plus.... H ne faut pas noyer votre fils dans un sot mariage. A présent que tout est rompu, je puis bien vous l'avouer, j'ai mieux que les qualités d^t je vous parlais tout à l'heure : j'ai de l'ambition.... me comprenez- vous?
— Ce qui veut dire que mon fils n'en a pas?
— Justement. »
Il y eut un moment de silence. Le baron regarda Augustine pour lire au fond de ses yeux. Tant de pénétration l'étonnait. Cette franchise et cette intelligence la grandissaient d*une coudée. C'était bien décidément la bru qu'il rêvait.
« Sachant tout cela, pourquoi, avec les six ou sept
cent mille francs bien nets que vous aviez, vouliez-vous de mon fils? reprit^il.
— Si je vous disais que je Taimais , me croiriez-vous?
— Presque; il est beau, et vous êtes femme.
— Ce n'est pas seulement cela. J'ai une pauvreté relative, et j'ai grandi dans le luxe et le plus grand monde; quand j'ai compris que l'air que je respirais allait me manquer^ j'en ai eu im besoin plus vif. J'ai voulu monter d'autant plus haut que j'étais retenue plus en bas par la fortune. C'est illogique, mais c'est vrai. Ma dot me condamnait à un négociant de second ordre, à un médecin, à un juge de sous-préfecture, à quelque gentillâtre de province : c'était déchoir. Pour aller loin, Adolphe a toutes les conditions extérieures, tous les avantages de l'apparence et de l'éducation. C'est beaucoup déjà; mais le ressort lui manqu% Quelque chose me dit que je suis ce ressort. H est de plein droit dans cette société élégante, fastueuse, où sont l'influence et la domination, et où je veux me maintenir. Dirigé par une main habile et intéressée à son succès, il peut prétendre à tout. Or, ce que j'ai vu du monde où l'on m'a conduite dès ma plus tendre jeunesse me fait supposer que les femmes ont, en diplomatie, une part prépondérante qui échappe à l'analyse. Gela m'a suffi , et cela vous explique pourquoi j'avais accepté votre fils.
— Ah 1 pourquoi faut^-il que Ludovic soit revenu ! dit le baron.
— n y a des bonheurs qui sont des malheurs, »
murmura Augustine.
184 VùKMÊ^Êjm Vimorto.
Le r^ultat é» r^ntPtliiii qo'il avait eu av«p MU« de Gour8$ullA fut de porterie banm&eiurohepfti quelque ciroonataiioe fortuite ne permettrait pas de remette les choses eu l'état ob elles étaient avant le retour de Lu<* dovio. Dans son admiration pour l'assoeiée que le baswrd lui avait fait rencontrer, il aurait, au besoin, sacrifié une centaine de mille francs sur la dot. Cluidée par ces deux intelligences et oea deux volontés alliées, où la fortune de son fils n'irait-elle pas t Une ambassade li'était pltfs impossible ; la richesse s'y ajoutait naturellement, dans un temps où tout sert de levier pour la oonquénr, et il prenait sa large part de ces délices ; ï)^ Ion sa tactique lui commanda de montrer les plus tendres égai^ à Mlle de Qourseulles et d'en parler comme d'une personne accomplie. Son langage, qui Ini ménagea un rapprochement avec Mme de Ghampeau, par laquelle il eut connaissance des premiers projets de Ludovic, lui permit aussi d'attendre rocoasion dé frap^ per un grand coup. On pouvait espérer beaucoup d'un moment d'élan habilement préparé. Le baron était d'avis, en toutes choses, que les affaii^ ne sont désespérées que lorsqu'elles sont perdues.
• Charles se rencontra un matin avec M* Monestiers dans le cabinet de M. de Lesparets. Le mattMl de forges lui laissa voir ime bienveillance extrême; le regret de leur rupture perçait dans toutes ses paroles. Il avait pour lui tous les sentiments d'un père. Pourquoi fallait-fl que les exigences de son industrie ne lui
jioumm m tUDOvic. ib5
4>oroii8sent pM d^an aoeepier le Xkotn ! Chéries ne prit plus U painQ de cacher $ùn obagrin. H ne pouvait ee défendre d'éprouver pour Mlle de Leepareti un attachejnent dont la certitude de ne la posséder jamaie n^avait diminnâ l'étendue,
Le baro)^ regardait par la fenêtre,
« Il ne m'appartient paa, dit^il alors» de blâmer votre frère; maia je ne comprends pas comment» voyant votre affliation, il ne fait rien pour vous tirer d'^mbarraa.
<— £t que vQule«i-voue qu'il fasse ? demanda Gbarlea.
^ Je ne sais pasi dit à son tour M. Moneitiera ; mais ce qu'il y a de certain > c'est qu^ vous fèQ^iïWd'une situation dont vous n'êtes pas responsable*
— Je n'ai pas le droit d'en accuser Ludovic*
«-> Ge n'eut pas ici une question de droiti c'est une question de fait. »
M. de Lesparetx fit un mfuvement à$ tête affirmittif> it Charles se tut» Au bout d'un instant» le baron reprit la parole,
n ne savait pas s'il était le seul à avoir fait cette remarque ; mais il lui semblait que Ludovic était singulièrement changé au moral depuis son retour. Ce n'était plus l'homme des anciens jourS} ouvert ^ généreux, facile, et tout prêt à yenir en aide h ceux qi^'il aimait. Le baron n'avait certainement nulle envie de se plaindre du procédé violent par lequel Ludovic avait mis un empêchement si brusque à ce que M* Maréchal et sa fille Antoinette s'établissent au Bocage, aii peut-être, par convenance et par amitié pour Augustine, il aurait pu leur permettre de passer un moia ; mais enfin il trouvait ce procédé singulier, sans que rien en justifiât la rigueur* De telles habitudes étaient bien faites pour lasser l'affection la miew^ enracinée. Elles étonnaient d'autant plus quelles venaient d'un
136 L'oMBIIK DI LUDOVIC.
haDime qui ne s'était januôs montré sous cet aspect. Le barou n'arait pas qualité pour débattre une question de dnût; mais un jurisconsulte ne serait peut-être pas d'avis que, par le seul fiât de son retour, lorsque surtout les formalités légales avaient été remplies pour constater son absence, lAdovic dût être remis en possession de ce qu'il avait librement donné. Certes, personne ne blâmerait Charles et Augustine de l'empressement généreux avec lequel ils s'étaient dépouillés pour leur firère ; mais son devoir, à loi, eût été peutêtre de reconnaître ce dévouement par plus d'abandon. En somme, il y avait eu des intérêts lésés. H y avait donc lieu à indemnité.
Charles se récria.
« Permettez , reprit le baron , je ne discute pas, je
Il se plaça de nouveau ur le terrain du droit légal, sur le terrain du Code civil. H y avait, en l'espèce, matière k consultation; il le croyait; d'ailleurs, il ne conseillait rien. Au moment de son départ de Paris, un procès, qui venait de se dénouer en cour d'assises, avait fort ému la ville. Un homme qu'on croyait mort en Afrique était revenu soudain. H avait été retenu en captivité par les Arabes du grand désert, disait-il ; il était porteur de divers papiers qui avaient appartenu au défunt, et son identité semblait péremptoirement établie. On l'accueillit dans plusieurs maisons. Cependant, quelques indices firent naître certains doutes qu'un ami de la famille voulut éclairdr. Une instruction avait été secrètement commencée, des témoignages furent réunis, et l'affaire, amenée devant les tribunaux, avait donné la preuve qu'on avait été dupé par un de ces hardis aventuriers qui ne reculent devant aucun moyen pour s'appi^prier le bien d'autrui. Jamais rôle
n'avait été mieux joué. Une ressemblance bizarre l'y avait aidé. L'aventurier paraissait seulement un peu plus grand que celui dont il prenait le nom.
« Notre Ludovic y au contraire , me parait plus petit que l'ancien , » dit M. de Lesparetz , fort occupé k classer des bordereaux.
H y a certains mots qui sonnent dans une conversa* tion comme un coup de marteau sur un timbre. Le cœur en est frappé plus encore que l'oreille. Charles se leva ; il avait chaud partout.
« Quelle folie ! reprit le baron. Bien des personnes qui ont causé avec lui le trouvent en tout semblable à l'autre.... avec quelque chose de singulier dans la physionomie qu'on ne s'explique pas. »
Charles quitta le cabinet de M. de Lesparetz dansun trouble inexprimable. Il n'était plus maître de sa pensée. Quand il revit Ludovic, il le regarda «vec une attention si soutenue et si anxieuse, que son frère lui en fit la remarque.
c Qu'as-tu donc k m'examiner? » dit-il.
— Rien, » répondit vivement Charles, qui rougit.
La chimie enseigne qu'il ne faut qu'une goutte de certains poisons pour altérer la pureté d'un vaie plein d'eau. Pour ouvrir le coeur à toutes les mauvaises pensées, il ne faut souvent qu'un mot. Ce mot avait été dit : resprit de Charles en était obsédé ; il ne dépendait plus de lui de chasser le doute. Malgré lui, il voyait en Ludovic moins un frère qu'im ennemi, et il roulait cette pensée en tous lieux. Le baron n'eut garde de revenir sur leur entretien; il se contentait d'avoir ouvert la porte au soupçon. Parfois seulement il glissait dans la conversation de ces insinuations qui entraient dans l'esprit de Charles comme des flèches et n'en sortaient plus. Un soir, M. Monestiers ne répondit pas h Lu*
4nv:e. tm m ^à nmai x ji wir«*4». Ii l n yL ^ de ooq-
« p-ir'ti:a. 4i^.L ;« n» ftcv^niiâîss» pas fotrv foo* b
Le kiSf!«BLfla tiuàr**» pm la mru* et \mfmn à chef 2^, laai ùwn ^ ibuif» eocipce et •• qn'il allah faire. L'ae uin» dxè le :*:nr2ieiL:âit. E trottait fort tite. Il Tit et ioca iea tr»-n«mi mvtnaxt la mièfv 4aa» la barque de J«an.
« C'e^f vrai qu'il e»t plu» petit , > dit-â.
(/naii4 il frit à Never». il entra dm m anMié qu^fl MTsnt fort lialiik et que tout le rnsmàe eoBsahat dans ie5^ otettùfM i^pineues.
• DonnesHm» nne heurt, }'m à tou parler^ » dit-il.
Ils passèrent ensemble daas nue pièee ofa les eleros de r^Htide avaient ordre de ne jamais déranger leur patron»
« C'étA iei un confemonnal, » dit nudtoe Jarpin.
GharleM avait pris dee notes sur des poimts de fait^ et rédigé en quelque sorte un mémoire sur la ritnation particoili^re de Ludovic. Après avoir, en qnelquesmots embarrassas, expliqué le motif de sa visite, il tira les papiers desa poche et les posa sur le bureau de l'avoué. Le eanir lui battait.
m Voilh qui vous mettra plus au lait de la question, » dit-il.
M. Jarpiti prit les papiers et les parcourut silencieu*^ sèment. A mesure qu'il lisait, il semblait opiner par de petits mouvements de tête approbatifs» Ses yeux s'ani^ maient. Le vieux procureur, fort expert en chioanoi flairait dans ces documents un procès long^ plantureux, productif et fertile en incidents.
R G^est fort bien, diuil ; le mémoire est elair et les faits me semblent présentés dans un ordre lo^que; pennettex-niui d'en causer plus longuement avec vous. »
i;o«fss« DS ii^Doyic» 139
M. Jarpin (u*oi9a mi jambes Tune âur raut^e, et, ne quittant pas de Toeil les notes rédigées par Churks, lui po«a uua fMirie d^ qu^^tioaa sur leg oirocmstauces qui avaient précédé, accompagné et suivi le voyage dfi Lu^ dovic. n voulait avoir des détail» préois sur les différ^l^ces qu'où avait aigaalées dans sel babitàdei» et demanda une copie authentique du testament qu'il aVftit laissé. A masure que Charles répondait, M. Jarpin écrivait quelques mots sur des oarrés de papier.
« Vous dites que M. Ludovic de Gourseulles, ou la persom^e qui usurpe sou nom, reprit^il, u'a eu sa poi<« session ni portefeuille, ni passe^port, ni lettre , ni pièce d'aucune sorte enfin, que votive frère ait eue entre ses mains au moment de son départ et qui soit de nature h constater son identité?
— Rien, monsieur, répondit Charles, ' — Aucun autre individu, marin ou passager, n'a survécu au naufrage de la Sapho?
-» Aucun, si ce n'est deuxmatelûts recueillis en mer flottant sur une pièce de bois* Tous deux sont morâ depuis des suites de leurs fatigues.
' <^ Boni Doue, il a été constaté que le navire avait péri corps et biens ?
— C'est ce qui résulte d'un rapport déposé par un ba-» lëiuièr américain, qui a vu les débris du bâtiment anglais sur le récif contre lequel la tempête l'avait jeté. : -^ Très^bien. On peut supposer dès lors qu'un chevalier d'industrie a joué le rôle du défunt. Il faut mettre le prétendu Ludovio de Courseulles en demeure de prouver son état civil. Noua demanderons une enquêté. Vous affirmes que la personne mise en possession des biens de feu votre frère est plus petite? »
Charles toussa,
« Je le crois, diUl d'une voix faible.
140 L*01CBRE DE LUDOVIC.
*- Avez-vous d'autres témoignages qui corroborent le vôtre ?
— Une personne de notre intimité a fait la même remarque.
— Nous la ferons citer. •
M. Jarpin paraissait fort satisfait. Il se frotta les mains.
« Belle affaire! murmura-t-il... Une plainte en usurpation de nom et supposition d'état sera déposée au parquet du procureur impérial... Je prendrai soin de la rédiger moi-même... Vous serez content des conclusions. S'il y a doute, nous arriverons toujours à une transaction utile. Mlle de Gourseulles, votre sœur, héritière comme vous des biens de M. Ludovic, paraîtelle en son nom dans la cause ? » .
Charles avait la gorge sèche.
c Elle agira en tout comme moi, dit-il avec effort.
— Bien ! elle aura soin, dans ce cas, de vous délivrer une procuration... à moins qu'elle ne soit majeure ou émancipée et qu'elle ne comparaisse en personne. »
De petites gouttes de sueur froide perlaient su» ]e front de Charles. M. Jarpin se leva pour chercherdans la pièce voisine un arrêt de la cour de cassation qui avait trait à une affaire analogue.
« J'y trouverai des indications sur la marche à suivre, dit-il; attendez-moi. »
Resté seul, Charles eut un mouvement subit de honte.
« Ah ! c'est odieux ! » s'écria-t-il, comme enlevé par l'impulsion de sa conscience.
n prit à la hâte les divers papiers qu'il avait communiqués k M. Jarpin, les glissa dans sa poche, et sortit précipitamment sans attendre le retour de l'avoué.
Son cheval était à la porte ; il sauta dessus et courut
L*OMBRB DB LUDOVIC. 141
ventre à terre jusqu'à la Grayelotte sans retourner la tête.
Dîms la journée, étant auprès de sa sœur et de Mme de Ghampeau, il leur raconta ce qu'il avait fait. Augustine tendit l'oreille.
«J'étais fou, je crois, dit -il; croiriez- vous que j'avais rédigé des notes sur cette monstrueuse affaire ? Voyez. »
Il jeta sur la table les papiers qu'il avait rapportés de chez M. Jarpin. Mlle de Gourseulles les prit sans affectation.
c Je ne sais quel démon me poussait, reprit-il ; le chagrin de perdre Emilie, sans doute.... Je n'ai respiré librement qu'en revoyant les toits de la &ravelotte.... Tiens, tu jetteras tous ces horribles papiers au feu.
— Oui, » dit AuguHine.
Mme de Ghampeause pencha au-dessus de son épaule pour les parcourir.
c Que pensait M. Jarpin de cette affaire 7 reprit Augustine négligenunent.
— Oh I un procureur ! Il y voyait matière tt un long procès, n m'a accablé de questions qui me donnent le frisson quand j'y pense. Et j'ai eu la lâcheté de répondre ! Il y a des heures où Ton a l'esprit tout plein de choses perverses! Quand l'accèsest passé, on a horreur de soi.«
Augustine haussa les épaules en souriant.
« Tu donnes à tout cela plus d'importance que ça ne vaut ; va prendre l'air, ça te remettra, » reprit-elle.
Gharles sortit, et sa sœur poussa tous les papiers dans un tiroir.
La contrainte que s'imposait Isabelle épuisait ses forces. EHe dépérissait à vue d'œil. A mesure que son mal augmentait, elle avait des attentions plus délicates pour Ludovic; mais le sentiment farouche de jalousie
141 l'ohbib bb LOOOTIC
qui ft êlHt «iiipu« di Ladotie le ruidail plus habile h pénétrer le mobile des actions de Mlle d'Ërvilleni. Comme loutes les mdmcs di cette maladie mentale, il crevait ei anal]»! toate parole, tout geste, tout mouvement, jusqu'à ce qu'il y efti trotLVé ime oecasion de sovftîr. La gaieté, la tnHaKe, tout, jusqu'au silence^ était matièra à imtrpiétatioD. Lse tiMHires qu'il endurait y en se heurtant à toute heure contre uii amnrenîr d'autant phis impériem qu'on le combattait davantage, il les faisait en partie, et par eontre-conp, supporter à Isabelle. La justice, l'impartialité de iou aaractèrai en étaient altérées ; il avait perdu son égalité d'humeur et se montrait irritable et susceptible* Sou** vent il pressait Isabelle de fiier l'époque de leur mariage; quand elle hésitait) il réphqualt avec une amertume qui amenait des lanflSs sur les joues de sa fiancée t alors il loi demandait pardon et lui jurait de se soumettre k sa volonté, quitte k reccnnmencer la lendemain»
Cette situation, si tendue dëjk et dans laquelle ils se débattaient l'un et l'autre comme sur un lit d'ëpiues, était aggravée encore par des influences étrangères. M. Maréchal et sa fille Antoinette étaient ar«> rivés aux Mignons peu de temps qirès le baron Monestiers* La fiUe, pàloi lymphatûiUey avec des yettp d'un bleu clair et froid, les mains maigres, les épaules osseuses, les cheveux pauvres et &uve6^ le teint boursouflé , se croyait une princesse parce qu'elle avait été demandée en mariage par toi|B les hobereaux du Loiret, où son père avait ses propriétés.
L'offense que Ludovic lui avût faite k propos' du Bocage, où elle avsdt compté passer la belle laisofl, Im parut la plus grand des oiiiues , et , uomnie par une tante dans toutes les petites p&wioas, les rancunes
l'OMSAS I» LU0OVIC. 143
etrciitM) lu haines mMqidiiw d'une sottu^pi^éfecture^ ellA n« le Im ayoit pat pardontt(«
La père glomux partagaait ce fdsientimant. On l'avait congre 4 on l'avait mia à la portai^ lui, l'homme le pltn oonàdérable du département ^ cpii ne payait pas moina de dli mille francs de contributions dii*ectest Le devoir di^. Ludovi<î, a'il eàt eu le sentiment dêè coHvenaneéa, eât été de le mneifeier d'avoir bien voulu aaeepter un pied»à<*tenre dans une bicoque^ Mé et Mlle Maréohal ae reneonu^aient donc dans lé lÊtûie beaoin de reprëaaillea. SUea ne se firent paa* Attendre*
' Les femmes cmt un désir singulier de connaître l'opinion de leurs amies k l'endroit des personnes qui les mléresaenti Quand on ne leul^ en parle pas, elles interrogenti On dirait que la plupart d'entre elles ont une oértaine méfiance de leur Jugement personnel 4 Mies oherchent partout une sanction ^ Emilie, qui ne permettait paa it ses sentiments intimes de franchir ki limite de régularité et de convenance oti elle les ren^ fennait , n^avait pas au même degré œ besoin d'apprdbation* L'enthousiasme d'Isabelle^ au ocmtrtire, en ftVait soif i Antoinette , mise au oourent de la situation ^e le retour de Mi de GouTseuUes avait faite k Mlle d^ErvillerS) engagée alors k Frédéric , ilt la moue in première fois que Ludovio lui fut présenté»
tt Q^est donc là le vojrageurf dit-elle en se penchfimt à l'oreille d'Isabelle.
-* Oui*
<»-e AkL.» On m'avait dit qu'il était distingué. »
(Je amr^lài Isabelle filt autant mécontente d'ell»n^Aoe qtm dé LuHovic»
> Aitrè trois jéunee fitt^ réunies sous le méneie toit, Técheàge ûm kopressions est de tous les jours, de
144 L'OHBKE DB LUDOVIC.
tooles les Iwares. la promwiade, h broderie, k nioavement de rûguille qniîimfte ans épmcheinenis dans de longs téle-à-tte, ce mnifat qui piécède le omidier et dnrant leqpd il semble qoe l'écrit, esâté par le tnfail H ranÎTnatkm dn jour, s'ouvre aux confidences, toot concourait ponr rendre les conYersatkins intimes et favqœntes. Antoinette n épaif:nait pas Ludovic : rétio»ices, allusions, questions perfides, étonnements naî£5i, elle emjdoyait toutes les annes avec cette habileté profonde que les fenmies sucent avec le lait maternel. Elle avait le sentiment qu'elle déplaisait à Mvde GourseoUes, et« à dé£uit d'autre motif, cela suffisait k la rendre implacable dans son agression.
Cette manoenvre de tous les instants était aidée par l'humeur inégale de Ludovic, qui aimait trop pour être adroit; elle agissait sur le cœur endolori disabelle, comme une eau active qui mine un rocher friable. Chaque jour il s'en détachait quelque chose. Sa pensée se retournait avec plus d'angoisse vers M. de La Faune. Accepter en plein le sacrifice qu'il lui âisah, n'était-ce pas de l'ingratitude?
On ne riait pas non ^us à la €rravelotte. Augustine passait la plus longue partie de ses journées dans la chambre de Mme de Ghampeau, dont les aveugles consolations l'aigrissaient. Charles trompait la lassitude et Tépuisement de son cœur par la £aitigue du corps. H montait à cheval dès la première lueur du jour et courait jusqu'au soir dans la campagne. Les repas, seuls moments où l'on fût ensemble, étaient tristes; on ne parlait pas ou l'on parlait de riens. Chacun avait grand soin d'éviter la question qui lui était personnelle; mais, trop souvent, un mot dit au hasard la réveiflait. H y avait alors comme un frisson autour de la table. Germain était morne; il répondait par monosyUabes. H
L*0MBR6 DE LUDOVIC. 145
n'avait de souvenirs que pour ses douze cents francs qu'il pleurait tous les jours. Les moindres actions de Ludovic étaient interprétées à mal, grossies, dénaturées et colportées de l'office au salon et du salon à l'office. Chaque domestique était franchement un espion et un ennemi k l'affût du plus petit mot , où l'on ne manquait pas de voir un crime. Quelque chose de ces commentaires venimeux passait de la Gravelotte aux Mignons, où Mlle Maréchal se chargeait d'en instruire Isabelle. La solitude et le vide se faisaient autour de Ludovic. On ne voyait d'êtres heureux au château, où tant de joie avait demeuré jadis, que Pascal et Phanor.
Le vieux garde avait une cabane k lui dans le pays. Après qu'il eut quitté le Bocage, il s'y était retiré; il attendait pour retourner à Carrière-sous-Bois que Ludovic rentrât à Paris. Pascal, à qui Ludovic n'avait laissé qu'un fusil de chasse en souvenir, et Phanor, qui lui rendait visite fréquemment, vivaient en plein contentement, gais, joyeux et sans nul souci. Leur seul regret à tous deux était que le temps de la chasse fût encore éloigné.
Une certaine intimité s'était établie entre Augustine et M. Monestiers, à la ^te de l'entretien qu'ils avaient eu ensemble. Le baron lui parlait plus volontiers qu'à d'autres aux Mignons, et ne manquait pas de l'aller voir souvent k la Gravelotte. Quelquefois il l'appelait familièrement le petit ministre. Un matin, elle lui prit le bras et l'entraîna dans le jardin.
146 l'ombre ds L(nx)vic.
c Est-ce une conférence? dit-il en sonnant.
— Yons allez Toir, > répondit-elle d'nn air tranqfnîlle.
Qnand ils forent sons Tombre des marionmen^ elle le regarda dn coin de Tœil.
c Yons pensez à mon amie Antoinette ponr votre fis Adolphe^ » reprit-elle.
Malgré son assurance ordinaire, M. Monestiers rougit.
« Qn*est-ce qni yons feit croire cela? dit-ii.
— C'est que vous avez renoncé à Mlle de Lesparetz.
*^ Yous êtes un démon! s*écria le directeur.
*— Merciy dit-elle, je vois cpie vous m'estimez assez pour ne plus prendre la peine de dissimuler. >
Puis, haussant les épaules à demi :
c Cn démon! reprit-elle; non pas, mais une fille pauvre, qui n'a jamais eu beaucoup d'illusions, ce qui lui a permis de tout observer et de tout comprendre. Donc, maintenant que vous tournez vos visées Sur Mlle Maréchal, qu'espérez-votis de ce c6té-là?
— Hum! c'est diiBcile à dire.
— Le père est muet?
— Ou du moins il ne parle guère. Si Adolphe était un autre homme, il s'attaquerait franchement à la fille et en six semaines il lui tournerait la tête. Elle n'a vu que des sots dans sa petite ville.... Elle fait semblant d'aimer la poésie ; il la griserait de petits vers.
— - Que vous vous chargeriez de lui fournir k tant la douzaine, bons ou mauvais?
— Sans doute.
— Mais Je suis Ik , et ça vous gêne.
— Yous ne me croiriez pas si je vous disais le contraire. >
L*OMdRS DE Lm>OTIC. U7
Augnstine saitt«i gaiement.
« Écoutez, reprit-elle, la campagne ne me parait pas aisée. Votre corpe d'armée ne donnera pas franchement. De plus, je crois qne ma chère rivale, un peu sotte, entre nous, borne son ambition à promener ses grands pieds dans un hôtel tout en or. Laissez-lui épouser un bancpiier ou un agent de change. Elle ferait maigre figure dans les cours.
— Et vous pensez que Mlle de CourseuUes y serait mieux placée?
— Franchement, oui.
— Eh! cher petit ministre, votre opinion est la mienne; mais on ne va pas en tels lieux en sobes de mérinbis!
— Fiez-vous à mon goût pour n'y paraître junaw en si mince toilette. ^
— • Alors, concluez.
-^ Dônnez-moi quelque chose comme trois mois, et, si je ne suis pas l'Augustine de l'an passé, je rends la première su parole h votre fils. *
Le baron prit dans sa main celle de Mlle de GourseuUes.
c D'est convenu, dit-il; et, si vous réussissez, je mets mon £te tu Àé& de vous aimer plus que moi. »
Dès ce moment, l'attitude d'Augustine vis-à-vis de Ludovic chailgea. Cette amitié et cette confiance qu'elle iui avait montrées autrefois se réveillèrent ; elle l'en^ toura de menues prévenances et de ces c&lineries qui fondent les giace« et les aspérités du cœur. Elle devint sa compagne quand il s'abandonnait à de longues pro-^ tnenades. Elle entrait dans sa tristesse et semblait s'oublier rile-méme pour lui rendre le poids de la vie moins toUTd. Elle ne se lassait pas d'entendre les longs rédts qpi'ii hd faisait es «es eenveisations tvec Lsabelle^ de ses
heures d'espoir, de ses jours de crainte, avec cette intempérance de langue et ce feu particuliers à toutes les âmes dominées par une idiée fixe, et qui rendent si pénible le métier de confident. Jamais un mot qui eftt trait à son propre abandon. Elle avait en apparence le stoïcisme de la résignation. Seulement, un soir que Hon frère était plus amer et plus violent dans Texpresoion de son chagrin :
« Âh! dit*elle avec élan, si j'avais pu être heureuse, je ne me consolerais jamais de mon bonheur en te voyant si malheureux ! »
11 la regarda.
« Tu.raimes donc toujours? reprit-il.
— T'ai-je demandé si tu aimais Isabelle ? répliqua Augusline avec une nuance de fierté.
— Etlui?
— Adolphe I j*aurais presque voulu qu'il m'eût oubliée ; j'aurais eu plus de force pour n'y plus penser.
— Mais le baron, que fait-il? que dit-il ?
— Il me fait voir une estime et une amitié dont je lui sais gré. Peut-être, si j'avais un peu de cette adresse qu'on dit être l'apanage de mon sexe, me serait-il facile de l'amener à ce mariage que je désire uniquement ; mais ma conscience me crie qu'il a raison d'hésiter. Dans les conditions de vie que nous fait le monde , il ne faut pas écouter la voix du cœur.... Je suis trop pauvre. »
L'inflexion de la voix était en harmonie avec les paroles. Augustine y mit la juste mesure : la résignation s'y mêlait à un grain d'amertume ; elle avait le sentiment de sa position et n'en voulait à personne. Un voile de tristesse tempérait le feu de ses yeux noirs ; toute appai*eûce de coloris s'était effacée de ses joues
L'OMBRI de LUDOVIC. 149
brunes. L'habitade du silence^ et de la réflexion, enamortissant les rapides et premiers élans de son cœnr oii Tambition était née avec la cupidité, l'avait rendue entièrement maîtresse d'elle-même. Elle n'en faisait voir qae ce qu'elle en voulait montrer.
Ludovic l'embrassa sur le front.
c Un jour, je t'ai dit que tu pouvais compter sur moi, reprit-il; comptes-y donc. «
Une heure après, Augustine remontait chez elle. Elle avait un désir fou de courir pour verser le tropplein de sa joie dans le coeur de sa marraine. Elle se contint, de peur d'être aperçue, et marcha k petits pas. Elle mit la main sur sa poitrine, et fut effrayée de la violence des pulsations qui l'agitaient.
« Ah! dit-elle en se gourmandant, je ne suis pas assez calme pour une ambassadrice. »
Elle s'assit sans parler, tira du meuble où elle les avait serrés les papiers que lui avait remis Charles, les parcourut de nouveau , alluma une bougie et les brûla l'un après l'autre.
Mme de Ghampeau suivait chacun de ses mouvements.
« Que fais-tu donc ? dit-elle.
— C'était l'arme de la colère et du désespoir ; je n'en ai plus besoin, répondit Mlle de CourseuUes.
— n y a donc du nouveau? » s'écria la bonne
dame.
Augustine l'embrassa.
« Ne m'interroge pas, mais sois tranquille ; je serai la baronne Monestiers. »
Ainsi que tous les cœurs .vraiment bons, Ludovic éprouvait un soulagement d'une singulière douceur à s'occuper du bonheur d'autrui. Cette pensée, que par lui une sœur qu'il aimait serait heureuse, lui fit pa-
raître là ne mois» décolorée; elk eonla eonme bb baume en lui, et la i^yrt ^ k 6è9oniX tm hx apiîtfée. D ie repruchs de &e l'avoir p» «ne fins %&L Q^oe de Unaes n'aorait-i] pas^ éTitées à Aaif;«&tiiie ! qm de larmef^ aussi à sod frèi'e ! Il couvt sabord de la rinère, hëla le passeur, et se rendit «ox Mifflyms sans perdre de temps. D était presque gêi. Isabelle était en oonférence avec \Dle Maréchal.
« Encore lui! » dit AntcHnette qui It ¥it par la fenêtre*
Isabelle jeta on regard sur U temase^
« Ah 1 diV-elle^ il ne respire qu'ici.
^ C'est singulier ; j'étouffe quand il j est.
— Vous êtes cruelle.... il est bien aasas malheureux de m'aimer comme il le fiait.
— Lui ! mais, ma chère, s'il Wus aimait sincèrement comme vous le dites, son devoir ne serait-il pas devons dire : < Vous en aimez un autre, épousez-le. »
•* Antoinette» par pitié, s'il vous entendait!
— Eh bien ! ce serait peut-être un moyen pour qu'il votis laissât tranquille.... Le bel amour, vraiment, que celui qui consiste à prendre une personne sans s'inquiéter de ce qu'elle éprouve! Gela m'a toujours paru plaisant. Mais, k ce compte, une perdrix devrait ^tre channée qu'on la mit à la broche , sous prétexte qu'on laime beaucoup. Tenez, votre Ludovic est un égoïste »
Ludovic entra.
Antoinette lui fit un sourire gracieux.
« Eh! reprit-elle, je suis ravie de vous voir! Vous qu'on sait expert en matière de délicatesse et tout pétri en sentiments raffinés , nous vous prenons pour juge. Que penseries-vous d'un homme , qui , sous prétexte qu'il nourrit pour une jeune personne la tendresse la
L^QHIRB m LtJDOVIC. >5l
phis vive, pritendrait la soumettre & un mariage auquel son inclination ne la porte pas ? Trouvez-vous que cela MÛt d'un dévouement bien chevalereaque , et voyezvous là dedans quelque chose qui vous rappelle les vieux paladins du temps passé f »
Mlle Maréchal re^udait Ludovic en parlant; elle avait tout à fait le ton d'une femme du monde qui ba^ dine et plaisante, le sourire bien franc et l'air gai. laabelle était oppressée et n'osait lever les yeux ; elle comprenait que cha^e mot qu'elle venait d'entendre frappait Ludovic dans la partie la plus sensible de son cœur.
c Groiries-vous, reprit Antoinette, que Mlle d'Ervillers n^ blâme pas cet excès d'égoïsme et que sa magnanimité va même jusqu'il l'excuser? Si pareille aventure lui arrivait, elle serait bien de force à pousaer ]e sacrifice jusqu'i^u bout, et k marcher à l'autel comme autrefois Iphigénie.
— Oui, je le sais, Mlle d'Ervillers est bonne et gé* aéreuaei » répondit Ludovic.
Mlle Maréchal éclata de rire.
c Est-ce à dire que vous l'approuvez? » s'écrie-* t-elle.
Puis se ravisant :
« Au fait » reprit-elle , on m'a conté qu'un orateur fanatique s'écriait un jour, dans un bel élan d'enthoU" siaame ridicule : « Périssent les colonies plutôt qu'un • principe 1 » Vous êtes homme , et vous dites ; * Péc risse le bonheur plutôt que l'amour ! »
Antoinette sortit sur ce mot. SUe sentait que, comme un dard, il entrerait au plus vif de la. blessure et y resterait, Ludovic soupira.
« Ce n'est pas de moi qu'il s'agit aujourd'hui , àit^il doucement.... Je venais vous entretenir de Gberlcs
** f A.urb<r.ni» ... Tnut^-vHi» ^l'hiust à les rendre
Ce' iiii:ii n^ si-nisziis u3BBxr:r îsafeiZe: la colère iTC inz -«2X011 •^m:":i»g^> <c xoi :aii3isrt&^ ■■ delà
de cr.cicâfi&:iu âe
r-'ja T^syan v/i:ie siia izae. EZe iiairît ^'n mot la
« Eh i*».! diveile prveb£:23i2Kat . paria . je toos ttfâavt £ s'Mch dtLcac de Charges et dXzcilie?
— Ili'aeit azKi d'ATLsrssâe et de M. Aïkklphe Mo* mtstden, » répCfodit LadoTÎc.
n hii fit part de son projet ea qœlqaes mots. D ne f ciolaît pas t'en oinTÎr an baron et à M. de Leqiaretz avant de taroir si l'abandi» qaïL complaît faire de la m^enre partie de sa fortuDe en £nenr de scmi frère et de sa Mrar les disposerait à reprendre lldée dn mariage , nn instant oal>liée.
Lvabeile battit des mains.
« Je m'en charge, divelle.
^ Je serai bien panrre ponr toos, reprît Lud^ivic.
«» Ah ! Dien! est-ce jamais à cela qne j'ai pensé ! Plût an ciel qne vons eussiez été paurre et qne Tons ne (umti jamais parti ! »
Ludovic avait bien le droit de se demander si ce cri n'aurait pas été complété par cette antre pensée : « Pourquoi est-il revenu? » S y avait dans l'expresâon d'Isalielle des abimes de regrets. Cette analyse cruelle k laquelle il soumettait tout ce qu'elle disait le lui fit
l'ombrs de Ltmovic. 153
comprendre. S'il ^tait reste, elle l'aurait toujours aimé; mais il était parti, et elle ne l'aimait plus. La logique de son désespoir lui faisait voir tout le cœur d'Isabelle dans un mot.
Elle se mit à Toeuvre, cependant, avec l'ardeur d'une âme qui se fuit elle-même. La négociation ne fut ni bien longue ni bien difficile. Le baron, que Mlle de Gourseulles avait séduit , dit oui sans hésiter ; M. de Lesparetz ôta ses lunettes, les essuya et les assujettit de nouveau sur son nez.
« C'est une question de chiffres, » dit-il enfin.
Isabelle ne comprit pas d'abord.
c Eh ! oui, reprit son tuteur ; que M. de Gourseulles donne une sonmie ronde, et il verra que je suis coulant en affaire.... Qu'est-ce que je veux, moi? le bonheur d'Emilie. »
Isabelle rapporta cette réponse à Ludovic. Il eut un moment de dégoût bientôt réprimé.
« Que M. de Lesparetz fasse les conditions, je les adopte d'avance, dit-il.
^ Ah ! s'écria Isabelle, ils seront quatre au moins à être heureux ! »
Isabelle avait, on le sait, de ces élans spontanés où tout ce qu'elle pensait brillait subitement comme dans un éclair. Toute son ftme, dont elle n'avait jamais réglé les mouvements, se montrait alors à nu avec une franchise cruelle. Elle ne savait pas encore quelle tendre pitié il y a parfois dans l'hypocrisie, et combien certaines ruses et certains mensonges impliquent de générosité. Malheureusement aussi, rien de ce qu'elle disait n'échappait à Ludovic; sa présence en pouvait diminuer l'amertume, et même l'effacer par moments ; mais sitôt qu'il était seul, toutes les sensations douloureuses éveillées par un mot , im cri , un soupir, lui revenaient
1&4 jfewmK vr ummc.
en foute I coBiiM Ma tourbillons d^inseetes qui pour^ suivent un voyageur en été. S n'avait plus de repos ; il y pensait sans cesse et les commentait sans relâche. Quel art merveilleux n'avait-il pas d'extraire une goutte de venin des choses en apparenœ les plus innocentes ! A ce travail corrosif , il usait son cceur.
Un soir, Augustine et Charles apprirent de sa bouche que toutes les difficultés qui s'opposaient à leur mariage avec Adolphe et Emilie étaient levées. Us tombèrent dans ses bras. Mme de Ghampeau pleura d'at^ tendrissement ; Augustine eut un mouvement de honte.
« Ah! tu vaux mieux que nous! s dit-elle avec une certaine effusion.
On se rendit aux Mignons, oh les deux familles de^ vaient se réunir. H tardait à M. de Lesparets d'embrasser son gendre.
m £h! venez donc pavesseux, on voi|b attend! * lui cria-t-il du plus loin qu'il Paperçut.
n c'en faillit de peu qu'il ne se eomparit en pensée au père de la légende sacrée, recevant le fils prodigue- Emilie fut grave et sérieuse. Elle mit sa main dans celle de Charles , qui ne pouvait pas parler.
« n n'y a rien de changé, dit-elle; c'est un peu plus t6t seulement. »
Le baron se frottait les mains de joie; jamais con«tentement pareil n'avait pénétré son cœur. D avait 9X* pédié une dépêche k son fils dans la matinée.
c Voulez-vous que je sollicite son rappel? » de» mand^t-il à Mlle de Gourseulles»
Elle I«va sur \m ses yeux profonds et vi&.
« Non, dit^lle, qu'il se rende utile.... Nous avons le temps de nous voir. »
. Le baron Uembrassa.
IsabeUci, en pré»#9ee do tpuii ces ba»]ieur$i faisait un retour sur otle-ioém^* £lla rencontrait partout le ragard de Ludovic attacM fixement sur le sieu, et ce regard augmentait son trouble.. « Il lit en moi! h pensait*ello. Un instant elle s'échappa du sfilon, courut vers la serre où étaient les deux orangers de Frédéric et tomba sur un banc. Gomme elle fondait en larmes, elle entendit le pas de Ludovic qui la cherchait. Elle se leva précipitamment et se sauva dans sa chambre^ où elle s'enferma, folle de chagrin. Son agitation était effrayante; elle avait des envies de crier. Dans oe moment, Ludovic lui faisait horreur. S'il fût entré tout d'un ooup, il aurait eu peur de l'e^^pression de son visage, où le désordre et la haine se confondaient.
Dans la nuit, elle eut un violent accès de fièvre. Au jour, elle voulut se lever. An premier pas qu'elle It, elle crut qu'elle allait tomber. Ses dents claquaient ; elle était livide. Le mal qui la rongeait depuis trois mois faisait explosion. Elle crut que sa dernière heure était venue, et, se traînant vers un pçtit bureau, elle rassembla toutes ses forces pour écrire quelques mots è M. de La Faurie.
' c Je sois malade, disait*elle.... venez vite,... Si je m'en vais, je veux vous dire adieu. »
Elle sonna. Sa femme de chanibre poussa un cçi en la voyant.
« Vite, eettê lettre à la poste, » dit Isabelle d'un^ voix impérieuse et sans lui donner U temps d^ parler.
La porte fermée, elle tomba sur le enreau.
Une heure après, le bruit se répandit k la Gravelotte, où un exprès venait d'arriver, que Mlle d'Ervillers était au plus mal.
156 L'OMBRS DE LUDOVIC^
« Bon! dit Germam, je Tais prévenir monâenr. »
n courut Ters le parc, où LnidoTic se promenait. Le regret n'était pas le sentiment qa*on lisait le plus snr le yisage dn domestique. AngasÂiney qui le saivait, ne poQTait aller aussi vite.
Le bruit de lenrs yoix qni criaient derrière Ini força Lndoric à s'arrêter.
« Qu'est-ce? dit-il.
— Ah! monsieur! un grand malheur! > s'écria Grer* main tout essouflRé.
Ludoric pensa tout de suite à Isabelle. H courut audevant du vieux valet de chambre.
« Parle ! dit-il précipitamment.
— Ah! je ne sais comment dire à monsieur....
— Mais, parle donc ! reprit Ludovic avec violence.
— Ah! quel caractère! > pensa Ciermain.
Puis^ s'essuyant le front :
< Dame! monsieur, poursuivit-il, on raconte que Mlle d'Ervillers s'est trouvée mal subitement. On ajoute qu'elle est en danger de mort. »
Ludovic n'écoutait plus et courait du côté des Mignons.
Germain le regardait.
« Il saura, lui aussi, ce que c'est que le chagrin, » murmura4-il.
A son arrivée chez M. de Lesparetz, Ludovic trouva toute la maison en rumeur. Un médecin, mandé en toute hâte, déclarait que Mlle d'Ervillers était menacée d'une congestion cérébrale.
La maladie de Mlle d*Ervillers suspendit toirt. Emilie ne quittait pas son chevet. Les Mignons avaient l'air d'un tombeau. Ludovic errait de la chambre d'Isabelle, où régnait un silence de mort , à la terrasse, où parfois il allait respirer. Son désespoir était affreux; nne sorte de remords farouche en augmentait l'intensité. Les Ma» réchal ne manquaient pas de l'accuser de tout le mai , et quelque chose de ces accusations arrivait jusqu'à lui. Il ne cherchait pas à se défendre, mais il éprouvait des angoisses mortelles, dont rien ne tempérait l'âpre violence, toutes les fois que le bruit léger de ces chuchotements qu'on entend autour des midades frappait son oreille. H croyait lire des reproches dans tous les yeux.
Sa vaillante jeunesse sauva Mlle d'Ervillers. Après huit jours de lutte, le médecin assura que tout péril était écarté. Ludovic put enfin la voir ; elle lui tendit la main plus blanche que les draps et amaigrie; une légère coloration parut sur son visage, qui avait la pftleur d'un cierge, avec de grands cercles bleuâtres autour des yeux,
« Pardonnez-moi la peine que je vous cause, » ditelle en s'efforçant de sourire.
Ludovic tomba à genoux près du lit.
« Guérissez-vous, et que la volonté de Dieu soit faite! » dit-il.
£n ce moment il eût volontiers donné sa vie pour qu'elle fût heureuse et sauvée. L'ombre même de l'égoïsme avait disparu de son cœur. H quitta la chambi^i
silencieusement et sortit. Il était en esprit tout entier à la situation que le hasard lui avait faite. Le premier mot d'Isabelle avait été pour lui ; pourquoi n'aurait-il plus le droit d'espérer? Mais si, au contraire, elle appartenait par la pensée à un autre, pourquoi serait-il un obstacle étemel à son bonheur? Sa promenade dans la campagne se prolongeait ; une sorte d'apaisement se faisait en lui.
Ces voix consolantes qui parlent dans la solitude arri«> vaient plus vivement à son cœur et lui faisaient mieux comprendre quelle dignité il y a dans le sacrifice et quelle paix intérieure on y trouve. Il en écoutait les conseils et s'affermissait dans le sentiment de l'abnégatioiu Aimer, dans la haute et sublime acoeptioi^ du mot, n'est-ce pas se dévouer?
Comme il retournait aux Mignons, il aperçut un homme qui descendait le perrcm; son sang ne fit qu'un tour : il venait de reconnaître M. de La Faurie. • Up mouvement plus rapide que la foudre emporta Ludovic* Toute cette douleur , tcoumuléo depuis tant de longs jours, ce désespoir qui le consumait, ces accès décolère et de jalousie qu'il refoulait avec acharnement, trouvèrent tout d'un coup une issue et s'y Jetèrent avec la furie de bètes fauves qui brisent leurs chaînes. Il s'a« vança droit sur Frédéric.
« Pas un mot, dit-il, pas d'explication ; rien. Dn de nour est de trop ici. Demain vous me trierez ou je vous tuerai. »
M. de La Faurie essaya de lui prendre la main.
« Ludovic! s'éoria*t-iî.
— Vous voulez ma main? Tenez, c'est celle d'un homme qui vous hait! Ne me dites pas que J'ai tort. Votre vue m'est h charge; votre nom m'est odieux! Je Htouffre k mourir. par voua.... achevez donc ! j
XfOIOBX D« LVDOTICà 1 59
«*« Je ne vous hais pas , moi ; et s'il fallait , au prit de mon sang, racheter le mal que je vous ai fait, hësiterais-je à le verser jusqu^à la dernière goutte?
•^ £t que pouve2«vous racheter qui ne subsiste éternellement? reprit Ludovic avec une sorte de frénésie.... Je vous déteste de toute la force de l'amour que j'ai pour elle.... me comprenez-vous? Donc, finissons-en.... Demain vous recevrez la visite de mes témoins. »
Frédéric la regarda un instant avec une expression de douleur eonéentrée .
« Gemme vous voudrez, > dit-il enfin.
Ludovic expédia. sur«-le-champ une dépêche télégraphique à Léon Dubreuil, qui, par aventure, était alors k Vichy. Léon arriva dans la nuit.
« Çà, dit«il, je prenais des notes sur un nouveau livre : Du dévêioppémmt de la Hoheêêe territoriale dans 9ês ir(ippo^ts ame IHmpât , quand ta dépêche m'a fait jeter la plume. De quoi s'agit-il.
— i)'un duel. »
Quand Ludovic eut dit à Léon le nom de son adversaire, le journaliste frappa du pied.
• Deux viens amis ! et pourquoi ? dit-il .
— Toute explication est inutile , reprit Ludovic ; il %'y a plus qu'à régler les conditions de la rencontre;
— Il faut Au moins que je sache de quel cèté vient Toffense.
— Il n'y a pas d'offense ; il y a haine, t»
Léon haussa les épaules.
- « Voilà où ça mène d'aimer ! dit-il.
— Oh! pas d'observations; elles seraient inutiles. La question est de savoir si tu veux être mon second.
•— Parfaitement ! Venir en aide h un homme dans Tme circonstance où son honneur est engagé , la belle affaire ! Le beau est de le suivre dans une aventure où
160 L*01IBIII DE LDDOVIC.
la sottise se montre en plein; là est le lot de ramitié. DoDCy compte sur moi. «
n serra la main de Ludovic et alla se coucher.
Léon avait bien va, à l'air de son ami, qne tonte discossion était intempestive; il n'anndt rien obtenu; le mieux était de gagner du temps et de se fier au hasard. Cette hâte que faisait voir Ludovic lui donnait l'espoir que son ressentiment n'aurait pas une longue durée.
Malheureusement, dès le point dn jour, Ludovic co gnaitksa porte et le pressait d'aller chezM. deLaFaurie.
« Sérieusement, cela tient-îl toujours? dit Léon.
— Toujours, > répondit Ludovic.
Léon partit en rediignant.
« Bon Dieu ! que les hommes sont bétes! > répétait-il à chaque pas. H s'efforçait de rire et coupait la tige des fleurs à coups de canne ; mais par moments le chagrin lui montait par bouffées. Alors il retournait la tète pour voir si Ludovic ne le rappelait pas.
c Vous savez ce qui m'amène? dit-il à Frédéric*
— Je m'en doute. C'est donc bien décidé?
— Très-décidé.
— Ah ! reprit M. de La Faurie, je ne suis cependant pas coupable!
— Eh! répondit Léon, le vieux La Fontaine avait prévu le cas. Vous savez le fameux vers :
Deux coqs vivaient en paix...»
Ce qui m'étonne, c'est qne les coqs n'aient pas encore appris à connaître le caractère des poules! »
Deux amis, que M. de La Faurie avait fait prévenir, arrivèrent là-dessns. On convint qu'on se battrait à l'épée et qu'on se rencontrerait à midi dans un petit bois voisin de Nevers»
Léon retourna à la Grravelotte et fit part de ce résultat à Ludovic.
• Merci, dit celui-ci.
— Ce n'est pas la peine. Je ne suis pas fâché de voir jusqu'où peut aller la stupidité humaine ; c'est un spectacle toujours curieux pour un observateur.
— Que veux-tu donc que je fasse?
— Si tu étais en état de raisonner, tu comprendrais d'abord que Frédéric n'a aucun tort; puis , que ce duel ne peut avoir aucun bon résultat.
— Et crois-tu donc que je ne le sache pas? Mais je Taime! comprends-tu? »
Ils n'échangèrent plus un mot jusqu'à midi.
A l'heure convenue , ils arrivèrent silencieusement au lieu désigné. M. de La Faurie et ses témoins les attendaient. Au moment d'ôter son habit , Frédéric s'approcha de M. de GourseuUes.
« Ludovic ! lui dit-il d'une voix émue^
— Non ! répondit Ludovic.
— Ah ! quellebéte fauve que l'amour! » murmura Léon.
On leur mit les épées à la main et Léon donna le signal .
Au premier contact du fer, on vit M. de GourseuUes tressaillir et ses traits se contracter; puis, tout à coup, jetant son épée :
« Ah! c'est impossible! dit-il.
— Ludovic, mon frère ! » s'écria M. de La Faurie% Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
« Bon! dit Léon d'un air bourru, voilà un sujet d'étude perdu. »
n détourna furtivement la tête pour s'essuyer les yeux.
« Ah! reprit Ludovic, quand je t'ai vu en face de mor, j'ai senti tout mon sang se figer.
— Va! dit M. de La Faurie , tu aurais pu me tuer, je ne me serais pas défendu. »
162 L*01iBRB Dl LUDOVIC.
Le nom d'Emilie ne fut pas prononcé entre eux. Avant de se séparer, ils échangèrent une longue poignée de main.
« Compte sur moi toujours, n dit alors Frédéric.
Ludovic et Léon regagnèrent la Gravelotte en c6toyant la rivière. Léon avait allumé un cigare.
t A présent que le dénoûment de cette aventure ne m'inquiète plus y et , franchement, j'ai eu peur, ditril , me permets-tu de t'adresser certaines questions pbilo* sophiques dont la solution me tourmente? H est toujours intéressant, même pour un romancier devenu économiste, d'étudier dans ses conséquences ce sentiment bizarre qu'on appelle Tamour.
— Parle, dit Ludovic.
— Tu aimes donc toujours et passionnément Mlle d'Ervillers?
— Oui.
— £t cette passion est allée tout un jour jusqu'à te faire concevoir, froidement, la pensée de tuer ton meilleur ami?
— Froidement, non; la concevoir, oui. »
Léon sourit.
«I Et il y a des personnes qui appellent Tamour un sentiment divin! » reprit-il.
Il chassa en rêvant quelques longues bouffées de tabac. . « Sais-tu bien, continua-t-il , que tu es un objet d'art bon à mettre sur une étagère?
— Moi?
— Gomment! tu as trente ans, tu es né ï Paria, tu as passé ta jeunesse sur le boulevard ; tu as eu, oonune toiû le monde, ces premiers péchés et ces premiers déchirements où quelques-uns trouvent le germe de Texpérience; tu as vu le monde et tu aimes avec cette frénésie! Mais tu es le dernier représentant d'une raoe
l'OMBRR DK LUDOVIC. 163
morte !.•• un pléuofiaunifi vivant, on mastodonte k deux pattAt et sans plumes I le mammouth de l'amour, 9
Ludovic soupira.
c Tu me railles y dit-il ; tu n^as donc jamais aimé I "i— Qh ! que si I reprit Léon ; mais j'étais si jeune ! C'est du plus loin qu'il me souvienne. Si tu veux con-> naître les détails de cet amour unique, les voici : A cette époque j'avais vingt-cinq ans à peu près. J'étais entre une femme et un journal. Gomment avais-je vécu jusque-là? je ne cherche même pas à me le rappeler : c'est l'histoire de tous les jeunes gens qui se trouvent sur le pavé de Paris avec une certaine intelligence et point de fortune. Q'est Todyssée de la misère I Quelles luttes I... Un jour, la Juliette que j'aimais m'accorde un rendezvous, depuis trois mois sollicité. Tu comprends mes transports; mais voilà que le directeur du journal m'écrit pour me confier un travail important qu'il fallait livrer à l'imprimerie dans la journée. Il y avait, si j'hésitais, une position à perdre, si j'acceptais, une position meilleure à conquérir; je me mis résolument à Tceuvre. Mais quelles furent mes angoisses, le comprends-tu à ton tour? Malgré moi je regardais l'aiguille. Chaque battement du balancier me répondait dans le cerveau. Je me mis à chanter pour ne pas en entendre le son.... J'avais la fièvre ««.. Quand sonna l'heure du rendez-vous, deux larmes tombèrent sur mon papier..., Bien d'autres le mouillèrent avant la fin; mais j'étais pauvre, incpnnu, sans appui, sans protection , seul dans ce tourbillon d'hommes qu'<m appelle Paris.... Le besoin marchait à mon côté.... J'écrasai mon cceuret j'eus la position.... Val il faut n'avoir rien à faire pour aimer! <.o Si tu avais eu comme moi la bourse plate et ita vie à gagner, il y a longtemps que Mlle d'Ervillers,
164 L*OIIBRS Dl LUDOVIC.
toute charmante qa'elle est, serait pour toi comme Toiseaa qni passe et après lequel on ne court pas! >
n aspira la famée de son cigare et posa la main sur l'épaule de Ludovic.
< Cherche dans ton souvenir, reprit-il; quelle place la première femme que tu as aimée y tient-elle? Peutêtre as-tu même oublié son nom. Regarde du côté de l'avenir : combien de temps crois-tu que dure ton amour pour Isabelle? trois mois ? trois ans? et après? Je ne comprends donc pas, à moins que tu n'aies l'illusion de l'éternité, que la pensée d'une chose condamnée à mort dès sa naissance ait un tel empire sur toi ! Attends, et un jour viendra, jour bien proche peut-être, ok tu parleras de cet amou|( impérissable comme des neiges d'antan ou des lois de Lycnrgue !
— Ah ! si je pouvais !
— On peut toujours ! C'est une question de temps. Aide-toi seulement. Combats l'amour par une autre passion. Tu es jeune , riche , intelligent. La carrière politique te sera ouverte. Entres-y. Tu finiras, à force de bonne volonté, par te passionner pour les sottises qui mènent les hommes. Tu seras membre d'une assemblée délibérante; tu auras un parti. Tu brigueras peutêtre un poste important , et , un jour, tu croiras sérieusement aux causes que tu auras défendues pendant six mois» Tu auras des détracteurs, des ennemis; cela occupe.... Es-tu catholique? abjure tes douleurs mondaines et courbe ton front dans la cendre ; tu te relèveras sanctifié par la prière, armé par la foi, et tu parleras aux hommes du haut de la chaire chrétienne ! Quelle pondre alors que cet amour qui te déchire, et comme il te paraîtra mesquin! Tu ne pleureras plus, occupé que tu seras à bénir et à foudroyer.... Ton cœur batnil aux récits de guerre? Fais- toi soldat et cours au feu. La
L*OBfBRE DE LUDOVIC. 165
pluie des bivouacs , la mitraille des sièges, la fièvre du danger, le retentissement des batailles, feront si bien que ta folie s'en ira en fumée ! Ton esprit se soumettra aux habitudes fortifiantes de la discipline, tu feras ta religion du drapeau, et quand tu auras vu la mort face k fiice trois ou quatre fois , tu ne croiras plus qu^une femme tienne une si large place dans la vie.... Yeux-tu te retirer à la campagne? Â présent que les abbayes sont désertes, les monastères abandonnés, certaines âmes blessées cherchent la paix dans la solitude des bois et la trouvent. Le spectacle des vastes horizons, des champs où fume le sÛlon , des prés tranquilles où rumine le bétail , le silence des forêts, changeront ton désespoir maladif en mélancolie , et la mélancolie plus tard disparaîtra. Choisis ; mais sors à tout prix de cette crise où je te vois. Tu as trop donné à l'amour, l'amour se venge en te trahissant. G'estlaloi.... Soishommeetrésiste.
— Tu as peut-être raison ; j'essayerai, » dit Ludovic.
Quand ils se séparèrent, Léon le regarda marcher dans la direction du bateau qui, chaque jour^ le ramenait aux Mignons.
c Yqiilà un homme perdu, » pensa-t-il.
n n'avait plus rien à faire k la Gravelotte, mais il y resta pour voir comment finirait ce petit drame domestique. En toutes choses, il était de cette race d'honuues pour qui tout est spectacle, et qui assistent en dilettanti au jeu des passions, au choc des caractères.
M. de La Faurie, rassuré sur l'état de santé de Mlle d'Ervillers, prit dans la soirée la résolution de quitter les Mignons. M. de Lesparetz, instruit de ce projet, fit tout ce qu'il pnt pour l'en détourner, mais sans y réussir. Depuis que Ludovic s'était décidé à faire de son vivant ce qu'il faisait après sa mort, le député flairait du côté de M. de La Faurie un meilleur parti
|Mmr sa papille. Il en glissa quelques mots à Isabelle, dont la coDscieBce se ré^-olta ecMitre la honte de telles propositions et les rejeta bien loin. Hle seule restait à M. de Gonrsenlles ; Tabandonnerait-elle an moment où il venait de se déponiller?
M. de Lesparetz rentra dans son cabinet, où il trouva M. MonestieR.
« Les petites filles de ce tempe-ci sont folles, dit-il ; qne de tonrmfflits elles noos domient! Je ne sais qa'An* fostine qni ait dn sens eommnn. Les antres vont dans la rie comme des étonmeanx. >
n Ini fit part de sa combinaison et dn reins net qne Ini avait opposé Isabelle.
« Vons Tavez avertie, dit le baron; ce n*est pas votre fille, Totre conscience est k l'abri.
— Ma conscience! ma conscience! certainement ; mais Tn^sine.... M. de La Famie est ingënietir.... il a besoin de rails! »
Le lendemain, Isabelle descendit an salcm. Elle semblait encore envdoppée des ombres de la mort. Léon, qni la vit , la surnomma la fiancée dn kMnbean. Ils échangèrent un regard où elle devina ce qu'il . pensait d'elle. Elle Tattira près de son fauteuil par un mouvement du doigt.
« Vous ne m'aimez pas, dit-dle; vous m*en voulez même à cause de votre ami.
— C'est vrai, dit Léon. -
^ Ah! reprit Isabelle, si vous saviez ce qui se passe en moi, bien loindem'accuser, vous me plaindriez. . ; . je donnerais tout mon sang pour n'être pas ce que je suis. «
Léon vit bien, k l'expression de son visage, qu'elk parlait sincèrement.
« Pardonnez-moi, vons devez bien souflMr, reprit-il.
«^ Moi ! il n'y a paa une pauvre filte de la campagne
l'ombrs de LVDOTIG. 167
dont je n'envie ie sort.... J'ai le cœur brisé.... je voudrais être morte I > .
Elle eut un entretien avec M. de La Faurie, qui lui avait annoncé son départ. Isabelle était assise au soleil^ Frédéric debont près d'elle ; il lui prit les mains.
« C'est un adieu, dit-il, c'est moi le premier qui vous en prie t oubliez-moi. ^
Isabelle appela un jardinier qui passait.
« Pierre, dit*^Ue, vous prendrez les deux orangers qui sont là et les itfûlerez. »
Frédéric tressaillit.
« Cest tout ce qui me reste de vous, reprit-elle ; si j^en eaiMrrais une feuille, elle me rattacherait au passé, n
Ludovic parut sur la terrasse et s'approcha d'eux. Ils l'accueillirent par un sourire.
« Si tu as des commissions pour Paris, profite de l'occasion, je pars demain, » dit M. de La Faurie.
Isabelle se leva.
« Voulez-vous me donner le bras? dit-elle à Ludovic ; le froid me g%ne. »
Dans la soirée, quand il fut seul à la Graveiotte, Ludovic reçut deux lettres; l'une d'Isabelle, la seconde de M. de La Faurie. Ludovic ouvrit celle-ci la première»
€ MaiiMnant que tu m'as embrassé, mon pauvre ami, j'espère bien que ton cœur m'a pardonné. Tm souffert comme toi d'une situation que je n'avais pas faite ; j'en ai souffert plus que toi-même, puisqu'il se mêlait àtoct ce que j'éprouvais im sentiment de remords qui M f atteignait pas. Voilà bien des jours que ma ré* •olution est priiSê. aussitôt que je t'ai vu, j'ai compris que mon devoir était dans Tëloignement, et tu sais si l'ai obéi à n ^emier en d« ma conscience. Je laft suis
168 L*OMBIUE I» LUDOTIC.
revena qu*àn uumusiit oii j'ai cm MUt d'Ervillers en danger de mort. Elle est sauvée ; elle est il Um ; je pars.
« Je resterai peut-être longtemps loin de tous; peutêtre même ne recerrez-Toos pas de mes nouyeDes. Qa^anrais-je à vons dire ? Si je t'écris à présent, c'est ponr qae ta saches bien que je n'emporte ni rancmie, ni mauvaise pensée. Pnissé-je an moins apprendre qne vous êtes heureux! Le sefavenir dlsabelle sera pour moi comme si j'avais fût un rêve ; je ngwigrette pas cependant dTavoir été réveillé.
« Si quelque chose peut m'absoodre à tes yeux, c'est la prisée que mon premier élan, quand tout à coup ta as paru au milieu de nous, il y a trois mois, a été la joie la plus vive, la plus sincère. Je 90 suis oublié, j'ai tout oublié ; je n'ai vu que loi. Plus tard la réflexion est venue.... J'ai comjuis que ta présence rendait toute espérance de bonheur vaine; mais en même temps cette certitude m'a fait voir quelle devait être ma conduite. Te dire que je n'ai pas eu le cœur déchiré en te faisant ce sacrifice, ce serait mentir, mais je l'ai fait du moins sans hésiter. Pense donc k moi sans amertume, eiy si un jour nous nous revoyons, tends-moi la mara comme à un frère. »
Ludovic ouvrit iBfnite la lettre disabelle :
a G'està mon ami que je parle, à unfrère^M jem'a^ dresse. Ne m'en veuillez pas de tout le mal que je vous ai fait. Mon cœur, ma volonté, n'y sont pour rien. Dieu qui me voit me juge. Vous qui êtes bon, vous qui êtes fort, venez-moi en aide. Il est impwible que, vous vivant, je ne sois pas heureuse. Vous m'aiderez à le devenir ; je suis malade, j'ai 1% fièvre ; vos soins, votre tendresse inépuisable , me guériront. Ma liberté pi^emière me reviendra, et jesarai toute à vons. Au prix
de mon saog, je voudrais racheter chacune des larmes que je vous ai coûtées.
c Laissez-moi vous adresser une prière et promettezmoi de Técouter. Aussitôt que je porterai votre nom, nous quitterons ce pays. Quelque chose m'y déplaît q^e je ne m'explique pas. Je veux voir d'autres horizons. Si vous y consentez, nous irons en Italie, en Orient, bien loin. J'étouffe ici. Ah ! il me semblait autrefois que les Mignons étaient le plus beau pays du monde. Pourquoi ont-ils changé? Yow y consentez, n'est-ce pas? Il me semble que sous d'autres cieux je retrouverai ce qui me manque.
« Espérez en moi, Ludovic, comme j'espère en vous; Dieu vous doit im bonheur que vous méritez..., C'est moiquim'efforoeiside vous le donner... .j'y appliquerai mon âme entière.
« Je vous embrasse comme une sœur^- je vous aime comme une amie. »
Ludovic plaça les deux lettres Tune près de Tautre. Il laissa tomber sa tête entre ses mains, et resta quelques minutes inmiobile.
« Gomme ils s'aiment ! » dit-il enfin.
n prit sur la table une feuille de papier, écrivit un mot, signa, cacheta, et mit sur l'enveloppe le nom de M. de LaFaurie. Cette première lettre fot suivie d'une autre adressée à Isabelle ; elle n'avait que deux lignes en tout.
«1 Moi aussi je vous embrasse comme un frère tt je vous aiitte coznme un ami. >
La lettre^Acrite à Frédéric ne contenait qu^un mot seul :
« Reste. »
Ul
ti
mm»- *
qf ?.*«L
L*OMBpiE DE LUpdVIC. 171
s^^tait flu^ ^ déphff^pi/Sf^t iojtérieur. Quand il ^|it V^Jf4^ lies ([^1^ l^ttJT^s à im domestique d#s Mignons, il poussa un grand soupir. Le sacrifice étaijt fait. ^
jif^^ffpX 4&y^ 1^ §^f^9 U yp^luï voir les d^iox rosiers blancs. Ils se mouraient ; des soins tardifSs n'y ^aiei^t pç^ m %ç j }fi ^^ ^m tarjiç.
jF Il§ j^j^t lî^t coij[fj^ pptfjB awpur^ p peusa-t-il.
û^anjd ji| p^f ut Ip Ij^dem^^jf au ^ât^a^, son y^çag^ j^y;9fjt i^ne !9|:pre;g§ip^ si sii^ii^^ , qu'ÉuUlie se leva PP^Tdi^àlfxi. IsfJt»eU«ptFriidj^n'p^entleregardef.
« ]^îf i)j.eu ! <iffVç*-v9}f§? §'jécria IVftte de Lesp^rçt?.
—Yf^metxf)w^:f. bîpji cjij^éî jç Iç s^js pu efiiet, » dit-jL
Il marcha d'un pas ferme vf^f^ Isal^U^ et Frédéric, qu^ yeuaie^ de Ipypr les YPf^y ^^P' fri^piblants. Il leur prit les mains à tous deux, et, ]^ mettaxft Yl^^ dans
« Aimez- vous J >» leur dit-jl.
I^sabelle ^ hlf^ pf^ dépite, poussa un cri çt ^mba (^ Ips ])v^ ^ Fréfiérip.
M. de jDQUf^uJje? djçyint touf bl^c pt ^e^ta immobile ; Emilie s'approcha sil,euciç»^emp|it e^ s'empar^ de ^ ïpjpx ; peffp ip^i^ était pjlus froide que le luarbre.
« Pftuy^jç ami, dit-^lte, Pfimflfie yfl|^ souffrez !
— G*est le fer rouge sur la plaie ; demain il u'y paraîtra plus, » dit-il.
At^ P^ÏW 4es îuptxvemfiî}|s divers qui agitai^ut les témoins de cette scène , Ludovic ne voyait que \^ jf)fe d'IpahjBlJe. Elle semJ^t l'avoir publijé. Toi^t k cpup^ elle le chercl^^ 4^§ yeux et courut à lui.
« Et moi qui ne voUs Remerciais pgs.... jOh! Tinp^fjB! » ^'^crfa-t-ellp.
|j'e^pr^§sipîi ifi cptte reconnaissa^fce pi Ig ^eutimejit
qui Tinspirait firent plus de mal à Ludovic que l'élan spontané de joie qu'Isabelle avait montré. Il sourit avec effort.
< Ne saviez-vous pas que j'étais votre meilleur ami? » reprit-il.
Il se contraignit assez pour rester encore quelques instants, et sortit sans affectation. Personne ne le retint. Isabelle ne s'aperçut même pas qu'il n'était plus là. Peu d'instants après, Léon le suivit. Ludovic marchait lentement vers la rivière. H ne se sentait plus vivre. Une seule pensée qui revenait sans cesse avec la monotonie d'un balancier occupait son esprit.
c Gomme ils s'aiment! comme ils s'aiment! murmurait-il à toute seconde.
— Que vas-tu faire à présent? lui demanda Léon.
— Je n'en sais rien.
— Viens à Paris; on guérit l'agitation par l'agitation.
— Comme tu voudras »
Léon comprit que Ludovic ne l'entendait plus. Il se tut. Quand ils forent dans le bateau, Ludovic levala tête. « Grois-tu qu'ils restent aux Mignons? dit»il.
— Et que t'importe?
— C'est qu'avec elle j'y aurais passé ma vie entière.... Où trouveront-ils un coin de terre comme celui-ci? H est vrai qu'avec moi elle ne voulait pas y rester. »
Léon ne répondit pas.
«c Ah 1 si jamais on me surprend à aimer! » pensait-il.
Il faisait im petit vent bas et bumide qui rasait l'eau et faisait frissonner le feuillage des saules.
Ludovic regardait devant lui.
« Je me souviens qu'un jour, reprit-il, par un temps isemblable, elle descendait avec moi la rivière. Le même
vent soufflait. Elle laissiEÛt pendre sa main dans l'eau. « Que la vie est heureuse ! » me dit-elle. Elle répète aujourd'hui le même mot, mais à un autre.
« Toujours elle ! » pensa Léon.
H poussa le bateau vers la rive, et entraîna Ludovic, qui tomba dans un silence profond.
Au moment de rentrer à la Gravelotte , Léon prit la main de son ami.
« Voyons, veux-tu partir avec moi demain pour Paris?
-^ Attends plutôt quelques jours. Il faut que ja signe les actes de donation, et ils ne sont pas encore prêts.
—Dieu veuille que ce beau dévouement te réussisse ! » murmura le' journaliste.
Pendant le premier jour^cet abandon généreux que faisait Ludovic de la plus grande partie de ses biens ne trouva que louanges. Quelques-unes même étaient trop excessives pour être senties. Puis, M. Maréchal dit un mot où la malveillance frétillait comme une vipère, et Mlle Maréchal en ajouta un autre. Labrèche ouverte, la médisance passa , bannière en tête.
Il ne fallait pas trouver la chose si miraculeuse. Ludovic avait fait un acte de réparation conseillé par la prudence. Certaines personnes avaient conçu des doutes sur son identité ; un procès pouvait le contraindre, étant gagné, à restituer tout. Un petit bruit lui était venu probablement des soupçons qui se faisaient jour çà et là, et, en homme avisé, il avait sacrifié une part de sa fortune pour sauver le reste , comme im navire en détresse jette à la mer une moitié de sa cargaison pour s'alléger. En somme, il s'était réservé une petite rente de quatre mille francs et le Bocage. Ce n'était pas encore une si mauvaise affaire.
Augustine se récria.
« 7-!^ •'nrr- ienir. cr X Iftiryfrai : axas Hircs, ■nmiTTè* ^e^ ^ejur. Ott 3ff * aavM pas fc 3101^ js:^ le
V^rm ie 'Zhiinni*EUL 1rs ilor? -sl tt^tt^ !a 3tS a ae de Lâiaiini:. M^ ^Lir^iiiiil iansea les ^ciHite, et <Îîi tcai
■ L*rrif :aiir rr "I tmis çLnn. fc-î! : bcn^ilte et géjst^^^FTL a bctt Ti;iis -«Giihie : -naTs tïjhs 3» pennettrex &ÊBit Af le pas n-:ir« be3iii:s:fip à ^cns ee& bocs soitiauscs. •lu *sr iannète ioî^ ims Le Lcîreî. et certes 31 T xEisiit. 3it T pnciiTie je dê^cLerueiî ; nuds je ▼eai -«re Demrx â per^cnze y aurift r:»li?e de perdre ^xr leci rcnr izibcir t'^îkl r-cur cblîaersa Eualne !...
Je TCTîj is .j^'il T 3 ^HΜsofis vTKlcie chose et ce
m de tinr? :>fm à q^i toos raconmex cette
Mex de Chaznjean OTorba fa tète, et Ansnstme ne rép^î^ra plïs. La caîcaise etrt d^s !orsses condôci^ fi aiiclies.
Les Maréchal e ua^sent êt^ fort surpris a an leor arah ^ que, dans cette occason, îk agissaient en ooqnins de la pire e^)èce. fls n'étaient d'aiHenrs qne glorient 6l bétes, et ne le croraient même pas. Mais , comme ces plaies qu'on roit dans des chairs dialsaines, la blesBore faite à lenr amoor-propre, à propos dn Boci^é, ne goériasaît pas. Antrâiette surfont ne la ponrait pas oublier ! Ne Tarait-on pas reponssée, elle qn'nn préfet arait demandée en mariage!
La donation résolue et acceptée, il sembla bientôt à eetil qni en profitaient qiîe rien n'était plus simple. Elle remettait toutei^ choses dans tme sitnatioii régitlière. La fortune revenait après s'être éloignée par le jeu naturel des événements. Il était clair qt(é le cri
L'àHsikt tfÈ Ltteotîc. 176
de sa cônsdence avait pottssé LtidoVic k rétablir Féqui- Hbre que son teionr avait êicftitéïmé&i ébranlé;
Ce ihëiùé Uoimête Une fois trouvé^ les commentaires vinrent à Tappiti. Ghactm prêtait ilîie weille eomplai- Saîite k cette vbii de. Fégoïsmë qui Mt croire que toiit est bieii quand Fintérêt |)ers(]innel est satisfait, et qui conseille en tottte otccasion de rogner là part de la recomiaissancé. f onr rèndi^e cette économie plus prompte et pluè aisée, les càsitistes de là Grdvelotte et des Mignons déclarèrent (\nè laisser pâtir tonte une famille parce (jii'il à plti h là Providence dfe vous tirer de la Terte dé Feu, c'eAt été preèqué de là cruauté, et certairieinent plus qtte de ^injustice. Doiic, Ludovic avait fait strictement son devoir et Tavait fait en habile homide. Les consciëiicéâ thnorées itltirmùrè^ent bien un pétt ; mais M. le baron Moiiestiers, M. de Lesparetzef M. Maréchal taisaietit tarit de bruit, ^e les protestations les plus timides ri'osèrëtit iilême plus se faire élitendrè. Emilie sëùlfe pensait à Lttddvic.
tJn jour que Lndovit èherthait tiri litre qui Itii venait d^tm ami de collège mort depuis longtemps, Attgustirie sourit.
é Que t'importe ce livre f il vattt bien trente scnis, dit-elle.
— J'y tiens, répliqua Ltldbviè.
— Est-il original avfeë Ses manies ! reprit-elle quand Ludovic, cherchant ttittjdurs, eut qiiitté le s^on.
— Oui, dit Éinilie, Lttdôvifc h'Élst pas Un homme de notre temps ; il tietit aux bagatelles et donne un million. «
Ahgustine se tnordit les lèvres.
En attendant que les actes dé donation fassent en règle et signés et lés bans publiés, il arrivait souvent que la conversatiori s'échappât èui^ le terrain des prd-
jets. L'im proposait un voyage en Italie, un autre une excursion jusqu'au Caire ; on louerait une grande barque et on remonterait le Nil jusqu'aux cataractes. Pourquoi n'irait-on pas aussi en Andalousie? De petits cris de joie s'élevaient du milieu du groupe où tous ces beaux projets étaient en' fermentation. On discutait beaucoup, on riait, on battait des mains. Puis, quand Ludovic entrait, l'un des interlocuteurs poussait le coude à son voisin ; on se taisait, et la gène se faisait partout. Emilie ou Charles s'efforçait bien de rendre à l'entretien sa gaieté en lui faisant prendre un autre tour; l'entretien était mort. La vue de Ludovic rendait M. de La Faune triste subitement. Isabelle ne trouvait plus un mot.
Ludovic ne pouvait manquer de s'apercevoir de cet effet ; la pensée qu'il était un embarras lui fit une blessure nouvelle. Il voulut douter, il ne le put pas. Isabelle employait presque toutes ses matinées à de longues promenades avec M. deLaFaurie. Quand ils rencontraient Ludovic, malgré eux leurs bras se quittaient. Augustine était perpétuellement en conférence avec Antoinette. Après le dîner, dans le salon, la question des corbeilles de mariage était agitée à demi-voix ; on parlait de robes et de cachemires. Tous ces sujets d'entretien, incessamment renouvelés, faisaient passer le frisson dans les veinesde Ludovic, et ce qu'on voyait de sa souffrance gênait tout le monde, a»
M. Maréchal prenait des airs dédaigneux.
« Il manque de tact, disait-il quelquefois.
— n Ta bien prouvé en revenant du Chili, répliqua un jour Léon. Mais ce n'est pas sa faute.... H y a des naufrages si maladroits ! »
Un jour qu^on cherchait en badinant un endroit où la jeune colonie pût planter sa tente aux environs de
Paris, au retour d'un voyage fait en idée , l'un proposait Bougivaly l'autre Yille-d'Avray. Antoinette soupira, a Quel dommage , dit-elle , qu'on n'ait plus la jouissance du Bocage !
— C'est vrai , dit Âugustine , les arrangements quç nous avions projetés eussent été si commodes. »
Ludovic, qui venait de pousser la porte, s'arrêta. « Même cela ! murmura-t-il.
— n est certain, dit Léon froidement, que mon ami est un grand scélérat.... Il s'est réservé un petit coin de terre !
— Mais, reprit Mlle Maréchal, on ne lui reproche
rien. »
Léon salua.
« Vous êtes trop bonne, mademoiselle, » dit-il.
Augustine , qui avait aperçu Ludovic, se leva et prit le bras de son frère avec un geste câlin.
« Tu ne m'en veux pas? dit-elle; c'était une plaisanterie.
— Et si ce n'était pas cela, que serait-ce donc ? dit Ludovic.
• — Oh! la vipère ! » murmura Léon.
Un grand silence se fit. Le cœur disabelle battait à coups pressés. Elle eut un de ces vifs mouvements qui lui étaient familiers.
« Ludovic, dit-elle, que ne suis-je votre sœur? je vous demanderais une chambre au Bocage et vous resteriez près de nous.
— Pourquoi une? répondit-il; tout n'est-il pas à vous là-bas? »
Isabelle sortit précipitamment du salon , les yeux gros de larmes. ^
Une autre fois on causait très-sérieusement d'un long voyage k faire en Orient. M. de La Faune avait été
eimsi^té récemiiient stir la possibilité d'établir un ché* min de fer en Turquie; en pirofiterait de l'oocàsion ponr visiter la Syrie ^ la Palestine, l'Asie Mineure ; on reviendrait par Gonstantinople, rArchipel et la Grèce. Quand de jeunes esprits sont lancéâ dans cette voie des chimères, ils ne s'arrétetit plus) les projets naissent des projets. On campait sur les ruiues de Troie , on déjeunait aux bords de l'Ilyssus, on partait en caravi^è pour Bagdad ^ on traversait le désert, on rendait visite h la mer Morte, on buvait de Teau du Joui'dain^ on chevauchait dans les montagnes du Liban, on saluait les iks chantées par la fable ] aà çTavisssdt oh jour les Pyramides, un autre le mont Olympe ; on donnerait bieé) eïi passant, un coup d'oeil à la Sicile, on s'égarerait iàne semaine ou deux en Albanie, on ptendrait le plus long pour reveiiir5 on ne reviendrait même pas.
Tout à coup Augustine s'arrêta*
< Mais ce bon Ludovic ne pourra pas être du voyage .... il est trop pauvre , dit-elle .
-» C'est juste) répondit^il ; aussi he pensé-jë pas à vous accompagner. »
Le baron Monestiers lui trappa sur l'épaule d'un air de protection;
« Que cela ne vous inquiète pas, dit-il^ nous avons des amis puissants au ministère ; je lés niets il Voire diâ})08ition ainsi que mon influence. Voilà M. de Lesparetz qui s'emploiera ^our vous.... Si l'on ne peut pas vous faire rentrer au conseil d'État, on vous trouvera une autre place, ^if
Ludovic le regarda.
« Monsieur^ je He demande rien, dit-îL
—^Orgueil et paresse! » murmura M. Maréchal i qui s'inclina et lui tohma le dos.
Ludovic se trouva bientôt seul avec Léon. Ils aTaient
l'ômAiB DK LUDOVIC. lîi
pris l'habitude des longa&s promenaded^ durant les* quelles ils causaient avec uiie grande liberté d'esprit. C'était pour l'un, tttristé par mille causes j tul soulage'» ment ; pour l'autre c'était en quelque sorte une étude. Du lileilleur de soil cceur il eût dozmé une part de sa vie polir ftdchicir celle de son ami ; n'y pouvant rien f il en faisait un sujet d'observation. Us côtoyèrent ensemble la rivière à petits pas, laissant derrière eux les Mignons. Isabelle chantait; le son affaibli de sa voix arrivait k travers le jardin. liudovic tendit l'oreille.
« As-tii remarqué que ma présence les gêne tou* jours? dit-il ; elle se taisait tout à l'heure^ elle chante k présent. Que dé fois ne les ai^e pas surpris riant ! aussitôt que je parais, on chuchote. Il y â comme de la glace entre nous. N^e^t-ce pas toil impression?
— Oui, répondit Léon«
— Mais que leur ài-je donc fait?
— TtL leur as fait du bien.
— *^ Ah ! c'est horrible ^ ce que tu dis là I •^ C'est tout simplement naïf et logique <»omme l'abécédaire. Tu as toujours été fort jeune j moii pauvre ami, et maintenant que tu as trente ans sonnés, la langue des passions ne f es pas plus connue qu'à l'époque où tu étais sur les battes du eollége. Tu es dans une heure de crise ; il faut que tu en sortes. Je te dirai donc toute la vérité. Ttt accables tous les tiens du poids de ta générosité ; tii donné» tout, et tu t'étonnes^ après, que chacun s^empresse de rejeter le fardeau qui le gêne. Tu entres mi dans la vie au momentoù tout le monde est armé en guerre. On të blesse > et tu cries; ta blessure est dans l'ordre, ta plainte est enfantine. Ton cœur se soulève d'indignation? Bien ! mais, par hasard, as-tu pris les hommes pour des anges? Ce sont des hommes, et ils agissent en hommes.
180 l'ombre db luA>vic.
Ceux qui t'entourent ne sont pas pires que les autres. Tu étais mort, ils te pleuraient; mais en somme, et leurs larmes eàmyées, ils étaieiil heureux ; tu reviens, ils t'embrassent, mais voilk tout leur bonheur détruit et ik soufl&rent. L'un perd sa fortune, l'autre ses espérances, un troisième sa fiancée. Â&4u la prétention qu'ils s'immolent tous pour toi comme des saints? Aucun n'est manyais radicalement; bien plus mèiMf chacun d'eux te regrettait, et ils f aiment encore dans la mesure du bien et du mal qui est en eux, Isabelle a le coeur plein de toi. Frédéric n'est pas un ingrat, Charles non plus; Emilie te donne franchement la sincère affection d'une sœur; je ne parle pas d'Augustine, qui serait presque bonne, si elle était née millionnaire. Mais ta présence leur rappelle à tous que tu t'es sacrifié; elle est presque con^ae un reproche vivant et ils se sentent embarrassés. Tu les avais dépouillés en revenant de la Terre de Feu ; le cœur humain ne serait plus le cœur humain s'ils ne t'en voulaient pas. H n'y a que ceux à qui tu n'avais rien laissé qui t'aient revu sans arrièrepensée. Tu leur apportais un ami de plus; tu ne leur ôtais rien. Us font accueilli les bras ouverts : les tiens aussi, dans un premier élan, t'ont ouvert leurs bras; mais la logique des passions et des intérêts a voulu qu'ils te fermassent leur cœur. Incline-toi et ne les accuse pas. Ce sont tes frères devant Dieu.
— Que fallait-il donc que je fisse ?
^ — Rien<[ue ce que tu as fait. Si tu avais été jusqu'au bout, Isabelle, par dévouement, par remords,' t'auvail épousé, sans aucun doute, mais elle en eût aimé davantage Frédéric. Quelle vie alors eût été la tienne ! Si tu avais gardé ta fortune tout entière, les êtres k qui ton retour aurait tout fait perdre auraient
L*01iBR£ DE LUDOVIC. 181
fini par voir en toi un ennemi, presque un spoliateur. Ne voyais-tu pas quelque chose de semblsdsle dans tous les yeux avant le jour où tu as pris la résolution de tout rendre?
— C'est vrai.
— Qui sait donc à quelles extrémités la colère eût poussé toutes ces rancunes ameutées, toutes ces inimitiés en ébullition? Tu aurais vécu au milieu de la haine, de l'envie, ea butte à mille accusations souçdes, à d'affreuses cdomnies, peut-être à d'épouvantables piocès. Tu as obéi à la voix de ton cœur. Tu as Mis la grandeur et la dignité de ton côté. Que cela te suIiGse.... Ne cherche pas l'illusion de la tendresse et de la reconnaissance. Si tu veux conserver quelque chose dans le cœur de ceux pour qui tu t'es sacrifié, pars. Ta vue les offusque, le son de ta voix les irrite malgré eux. Faistoi oublier.... Alors, peut-être, ils tp pardonneront.
— Quelle tristesse ! dit Ludovic.
— Je te parais cruel, et tu penses, sans doute, que je n'ai pas de cœur! poursuivit Léon avec force.... C'est que je te parle avec franchise! Mieux vaudrait que les choses fussent autrement; mais elles sont ainsi : le meilleur est donc de les accepter; efforçons-nous seulement de ne pas marcher dans le grand chemin de la foule. Quand j'ai fait ce que ma conscience m'ordonne, je ne m'inquiète plus de savoir ce qui vient après. Jette ton grain de blé, et, si les «toces et les orties l'étouffent, ne t'indigne pas ; l'ortie et le chardon ont suivi leur loi. A toi de continuer ton œuvre ! Tu as rencontré une mêlée de passions mauvaises et jalouses contre lesquelles tu as trébuché.... Relève-toi et marche encore! Tu as mille carrières ouvertes devant tes efforts.... Fais un appel à l'activité, et l'activité te sauvera ! Accepte bravement la vie telle qu'elle est pour
18Î' VcmiKË TfÈ Luwmc.
tons, et fès regrets piasserost tttee lé jotir ^ lèi a yttt B&itre.
— J'è^ayef^âiy > dit eneore tme fcto LuSoftic.
A l'entrée du parc de la Gravelotte, le^ Aëhx âtttis ifie séparèrent.
Le JoTir tombait. Ludovic niàrchait att hââài'd dads là campagne. Il avait fait qiiéîqties centâiiïés dé pàè, lôrècpi'ùn vigoureux aboiement Itii fit tourner la têtt. Il aperçût Phanoî* qui arrivait en coiirant et àé jeta sur lui.
« Ah ! dit Ludo\1fc, il h'j a pluà qtië toi qui m'ailnè I » Il continua sa proinènaide errante, stiivi du chien. Une tristesse saûs fcornes eùvahissaît sein cœitf . H ne sentait plus rien autour dé ttli et ne savait à quoi ^ë rattacher. Qu'avait-il à espérer des années qtt il àVstit devant lui? Qui remplacerait ceilx dé éék amis ^'11 avait perdus t car n'était-ce J)al§ ùliemoil; que cette fujjture de leur vieille amitié. Ûii trdliverslit-ïl uùe fiancée comme Isabelle, un frère bomnie î^rédérict Mottrânt • dans la iner, il emportait toutes Seà illtisioîis ! Pouvaitil vivre à pirésent qtië rëxpériéncè avait pHh là plàfce de l'egpoir? A quoi bdii, d'ailletirs, recôittmeiicer la lutte ï II n'était plus dans l'âge où les attachements Se forment, tin hasard fatal lui avait fait, d'un i»5eul etittj) de sonde, mesiirèr le vide dés affections humaines. Un hïatiîi îlVait desséché cette floraison du cceur ddttt les patfums vous accompagnéiit jusque dail^ là vieillesse ; il avait un froid intérieur dont rien ne le pouvait plus
L'oftBÎlK DÉ LUDOVÏC. 183
guëriï*. Une èoHo à'àhênMis^tài^tîit moral Ittt montrait l'avenir morne et siléncietix cbiÈHné un déÈéA. P^ottrquoi y c6àlir?
Le crépnscnlé éterifttit psttioilt Htm omWé incertaine. Leâ thiets aboyaient anto^l' des ferines. En marchant toujours, Ludovic aperçtit l'église dmé laquelle il avait prié au temps de son bonheur. Un petit cimetière plaidé de croix noires s'étendait autour. La cloche tintait* H s'arrêta devant le petit mur en pierres sèebes qrà protégeait les t(ttnbè$. Qtielle paiit socts ces arbres verts! Quelque chose de consolsiit et de doux sortait de ces gazons épaii§ légèrement bombés par places. Le murmure confus des feuillages! invitait au reàieillement. Les tintemeiitë de la cloche annonçaient m loin qu'un homme allait mourir. Il y avait une foâèè otiverte danâ un coin du dmetière. Ludovic regàHa longtemps la terre fraîchement temuée. Demalil qudqu'un y connaîtrait le i'epo^. Cependant là ntdt se faisait. Ludovic longea le petit mur et entra âouâ le porche de réghse; Une vieille feinme était seule k genoux dans un coin, égrenant tin chapelet. Elle liii teii*dit la main. H y mit une pièce d'or. La vieille se leva toute tremblante.
« Qiie Dieu vous bénisse! > dit-elle.
Elle courut dans l'église et alluma deux (ner^es.
Ludovic la suivit^ cherchant la chapelle bfk don ftme s'était élevée vers Dieu, à une autre époqtie. Utte litmpe y brûlait devaht l'image delà Vierge. La lumière du couchant, en traveriant le vitrail , entourait d'uli^ auréole de feu la tête de saint Pieite qui flamboyait dans la pénombre. Ludovic revit en une minute toute sa vie passée : la dalle sut* laquelle il avait prié était encore là; il se souvint dti temps oti la pensée de âon bonheur le remplissait d'une aorte dé teri*eur mysté-
184 L*01fBRB DE LUDOVIC.
rieuse ; un froid glacial se répandit dans ses veines : il
tomba à genoux et joignit les mains.
« Mon Dieu! murmura-t-il, ayez pitié de moi! > Gomme il achevait de parlfp^ le cœur lui manqua.
Tout parut tourner autour de lui ; un frisson le prit, et
il roula sur le carreau.
Quelques heures après, un cortège lugubre prenait le chemin de hi Gravelotte. Le corps de Ludovic était étendu sur une civière que recouvrait un linceul. Phanor le suivait en hurlant, la tête collée contre le drap. Tous les habitants du pays marchaient en foule derrière. Bientôt le bruit arriva aux Mignons que Ludovic était mort. On racontait que deux paysans, attirés par les hurlements d'un chien, l'avaient trouvé par terre dans une iglise de village. Ils l'avaient conduit chez l'un d'eux. Un médecin appelé en toute hâte avait constaté que M. de Gourseulles était mort de la rupture d'un vaisseau au coeur. Tout le monde Ait sur pied en un instant; un petit garçon donna avis de cet événement à M. de Lesparetz qui revenait de Nevers.
M En es-tu bien sûr cette fois? dit le maître de forges étourdiment.
— Dame ! il était déjk froid quand on l'a relevé, » dit le petit garçon.
M. de Lesparetz courut & la Grravelotte. Les actes de donation, bien que rédigés, n'étaient pas signés. Un testament pouvait en détruire l'effet. Au moment de mettre le pied sur le perron du château, le maître de forges fut accosté par le baron Monestiers, qui n'eut qu'à le regarder pour deviner ce qui se passait en lui.
« Une lettre trouvée dans la chambre de Ludovic con-
iirme le testament qu'il avait fait jadis^ dit-il tout bas et précipitamment; de plus il laisse le Bocage à Isabelle; on aurait dit que ce pauvre Ludovic avait un pressentiment de sa fin prochflfeie. »
M. de Lesparetz serra la main du baron et soupira.
« Ah! voilà un grand malheur ! » s'écria-t-il.
Il rencontra Charles qui traversait le vestibufe et courut à lui. •
c Quoi qu'il arrive, dit-il, et biflR que les actes ne soient pas en règle, rien n'est changé dans nos projets, vous le savez? »
A la première nouvelle de cette mort subite, Augustine et Mme de Ghampeau, sans parler, échangèrent un long regard. Le remords voulut se glisser dans le cœur d'Augustine, mais Tégoïsme lui en ferma l'entrée.
Isabelle arriva d&uréo et tout en larmes.
« Ah ! c'est moi qui Tai tué ! dit-elle:
— Eh non! c'est un anévrisme! » dit Augustine.
On avait déposé le corps de Ludovic dans une salle basse ; il était encore couvert des vêtements qu'il portait au moment de sa mort. Toute la famille était réunie dans une pièce voisine; les Lesparetz, les Monestiers, les Maréchal, ne l'avaient pas quittée. Phanor, debout contra-le mur d'appui de la fenêtre , gémissait et frappait quelquefois du bout de ses pattes contre la vitre derrière laquelle il voyait son maître. Rien n'avait pu l'éloigner; quand un domestique du château venait à passer, il allait à lui la queue basse, haletant, et s'efforçait de l'attirer près de la fenêtre ; puis il y retournait et aboyait sourdement. Pascal, les coudes sur les genoux, la tête cachée entre ses mains, était accroupi sur un banc près de là. Germain allait, et venait isi-
186 L'oUBBS m UJfiOTIC*
kpQtntwnwit ; il m frottail l«s yçox, nia» ne pleuraâ
f II tml se faire wa» nisan, monBeigncDy Gttipain, y lui dit une femme de chambre.
(jennaîii longii el passa.
Cette mort sondaine arait été conmie im coup de foadre ponr les hdnlanls 4e la Gnurdûtte et des Mignons. Scapis de noarean les uns près de^ antres à quelques mois de distance, ils n'éprouTaient pins les mém^ sei^^ timents qu'ils avaiiBl tait moir dao^ U petite ^;lise de la Tnnité. Seule, Isabelle ^tût d'une pâleur de cada^ YTB : elle serrait convulsiTement la main d'Emilie. Anguiiiiie pailait à roix ban» arec Mm^ de Ghampeau* M. de Leq^areta rbiif.bfflait avec le baroi^ : on anml pn croire» ami niooT^flaepl^ A» ses diugts, tqa'il fttstft m» fîemple dont le teUl Ini parajs^ait satisfaisant.
M. Maitfdial M ^ premier qipi^pviil 1^ booefae.
« Ce pauvre liodovic, il était bien pelé dqpjuis quelque Um^f dit-il.
— Je crois qu'il n'a jamais jeoi d*iu»e bomie santé, poormifit Antoinette.
— Tout petit il se plaignait souvent, ajouta Mme de fihaiwpean*
— Je suis Qpmrainciï «pe^ s'il avait vécuiittuon trois ^ eocere, dit M. de l^paitrtï A'm ^ ^ocU, il aurait ét^ flaenacé d'me bjfpertrophie in cœor*
-** dette mort lui épargne bien d^ souAaneea, répondit M. Monestiel9»
-*- On voyait bi^ qu'il n'était pe» beureux, dft Gharles.
— Et puis ce ne sont pas eeuj^ qili ^'en vont qoi soi^t h plaindf^; la douleur est pour ceojt qui restent, pour- «nivit AngustiBe, qui leva les |reua au âeL
L*ÛM^R£ DS LUDOVIC. 187
— C'est connu; on a même écrit beaucoup de choses là-dessus, dit Léon gravement.
— Eh! monsieur, reprit M. Maréchal, on sait que vous ne croyez k rien.... Laissez-nous pleurer !
— Certainement, » répliqua Léon.
On lui tourna le dos et ^ CKfatinua Toraison funèbre du mort; il fut démontré qu'il avait bien fait de mourir.
Gom^ Qu pas^dijt df^ USX autre ^parl^m^^t, Isab^Uç pirit ]ÊmiUi9 par U }^^^
a Je veux le ypi^, dit-ellp to^|; bas.
-^ C'est bijd^i » répppjdit Émili^.
Elles ):ale;||irient le pa»p ^t, $'ei||/^|; 4pr^i^^ h port» a{^*ès quj» toji^ le nwf^e fut ^orti, ^lle;s entrèrent i^m la p^ où. le cprps d# Ludovic ri»ppsait.
lagèeUe tira 4« desisiw; $es y^t^sfm^ ^ petit boU;- ^oet de ro^es blaxicheis qu'pUe po^ mr le lit ^ mort*
« Ï>ar49onezrmoil » dit-elle f^ fo^f^ W larmes.
4n bruit ^ cette voii: qui rpmppit h silence, Phanor se mit à hurler et s'élança contre la fenêtr^. Isa*
Une larme glissa sur les joues froides d'Émilif , q?ii i^tait deb(»Lt. f^le ^ pe9»cb# siir Li^vic ^ l'embrassa sur le front.
« n était bon, il était sincère, et il n'est plus.... Que la volflnté de Dieu soit faite ! » dit-elle d'une voix brisée.