‹ L'ombre dorée; dames de jadis et d'antan; les exilés; effigies pour la stèleChapitre 16 sur 16 · ENVOI · texte numérisé non relu

ENVOI

Prince de l'amour qui festoie, Fais-nous atteindre incognito La rive où tout chante et verdoie...

Vive le rêve de Watteau I

Après quoi, la nuit, la nuit complète, se fait peu à peu sur la scène, où la féerique vision s'évanouit par degrés.

A Paul Gavault.

Les Aventuriers

A Ed. Trogan.

r lus lourds d'espoir que de pécune, La pipe aux dents, le sac au dos, Dans les lointains Eldorados Nous traquions hier la fortune.

A nous les pays fabuleux Qui valent que l'on s'expatrie 1 A nous le torrent qui charrie Du sable d'or dans ses flots bleus !

Mages aux visions profanes, A peine en route, il nous semblait Qu'un astre neuf étincelait Pour diriger nos caravanes.

i. OMimi: DORÉE

Nous marchions inlassablement, Toujours plus avant et plus vite, Vers ce soleil : une pépite, Ou cette étoile : un diamant.

Nous étions ceux dont l'esprit brode Un songe ininterrompu, tel Qu'ils ne voient plus, les yeux au ciel, Que les mirages de l'exode.

Si parfois, aux vents du désert, Se mêlaient des voix sépulcrales, Nous percevions, couvrant ces râles, Le choc des pics dans un placer.

Même aux jours sans pain où chancelle Le mineur sur l'outil penché, Nous rêvions au filon caché D'où l'or en paillettes ruisselle.

Sous la tente où, dans nos manteaux, Nous grelottions, brûlés de fièvres, La Chance nous baisait aux lèvres Et nous bâtissait des châteaux.

Nous méprisions, ivres d'espace, Ceux qui jamais n'auront tenté D'ouvrir sur quelque immensité Le fond de leur étroiie impasse.

Tous, nous étions près d'oublier, Fils de Babel, troupe meurtrie, Qu'on n'emporte pas la patrie A la semelle du soulier...

Comme un enfant qui devient, homme

Sourit de ce qui lui fut cher,

De toutes nos erreurs d'hier

Nous faisons aujourd'hui la somme.

Aux clartés d'un réveil brutal Qui nous rallie à notre race, Nous sommes venus prendre place Aux champs clos du pays natal.

C'est en luttant près de nos frères Que nous avons enfin compris La force ignorée et le prix Des vieilles vertus casanières.

Vive l'àtre aux larges landiers, Le bahut et sa clé rouillée, Et la lampe de la veillée Dorant les chromos cocardiers 1

Vive la salle où les yeux s'ouvrent Sur d'immuables horizons D'arbres, de clochers, de maisons !

Vive ce que nos cœurs découvrent :

Tout ce qui vaut qu'on meure, tout Ce qu'on méditait de nous prendre El qui dressa, d'Alsace en Flandre, La France armée, un matin d'Août !

Comme nos efforts de naguère Nous semblent mesquins à présent !

Nous luttions pour l'or... Paysan, Dis-nous pourquoi tu fais la guerre?

La grande Aventure n'est pas Là-bas, où nous l'avons cherchée : Elle est ici, dans la tranchée Où la boue alourdit les pas ;

Dans cette terre, si féconde En trésors, dans ce sol ou gît, Tout au bout d'un filon rougi, La Liberté, joyau du monde ;

Dans ce ciel bourdonnant d'essors Ouvrant, à qui veut le défendre, Des sphères où n'osait prétendre Le rêve des Conquistadors.

L'Aventure, partout errante, Met une flamme au cœur des vieux Sans gîte et sans pain, comme aux yeux De la veuve et de l'émigrante.

Les choses même en ont leur part, De la pierre effritée au marbre Mutilé, de l'église à l'arbre Supplicié par un soudard.

...O France que tout transfigure, France plus jeune sous ton deuil, Nous aurons peut-être l'orgueil De mourir pour cette Aventure !

L'Appel au Poète

v^oxtemple notre époque, ô Père ! Elle est si grande Que nous disons : « Il manque un siècle à la Légende ! »

Des temps fabuleux sont venus Où, du droit outragé poursuivant l'épopée, Des soldats de vingt ans ont ressaisi l'épée

De Roland et d'Éviradnus.

Aux exploits, aux forfaits, seul ton verbe s'égale. L'Aigle du Casque attend sa proie impériale.

La page qu'hier nous lisions A l'ombre du passé s'élargit et s'éclaire Quand nous y découvrons le gage séculaire

Des sûres expiations.

Poème dit sur lascène du théâtre del'Odèonpar M. Charles Mosnier, le 25 février 1917, pour le 115* anniversaire de

Victor Hugo.

Le génie a l'instinct divinateur des Mages.

En haussant jusqu'à toi sa couronne d'hommages,

La France doit se souvenir Que « l'immense Austerlilz populaire » où s'incarne Ton rêve, a lui pour elle aux rives de la Marne,

Et qu'il affranchit l'avenir.

Poète mort trop tôt sur nos soirs de défaite, L'astre se lève enfin, dont ta voix de prophète

Nous avait annoncé l'éclat.

Verdun est bien le « roc vainqueur des flots sans nombre )>► Éblouis de rayons qu'éclipse encor trop d'ombre,

Nous murmurons : « S'il était là! »

S'il était là pour voir, quand le paquebot coule, Quel peuple d'innocents la vague entraîne et roule;

Pour flétrir et pour châtier, Pour crier à Magnus couché dans son armure : « Un serment de tes fils, Burgrave, cela dure

Autant qu'un chiffon de papier! »

Prestigieux témoin que voudrait notre gloire; Que nous cherchons, devant la barre de l'histoire

Où Reims en flammes t'eût cité, Tous, du peuple captif à l'église martyre, T'appellent. Notre-Dame intacte veut te dire

Qu'un Taube insulta sa beauté.

80 l'omhre dorée

C'est à toi, dans la nuit, que les pierres demandent Justice. Le pilier et la flèche te tendent

Leurs moignons de suppliciés.

La Nature, étalant sa robe d'or souillée, T'implore. Et le verger, et la forêt mouillée

Te montrent leurs arbres sciés.

Toi seul, au dernier soir de l'immense bataille, Offrant à nos héros un pavois à leur taille,

Aurais pu confronter les temps, Et, quand défilera la légion hagarde, Crier à Rude : « Vois ! » ; dire à Raffet : « Regarde !

« Ceux-là sont aussi des Titans 1 »

Père, sois avec nous dans cette apothéose. L'heure vient. Washington hisse pour notre cause

Ses jeunes drapeaux étoiles; La France, éternisant les gestes de sa race, Voit déjà s'ériger une autre Samothrace

Sur ses chefs-d'œuvre mutilés.

Les Morts qui parlent

A la Mémoire du Capitaine - Aviateur Rœckel.

IVloRTS vers qui la Victoire, à son dernier coup d'ailes,

Inclina d'abord ses drapeaux, Gisants aux tertres bas, sans pleurants ni tombeaux, Dont s'étonnent les preux roidis dans leurs chapelles;

Vous dont les humbles noms aux saveurs de terroir

Sont un armoriai de gloire, Fils de la ferme en cendre, hôtes du verger noir, De la petite ville où naît l'immense Histoire ;

Poème dit par M"* Delvair sur la scène de la Comédie- Française, le 2 novembre 1919.

82 l/OMHRE DORÉE

Vous qui n'avez gardé qu'en luttant pas à pas,

Qu'en vous accrochant à la glaise, Le droit au grand sommeil dans la terre française, Vous que nous invoquons, ne répondrez-vous pas ?

Les épis fabuleux dont notre grange est pleine Nous paraîtraient moins drus et forts Si vos voix ne montaient, entre l'Yser et l'Aisne, Des champs qui ne sont plus à nous que par nos morts.

Ressuscitez, fantômes chers, nouveaux Lazares !

A nous de vous crier : « Debout ! »

Partout où vous gisez dans les fossés, partout Où vos croix ont marqué le reflux des Barbares.

-sa-

Miracle ! De ce sol où rêve L'amour grandi par la douleur, Voici que tout à coup s'élève Une rumeur.

Plus douce qu'un battement d'ailes, La voix des morts répond à ceux Qui l'attendaient, aux cœurs fidèles Tout remplis d'eux.

Des dunes de Flandre à la crête Des Vosges, ils vont réveiller L'àme de la cloche muette Et du foyer.

Au seuil croulant de la chaumière, Le chœur grave chante en patois.

Comme Jeanne, la France entière Entend des voix.

Elles disent :

« Jamais le regret de la terre Ne troublera vos morts dont pas un n'a faibli Si vous leur épargnez, au faîte du Calvaire, Le coup de lance de l'oubli.

« Souvenez-vous ! Soyez la chronique vivante De l'épopée — et du forfait prémédité.

Que le dernier martyr réveille l'épouvante De la première atrocité.

« Tous vos droits reconquis, montez la garde encore. Qu'à chaque anniversaire on entende le glas Des noms dont la mémoire est le beffroi sonore : Louvain, Cambrai, Péronne, Arras !

84 l'omuiie dorée

« C'est sur des soirs d'horreur que l'avenir se fonde. S'ils ne vivaient en vous aux matins fortunés Nous, qui sommes tombés pour le salut du monde, Nous nous croirions abandonnés.

« N'oubliez rien, pas plus vos gloires que vos fautes. Rappelez-vous qu'hier nous nous méconnaissions Quand, pour mieux accueillir d'indésirables hôtes, C'est la France que nous chassions.

« La France — et son génie harmonieux et souple, Comme un ciel de Touraine où s'enlève un château ; La France où tous les mots que murmure un beau couple Évoquent Racine et Watteau.

« Pour nous remémorer qu'elle avait en partage La force avec la grâce, il a fallu qu'un jour, Aux rives de la Marne, en mirant son visage, Elle ravivât notre amour.

« Désabusés soudain de la douceur de vivre, Nous nous sommes dressés pour elle au premier cri, Sauvant, avec son sol que notre effort délivre, L'intégrité de son esprit.

« Poursuivez l'œuvre. Il faut que le passé se mêle Aux palpitations d'un chaos surhumain Et qu'on retrouve un peu de sa sève éternelle En tout ce qui naîtra demain.

« Il faut, aux jours où Reims nous conte son martyre, Où chaque pierre informe en redit les détails, Qu'un seul cœur batte, et que l'athée apprenne à lire Au grand livre ouvert des portails.

« Le sang ne coule plus de nos vieilles blessures, Mais la France croirait qu'elles saignent encor Si des cris discordants se mêlaient aux voix pures De ses fils unis dans la mort.

« Au seuil des temps nouveaux où la paix la convie, Comme aux stèles du Céramique, on pourra voir Un peuple entier rendre les formes de la vie Aux héros obscurs du devoir.

« Tous, ceux du premier choc ou ceux de la relève Suprême, soldats bleus ou khakis, tous vivront. Tous sont frères. Le deuil de la patrie achève De les fondre au même giron.

« Qu'ils soient, vos morts aimés, les confidents, les juges, Ceux que la conscience appelle et qu'elle entend, Aussitôt que, cherchant sa voie et ses refuges, Elle s'arrête en hésitant.

« Aux rêveurs de Babel perdus dans leurs chimères Ils diront : « Trop de sang a payé vos erreurs. Les bons apôtres qui prêchaient : Plus de frontières, Rayaient les vôtres, non les leurs.

« Demandez à nos bourgs, de Flandre en Picardia, S'il est permis de croire à leur « fraternité », Si l'on peut prendre encor leurs torches d'incendie. Pour des flambeaux de vérité ! »

Ainsi, semant au vent la parole féconde, Nos Morts nous sauveront une seconde fois, Voix d'outre-tombe en qui le Droit, héraut du monde, Reconnaît l'écho de sa voix.

Les Glaces de Versailles

A G. Lenotre.

V-.eux qui, jadis, brillants de soie, en justaucorps Brodés, au grand lever faisaient assaut de grâces N'ont laissé nul reflet, Versailles, dans tes glaces : Rien n'y reste des siècles morts.

Mais l'esprit se souvient quand les miroirs oublient. Partout où devant eux notre histoire a passé Nos rêves s'en renvoient l'image, et multiplient Tout ce qu'on croyait effacé.

Voici renaître, sous le flamboiement des lustres Dont les feux s'irradient aux biseaux de cristal, Le cortège pompeux des courtisans illustres Que groupait ce salon royal.

In fin bras nu s'appuie au marbre d'un pilastre Et la robe à panier frôle l'habit de cour. On voit, sur les tapis dont le chiffre est un astre, S'incliner les dames d'atour.

Un sourire du roi consacre La Vallière Vers qui tout l'essaim des marquis va s'envoler, Et Madame, en passant, toise ceux que Molière A l'audace de flageller.

En ce palais nouveau nos gloires sont chez elles, Quand il rêvait d' « Esther », Racine y a rôdé. Les coqs des chapiteaux ont vu, battant des ailes, Passer Villars après Condé.

Nimègue est marouflée au plafond. C'est la France Qui triomphe, du cintre aux moindres médaillons. Lorsqu'aux ambassadeurs le roi donne audience, Ils ne sortent qu'à reculons.

Ici se mire un Doge en toquet rouge et jaune, Là, voici des Persans au turban chamarré. Coypel, près du Dauphin, les groupe autour du trône, A l'aube d'un règne poudré.

Mais l'âme du palais bientôt se transfigure. Pour ouvrir les États tout un peuple est debout ; Et c'est le défilé du Tiers, cohue obscure Qui n'était rien — et sera tout.

L'esprit des temps nouveaux surgit. L'émeute gronde, L'altière galerie est déserte à présent. Dans les miroirs ternis on voit mourir un monde Avec un siècle agonisant.

*fr

Renais pour cette paix que nos soldats ont faite, Vieux château ! L'Aigle noir est chassé de ton parc. Tu n'apercevras plus l'ombre de la défaite, Foch t'exorcise de Bismarck.

La Victoire en chantant, l'aile immense, se dresse Et, la voyant bondir avec ses lauriers d'or, Trois siècles à genoux sont fiers que la déesse Devant ces miroirs danse encor.

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