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L'Opéra en 1788

La constitution qui régissait l'Académie royale de musique peu de temps avant qu'éclatât la Révolution était des plus complexes. C'était un compromis bizarre entre la monarchie et l'oligarchie, inspiré par les idées d'indépendance qui gagnaient du terrain chaque jour, et qui devaient aboutir à un si terrible cataclysme. A l'Opéra comme dans le royaume, les esprits étaient très-agités ; on criait fort ; on discutait beaucoup ; on résistait ouvertement au directeur; on combattait en dessous le ministre ; on suspectait toute autorité établie ; on protestait ; on invoquait la justice, le droit, sans les trop respecter.

La situation allait empirant depuis nombre d'années, et le déficit qu'on signalait dans la caisse de l'Opéra à la fin de iliaque direction n'était pas fait pour défendre l'ancien élat de choses. Depuis plus d'un siècle, en effet, tous les directeurs s'étaient successivement ruinés à l'Opéra, tous sauf Lulli, puis Rebel et Francœur. C'était un jeu de bascule perpétuel entre la Ville et l'État, qui se rejetaient sans cesse l'Opéra et acquittaient ses énormes dettes à tour de rôle. Dernièrement encore, De Vismes du Valgay, qui était pourtant un habile administrateur, et auquel la Ville avait accordé un secours annuel de 80,000 livres (la première subvention régulière attribuée à l'Opéra), n'avait pas réussi et avait dû donner sa démission : ce malheureux théâtre était alors revenu à la non moins malheu-

reuse Ville, qui y perdit, en moins d'une année, 200,000 livres. Cependant, le roi souffrait de voir notre premier théâtre lyrique tomber ainsi en décadence, et, le 17 mars 1780, il avait rendu un arrêt qui faisait cesser le privilège accordé à la Ville, ordonnait qu'elle payerait les dettes contractées par l'Opéra pendant son administration, et remettait ce théâtre sous la tutelle de l'État.

Mais il se préparait un bien autre changement, qui allait rompre avec le passé de tout un siècle. C'était la reconnaissance du pouvoir des artistes et leur introduction dans la direction du théâtre; bref, la formation d'un comité dirigeant. L'arrêt royal du 17 mars disait bien que ledirecteur gouvernerait avec pleine et entière autorité; mais, par l'art. 10 du même arrêt, le ministre de Paris est chargé « de présenter au roi les nouveaux statuts et règlements qu'il jugera nécessaires pour l'administration de l'Opéra. » Or, le 27 avril, le ministre publia un règlement dont l'article Ior instituait un comité composé du directeur général, de deux premiers sujets du chant, du maître de ballets, de deux premiers sujets de la danse et d'un secrétaire (1).

Voici comment devait manœuvrer cette organisation si compliquée. L'Opéra était sous la direction suprême du ministre de Paris , qui se faisait représenter par un intendant des Menus Plaisirs. Le directeur de l'Opéra n'était plus qu'un administrateur général, secondé d'un comité de six membres^ comité qui décidait et ordonnait tout dans le théâtre, sauf approbation du ministère. Le seul privilège du directeur était d'avoir deux voix dans le comité : il n'avait donc qu'un quart d'autorité.

Le roi ne s'en tint pas là dans la voie des réformes : non content d'avoir appelé les artistes à diriger eux-mêmes leur théâtre, il voulut aussi accorder au directeur et aux principaux sujets un intérêt dans le produit des recettes et des économies. Ces artistes, ainsi appelés à profiter des bénéfices,

(1) Le nombre des membres du comité et le mode de les choisir furent très -légèrement modifiés d"abord par un règlement du ministre (lfi avril 1781), puis par 1rs arrêts royaux du 13 mars 1784 et du 28 mars 1785. (Archives nationales, ancien régime, 01,631. Observations sur Us mémoires des sujets de t'Opéra qui demandent l'entreprise de re spectacle, en avril 1789). On trouve dans le même carton le texte original du règlement ministériel signé parles principaux sujets, lo 17 avril FJ80.

furent nommés artistes copartageants et formèrent une assemblée générale, à laquelle le comité devait rendre compte de sa gestion : le comité tenait séance d'abord une, puis bientôt deux fois par semaine, et l'assemblée générale des sujets copartageants se réunissait au commencement de chaque mois.

Cette organisation nouvelle commença à fonctionner en avril 1780 : le comité tint sa première séance le 22 avril. M. Amelot était alors ministre de Paris, Papillon de la Ferté était intendant des Menus Plaisirs; Pierre-Montan Berton et Gossec avaient été nommés, le 1er avril, directeur et sousdirecteur de l'Opéra. Le comité était composé de Legros, Durand, Vestris père, Gardel l'aîné, Dauberval et Noverre. Les fonctions de secrétaire, qui ne donnaient pas voix délibérative, étaient remplies par un nommé Lasalle, intrigant fieffé, qui sut bientôt prendre une place importante dans le comité, dont il devint comme la cheville ouvrière. Berton ne put pas exercer longtemps ses fonctions : il mourait le 14 mai. Le 16, les artistes de l'Opéra rédigèrent une adresse au ministre pour lui demander de ne pas nommer de directeur et de les laisser se gouverner eux-mêmes (1). Leur requête ne fut pas admise, et le roi appela à la succession de Berton un musicien expert, Dauvergne, qui avait déjà par deux fois dirigé l'Opéra. Grande fut la déception des artistes et du comité de l'Opéra, qui regardèrent dès le premier jour leur nouveau directeur comme un maître, comme un tyran dont il fallait se débarrasser au plus vite. Ce qui ne les empêcha pas d'adresser à Dauvergne une lettre où « ils lui annonçaient avec plaisir que le ministre avait enfin répondu à leurs désirs et à leurs instances en le nommant à la place de directeur (2). »

Ces innovations dans l'administration de l'Opéra avaient été accueillies avec faveur par l'opinion. Voici ce que disaient à cet égard les Mémoires secrets, le 12 mai 1780 : « La nouvelle constitution du théâtre lyrique n'est point despotique, ni même monarchique, comme ci-devant. Le sieur Le Berton n'en est que l'administrateur principal : les sujets participent aujourd'hui au gouvernement intérieur de cette vaste machine : ils ont des assemblées, des jetons et voix délibérative. »

A peine voulut-on mettre en pratique le nouveau régime

(1) Archives nationales, ancien régime, 0-1, 632. <2) Archives nationales, ancien régïme, 0-1, 635. Lettre de démission de Dauvergne à M. Araplot, du 23 mars I7d<>.

qu'un s'aperçut combien it était défectueux. Les artistes, se

sentant délivrés d'une direction unique et énergique, donnèrent pleine carrière à leurs caprices : c'était à qui chanterait ou danserait le moins et obtiendrait le plus de gain et d'honneur. Ce n'étaient que réel imations, pétitions, remontrances, protestations , que froissements d'intérêts et d'amour-propre , jalousies, intrigues, mauvais vouloir, querelles, démissions, ruptures d'engagement subreptices. Le comité ne sa-

vait auquel entendre et rejetait t teur,

qui n'en pouvait niais, n'ayant par le fait qu'une autorité illusoire. Celui-ci se plaignait à l'intendant des Menus, qui demandait les ordres du ministre, lequel était le plus souvent fort embarrassé de prendre une décision et de se reconnaître dans cet inextricable chaos.

Amelot adressait alors à La Ferté des lettres fort irritées. atre autres, qu'il était surexcité par les prétentions exorbitantes de ces vaniteux artistes, il lui envoyait un billet qui commençait par cette vive apostrophe : « En vérité, Mousieur, je sens qu'il faut une patience plus qu'humaine pour «■induire l'indécrottable machine de l'Opéra, mais ne perde pas courage, je vous prie, <j( aidés-moi à la faire aller au moins de notre mieux; »et, après avoir résolu d'un mot les réclamations pécuniaires et honorifiques de Gardel, de Dauberval, de la Oruimard, il ajoutait durement : « Pour Mine Saint-Huberty, il ne faut pas aller par deux chemins : si elle refuse obstinément de chanter mardi, mandés le moi et je vous envoirai un ordre du roi pour la faire mettre en prison, dont vous différerés seulement L'exécution jusqu'au mardi matin. Je désire vivement au surplus que la demoiselle Candeille puisse vous convenir, mais assurons au moins le spectacle pour la rentrée. En vérité, il y a de quoi faire tourner la tète (1). »

Au bout de deux ans de je insupportable, Dau-

vergne, las de résister aux persécutions sourd'"- du eomité (2), prit prétexte de sa santé et se retira, Les artistes en étaient venus à leurs tins: ils étaient enfin débarrassés de cette ombre

(1) Archives Nationales. Ancien tire du ministre du 6 avril 1*82.

(2) Le SI mars 1T81, Gardel, Dauberval. Legros. Mlles Guimard et I avaient adressé à M. de La Ferté un long mémoire d'une violence extrême contre l'administration de Daavergne. I archives Nationales. Ancien régime. 0

de directeur qui les gênait si peu et allaient pouvoir se gouverner eux-mêmes. A partir de Pâques 1782, un nouveau comité prit la souveraine direction de l'Opéra. Il comptait huit membres votants : Gossec, compositeur, Legros et Lainez, représentant les acteurs copartageants, Garde! et Dauberval, représentant les premiers sujets et le corps de la danse, Rey, représentant le corps de l'orchestre, De la Suze, représentant les chœurs, et Bocquet, inspecteur, plus de Lasalle, le secrétaire: c'était une véritable république artistique (1). La joie était dans les cœurs : chacuu espérait que ce régime imprimerait à l'Opéra une impulsion telle que l'art allait briller d'un éclat incomparable, mais (voyez un peu la fatalité) ce malheureux comité, qui avait tant agi pour renverser Dauvergne, ne tarda pas à tomber lui-même sous un pouvoir d'autant plus absolu et d'autant plus funeste qu'il était innommé et s'exerçait dans l'ombre.

Sitôt que Dauvergne se fut retiré, Morel devint le maître souverain de l'Opéra et soumil à ses plus dures volontés le comité, qui se montra aussi humble et aussi plat devant l'homme d'affaires parvenu, qu'il s'élait fait brave et impudent devant l'artiste joignant l'honnêteté au mérite. Ce Morel avait commencé par être employé dans l'administration des voitures qui allaient de Paris à Versailles, et il gagnait 1,200 livres par an à surveiller les cochers et à vérifier leurs comptes. Il avait obtenu ensuite une place de commis aux Menus Plaisirs, et s'était bientôt, grâce à son esprit souple et délié, insinué dans la faveur de Papillon de La Ferté; il manœuvra même assez habilement pour épouser la sœur de son maître : dès lors, sa fortune était assurée. Il eut de plus, par deux fois, l'honneur de signer de mauvais poèmes d'opéras élaborée par le comte de Provence; le beau-frère de La Ferté, collaborateur du frère du roi, avait acquis à l'Opéra un pouvoir absolu, el il en usait pour faire jouer ses propres ouvrages, qui d'ailleurs ne lui donnaient pas grand'peine : il les achetait à de pauvres rimeurs qui mouraient de faim et les situait de son nom. Thésée, Alexandre aux Indes, Tfiémistocle, autant

(1) Koclion de Cliabatmes avait présenté au ministre un mémoire tendant à faire remettre l'administration de l'Opéra aux s jets principaux, formant un comité subsistant, dont chaque mer.-b:'e aurait le détail de quelque partie, et serait obligé d'en rendre compte à l'Assemblée. C'est ce plan qui avait été adopté, {mémoires secrets, Il avril 1782).

de misérables ouvrages qui tombèrent tout à plat, malgré la musique que Gossec, Méreaux et Philidor avaient eu la faiblesse de composer par crainte de ce triste sire.

Il n'était pas d'autre arme que la chanson contre ce tyran de la musique, et, de fait, les malins ne se faisaient pas faute de gloser sur le sieur Morel.

Au bas d'un pont, dans un bureau, Morel visait le numéro De- mes voitures et des vôtres, - Quand il se dit un beau matin :

Je veux faire aussi mon chemiu ; Je le vois bien faire à tant d'autres.

Ma figure, dont chacun rit, Est plate autant que mon esprit.

Quels protecteurs seront les nôtres?

Mince en tout, comme en revenus, Grossissons-nous par les Menus, Comme on en voit grossir tant d'autres

Roi des dramatiques tripots,

La Ferté, voyant mon liéro",

Dit : Bon, il faut qu'il soit des nôtres-.

Pour mon argent, toujours dupé,

Toutes mes catins m'ont trompé :

Allons, Morel, cherchez-m'en d'autres.

Et ainsi de suite, pendant huit couplets. Fait-il jouer son Pannrge dans l'île des Lanternes, une des productions du comte de Provence (la musique était de Grétry, comme celle de la Caravane du Caire, sortie de la même plume royale), chacun de s'égayer fort d'un énorme tambour sur lequel on frappait continuellement dans cet ouvrage et d'expliquer à sa façon cet usage excessif de la peau d'âne.

Dans cet opéra, je vous prie, Qui frappe avec tant de fureur.' C'est le dieu du goût, je parie, Qui prend le tambour pour l'auteur.

L'Opéra était dans un désarroi complet sous cette autorité arbitraire et aussi capricieuse qu'absolue. Acteurs et actrices agissaient tous à leur fantaisie. Ils ne chantaient ou dansaient

que quand il leur faisait plaisir, se montraient d'ailleurs fort âpres au gain, et harcelaient le ministre pour qu'il leur accordât titres, congés ou gratifications, trois faveurs qui n'en faisaient qu'une et qui tendaient au même but : s'emplir la poche.

Ils partaient en voyage sans permis, se reposaient sans raison valable, laissaient l'Opéra aller à vau-l'eau et criaient tous à qui mieux mieux contre la sévérité qu'on montrait à leur égard. Il n'y avait qu'un moyen de mater cette troupe indocile : la prison ; et encore cette ultima ratio avaitelle bien perdu de sa puissance. Il n'est pas de mois où le ministre n'écrive à l'intendant de menacer tel artiste de le faire enfermer, mais la Force et For-1'Evêque n'étaient plus les épouvantails d'autrefois. Tous les artistes, du plus grand au plus petit, sentaient bien que les temps étaient changés, qu'en dépit de toutes les menaces, on n'oserait les mettre en prison qu'à la dernière extrémité, qu'on les y laisserait quelques heures à peine, et qu'à leur sortie de cachot, le public les applaudirait pour faire pièce à leurs oppresseurs.

Cette assurance doublait leur audace et les faisait traiter leurs supérieurs avec une rare insolence. Un beau jour de 1783, le sieur Morel avait fait enfermer une danseuse, mademoiselle Dupré, qui voulait à toute force aller danser à Turin. Celle-ci ne passa qu'un jour en prison, et à peine sortie, elle ne craignit pas d'adresser à Morel une lettre où elle le gouaillait ainsi que son beau-frère Papillon de la façon la plus amusante. Elle débutait ainsi et continuait sur ce ton pendant deux grandes pages :

J'ai l'honneur de vous informer, Monsieur, que le tout a été on ne peut pas mieux. Je n'ai d'autres regrets que celuy de n'avoir resté enfermée que vingt-quatre heures. Le raelement des barreaux et le train des verroux étoit très amusant, et faisoit une armonie délicieuse ; j'y avois déjà fait porter des pacquets et des provisions, comptant faire un plus long séjour dans ces lieux charmants, où néantmoins j'aurai beaucoup soufert d'ennuys et de tristesse, comme vous pouvez bien vous l'imaginer. Enfin, voilà la pièce jouée au parfait. Il ne me reste qu'à m'occuper sérieusement de mes affaires... (1).

Finalement, elle obtint ce qu'elle voulait et partit pour l'Italie.

(1) Archives nationales, Ancien Répime, 01, 829. Lettre de Mlle Dupré du 5 septembre 1783.

Cependant le roi voyait avec peine que les dispositions qu'il avait prises n'avaient pas eu tout le succès qu'il en pouvait espérer, et il crut bien faire en instituant, le 3 janvier 1784, une école où l'on pût former des sujets utiles à l'Académie de musique; mais cette école devint bientôt un objet de haine pour les premiers sujets, qui trouvaient là un obstacle à leurs caprices (c'était là en effet qu'on allait chercher des artistes pour les remplacer quand ils s'avisaient de simuler une maladie pour ne pas chanter, ou quand ils voulaient voyager), et ils réunirent tous leurs efforts pour battre en brèche cette dangereuse institution. Enfin, le roi, voulant couper court aux réclamations sans fin que suscitaient les innombrables règlements qui régissaient l'Opéra, les refondit tous en une seule et même loi, datée du 13 mars 1784. Ce travail, d'une longueur démesurée et dans lequel on s'est ingénié à prévoir et à résoudre toutes les difficultés qui pourraient naître, ne servit absolument de rien, et, après comme devant, le désordre ne cessa de régner à l'Académie.

Le roi s'avisa enfin qu'il avait peut-être eu tort de céder aux revendications des artistes, et que l'autorité du directeur, si faible fut-elle, ne pouvait qu'exercer une influence salutaire sur l'Opéra, puisque le désordre n'avait fait qu'augmenter depuis son départ. Il résolut donc de remettre un directeur à la tète de l'Opéra et il rappela à ce poste celui même qu'on avait sacrifié naguère aux intrigues du comité. C'était un grand honneur pour Dauvergne, mais un sanglant affront pour le comité, car, bien qu'on eût mis en avant la faiblesse de sa santé pour masquer sa défaite, Dauvergne avait été bel et bien congédié en 1782. Voici, en effet, en quels termes les Mémoires secrets signalent son retour : «Le sieur Dauvergne, qu'on avait renvoyé en 1782 de la direction à cause de la pesanteur de son joug, désagréable à tous les sujets, vient d!être rétabli avec de grands compliments. On dit aujourd'hui que son mérite, son honnêteté et sa probité sont connus depuis longtemps. »

Dauvergne rentra en fonctions le l« avril 1785 : on devine de quel œil le comité le vit revenir au pouvoir. La lutte recommença plus vive que jamais entre le directeur el les membres du comité : chaque parti se dénonçai! à tour de rôle au courroux du ministre

Cependant, au plus fort de cette guerre de ruses el d'embûches, le ministre de Paris vint à changer : le baron de Iireteuil, qui avait remplacé Amelot, donnait sa démission, et

M. de Villedeuil lui succédait le 24 juillet 1788. Dauvergne jugea à propos de renseigner le ministre sur les terribles gens qu'il était chargé de conduire et de contenir. Il dressa alors un état général de tous les sujets délibérants, chantants ou dansants de i'Opéra, et l'adressa à l'intendant des Menus avec le secret espoir que celui-ci le montrerait au ministre : il prend soin du reste de l'y engager dans une lettre fort habile. Cet état des sujets de l'Opéra est rédigé avec beaucoup de soin et d'esprit : c'est une série de portraits à la plume, d'une vérité d'autant plus grande qu'ils ne sont pas nattés. A voir le soin qu'il prend d'être à la fois très-juste et très-sévère, on devine que Dauvergne risquait là une forte partie : il lui fallait vaincre... ou partir.

Voici ce curieux tableau et la lettre qui l'annonce, deux pières destinées à rester secrètes et qui le sont demeurées jusqu'à ce jour (1).

A Paris, ce 14 aoust 1188.

Monsieur,

Je suis revenu hier de la campagne pour me rendre demain vendredi, entre neuf et dixheures, dans l'Œil de Bœuf ou dans la Grande Galerie: j'yrai avant ou après prendre les ordres de M. le maréchal de Duras pour mon service du jour de Saint-Louis.

J'ai fait l'analyze des talens, des mœurs, du caractère, des deffauts, tant des personnes qui composent le comité, que des premiers sujets du chant et de la danse que vous m'avés demandé, et je ne puis remettre qu'à vous même, étant un objet de confiance sans bornes : vous y verres, Monsieur, que ma véracité ne m'a pas permis de vous rien cacher : je vous prie de ne confier à personne (excepté au ministre, si vous le jugés à propos) cet analyze qui auroit l'air d'un libelle contre quelques sujets, quoiqu'il soit dicté par la vérité, et que les portraits y soient peints d'après nature, et même sans charge : comme ma conscience ne me reproche rien sur le compte que j'ai l'honneur de vous rendre, quelques choses qu'il en puisse résulter, je n'en serai pas moins tranquille.

J'ai celui d'être avec un respectueux attachement, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

d'aivebgne.

(1) Aux Archives, la lettre se trouve dans le carton : Ancien régtme

01,629; tand:s que la pièce principale est dans le carton t526 Celle-ci, bien entendu, n'est ni signée ni dalée, mais l'écriture caractéristique de Dauvergne ne permet d'avoir aucun doute sur le compte de l'auteur; pour la date, le seul rapprochement de cet état avec les tableaux detroupes donnés par les almanachs du temps, nous indique 1788, ce qui concorde parfaitement avec la lettre signée.

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