ÂCT£ 11, TABLEAU III, SCÈNE VII
WILSON
C'est vrai... Ainsi, Georges, vous vous êtes évadé, vous vous mettez en opposition avec les lois de votre pays. '
' GEORGBtS.
. Mon pays I... Je n'ai (Fautre pays que la tombe, et je voudrais y être déjà. Mon pays ! Regardez-moi, M. Wilson, ne suis-je pas un homme comme vous? Eh bien, mon père, un de vos planteurs du Kentucki, n'a pas daigné, avant de mourir, prendre des mesures pour m'empêcher d'être vendu avec ses chevaux et ses chiens. J'ai vu ma mère mise aux enchères avec ses sept enfants; ils ont été vendus devant elle, un à un, à différents maîtres. J'étais le dernier; elle s'agenouilla devant Faoqttéreur, en le suppliant de Tacheter avec moi, afin qu'il lai restât au moins un en&ni ; il la repoussa* Il me fit attacher au cou de son cheval, et tandis qu'on m'emportait, les gémissements de ma mère retentirent à mes oreilles pour la dernière fois. J^ai vécu longuement, péniblement, sans père, sans m^, sans personne qui s'intéressât à moi, toujours grondé, battu, privé de tout. Je n'avais pas obtenu une seule parole bienveillante avant l'heure où je vins travailler dans votre fabrique. Je fus bien traité par vous, monsieur Wilson ; grâce à vous, j'appris à lire, à écrire; j'eus la noble ambition de me bien conanirc et de devenir quelque chose ; alors, mon maître est venu ; il m'a arraché à mes travaux, k mes amis, à tout ce que j'aimais; il ma rejeté dans la poussière. J'oubliais ce que j étais, disait-il; il voulait m'apprcndre que je n'étais qu'un nègre. Il se mit entre ma femme et moi, et prétendit que je devais la quitter pour en épouser une autre !... Et vous dites que ce sont les lois de mon pays !... Monsieur, je n'ai pas plus de pays que je n'ai de père. Lorsque je serai au Canada, où les lois me protégeront^ ce sera ma patrie, et j'obéirai â ses lois.
WILSON
' Allons, Georges, suivez votre route, mais soyez prudent, mon ami. Entrer dans une auberge aussi proche des plantations c'est dangereux, très-dangereux. Puis, cette marque, cette lettre H ?
GEORGES^ ôtant son gant et montrant sur sa main droite une
cicatrice récemment guérie.
C'est une dernière preuve d'attachement de M. Harris. Il y a quinze jours, il lui prit fantaisie de me marquer de son initiale, mais ce que le fer avait gravé, le feu l'a efl^icé, bien effacé, n'est-ce pas? (// lui montre sa main.) Ne craignez rien pour moi, je voyagerai en plein jour, je loj^erai dans lès meilleurs hôtels. L'audace est ici une plus sûre conseillère que la prudence. — Si vous entendez dire que Georges est pris, vous pourrez dire â votre tour que Georges est mort.
TiM, rentrant.
Les chevaux sout pièls.
GEORGES
Bien. {Preiiant Wilson à part.) Cher monsieur Wilson, souliVez que je vous demande encore un acte de charité chrétienne...
WILSON
Parlez 1
CB0RGB8.
Si je meurs, personne ne s'en inquiétera; je serai enterré dans le premier fo^ venu. Au bout de quelques jours, tout le monde m'aura oublié, excepté ma pauvre femme ! je désirerais, monsieur Wilson, lui faire parvenir cet anneau d*argant qu'elle m'avait donné le jour de noire nriariage. — Vous le lui remettrez en lui disant que je Tai aimée jusqu'à ma dernière heure... Le voulez*vous, monsieur Wilson ?
Très-certainement^ je ferai ce que vous me demandez.