SCÈNE III
DUPONT, EMMA; Emma entrant par la gauche, et venant s'appuyer sur l'épaule de son père.
EMMA
Bonjour, mon père !
DUPONT
Bonjour, enfant... (Il l'embrasse avec une joie souriante.) Tu viens de te lever, je parie?
Moi?... Ah! mon père... j'ai déjà arrosé mes camélias, étudié un morceau de Bertini el traduit une page de Milton.
DUPONT
Tout cela?
EMMA, en cajolant son père.
Il faut bien... quand on veut être savante, quand ou sait que cela plait à son père.
DUPONT, l'embrassant.
Chère petite... c'est que le père sent d'autant mieux l'utilité de toutes ces éludes que, lui, il n'a pu les faire! Ce sont surtout les aveugles qui connaissent le prix de la lumière. (Il se lève.) Je ne suis qu'un ouvrier parvenu, moi... le peu que je sais, je l'ai appris seul , le soir, après mes journées... A la vérité, je travaillais avec une ardeur!...
EMMA
Vous aimiez donc bien l'étude?...
DUPONT
J'aimais ta mère !... ce qui valait encore mieux ; éle\ ée avec soin et alliée ù la noblesse par son père, elle ne pouvait accepter un ouvrier ignorant et grossier.
EMMA
Mais elle accepta l'homme qui s'était fait une position à force de courage et de travail?
DUPONT
Oui, malgré l'opposition de sa famille.
EMMA
Quoi ! Mme de Restoul aussi se refusa?...
Quelque temps; mais l'opposition vint surtout de sa sœur qui avait épousé, à l'étranger, le baron de Veineux. Aussi, chère enfant, en travaillant à ton élévation, je ne fais, pour ainsi dire, que te restituer l'héritage de la mère ; je veux que l'éducation le rende la position qu'elle m'a sacrifiée... (En souriant.) enfin, que tu paraisses sa fille plus que la mienne.
EMMA, vivement.
Que dites-vous, mon père?
DUPONT, se levant.
Oh ! je ne me fais point illusion ; malgré tout, vois-lu, pour L'instruction et les manières, je ne suis guère qu'un maître ouvrier.
EMMA
Mais vous nevous rendez pas justice, mon père!... votre instruction, vos manières sont celles de toui le inonde... un maître ouvrier! Mais comparezvous donc seulement à mon oncle Baptiste... DUPONT, souriant.
Ohl Baptiste, lui, a toujours voulu resler un franc compagnon... Quand nous demeurions en-
semble , tout jeunes, et que je lui disais le soir : — Baptiste ! je vais lire ; il me répondait : — Alors je vas aller rejoindre les amis, en fait de lecture je n'aime que le piquet !... Il avait dès lors un tel amour d'indépendance, que ses camarades l'avaient déjà surnommé Cadet-sans-gêne !
EMMA
Oui; mais il devrait permettre aux autres d'avoir des goûts plus élégans, et ne pas trouver mauvais que l'on vive selon l'éducation que l'on a reçue.
Au fond il a raison... Baptiste sent qu'une instruction et une société différentes empêchent notre intimité d'être aussi complète.
AIR : Ces postillons sont d'une maladresse.
Moins opposés par les goûts, les études, Nous trouverions nos rapports bien plus doux, Et son dépit contre nos habitudes Nous prouve encor son amitié pour nous ! Oui, c'est encor de l'amitié pour nous... Sur l'avenir je comprends ses alarmes; Car, dans nos rangs, chaque fois qu'un ami Veut s'élever, c'est presqu'un frère d'armes Qui passe à l'ennemi !
Puis, d'ailleurs, tu sais combien il nous aime , ce cher frère, avec quel empressement il est venu m'apporter toutes ses économies, quand il a pensé qu'elles pouvaient m'être utiles dans mes entreprises.
EMMA
Oh! certainement, il se fait gloire de votre supériorité... ce n'est pas comme ma tante, elle en semble chagrine... puis elle se permet quelquefois, avec nos amis, des choses!... avec Mmc de Restoul , par exemple !
DUPONT
Muie de Restoul ?
EMMA
Oui, lors de sa dernière visite, il y a six mois... mon oncle n'avait pas encore quitté Montargis pour aller demeurer à la Grande-Minoterie... ma tante venait alors presque tous les jours... Je suis sûre que ses manières ont hâté le départ de Mme de Restoul !...
DUPONT
En vérité?
Heureusement que j'ai pu m'excuser près de son fils...
DUPONT, retournant s'asseoir.
Ah ! à propos , il dîne ici aujourd'hui , Ion cousin.
EMMA
Sans doute, j'ai donné Ions les ordres...