‹ L'Opéra en 1788Chapitre 3 sur 4 · ÉTAT DES PREMIERS SUJETS DE LA DANSE · texte numérisé non relu

ÉTAT DES PREMIERS SUJETS DE LA DANSE

Premiers Danseurs.

M. Garde!. — Premier danseur et maître des ballets. Voyés sou caractère à l'article comité.

M. Vestris — Excellent danseur dans son genre, mais bête, insolent, impudent, ne se prêtant jamais au bien de la chose lorsque les circonstances l'exigent, quelques raisons qu'on lui donne pour l'y engager, et cela parce que son père lui dit que moins il dansera et plus le public l'applaudira.

M. Nivelon. — Danseur, agréable dans la pantomime, il sert assés exactement.

Premiers Remplacements.

M. Favre. — Aide du maître des ballets, danseur médiocre, d'une mauvaise santé, mais il n'y en a pas un meilleur pour doubler M. Gardel.

M. Laurent. — Figure de magot, mais que le public trouve bon dans les danses de caractère.

M.Frederik. — Assés bon pour doubler le sieur Vestris dans quelques circonstances pressantes.

M. Goyon. — Excellent danseur dans la pantomime, mais la plus mauvaise conduite pour l'œconomie de sa santé et celle de ses finances.

M. Huard. — Mauvais sujet, médiocre danseur, il s'est enfui à Bruxelles avec une femme, pour se soustraire à ses créanciers.

M. Laborie. — Jeune sujet de 17 ans, de la plus jolie figure possible, il a de grandes dispositions, il travaille beaucoup, il ne lui manque qu'un bon maître.

M. Siville. — Mauvais sujet pour la conduite et pour son talent qu'il a négligé pour courir les femmes débauchées et les tripjts dans l'un desquels il a été arrêté il y a 10 jours : on lui a rendu sa liberté sur la représentation faite à M". De Crosne, qu'on en avait besoin dans le moment.

Premiers sujets de la Danse.

Mlle Guimard. — Cette demoiselle a fait un service sans exemple depuis 1701, qu'elle est entrée à l'Opéra; ilseroit très fâcheux pour le public et pour l'Académie que de mauvais conseils lui fissent perdre le mérite d'une considération que l'on doit à ses longs services.

Mlle Saulnier. — Belle femme, mais médiocre danseuse, pour ne rien dire de plus.

Mlle Pérignon. — Excélente danseuse dans son genre.

Mlle Langlois. — Actuellement enceinte, il y a tout à craindre que le deffaut d'exercice ne nuise à son talent.

Premiers Remplacements.

Mlle Roze. — La meilleure danseuse dans le genre noble : elle se rends difficile pour le service, par les mauvais conseils de son maître, le sieur Vestris père.

Mlle Hilisberg. — Jolie danseuse, encore difficile par les conseils de son maître, le sieur Vestris père.

Mlle Coulon. — Bonne danseuse dans le genre noble, mais froide, elle a cependant beaucoup acquit pendant son séjour à Londres. Ses progrès ont été très-sensibles.

Mlle de Ligny. — Danseuse médiocre qui, malgré son travail, n'augmentera pas beaucoup son talent.

Mlle Zacarie. — Médiocre danseuse qui restera telle qu'elle est.

Mlle Miller. — Excélente danseuse quoiqu'un peu froide, elle travaille sans relâche à devenir premier sujet, elle ne répugne à rien pour le bien du service.

Mlle Laure. — Cette jeune fille ne fait dans ce moment aucun service pour cause de maladie de femme, il faut attendre l'époque pour savoir ce qu'elle deviendra.

Mlle Trosche. — Jeune danseuse qui travaille beaucoup, et qui double la demoiselle Pérignon à la satisfaction du public.

Croyez-vous qu'il fût bien aisé de conduire une troupe où les sujets zélés et de caractère traitable étaient de beaucoup en minorité? Quelle peine devait avoir le directeur à composer les spectacles au milieu de ces exigences qui se contrariaient l'une l'autre, de ces départs subits, de ces caprices d'un jour! Tantôt c'est la Guimard qui, une fois le répertoire arrêté pour la semaine, envoie dire qu'elle compte se purger le mardi, qu'on ait donc à changer le spectacle. A quoi le directeur répond qu'il ne changera rien, et qu'il fera doubler Mlle Guimard si elle ne veut pas danser. « Toutes ces propositions, ajoute Dauvergne, ne sont faites que parce qu'il y avait une petite partie organisée pour aller à Lay passer le mardi, le mercredi et le jeudi. Voilà le résultat de la liaison de la Guimard avec toutes sortes de canailles; je pen.-.e que c'est véritablement le mot propre de cette pernicieuse société ! (1) » Tantôt, c'est le jeune Vestris, qui imagine de faire le boiteux et de dire qu'il s'est blessé à la jambe, pour ne pas danser dans Panurge : Dauvergne le guérit subitement en lui annonçant que s'il ne dansait pas, il serait à l'amende de tout son mois (2). Un autre jour, il se produit à l'Opéra un miracle étrange. Lainez refuse un soir de chanter dans Erélinn, disant qu'il ne pouvait arti-

culer un son, et le lendemain il accourt chez le directeur, assurant qu'il reprendrait son service dès le lendemain; il avait sufli pour le guérir qu'un jeune inconnu débutât avec succès dans le rôle même où il croyait qu'on ne pourrait jamais le remplacer (3).

Mais quand la maladie venait accroître tous ces embarras, la tâche du directeur devenait presque impossible, et la grippe sévit précisément avec une grande rigueur en l'année 1788. Aussi, faut-il voir le désespoir de Dauvergne, qui ne sait vraiment à quel saint se vouer. « Je joins ici le répertoire pour la semaine, écrit-il le 30 août à M. de la Ferté. Vousy verres que l'on ne donnera point de ballet d'action demain, en voici les raisons : Mlle Guimard a fait dire qu'elle étoit incommodée, la demoiselle Pérignon l'est aussi , la demoiselle Langlois est prête d'accoucher, la demoiselle Lign}* est toujours hors d'état de danser, j'ai envoyé un congé de deux mois à la demoiselle Zacharie, la demoiselle Laure ne danse plus; la demoiselle Troscheest dans son lit de la suite d'une entorse qu'elle à pris il y a trois semaines ; malgré tous ces invalides, si Guimard avoit pu danser, peut-être auroit-on pu imaginer de donner quelque chose, ne fut-ce que la Chercheuse d'esprit, mais, dans le moment qu'elle a envoyé dire qu'elle étoit hors d'état de danser, j'ai appris que M. Nivelon est tombé avant-hier, qu'il s'est, m'a-t-on dit, cassé une dent et fendu une lèvre, que le sieur Goyon est attaqué de la grippe comme les trois quarts de Paris, enfin, Monsieur, je vois avec satisfaction que, malgré cette épidémie, nous pouvons jouer l'opéra, quoiqu'avec la moitié de nos chœurs de moins et un tiers de l'orchestre malade (4). »

En dépit des efforts héroïques du directeur, l'année 1788 (de Pâques 1788 à Pâques 89), fut des plus mauvaises et se ter-

(1, 2, 3, 4) Archives nationales, ancien régime, 01-629. Le mois précédent, certains acteurs de l'Opéra qui étaient allés danser à Londres avaient reparu à l'Opéra. En annonçant cette nouvelle à M. de La Ferté, Dauvergne indique par son expression qu'on avait alors une singulière façon d'apprécier le mérite d'une danseuse. " Les débuts anglois ont eu lieu hier. La demoiselle Coulon a dansé la première; il m'a paru, ainsi qu'à tous les spectateurs, qu'elle a fait beaucoup de progrés, surtout daus les sauts, car elle a fait voir, au moins dix fois, dans de trèslongues pirouettes, le plus haut bouton de son caleçon : elle a été trèsapplaudie. » (Archives nationales, Ancien régime, ni ,629, lettre du 12 juillet 1788).

mina par un gros déficit. Lasalle, le cligne secrétaire du comité, saisit aussitôt cette occasion et adressa au ministre un l'apport secret où il attribuait ce malheur à la mauvaise direction de Dauvergne. Celui-ci, ayant été informé de cette attaque calomnieuse, écrivit sur l'heure à M. de la Ferté une lettre très-digne, où il énumérait simplement les causes du déficit, lesquelles du reste n'étaient pas difficiles à découvrir. « Ce délabrement, dit-il, a été occasionné cette année par un froid rigoureux pendant 00 jours; par rétablissement d'un spectacle musical (l'Opéra Italien) qui attire plusieurs amateurs qui venoient à l'Opéra; par les circonstances des affaires du tems qui inquiettent nombre de citoyens sur leurs fortunes et plus encore: par la tranquillité des sujets qui sans rien faire reçoivent les appointe mens et ne mugissent point de prendre des prétextes pour se dispenser de remplir leurs devoirs; enfin par le grand nombre de congés accordés à des sujets nécessaires. » Il termine cette lettre fort habile par cette simple réflexion qui en disait plus que de Longues phrases : «J'ai appris hier que le sieur Lasalle a présenté, il y a quelques jours, au ministre un mémoire contre moi, je n'en ai point été ('•tonné, puisqu'on a eu la bonté de ne le pas chasser lorsqu'il a eu l'audace d'en présentérun contre vous il y a -1 ans : je lai pardonne toutes les coquineries qu'il fera ou qu'il écrira contre moi (1). »

Parmi les causes qui avaient amené ce déficit dans la caisse de l'Opéra, il en est une qu'il faut tirer au clair, parce qu'elle peut être d'un utile enseignement pour ceux qui s'ooi cupenf d'économie théâtrale : il s'.a.^il delà paresse des artistes, qui ne cherchaient qu'à s'enrichir en jouant le moins possible. Le 3 janvier 1781, le roi avail rendu un arrêté qui lixait un maximum pour les traitements (9,000 livres pour les premiers sujets, 7,000 pour les remplaçants, 3,000 pour les doubles) et supprimait les feux, mais confirmait les sujets admis au partage et ceux qui y seraienl admis par la suite dans leur droit sur les bénéfices qui pourraient des recolles

plus avantageuses, dues eu partie à leur zèle, à leurs travaux, ainsi qu'à leur économie dans les dépenses. Ce règlement répondait bien aux idées d'association, de libre exploitation que les artistes mettaient toujours en avant. Les premiers artistes

il archives nationales. Ancien régime, 01, 629. Lettre de i>aiiverç,rne Mu 26 mars IT89.

ayant droit au partage étaient bien les mêmes qui recevaient jadis des feux, mais au moins le bénéfice qui leur l'evenait maintenant n'était que le résultat du bien qu'ils faisaient à la chose publique , au lieu d'être une sorte d'apanage de leur talent.

A peine voulut-on appliquer ce règlement qu'on vit tous les premiers sujets refuser à qui mieux mieux de chanter et de danser: c'étaient les petits qui faisaient presque toute la besogne. Et pourtant les premiers sujets n'auraient eu à répartir qu'entre eux les bénéfices que leur concours eût fait réaliser, mais chacun prétendait se reposer et partager ensuite le bénéfice produit par le travail d'autrui.

Après quatre ans de ce régime, le directeur put dresser et envoyer au ministre cet état du nombre de fois que les premiers sujets du chant ri de la danse ont chanté ou dansé pendant les années ci-après (1). Je prends seulement dans ce tableau les plus célèbres artistes du chant : la proportion est la même pour tous les sujets copartageants.

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