L'opéra romanesque
et la Polychromie féodale (Firmin-Didot). Gaucher Myrian (avec P. Lavigne). Salamanque, Toulouse et
Paris au xme siècle (Firmin-Didot).
L'Ame de Jeanne d'Arc. La Guerre de Cent ans (Firmin-Didot). Guemica (avec P. Gailhard). Opéra-Comique. Musique de Paul Vidal (Fasquelle).
Kermaria. Opéra-Comique. Musique de Camille Erlanger. (P. Dupont).
La cloche du Rhin (avec Montorgueil). Opéra. Musique de Samuel Rousseau (E. Flammarion).
Le serpent de mer, roman parisien (E. Flammarion).
Montsalvat, roman historique (E. Flammarion).
Le Juif polonais (avec H. Cain'i, d'après Erckmann-Chatrian.
Opéra-Comique. Musique de Camille Erlanger (P. Dupont. Midi. Théâtre, paysages et légendes (E. Flammarion). Les Barbares (avec Victorien Sardou) Opéra. Musique de C. Saint-
Saëns (Calmann-Lévy) .
Orsola. Opéra. Musique de P.-L. Hillemacher (Calmann-Lévy) Sous le Volcan, roman (E. Flammarion).
Les Atlantes (avec Ch. Lomon). Roman des Temps légendaires.
(Editions de la Nouvelle Revue).
Trilby (avec Ch. Lomon'i. Comédie-Française (Calmann-Lévy). Fiorella (avec Victorien Sardou). Musique d'A. Webber. Londres
(Enoch).
La Mamelouke. Roman historique (J. Rueff). Biarritz-des-Goëlands. (Edition de la Nouvelle Revue). Le Puits des Ames, roman (Fasquelle).
Chacun sa Vie (avec G. Guiches). Comédie Française (Fasquelle). Gambetta par Gambetta (OUendorft).
Le Miracle (avec Mérane). Opéra. Musique de Georges Hue.
'ne cloche tinta sur la cohue des assistants, énervés de l'attente longue : le jury rentrait dans sa loge ; le président allait proclamer les résultats du concours d'opéra.
Piétines, serrés à étouffer les uns contre les autres, les groupes s'immobilisèrent, debout, dans la salle à demi obscure : des visages subitement pâlis se tendirent vers les treize juges impassibles, inquiets peut-être de leur verdict : les parents, les amis des lauréats espérés se devinaient à leur émotion. Derrière les décors en scène, où des portes de toile peinte s'entrebâillaient sur des faces blêmes, un brouhaha décroissait très vite, dramatisé d'un cri de détresse, appel coupé net d'un sanglot.
Un pesant silence, la torpeur assoupie des théâtres vides tomba sur ce public, qui vibrait, une minute avant, de mille angoisses exaspérées. L'appariteur descendit en scène, se pencha
vers le fond de la salle, où le jiny, debout, comme gagné à l'anxiété de tous, semblait attendre une décision qu'il ignorait : un seul des juges, Paul Audran, — sa vivacité ne s'impressionnant guère des solennités de l'heure. — cherchait du regard, au balcon, un visage familier, auquel il sourit d'un air satisfait.
— Bon ! murmura le député-poète Barny, en se penchant vers Fanny Derval, dont la pâleur s'avivait soudain d'une joie grave, Paul vous a fait signe ; il est content : les petites Ferneuil ont le prix.
— Toutes les deux, au moins ? gémit, auprès de la célèbre artiste, une voix du Midi, tellement émue que son accent en devenait comique.
— Sans doute, madame Lescasse, dit doucement la cantatrice tragique à la dame replète et mûre qui l'implorait d'un regard en détresse ; Audran ne serait pas content si l'une de vos deux nièces avait échoué.
— Eh ! il se soucie bien de la petite Jeanne, allez! C'est Flore, l'aînée, qu'il préfère : elle chante ses mélodies.
Un second coup de cloche, impérieux et sec, interrompit la tante des deux favorites du jour : dans le silence recueilli, le directeur du Conservatoire, président du jury d'opéra, dit à l'huissier Moreau, d'une voix musicale et tendre
comme les stances lyriques qui ont fondé sa célébrité :
— Appelez mademoiselle Flore Ferneuil.
Il y eut, dans toute la salle, une sorte de frémissement, un très court instant de stupeur muette ; puis, sans transition, avec la détente brusque d'un coup de foudre, une rafale de clameurs hostiles, un ouragan d'invectives ou de protestations croula, de tous les étages de la salle, et déferla furieusement contre le jury :
— Et Jeanne Ferneuil!... réclamaient en chœur des grappes d'auditeurs, secoués de colère, des jeunes filles éperdues, des hommes graves, ralliés eux-mêmes au mécontentement général.
Sur la cohue en tumulte, le président dirigeait l'averse vaine de son carillon : le désordre refluait jusque dans le jury, où une minorité triomphante paraissait recommencer la discussion dont le résultat, pourtant, demeurait acquis. On ne voyait partout que des mains tendues, crispées parfois en gestes de menace, et des figures enflammées aux bouches ouvertes, jetant vers les juges des nomenclatures de poulailler ou de ménagerie.
Tout à coup, une accalmie interrompit le vacarme et déchaîna, dans une ovation frénétique, un rire énorme qui fit diversion. Moreau. ayant ouvert à deux battants la porte centrale
du décor, reparaissait seul sur la scène ; ses bras découragés exprimèrent clairement que Flore Ferneuil refusait d'entrer et de s'entendre proclamer seule lauréate du prix qu'elle avait espéré partager avec sa sœur. La foule tout entière acclama la révoltée invisible et parut attendre du jury un nouvel arrêt.
Très doux, très calme, souriant avec finesse aux manifestants apaisés, le président, ironique à peine, modifia un peu la formule usuelle et annonça :
— ■ A mademoiselle Flore Ferneuil le jury décerne le premier prix, à l'unanimité. Appelez mademoiselle Jeanne Ferneuil.
Mais une clameur nouvelle couvrit sa voix et ce fut aussitôt un tapage inouï. Il était manifeste, en effet, qu'après la première phrase, le public ne pouvait plus entendre que celle-ci :
— Mademoiselle Jeanne Ferneuil, le jury vous a donné un second prix.
— Toutes les deux, premier prix !.. vociférait l'auditoire.
Certes, il s'égayait lui-même de sa manifestation excessive ; mais il était visible qu'énervé par six heures de séance dans une atmosphère surchauffée, il ne se laisserait pas détourner de son intransigeance et du plaisir violent de protester avec éclat.
Un instant, le jury fit tête à l'orage, s'étu-
diant à être impassible ; mais, le président, toujours tranquille, se détournant vers le directeur de l'Opéra, celui-ci parut lui suggérer un avis approuvé de tous : et les treize jurés se retirèrent sans avoir tenté de poursuivre la lecture du palmarès ; un avis officieux annonça qu'il serait affiché au foyer du public.
La retraite des juges déconcerta la manifestation ; entre la scène vide et leur loge déserte, les clameurs, sans direction, décrurent peu à peu, tandis que des groupes d'amis et de parents, forçant les portes d'accès dans les coulisses, faisaient irruption derrière le décor. Sous la lumière en surplomb des herses, qui durcissait les visages et fanait leurs teints avivés de fards, dans le foyer où s'indignaient des voix jeunes, brusquement noyées de larmes, un tourbillon d'initiés harcelait les concurrentes de compliments et d'exhortations.
Derrière un portant, Barny, très familiarisé avec l'histoire quotidienne et même avec « les histoires » du Conservatoire, renseignait deux reporters, qui écrivaient des notes rapides dans une bousculade affolée :
— Il y a eu tant de sujets, cette année, expliquait-il, qu'on a coupé en deux le concours d'opéra : ce matin, les hommes. Aucun incident. Rien d'éclatant, d'ailleurs : un beau baryton, dans une barbe de sapeur; le reste.
indifférent. Mais, cet après-midi, un joli bouquet d' « espoirs » et de lauréates de l'an dernier, et des potins ! et des cra)^ons aguichants de Germain ou de Georges Pioch, — la grande attraction enfin. Un de mes collègues de la Chambre a donné sa carte à son coiffeur ; ce mélomane du rasoir l'a vendue, aux enchères, un prix fou. Voilà comment j'ai eu pour voisin de stalle un saleur de Chicago qui n'a rien compris à notre façon de jouer l'opéra-comique : il pensait assistera la dernière nouveauté d'Albert Carré... Malgré la valeur réelle et le niveau du concours, deux noms éclataient d'avance parmi les autres : Flore et Jeanne Ferneuil !... Toute l'année, aux exercices d'élèves, dans les salons musiciens, les deux sœurs avaient remporté des triomphes: l'aînée, Flore, dans le répertoire dopera, où son mezzo, déjà^ profond et émouvant, annonce une grande carrière, servie par un travail, une volonté, un équilibre vraiment hors de pair; — la cadette, Jeanne, la délicieuse blonde que vous voyez rire, là-bas, des visages consternés qui l'entourent, dans le classique où son soprano léger se joue, sans fatigue et comme sans études, des plus délicates difficultés. Celle-ci ira loin au théâtre, en souriant à la vie, au succès et même aux terribles mécomptes de la carrière, où tout prend des proportions exagérées.
— Elle ne me semble guère émue de son échec.
— Soyez assurés qu'elle y voit un triomphe. Entre les imprécations de la tante Lescasse et le chagrin muet de son aînée, qu'elle n'a pu empêcher de manifester contre la décision du jury, cependant flatteuse pour elle, Jeanne Ferneuil rit déjà de tout le tapage qu'elle a déchaîné. Je parie qu'elle préfère son second prix scandaleux au sage triomphe de Flore. Et quand vous irez, ce soir, les interwiever chez elles, c'est à la cadette, — après dix lignes d'éloges graves à l'aînée, — que vous décernerez deux colonnes d'impressions jolies, variées, spirituelles et le plus bel avenir lyrique.
— Alors, le jury a été injuste ?
— Ah! non. Je ne connais pas les dessous de sa délibération ; elle a été laborieuse, mais équitable. La grâce de Jeanne Ferneuil a emballé le public, conquis la foule, indiqué aux juges qu'il fallait lui donner un premier prix ; parmi eux, quatre ou cinq jurés ont dû soutenir cet avis avec le même enthousiasme : ce sont les « extérieurs » à la musique pure, ceux qui sont en même temps des artistes, des mondains et des lettrés, plus près de la foule que les autres ; mais les professionnels, en majorité là-haut, ont d'autres scrupules. Leurs préférences personnelles, quand ils en ont, ne
sont pas combatives ; elles se neutraliseraient, d'ailleurs. C'est toujours, en définitive, sur le terrain de l'art et du programme imposé qu'ils se réfugient, très honnêtes, à l'abri de leurs entraînements. Et voilà pourquoi, sauf exceptions infiniment rares, les sentences du jury sont consciencieuses.
— Alors, le second prix de Jeanne Ferneuil?. . .
— Est très juste. Si son admirable, son impeccable aînée n'avait pas concouru, Jeanne aurait son premier prix, n'en doutez pas, par simple comparaison avec les autres... Mais il a bien fallu échelonner les deux récompenses . .
— Dans le sens inverse du public ?
— Parfaitement. Flore n'a pas eu, devant lui, le triomphe de sa cadette ; mais cela tient à tant de causes, étrangères à sa valeur !... Ce que la foule acclamait à son insu, dans cette Jeanne rieuse et jolie, mais c'est précisément' son insouciance et sa beauté, tout ce qu'elle dégage de charme dans le moindre geste, de séduisant en ses attitudes et jusqu'à sa coquetterie espiègle, à la fois très enfantine et très rouée. Ah! vous verrez ! vous verrez cette carrière au théâtre !
— Alors, le jury se trompe. Ce n'est pas un concours de chant ; c'est une épreuve d'opéra, de théâtre précisément, qu'il a à juger. Le public a donc raison contre lui ?
— Qui sait ? conclut prudemment Barny.
Nous avons tant vu de ces surprises que justifiait ou infirmait l'avenir ! Quand vous connaîtrez les deux sœurs, vous comprendrez pourquoi leurs juges ont voulu peut-être donner à Flore un avantage officiel sur sa cadette : elle le méritait; et c'est probablement la première, la seule fois qu'elle l'aura obtenu. C'est comme la compensation d'un jour aux injustices de toute une vie.
— Il n'en faut pas plus pour faire d'elles deux ennemies.
— Ah! ça, jamais! je vous en réponds. La plus frivole aime son aînée plus que tout au monde et de toutes les forces que sa nature mobile peut lui donner pour cela : quant à Flore, qui n'a pas deux ans de plus qu'elle, elle chérit sa sœur comme sa fille et comme son devoir ; toute l'adoration qu'elle a pour Jeanne est dans ces deux mots, singulièrement graves, mes amis, aux regards de cette scrupuleuse huguenote de l'art.
Et Barny, appelé du geste et du sourire par la petite Ferneuil, qui l'épiait du coin de son œil frisant, serra la main des deux journalistes et se dirigea vers elle.
— Je parie, monsieur Barny, que vous parliez de moi avec ces messieurs ! . . . Qui est-ce ?
— Deux critiques féroces.
— Alors, je suis tranquille ; vous les aurez apprivoisés.
— Pas tant que vous.
— Moi ! Mais je ne leur ai pas dit un mot.
— Comment donc ! Vous ne les avez seulement pas regardés, comme ceci, — en souriant?...
— Jamais!... Et puis, c'était à vous que je souriais. Vous aviez l'air tellement content de mon échec !...
— Vous appelez ça un échec ? Mais vous avez tout simplement triomphé par l'émeute; et l'on vous attend dans la rue pour vous acclamer.
— Pas moi, — Flore, je pense.
— Flore aussi ; mais pas tant que vous.
Et comme l'aînée se levait et venait à eux, très pâle, ses ardents yeux noirs encore voilés de larmes, Jeanne, s'appuyant, gamine, au bras de Barny, lui souffla gentiment à l'oreille :
— Consolez-la ; dites-lui que ça n'a aucune importance, mon échec, et que c'est un succès tout de même, puisque c'est elle qui a le prix.
Elle se détournait aussitôt vers un groupe d'assiégeants, pétrifiés d'admiration, et qui attendaient d'elle un mot amical, comme des pauvres d'église une aumône : camarades du Conservatoire, reporters débutants des courriers de théâtre, étudiants et commis, voisins
de quartier, et jusqu'à deux potaches, rouges et béants d'avoir été, comme les autres, mitraillés par elle à leur tour d'œillades presque tendres et de sourires émerveillés.
— Que dites-vous de cette injustice ? demandait Flore à Barny, très amusé de ce manège de tourterelle.
— Rien. Nous irons voir Verdier.
— Le directeur de l'Opéra?... Il vient de m'envoyer son secrétaire pour me prier d'aller lui parler demain.
— Naturellement. Il vous engage.
— Je ne veux pas, — si Jeanne n'est pas engagée, elle aussi.
— On en causera . D'ailleurs , avec un homme comme Verdier, vous arrangerez tout vous-même ; parlez-lui nettement. Il a pour vous une admiration. . .
— Et pour Jeanne ?
— Il lui semble qu'elle est plus désignée pour l'Opéra-Comique, à cause de son répertoire.
— Elle n'a pas concouru en opéra-comique pour éviter justement cette objection. C'est à l'Opéra que je veux qu'on l'engage, avec moi. Nous ne nous sommes jamais séparées : aujourd'hui, c'est impossible.
— C'est bon, petite pensionnaire exaltée. Je verrai Verdier ce soir. C'est un galant homme,
très accessible à de tels sentiments ; et il vous l'engagera, votre sœur chérie, qui est bien moins énervée que vous.
— Elle avait si bien chanté son air, joué sa scène !...
— Et vous, donc ?
— Moi, j'avais travaillé deux mois; j'étais prête. Elle avait changé de morceau dix jours avant le concours. Et elle y a été exquise, tout simplement!... De nous deux, c'est elle, la grande artiste, celle qui a le plus d'avenir. Ce jury n'y entend rien.
— Mais si, tragique insurgée ! Et la preuve, c'est qu'il vous a donné le prix à l'unanimité.
— Il aurait mieux fait de rendre à Jeanne les deux voix qui lui ont manqué pour le premier rang et de m'épargner ainsi l'unanimité qui m'agace : c'est une méchanceté de plus contre ma pauvre sœur.
— Votre pauvre sœur !... fit en riant Barny. Voyez donc comme elle est à plaindre.
Il lui montrait Jeanne, éclatante de gaîté et de belle humeur, au milieu d'un cercle d'hommes empressés, dont les visages exprimaient, selon leur caractère, l'intérêt tendre qu'ils lui vouaient déjà ; et, futée, sans marquer l'ombre d'une préférence, elle accueillait les hommages comme une reine de drame lyrique, qui ne se
décide pas à faire un choix, mais entend bien ne décourager personne.
— Je vous ramène en auto, avait proposé Fanny Derval, qui était parvenue à guérir madame Lescasse de son désespoir retentissant. en lui prodiguant à voix basse de mystérieuses consolations.
— Qu'est-ce que vous lui avez dit ? demanda Jeanne, gagnant la sortie avec la cantatrice que mélancolisait un peu le ressouvenir de son concours triomphal — vingt ans avant ! — dans le même cadre fané.
— Je lui ai promis, si elle est sage et digne, que toutes les mamans des autres en sécheront d'inquiétude et que je l'emmène, ce soir, dîner avec nous au Bois, où elle pourra montrer sa fameuse robe de satin feuille morte.
— Le dernier coupon du magasin de notre pauvre oncle ! fit Jeanne Ferneuil avec une nuance fugitive de regret. Il aurait été si content, aujourd'hui ! . . .
Mais le petit groupe débouchait dans la rue où l'événement prévu par Barny ameutait la foule et les passants : la moitié du public attendait les lauréates et les saluait d'une suprême ovation. Timide devant la réserve un peu froide de Flore Ferneuil, elle harcelait Jeanne souriante d'un tumulte plus familier. Et des mains se tendaient vers elle, qu'elle serrait au hasard,
i4 L'OPÉRA ROMANESQUE
en distribuant à la ronde des regards de sortilège et de remercîments. Sa popularité subite immobilisa longtemps la voiture qui les emportait dans une cohue d'enthousiasmes assez mal élevés.
— On lui paye déjà sa gloire en gros sous, à cette petite, murmurait Paul Audran derrière Barny, qu'il rejoignait à l'angle du trottoir.
— Elle ira loin, espéra le député de Montmartre.
— Oui, si elle travaille, un jour ou l'autre, ce qui est probable, grâce à l'aînée. Quand elle aura cessé de sourire, elle pensera peut-être à étudier.
— Elle a le don et le charme. Voyez la foule.
— Et dire, mon cher éducateur et représentant du peuple, que cette sortie tapageuse, au milieu de citadins ameutés, va peut-être jeter une vingtaine de petites bourgeoises dans la carrière du théâtre ! Leurs mamans passaient; elles ont vu cette ovation. Elles croient que c'est le bonheur et vont travailler tout de suite à celui de leurs enfants.
— Mais c'est le bonheur, philosophe à musique! Comment, diable, imaginez-vous la femme heureuse ?
— C'est celle dont le nom ne sera jamais imprimé dans un journal et qui ne sera aimée que d'un seul homme.
— Réactionnaire !
— Mais non ; vos manuels de morale disent comme moi ; ils vantent le bonheur anonyme du laboureur et de l'artisan. Mais, par une contradiction ridicule, ils ne proposent aux enfants que l'exemple des grands cabotins de l'histoire ou du théâtre, les plus malheureux des hommes, — et des femmes.
— Vous parlez comme Flore Ferneuil.
— ■ Oui. Celle-là aurait pu être heureuse, avec sa prédilection pour l'effacement ; c'est sa sœur qui l'a poussée au théâtre.
— Où elle brillera.
— Elle eût brillé partout, même au foyer d'un mari obscur. Sa maternité l'oblige à être artiste.
— Elle a un enfant? jeta Barny stupéfait.
— Sans doute : la petite Jeanne, — sa sœur.
— Eh bien ! elles arriveront ensemble.
— Mais toujours Flore sera la seconde ; elle est comme la chèvre des contes de bêtes qui poussent leurs petits devant elles et se font tuer pour les laisser fuir.
— Mon cher Audran, vous êtes amer; vous n'aimez pas Jeanne.
— Je préfère Flore.
— Elle est très belle.
— Elle est meilleure.
i6 L'OPÉRA ROMANESQUE
— Vous écrivez pour elle votre prochain opéra ?
— Mon cher, fit avec humeur le compositeur agacé, je ne fais pas des opéras. Mais, si j'écris jamais quelque chose, — une machine, j'aime mieux ce terme, moderne du moins ! — chez Verdier, ce sera pour Derval ou pour Flore Ferneuil.
— Amoureux? dit Barny en lui serrant la main.
— Ami ! C'est bien plus grave.
Ils se quittaient. Des femmes vulgaires, pesamment endimanchées, les dépassaient, escortant une grande fille, assez jolie, mais agressivement maquillée, un des seconds accessits du concours dont on s'attardait encore, sous le péristyle, à commenter le palmarès affiché.
— Ne pleure pas ! lui criait la mère, qui redoutait sans doute, sur le visage de son élève, les désastres d'un délayage public. Tu vois pour qui sont les prix : cette petite effrontée t'a enlevé le second en faisant au jury des visites d'intrigante. Tout le monde l'a bien vu, va ; elle connaissait les jurés ; ils la lorgnaient, ils riaient entre eux. Ils devaient en dire des horreurs. J'aime mieux que tu n'aies pas eu ion prix que de l'avoir de cette façon.
La petite, humiliée, baissait la tête et désapprouvait : il était manifeste qu'elle eût tenu au
prix beaucoup plus qu'à n'importe quelle manière de l'avoir.
Audran. qui avait entendu le commentaire acidulé de la mère, — peut-être à son intention ! — froissa avec colère le programme annoté qu'il avait gardé : on osait, sans qu'il pût se commettre à provoquer peut-être une répartie poissarde, tenter d'avilir une Ferneuil devant lui !.. . la sœur de Flore ! . . .
— Décidément, grommela-t-il, le public avait raison : c'était un premier prix qu'il fallait à cette petite.
Et il regretta d'avoir jeté, dans la sébille de bois, la boule noire qui avait fixé le sort de Jeanne Ferneuil.
iERGE Verdier se singularisait, au théâtre, par un passé très éloigné en apparence d'une direction dopera. Tour à tour officier, industriel, sous-préfet, député, journaliste et critique, il avait, pendant vingt ans, touché à tant de fonctions qu'il ne s'était spécialisé dans aucune.
A force de manier des hommes de catégories disparates, il s'était aperçu qu'il n'y en avait qu'une : les mêmes mobiles les mènent dans tous les rangs sociaux. Avec un de ses plus fameux patrons politiques, « tombeur » narquois de ministères et de quelques diplomaties rivales, il professait que tout homme sain d'esprit et de bon équilibre détient une aptitude générale aux entreprises où un seul doit commander à tous : il suffit des circonstances pour faire surgir une compétence, ignorée la veille, à la tête de n'importe quelle spécialité publique.
A soutenir ce Gambettisme à la mode de
l'Année terrible, Verdier s'était créé une réputation desprit paradoxal, très averti néanmoins de tout ce qui, à Paris, constitue une sympathique singularité. Connu dans tous les milieux sans y être inutilement répandu, armé de camaraderies bienveillantes et de quelques amitiés sûres, on se disposait à apprendre sans étonnement qu'il entrait dans la diplomatie quand prit fin le privilège de l'Opéra, septennat dont le titulaire déclinait le renouvellement. Nombre de compétiteurs assiégèrent bientôt le ministre ; il les écouta tous avec attention ; ils cherchèrent à s'exterminer les uns les autres et y réussirent à demi. Aucun ne songea à traiter de haut la question et à mettre en évidence un plan évolué selon les progrès lyriques du temps. Et le ministre hésitait de plus en plus quand le hasard d'un dîner le fit voisin de Serge Verdier.
La question du jour fut posée tout de suite ; les légendes, les cancans et, — ce que personne ne savait, — l'histoire même de l'Opéra, familière à Verdier, abonné très assidu, depuis quinze ans, de l'Académie nationale de musique et de danse, — tout fut par lui mis au point en un raccourci pittoresque dont le ministre s'étonna :
— Ma foi! dit-il, depuis huit jours, j'ai entendu^ tous ceux qui paraissent avoir qualité
à Paris pour me parler utilement de l'Opéra ; ils ne m'ont à peu près rien appris. Et Verdier vient, en dix minutes, de me documenter avec clarté, infiniment mieux que la plupart des professionnels.
— C'est précisément parce que je ne suis pas un professionnel, expliqua le futur diplomate, que je vous parle mieux de la maison. Je la fréquente, je la connais. Je ne la vois ni à travers une grande carrière d'artiste — je n'en suis pas un, et je n'ai jamais écrit de pièce, — ni derrière un passé, mettons glorieux, de directeur qui a réussi. Je suis tout neuf devant la déjà vieille bâtisse et je ne m'intéresse qu'à son avenir.
— Lâchez la Carrière, posez votre candidature et je vous nomme ! jeta le ministre en riant.
— Donnez-moi une semaine pour réfléchir, riposta Verdier, que personne non plus ne prit au sérieux.
Les jours suivants, le gouvernement, toujours indécis, consulta officieusement l'opinion publique en interrogeant ses arbitres. Les divergences s'accentuèrent : les musiciens ne s'entendaient plus : chaque journal patronnait un candidat sans imposer sa nomination. Dans la maison, c'était l'incohérence et l'appréhension universelles.
Soudain, un nom fut prononcé qui rallia d'emblée beaucoup de suffrages : un journal du soir venait, parmi quelques autres, de lancer la candidature de Sero-e Verdier, très habilement indiquée par le ministre au cours imprécis d'un entretien. De grands compositeurs le soutenaient aussitôt : ils avaient admiré ses mises en scène, au Cercle, où il organisait, chaque hiver, deux représentations triomphales. Tous les journaux du boulevard lui étaient sympathiques et. spontanée, une manifestation des abonnés envoya en sa faveur une adresse chaleureuse au ministre.
— Eh !... les abonnés, dit-il à ses collègues, c'est plus d'un million de la recette, — la plus sûre, la plus fidèle des subventions.
— Mais Verdier est un diplomate !
— Tant mieux ! L'Opéra est le salon de la République et son directeur une espèce de chef du protocole intermittent.
— Alors, nommez à ce poste un inspecteur des beaux-arts.
— Jamais de la vie ! Un « officiel » pourrait nous gêner : impossible de le désavouer. L'Académie nationale de musique doit demeurer le terrain neutre des négociations qu'on n'ose ni entreprendre officiellement, ni tout à fait négliger. Il y faut un homme du monde un haut fonctionnaire avisé. Le directeur est.
certains soirs de gala, quand il reçoit pour nous des souverains de passage, un de nos préfets les plus en vue, presque un ambassadeur de Paris.
— Il y a du vrai. Mais le chant, la musique, la danse ?. . . Ce sont des spécialités qui exigent un homme de métier.
— On me soutient le contraire au nom du grand Perrin et du docteur Véron. Et ce sont les musiciens qui l'affirment.
Trois jours après, cédant à l'insistance d'une presse assez unanime et au désir du personnel de TOpéra, où l'affabilité de Verdier était proverbiale, le ministre, ayant reçu la délégation des abonnés, convoquait leur candidat rue de Grenelle, en même temps que son soussecrétaire d'État.
— Voyons ! lui dirent très sérieusement les deux arbitres du gouvernement. Accepteriezvous la direction de l'Opéra?
— Si vous m'accordez un cahier des charges raisonnable, oui, tout de suite.
— Quelles seraient vos exigences ?
Serge Verdier les énuméra posément, en homme qu'on n'avait pas pris au dépourvu et qui connaissait les périls et les ressources de la maison.
— Soit! consentit le ministre. Nous allons, pour la forme, consulter vos anciens collègues
de la Chambre et le « groupe de l'art » dont vous avez été le plus brillant rapporteur, précisément dans cette question de l'Opéra.
— Inutile, dit le sous-secrétaire d'Etat. J'ai là deux cents lettres de députés qui réclament toutes la nomination de notre grand ami.
— Ces démarches vous honorent, mon cher Verdier.
— Bah ! fit le candidat, sceptique, soucieux déjà, ils auront voulu créer un précédent, un débouché de plus au chapitre des compensations réservées à d'anciens parlementaires.
— Vous êtes trop modeste... Alors, c'est dit. Je vais annoncer votre nomination demain au Conseil, où vous ne comptez que des amis.
— Le président va me blaguer.
— Espérons-le : ce sera la meilleure sanction de votre popularité. Quant à votre programme, rédigez-le vous-même.
— Il est très simple : je ferai de mon mieux ; je serai très bon ; je tâcherai d'être juste.
— C'est donc difficile ?
— Oui, partout; mais, à l'Opéra, c'est impossible. Ma bonté tentera, du moins, de compenser les tares légères de ma justice. Et ma nomination paraîtra ?
— Après-demain, à Y Officiel .
— Alors, j'ai le temps d'être absolument
prêt. Dans trois jours, messieurs les ministres, j'aurai l'honneur de vous faire ma visite solennelle et de venir signer mon cahier.
Depuis deux ans, Serge Verdier était directeur de l'énorme théâtre sans avoir eu à souffrir d'une défaillance. Il avait délégué à chacun de ses chefs de service un pouvoir absolu, qui engageait devant lui sa responsabilité. Les exécutions musicales, la discipline de scène, la mise en œuvre des pièces étaient, à l'Opéra, devenues à peu près irréprochables. Verdier s'était révélé plus juste encore qu'il n'avait promis ; sa sollicitude un peu distante, mais singulièrement avertie de tout ce qui- pouvait intéresser son personnel, du plus grand de ses artistes au plus modeste de ses ouvriers, lui avait gagné les cœurs.
Son bureau, presque inaccessible aux étrangers, sauf en des audiences strictement mesurées, demeurait, à toute heure du jour, ouvert à ses pensionnaires. Il vivait avec eux sur un pied de camaraderie obligeante où se décelait à peine son autorité ; un mot, adouci d'un sourire, savait, au besoin, rappeler à ses devoirs le subalterne enclin à s'en écarter. Une sorte de paternité morale, malgré qu'il fût jeune encore, l'isolait un peu de ses artistes ; mais aucun ne l'abordait avec crainte ; tous l'aimaient d'être si patient, si poli, que jamais avec lui un geste
nerveux, une exclamation dissonante ne pouvait froisser la dignité d'un homme ou meurtrir la sensibilité d'une femme.
Malgré la certitude de bon accueil que lui assurait la réputation de Serge Verdier, Flore Ferneuil avait le cœur serré en franchissant le seuil de l'Opéra, où Fanny Derval et Jeanne l'accompagnaient avec tant de gaîté.
Devant la loge des Barthélémy, fleurie de soins coquets et d'ordre ponctuel, un groupe discutait avec animation, autour de Raymonde Xozal : son automobile l'attendait en trépidant dans la cour. Les yeux gris bleu de la superbe artiste, qu'un extravagant chapeau s'évertuait en vain à rendre moins belle, étincelaient de plaisir : elle racontait à deux camarades une randonnée à cheval, dans la forêt des Andelys, à la poursuite de sa meute emportée sur la piste d'un gros gibier : l'ardente chasseresse au mobile visage mimait son récit avec tant de verve, qu'elle extériorisait en rythmes souples ses sensations de plein air et de vie errante ; et l'on ne pouvait, à la regarder palpiter ainsi, guerrière wagnérienne, de toute la griserie de l'espace et du ciel, se défendre d'une évocation qui dressait cette Sieglinde splendide sur le seuil de Ilounding , aux rumeurs des cors delà Val k lire, devant le frêne ■ le Xothuno-.
— Voici mademoiselle Ferneuil, lui dit Derval, qui vient signer son engagement et va être des nôtres.
— "Nous sommes déjà fières de vous, mademoiselle, assura Raymonde en lui serrant la main avec amitié. Vous avez été parfaite, hier.
Jeanne était passée, rieuse, amusée de franchir pour la première fois « l'entrée des artistes », qu'elle se figurait plus solennelle; mais les deux camarades de Nozal, une basse et un ténor de la maison, la suivaient du regard, distraits, séduits par sa tournure enfantine, par ses cheveux d'avoine folle et de soleil ; ils accompagnèrent même les deux femmes jusqu'au premier palier, pour voir de plus près les traits de la sœur cadette et chercher la caresse flottante de ses yeux.
— Hein ! la jolie fille ! murmura la voix grave .
— Est-ce que le patron va l'engager aussi ?
— Espérons-le ! jeta l'autre avec un gros rire, sans préciser davantage les témérités de son espérance.
Dans le grand couloir de l'administration s'immobilisaient quelques visiteurs. Une danseuse très jeune, jolie brune dont le teint pâle contrastait avec les yeux d'émail fluide, attendait son tour d'entrer chez le secrétaire o-éné-
rai, Pierre Bouvier, le plus parisien des conférenciers à la mode : sa porte entr'ouverte laissait fuser jusqu'à l'huissier indifférent les rires clairs de deux femmes très égayées.
— Marie Marteau, sujet de la danse, nomma Fanny Dervalau passage, en désignant la ballerine d'un signe de tête. Mais venez : le cabinet du directeur est au fond, à droite.
— Comme c'est sombre! murmura Jeanne, ennemie née des ombres où se mouraient des lampes électriques.
— Et recueilli, fit Flore. J'ai le « trac ».
— Pourquoi ? Il n'y a pas d'homme plus aimable que Verdier. Il va vous faire un accueil charmant.
— Pourvu qu'il ne me refuse pas l'engagement de Jeanne !
— Barnya dû le voir; ça marchera. Marcel, dites à monsieur Verdier que mademoiselle Ferneuil est là... Je vous attends ici, avec Jeanne.
— Ne te tourmente pas, sœurette chérie.
— Jamais : ma tante Lescasse n'est pas là pour m'énerver, et Fanny Derval porte bonheur.
— Monsieur le directeur vous attend, dit l'huissier, et il précéda la jeune fille vers le bureau directorial.
Flore traversa un grand salon ministériel et
fut introduite dans le cabinet où l'accueillait son juge de la veille. Une grande baie éclairait la pièce, dont le meuble essentiel était une table massive, surchargée de volumes et de papiers.
— Veuillez vous asseoir, mademoiselle, dit le directeur, cérémonieux et comme sur ses gardes.
« Barny lui aura parlé, supposa Flore interdite ; et il ne veut pas engager Jeanne. .. »
Elle ramenait tout à cette unique pensée. vSerge Verdier la complimentait du talent qu'elle avait montré au concours ; et il lui annonçait son intention de la prendre à l'Opéra, où il attendait d'elle les meilleurs services.
— Je vous remercie, balbutia-t-elle. Mais monsieur Barny vous aura dit peut-être...
— Rien. Je l'ai vu ce matin ; il m'a seulement annoncé que vous auriez à me demander une chose... un peu difficile. Je vous préviens que je ne puis signer avec vous que l'engagement de lauréate du Conservatoire : cinq mille la première année, sept la seconde ; c'est le règlement. Mais je n'attendrai sans doute pas deux ans pour vous augmenter : je suis sûr que vous réussirez tout de suite.
— Ah! monsieur, il ne s'agit pas d'argent. Mais je ne puis accepter vos conditions et entrer à l'Opéra, si...
— Ouoi donc, mon enfant? interroo-ea avec bonté le directeur, qui voyait pâlir Flore d'une anxiété soudaine. Dites-moi ce que vous désirez; je tâcherai de vous être agréable.
— Si vous n'engagez pas avec moi ma sœur Jeanne ! acheva d'un trait la jeune fille.
Verdier ne montra aucune surprise : l'incident de la veille au concours, les commentaires de Paul Audran et l'interview des deux sœurs dans un journal du matin l'avaient préparé sans doute à cette exigence. Sa résolution, d'ailleurs, était prise. Tout autre, même le plus bienfaisant des hommes, dans cette ambiance théâtrale qui prétend mettre en valeur tous les « effets » de la vie, eût improvisé une défense factice, une mise en scène à bon dénouement.
Le directeur n'y songea même pas; et, très simplement, il dit à Flore Ferneuil :
— Mademoiselle, votre sœur est engagée avec vous.
— C'est vrai?... s'écria Jeanne, transfigurée. Et je puis le lui annoncer tout de suite ?
— Laissez-moi me réserver ce plaisir, dit Verdier en sonnant son huissier. Je présume qu'elle vous attend ; nous allons la faire entrer.
— Ah ! monsieur le directeur, murmura la jeune artiste avec une gratitude manifeste, comment vous exprimer?...
— Ne dites rien : j'avais un remords d'avoir voté non, hier, au concours ; je répare en vous disant oui.
A l'annonce de son engagement, Jeanne, nullement intimidée par l'aspect un peu sévère du cadre officiel et du mobilier de l'Etat, ne trouva mo}Ten de remercier Serge Verdier qu'en lui sautant au cou.
— Jeanne !.. Mais elle est folle ! excusezla! gémit l'aînée, confuse d'un élan si familier.
— Et de quoi donc, mes chères enfants ? fit le directeur, tout de même un peu surpris. C'est la tradition de la maison : j'embrasse toujours mes nouvelles pensionnaires, quand elles me font l'honneur de signer avec moi. Il paraît que c'est comme ça... depuis Louis XIV.
Debout tous les trois, ils échangèrent encore quelques propos enjoués et se séparèrent avec amitié ; Verdier avait reconduit ses pensionnaires jusqu'au milieu du grand salon. Et il les regardait s'en aller, heureuses, si différentes d'allure et d'attitude : Flore, élégante et grave, d'une distinction presque distante qui forçait le respect, et Jeanne, gamine, d'une gaîté d'enfant, toute vibrante de jeunesse et de joie,
— Qu'est-ce que je vais pouvoir faire de cette délicieuse petite bonne femme ? se demandait-il. Et pourquoi, diable! l'ai-je engagée
comme ça, tout de suite ? Est-ce bien pour faire plaisir à l'admirable aînée?
Il eut un geste de doute.
— A Barny, peut-être, qui me l'avait recommandée, ce matin, avec insistance?
Mais il ny croyait guère, fermait sa porte et concluait, avec un sourire sceptique, très indulgent :
— Je crois bien que c'est pour me faire plaisir à moi-même et éclairer un peu de ce rayon de soleil vivant la cave sonore de Charles Garnier.
Les deux sœurs, cependant, se jetaient au cou de Fanny Derval et lui annonçaient la bonne nouvelle ; elles n'avaient pas reconnu dans l'ombre, assise sur la vieille banquette de velours élimé et comme résignée à attendre des heures une audience de hasard qu'elle n'osait solliciter, une grande fille blonde, vêtue en coutil aux teintes mortes :
— Vous êtes bien heureuses, vous autres. Vous pouvez, du moins, espérer des rôles, ditelle sans amertume aux Ferneuil qui la dévisageaient.
— Claire Claret ! ici !
— Eh oui, mes belles ! Et toute mon histoire est dans votre surprise. Engagée ici, comme vous dites, après mon premier prix de l'an dernier, je n'ai pas encore débuté !
— Est-ce possible ?
— Oh! c'est un peu par ma faute. J'ai été malade; un deuil m'a contrainte à demander un congé; j'ai eu tous les malheurs — et sa tête se courba, confuse, sous un regret chagrin, — tous les déboires à la fois.
— On m'avait dit, pourtant, que tu avais eu un très joli succès...
— Oui, un soir, j'ai remplacé, au dernier moment, une des trois filles du Rhin. J'ai écé applaudie, mais sous un autre nom : on n'avait même pas eu le temps de mettre une « collette » sur l'affiche.
— Mais c'est injuste, dit Jeanne, généreuse et brave.
— Monsieur Verdier, découragé, m'a oubliée.
— Je lui parlerai de toi, tu verras : tu auras du succès; avec ton talent et ta voix, on arrive toujours.
— Tu lui parleras, toi?... firent en même temps Flore et Claire, un peu effarées.
— Pourquoi pas ?... au Conservatoire, c'était moi qui rivais leur clou aux professeurs, quand ils étaient injustes.
— Le fait est... murmurèrent les deux femmes, en riant au souvenir des effronteries de Jeanne, dont la bravoure espiègle avait eu raison, bien des fois, des pires mauvais vouloirs.
— Et puis, tu as toujours été bonne pour nous, et nous serons deux, ici, à te défendre.
Elles étaient parvenues sur le palier, où stationnaient, en groupes dispersés, des artistes de la maison. Visiblement, ils attendaient le retour des deux sœurs qui, toujours conduites par Fanny Derval, subirent quelques présentations plutôt cordiales.
Il n'y a point, en effet, à l'Opéra, de rivalités étriquées ; dans l'immense vaisseau, où chacun peut aller et venir en évitant les autres tant il y a d'espace à travers l'ampleur désertique des paliers, des couloirs et des plans de scène, les artistes ont toujours une sensation d isolement et même de solitude. Ceux qui se détestent s'évitent si aisément que leurs dissensions y sont moins aiguës qu ailleurs : elles sont usées en quelque sorte et disparaissent dans les proportions épiques du décor. C'est ce qui explique trop souvent, sur le théâtre, entre les dix-sept mètres d'ouverture, le proscenium superflu et l'exotisme mondain des loges sur la scène, que les dialogues intimes des personnages soient souvent comme gelés d'un froid sibérien : il y a trop de vide et trop d'air autour des héros de l'Opéra.
La maison donne aux plus ombrageux l'impression qu'elle y garde à tous sa place large ; pour se détester, les rivaux devraient aller
jusqu'à la haine et c'est un sentiment bien encombrant et bien continu pour des cerveaux lyriques, voués par définition à toutes les harmonies.
Flore Ferneuil, sans avoir rien dit, sut plaire aux femmes : sa distinction native s'effaçait trop pour humilier les tares de race chez celles qui pouvaient en souffrir. Jeanne glana, comme toujours, le suffrage unanime des hommes, attendris tout de suite de la voir si enfant encore, et de la deviner femme jusqu'au bout des griffes.
Les Barthélémy leur sourirent d'un air de bienvenue aimable ; il était important de leur plaire : ils étaient dévoués à ceux qu'avait élu leur cœur simpliste et bougon.
Dans la cour, où des autos potinaient, immobiles, par les langues des wattmans désœuvrés, sur le trottoir de la rue qui longeait l'immense édifice, des regards suivaient les deux sœurs et détaillaient leurs silhouettes sans trop de malignité.
Et comme elles dépassaient les grilles dédorées de la bibliothèque et du musée, installés dans les salons privés de l'empereur qui avait commencé le monument, une rencontre les immobilisa devant le portail : Serge Verdier descendait la rampe pavée de la double entrée monumentale et les saluait correctement.
— Marche donc ! enjoignit Laure à la cadette, frappée d'une idée subite et faisant mine de s'arrêter.
— Mais non ; voilà bien la belle occasion ! Elle se campa, souriante, devant le directeur
parvenu à la grille.
— Vous avez à me parler, mademoiselle ? interrogea Verdier avec urbanité.
— J'ai oublié de demander une faveur à mon directeur, assura-t-elle, en le fixant de ses yeux lumineux et braves.
— Une faveur? Déjà? Avant même d'avoir signé ?
— Précisément; c'est comme un don de bienvenue que je voudrais obtenir de vous.
— Vous aussi ! murmura-t-il, avec un regard à Flore, dont la confusion redoubla à ce demireproche furtif.
— Voilà, c'est pour vous recommander, tant que je ne suis pas encore votre pensionnaire, celle qui nous a précédées chez vous, une admirable artiste, désolée de n'avoir pu vous montrer encore son dévouement et ses qualités rares.
Verdier regarda fixement la petite Ferneuil avec la volonté d'exprimer un blâme; mais les yeux veloutés ra)Tonnaient de tant de courage tranquille, ils étaient à la fois si confiants et si émus que le directeur fut contraint de les
rassurer d'un bon sourire et demanda le nom de la protégée que Jeanne défendait si bien.
— Claire Claret, notre amie.
— C'est vrai, s'empressa de répondre Serge. Mais je pense à elle; elle débutera... bientôt.
— Quand ? insistèrent la voix douce et le regard charmeur.
Verdier hésita deux ou trois secondes, chercha à se dérober d'un mot qu'il ne trouva point et se résigna à promettre :
— Dans quinze jours.
Et, le lono- du café de la Paix, mécontent de lui, irrité presque de l'audace d'une enfant qu'il commençait, croyait-il, à prendre en grippe, il regardait avec étonnement sa haute silhouette dans les grandes glaces de la terrasse.
Monsieur le directeur de l'Opéra ne se reconnaissait plus.
jurant tout l'été, les sœurs Ferneuil WMp prirent leur congé et ne parurent à l'Opéra que pour les débuts de Claire Claret ; ils furent assez médiocres : l'énervement, la totale absence d'habitude, des chagrins aussi, quelle n'avouait pas, mais dont son visage mobile était précocement terni, tout contribua, ce soir-là, à sa demi-déroute. Sans les Ferneuil, sans Jeanne surtout, qui la galvanisait d'étourdissantes vivacités, le désastre de Claire eût été complet.
— Comme vous êtes bonnes, murmuraitelle les larmes aux yeux, d'être là, ce soir! Sans vous, je le sens bien, je n'irais pas au bout; et on me résilierait.
— Quelle folie !
— Mais si, je sais très bien : et vous êtes revenues du Midi tout exprès pour moi.
— Sans compter que tu nous as rendu là un fier service, ma blonde ! jetait Jeanne en riant. Tu ne peux pas imaginer ce qu'est le patelin
4o V OPÉRA ROMANESQUE
de notre tante Lescasse. Quand elle a dit : On voit les glaciers des Pyrénées ! elle se persuade qu'il fait frais ... Figure-toi, ma chère, des prairies à perte de vue, une rivière qui coule à sec, sous trente-huit degrés à l'ombre. Ah! je m'en souviendrai des pâturages languedociens ! Ce n'est pas là que je mènerai paître mes vaches, quand je serai fermière.
— En scène pour le quatre ! jetait le fausset émoussé de l'avertisseur, dans le long couloir des loges d'artistes.
Deux habitués, sfênés d'être rencontrés en août à Paris, expliquaient à des cor}7phées du ballet, un peu narquoises, qu'ils « traversaient » seulement pour aller en Suisse. Ils s'empressèrent autour de Claire, se firent présenter par un régisseur et donnèrent, quelques instants, à la débutante l'illusion qu'elle n'avait pas chanté sans succès, puisqu'ils se risquaient à venir la féliciter. Mais, dès que la nouvelle Valentine fut en scène, ils ne rentrèrent pas dans la salle et, laissant vides leurs fauteuils, ils firent, à tous les plans, le tour détaillé des fermes du décor.
— Ils inspectent le marouflage, dit Cariléon, un grand escogriffe de choriste dont les saillies divertissaient ses camarades. Mais je sais bien où ils vont coller !
Et ce fut un éclat de rire général, quand on
les vit, en effet, comme attentifs aux jeux de lumière, s'immobiliser derrière les Ferneuil, découvertes, à la cour, devant la loge directoriale. Aux réflexions des deux spectateurs, Flore ne se détourna pas vers eux ; il semblait quelle ne les eût même pas entendus. Jeanne se montra moins indifférente : une drôlerie des deux amis la fit rire ; à la seconde, elle se tourna et répondit à leur salut d'un accueillant signe de tête.
— Et quand aurons-nous la joie de venir applaudir mesdemoiselles Ferneuil ? demanda le plus hardi.
— Pas avant janvier ; peut-être en février, répondit Jeanne, malgré l'avertissement de sa sœur, qui, la retenant par le bras, essayait de la fixer, silencieuse, auprès d'elle.
En quelques minutes, le dialogue à trois devint gênant pour le service de la coulisse ; un chef de chant les priait de s éloigner et la cadette remontait déjà, entre les deux familiers du plateau, vers le fond du théâtre, lorsque la porte de la loge directoriale s'ouvrit : Serge Verdier, intrigué, prêt à réprimander peut-être, se montra sur le seuil. Il comprit ce qui se passait aux sourires des choristes, à la mauvaise humeur du régisseur de la scène, surtout à la confusion de Flore ; et, ayant très courtoisement salué les deux habitués, il vint
demander à Jeanne, dont les yeux riants s'arrêtaient sur lui :
— On me dit, mademoiselle, que c'est vous qui avez maquillé notre débutante ?
— Oui, monsieur, je l'ai un peu aidée. . . Estce que ça n'est pas bien ?
— Allez donc vous en rendre compte dans la salle. Peut-être votre peinture vous paraîtrat-elle trop influencée — nous sommes ici à l'Opéra ! — par certaines tendances du dernier salon des Indépendants. Et mademoiselle votre sœur ne sera pas obligée d'entendre toute la représentation debout. . . Marcel, faites ouvrir à ces demoiselles la baignoire huit, restée vide ce soir.
— Mais, monsieur Verdier... essaya d'objecter Jeanne qui s'amusait sur le plateau.
— Par obéissance, fit Serge, le doigt levé. Il ajouta avec un malicieux sourire :
— Au règlement.
Et, après avoir salué de nouveau, avec une affabilité parfaite, les deux habitués un peu déconfits, il rentra dans sa loge, sur le théâtre, pour suivre la représentation.
Dans la baignoire où l'ouvreuse les avait conduites avec un empressement attendri, Flore grondait affectueusement sa sœur :
— Tu ne les connais pas, ces messieurs! Et tu leur parles déjà si familièrement?...
— Mais ce sont des habitués, des abonnés, sans doute, d'une correction irréprochable ; et ils m'ont promis de nous protéger quand nous débuterons.
— Protéger!... verbe malhonnête!... murmura l'aînée.
— Oh ! Flore ! . . . Mais tu es une sauvage ! Pensons à réussir ; ne soyons ni revêches, ni familières. Demeurons aimables quand on est poli.
— Sois heureuse, surtout, petite ! et tout ira bien.
— Oh ! je sais, fit Jeanne, comment tu te figures mon bonheur. Sois tranquille, va; tout est ici un enseignement pour nous. Ainsi, ce que m'a dit Marcel, là, — tu Tas entendu?
— Non.
— Il m'a dit : Regardez bien la bonne vieille qui vient à vous. Elle est ouvreuse intérimaire maintenant ; mais, avant que monsieur Verdier la sauvât, elle a eu bien du mal. Et quand on pense qu'il y a son portrait au foyer de la danse !...
— Son portrait ?
— Oui. Il y a trente ans, elle était, paraîtil, l'une des plus célèbres danseuses de la maison ; c'est pour cela que son portrait est là-bas, parmi les gloires. Et les fourmis à qui elle ouvre cette baignoire, si elles le sa-
vaient, lui diraient méchamment l'éternelle fable :
« Vous dansiez? J'en suis fort aise, Eh bien !... ouvrez maintenant! »
— Jeanne ! Peux-tu te moquer !..
— Des fourmis?... Toujours, sage cigale. .Mais je ne dis plus rien ; écoutons Claire. Voici son air. Elle nous a vues : tout ira donc bien. Le directeur a raison : elle est mal peinte, devant cette rampe aveuglante. J'aurais dû lui mettre plus de rouge ; elle a trop de bleu, pas assez de blanc. Elle a l'air d'un drapeau tricolore sur lequel il aurait plu.
— Silence ! jeta une voix en colère, sous le rebord de velours où s'accoudaient les deux sœurs.
Jeanne se pencha : assis sur un strapontin, un homme d'âge mûr se redressait, anxieux et très attentif : sa moustache cirée, d'un noir de jais, barrait violemment un visage fatigué qui démentait sans courtoisie cet artifice de teinture ; mais il avait, en regardant Claire Claret, une expression passionnée et souffrante dont la petite Ferneuil fut touchée.
— C'est lui, murmura-t-elle à l'oreille de sa sœur.
— Qui donc?
— J^e « malheur » de Claire, comme dit sa
mère: un vieux bureaucrate de je rie sais quel ministère, qui veut l'épouser.
— Tu vois à quoi servent les protections.
— Celle-ci est une erreur de notre pauvre amie; elle a cédé à un préjugé. Affolée de ne pas chanter, elle a cru qu'il fallait se faire pousser ; et elle a pris un défenseur qui lui a fait illusion à force de tendresse. Il Ta bouleversée ; elle était dolente, sans énergie. Elle a cru à son pou\roir ; et il ne peut seulement pas arriver à se faire nommer chef de bureau !
— Eh bien ! tu en sais, toi, des histoires!...
— On n'ose rien te dire; moi, j'écoute tout, et je sais consoler. Ah! mon Dieu! qu'est-ce qui arrive encore à cette pauvre Claret ?
Elle perdait la tête, tout simplement : deux mesures sautées, une attaque tardive, puis précipitée, aggravée d une transposition imprévue, menaient la débutante à 1 abîme. Mais Paul Vidal, qui dirigeait l'orchestre, ne s'émotionnait pas aisément : il en avait vu bien d'autres ! D'un geste, il fit signe à Claire de s'interrompre, indiqua un numéro de repère à ses virtuoses et put, sans interruption, rétablir l'harmonie entre le chant et ses musiciens. Il n'y eut point, dans la salle, vingt spectateurs avertis de ce sauvetage, tant il fut opéré avec dextérité.
— J'ai eu peur, avoua Flore Ferneuil, en respirant après l'alerte.
— Pas tant que nous, supposa Jeanne, désignant d'un clin d œil l'ami de la débutante.
Mais il détournait justement vers les deux sœurs un visage paisible et ravi : l'incident lui avait échappé.
— Cela prouve, disait Flore, qu'on peut aimer une chanteuse et ignorer tout de la musique.
— Ça vaut mieux : on ne pourrait que la détester.
La cadette avait ainsi, quelquefois, des intuitions profondes en dépit de son âme artificielle ; une extrême sensibilité lui donnait une sorte d'expérience de l'amour qui étonnait toujours son aînée.
— Jeanne, observait-elle, qui a les plus merveilleuses facultés d'insouciance et même d'oubli, sait d instinct tous les chagrins dont elle n'a pas souffert et se souvient des peines qui ne l'ont meurtrie jamais. Il y a là une espèce d'atavisme inexplicable : personne de notre famille n'a été, que je sache, jolie, coquette, ni douée comme elle.
— Oh ! celle-là, bougonnait la tante Lescasse, très madrée sous son écorce de paysanne garonnaise, elle n'aura jamais que des malheurs imaginaires ! lu ils pourraient être réels, qu'elle n'y penserait pas davantage huit jours après.
L'OPÉRA ROMANESQUE a-j
Dans la loge de Claire Claret, les deux sœurs rencontrèrent le sous-chef de bureau. Il était enthousiasmé, exprimait sa joie passionnée avec une émotion communicative qui eût donné le change à l'artiste, toute tremblante encore de sa détresse.
— Alors, vous ne vous êtes aperçu de rien ? demanda-t-elle avec une nuance de dédain.
— Je vous ai vue admirable, applaudie, heureuse.
— Vous lirez ma presse, demain !
— Je vous ai recommandée à Néro.
— Néro !... le sous-reporter d'un journal qui n'existe pas!... Vous ne connaissez donc personne, à Paris ?
— Pardon ! interrompit Verdier, en entrant, tandis que s'esquivait l'ami déconcerté, je viens vous dire au revoir, mademoiselle Claret : la prochaine fois, vous aurez moins peur, et ça ira encore mieux.
Le directeur avait coutume de passer ainsi, surtout les soirs de début, dans les loges des artistes, pour les encourager : il ne voulait pas les laisser en proie à tous les racontars de la coulisse, qui lui attribuaient souvent des boutades blessantes. Il savait quelle importance exagérée prennent, au gré des femmes surtout, les défaillances d'un début et il essayait toujours de les pallier d'un mot amical.
— C'est par égoïsme, disait-il. Tant qu'un artiste est à vous, il faut le soutenir : on évite ainsi les irritations nerveuses, les crises qui compliquent l'administration des théâtres et multiplient fâcheusement les changements d'affiche et de distribution.
Jeanne Ferneuil l'accompagna jusque dans le couloir.
— Elle sera mieux la prochaine fois, promitelle, avec tout le charme qu'elle pouvait mettre au service d'une conviction fausse.
— J'en doute. Vous êtes son amie; vous devriez lui conseiller doucement de songer au professorat. Elle réussirait... dans le monde.
— Oh ! monsieur Verdier !
— Je vous dis cela à vous toute seule. Gardez-m'en le secret.
Et il s'en alla, après lui avoir peut-être un peu trop longuement serré la main.
— Qu'est-ce qu'il t'a dit? demanda Claire anxieuse.
— Que tu avais de l'avenir, si tu suivais mes conseils.
Un joyeux éclat de rire fut sa conclusion ; mais elle se détourna pour cacher une larme, en murmurant à la dérobée :
— Pauvre Claret !
Ce fut Flore qu'il lui fallut ensuite encourager, quand elles sortirent ; les accidents de la
soirée l'avaient effrayée. Elle regardait son avenir avec l'air de sonder un abîme.
— Comment oserai-je paraître en scène?. . Mais cest terrible, cette pensée ! Débuter dans cette salle énorme, devant deux mille inconnus, costumée, chanter en mesure, jouer, n'être ni ridicule, ni prétentieuse, est-ce possible? Jamais je n'aurai le courage...
— Tais-toi donc!... Qu'est-ce que je dirai, moi, qui n'ai pas tes moyens, si tu commences à avoir peur?. .. criait Jeanne en l'étreignant avec tendresse.
— Toi, tu n'as qu'à paraître pour jeter un charme à toute la salle ; et tu le sais bien : ton assurance en scène l'a prouvé.
— Dans des concerts. Mais songe donc : à l'Opéra j'aurai lair d'une mauviette ! On rira.
— Non : on sera attendri ; le timbre de ta voix si pure résonnera comme un chant de fauvette dans un arbre énorme, quand tout le bois écoute avec ravissement.
— Voilà qui est très joli ! jeta derrière elles un passant qui les suivait, à l'angle du boulevard Haussmann.
— Monsieur Cyrille !
Elles l'avaient reconnu à la fois, ravies et rieuses, flattées aussi de son élégance discrète et de sa tournure, si juvénile encore.
— C'est vous que j'attendais, avoua-t-il, en
5o L'OPERA ROMANESQUE
les entraînant de l'autre côté de la rue. Et si vous n'étiez pas très fatiguées, nous remonterions à pied jusqu'à notre Saint-Augustin.
Elles y consentirent, heureuses d'une courte promenade dans l'affairement de ce minuit d'été. C}Trille Guerbois expliquait sa présence :
— Maman — et ce nom enfantin semblait très doux sur la lèvre de cet homme qui eût pu, à la rigueur, être le père des Ferneuil, — maman, après notre dîner, est montée chez vous. Madame Lescasse lui a dit que vous étiez ici, pour les débuts de votre amie Claret; et. quand je suis rentré, elles m'ont prié, toutes deux, de vous rejoindre à la sortie et de vous mener chez nous, où votre tante vous attend pour un petit souper de famille. Voyons, est-ce une bonne idée ?
— Certes, monsieur Cyrille ! Mais gageons que c'est vous qui l'avez eue !
— C'est fort possible.
Guerbois et les Ferneuil logeaient dans la même maison, rue de la Bienfaisance, depuis plusieurs années. Ingénieur, Cyrille s'occupait surtout d'aviation et de moteurs légers, non pas pour exercer une industrie lucrative, puisqu'il était riche, mais pour aider à des progrès qui le passionnaient ; la musique et le théâtre, avec quelques lectures de prédilec-
tion, lui faisaient des loisirs qu'il aimait jusqu'à leur sacrifier parfois l'étude d'un biplan nouveau.
Madame Guerbois, sa mère, précocement veuve, lui avait réservé jalousement sa jeunesse et s était consacrée toute à lui ; devenu homme, l'enfant n'avait jamais voulu se marier pour ne pas donner à deux femmes une affection qu'il vouait sans partage à son admirable éducatrice. Trois ans avant, au cœur de l'été, tandis que son fils essayait en Normandie de perfectionner une invention récente, la veuve, demeurée seule dans la maison, fit une chute grave en sortant de l'ascenseur qui venait de la porter sur son palier, au second. Tout de suite, des complications se produisirent, dont la concierge et la vieille domestique des Guerbois furent effrayées : ne sachant où avertir Cyrille, qui devait, d'ailleurs, rentrer d'un moment à l'autre, elles demandèrent, au milieu de la nuit, l'assistance des locataires du cinquième, les seules qui n'eussent pas quitté Paris dès le mois de juillet : c'était la première année de Conservatoire des Ferneuil et madame Lescasse, après bien des sacrifices, estimait périlleuse une nouvelle source de dépenses ; elles passaient donc leur été à Paris.
Du jour au lendemain, les trois femmes — les deux jeunes filles surtout, — se trouvèrent
installées au chevet de la malade qui ne voulait plus, dans les accalmies de la fièvre, d'autres soins que les leurs. Avant, elle les connaissait à peine ; leur ponctualité à payer le terme, l'estime qu'avait pour elles Cyrille la prédisposait pourtant à la sympathie ; propriétaire et bourgeoise de Paris, madame Guerbois ne laissait pas d'avoir des préjugés envers les « artistes » ; la vulgarité apparente de la tante la choquait bien un peu ; mais elle avait subi une fois ou deux, devant la loge, le sourire joli de Jeanne, le regard fier et grave de l'aînée. Leur dévouement la toucha profondément.
Et quand rentra Cyrille, au bout de la semaine, il trouva les deux sœurs installées chez eux ; le récit des domestiques le bouleversa un peu plus peut-être que de raison ; il exprima sa reconnaissance avec tant de ferveur que ce fut tout de suite, entre les cinq habitants de la maison Guerbois, une intimité affectueuse et comme la fusion de deux parentés qui s'ignoraient.
Cyrille, fraternel et doux, s'occupa dès lors, chaque jour, des Ferneuil et, sans en avoir l'air, dirigea un peu leurs études. A quarante ans, — il les avait atteints sans vieillir, — il se considérait comme un tuteur des deux ieunes filles et aplanissait secrètement devant elles les difficultés qu'il appréhendait.
Les deux sœurs avaient pour lui une amitié profonde ; elles ne parlaient jamais de lui sans émotion ; elles connaissaient, elles devinaient surtout les qualités rares de sa bonté, faite de dévouement, de délicatesse et de charme. Flore aimait en Cyrille une maturité saine, un jugement infaillible, la générosité loyale de son âme et tout ce qu'il avait gardé de tendre dans l'adoration touchante de sa mère. Jeanne, à son insu, admirait en lui l'inventeur déjà célèbre, dont le nom, le portrait et la bravoure calme étaient popularisés par les grands quotidiens : elle était fière aussi qu'il s'habillât à merveille et fût élégant jusqu'à même un peu trop de recherche, comme tous ceux qui sont élevés par une femme. Son rêve, qu'il réalisait parfois non sans la taquiner avec gentillesse, était de traverser une foule sportive dans une automobile qu'il conduisait, au milieu du chuchotement flatteur qui l'environnait dans les publics initiés. Elle s'asseyait alors auprès de lui, tandis que Flore et madame Lescasse occupaient 1 arrière de la voiture ; mais il semblait à madame Guerbois que son C}Trille se détournait bien souvent pour parlera l'aînée- des Ferneuil. Sa clairvoyance, toujours en éveil quand il s'agissait de son fils, lui faisait découvrir entre eux, malgré la différence de leurs âges, des affinités, des ressemblances
qui la laissaient pensive, mais sans l'ombre même d'une hostilité.
En fait, c'était toujours avec Flore que Cyrille avait des entretiens sérieux ou profonds ; ils se comprenaient à merveille ; ils parlaient la même langue morale ; ils avaient le même âge sentimental et une vision semblable de l'art et de la vie. Avec Jeanne, Guerbois, était, au contraire, constamment enjoué : il tâchait de la divertir, de provoquer son rire clair, de l'amuser enfin, comme un père très jeune en partie de jeu avec une enfant. Et il avait tout de suite vingt ans de plus qu'elle, pour excuser à la fois sa familiarité et la tendresse un peu sans-gêne de son langage, généralement si correct.
La vieille domestique de madame Guerbois disait quelquefois assez haut pour être entendue de sa maîtresse :
— Mademoiselle Flore et monsieur Cyrille, c'est un mariage pour plus tard ; et ils auront tout de suite une fille ravissante, mademoiselle Jeanne Ferneuil.
L'entrée au théâtre des deux sœurs n'avait rien changé de cette intimité rare. Et il était tout naturel, ce soir-là, que Cyrille fût venu à leur rencontre pour les amener au « médianoche » de sa mère, comme l'excellente madame Lescasse ne manquait pas d'appeler
invariablement les soupers de famille chez les Guerbois.
— Eh! mais! petite Jeanne Ferneuil, dit tout à coup Cyrille, qui venait de causer longuement avec Flore, vous ne me dites rien de votre protégée, mademoiselle Claire Claret. Comment a-t-elle été, pour ses débuts?
— Elle a eu un certain succès de peinture, fit l'espiègle assez légèrement ; mais monsieur Verdier n'est pas de la même école que nous : il n'apprécie pas notre genre.
Elle parla aussitôt d'autre chose ; ses deuxinterlocuteurs échangèrent un regard : il leur parut que la railleuse eût mieux aimé son amie si elle avait eu du succès.
Et le même petit chagrin leur serra le cœur.
Jn dédale de couloirs, d'escaliers, de "[^ carrefours, des impasses murées, des portes de fer jamais ouvertes, des soupentes oubliées où, depuis trente ans, s amoncelle une poussière ténue, impondérable, compacte cependant comme celle des hypogées millénaires, des kilomètres de pistes sonores, des aires vastes de dallages ou d'inusables ciments, des degrés à perte de souffle et des coursives à perte de vue, des forêts de câbles, de filins, de « fils » et de commandes, des ponts vertigineux jetés sur des abimes d'ombre, de silence ou de tumulte, une ruche gigantesque, sur vingt étages d'épaisseur et un hectare et demi détendue, un monde enfin, où quinze cents existences consument, le soir, des âmes violentes et factices, — tel est, derrière le rideau et dans les sous-sols caverneux de l'Opéra, l'aspect de ce monde singulier, dont les habitués eux-mêmes ne connaissent à peu près rien et qu'il serait, d'ailleurs, impossible
de pénétrer d'un seul regard dans son ensemble colossal.
Du haut de Montmartre, l'Opéra, échoué au cœur de Paris, surprend les regards par sa masse énorme ; sa ruine, dans le futur des âges, étonnera le touriste par les dimensions de ses décombres, surgis du lac souterrain où baignent ses assises et qui fut, autrefois, la réserve en gibier d'eau des chefs gaulois et des rois mérovingiens.
— Des canards, il y en a toujours, disait Eugène Bertrand qui collectionnait les histoires de lOpéra et de son terrain ; mais, aujourd'hui, ils coûtent plus cher à l'Etat.
Et cette plaisanterie médiocre d'un homme d'esprit amusait le bon Nuitter, dont le fin profil d'abbé de cour parait de bel accueil le recueillement de ses vieux livres, dans la rotonde de l'empereur.
Tout, dans cet amoncellement de bâtisses étagées autour d'un escalier légendaire et d'un mur géant qui les coupe en deux, est conçu — non sans génie, en dépit des critiques à Charles Garnier, qui fut bien l'architecte d'un temps dénué de st}de, — pour un public de cent-gardes et des figurations plus grandes que nature. Les œuvres qui, depuis trente ans, y ont le mieux paru à leur place sont celles de la surhumaine légende wagnérienne, quelques
pages d'Otello, les premières, le portique cyclopéen de Messidor, joué trop tôt sur cette scène et certaines pages, éparses dans les œuvres de Samuel Rousseau, de Vidal, de Saint-Saëns, de Camille Erlanger, de Massenet, de Leroux ou de Georges Hue. Le Faust de Gounod, pour s'5^ adapter, fut amplifié par le décor, la mise en œuvre et des épisodes capables d'utiliser toutes les ressources de la maison, de la fête païenne du Valpurgis à la kermesse allemande, maquillée de merveilleux.
— On pourrait en faire autant avec Louise, jurait Paul Audran, fervent ami de Charpentier; au fond, c'est la même histoire de couturière, séduite par des bijoux ; et la fête de la Muse n'est autre chose que la scène de l'Eglise, au surnaturel près.
C'est ce qui donne parfois aux ouvrages de l'Opéra cette vie désuète, cette apparence un peu fossile, qui fait de certaines affiches des pièces de musée. Le public ne s'y passionne pas aisément pour les œuvres ; il s'intéresse surtout aux interprétations. Par une sorte de compensation, la vie des artistes de ce théâtre prend, dans le monde lyrique, une importance particulière : leur prestige influence l'étranger, éblouit la province, fait prime à la fois dans la chronique et dans l'exportation.
Mais ce n'est pas tout : il y a un « charme »
6o L'OPÉRA ROMANESQUE
à l'Opéra ; ce que les explorateurs disent du désert et les marins de l'Océan, les pensionnaires de l'Académie nationale le reconnaissent et 1 éprouvent ; une attirance spéciale rive à la maison les préférences et les nostalgies de tous. Quand on a circulé dans l'Opéra, pendant des années, lorsqu'on a respiré souvent son air confiné et subtil, quand on a vécu là, on ne se détache plus de ce milieu prenant; on l'aime pour la vie, comme écrivaient, à la fin des lettres de tendresse, les amoureux simples et se»timentaux.
Ce n'est pas à la masse de l'édifice qu'il faut faire honneur de cette prédilection : la plupart des artistes ne connaissent rien de lui, en dehors des deux ou trois circuits de leurs habitudes ; ils vont de la loge des Girard au petit théâtre, avec stations intermittentes chez Maillard, chez Bouvier, à la caisse — une fois par mois — et à la direction ; un autre itinéraire, le plus usuel, gagne la scène en passant par la régie, au deuxième, et les loges d'artistes, au troisième étage, — celui du théâtre — avec les deux foyers d'étude; les danseuses s'élèvent aux combles supérieurs, mais toujours par le même chemin.
Le charme nostalgique de l'Opéra réside peut-être dans un ensemble d' « intimités » qui s'ignorent. Très fermé aux événements
extérieurs, sauf aux heures des représentations, où le public apporte ses préoccupations et l'actualité ses fièvres boulevardières, le théâtre demeure un îlot ancré au milieu de Paris : quand l'été torride amollit à ses pieds l'asphalte surchauffé, une délicieuse fraîcheur règne dans ses labyrinthes, où se mêlent agréablement des senteurs de fards, de vivants effluves et jusqu'à des souffles frais émanés des caves, dont les transformateurs électriques ozonisent l'air un peu suri de salpêtres et de moisissures.
Quinze fois plus grand que les autres théâtres, l'Opéra les ignore sans orgueil ; partout ailleurs que chez lui, ses habitués finissent par être mal à l'aise ; les fanatiques ne vont même jamais dans les autres salles de spectacles. Dans le calme assoupi, comme ouaté d épaisseurs de silence, de l'édifice énorme, le travail des études se dilue, s'amortit, n'éveille pas d'échos retentissants. Parfois, on entend sourdre, très loin, un murmure concertant : est-ce un orgue, une vibration de machine électrique? Non : cent cinquante artistes des chœurs répètent, en bas, dans leur crypte ovale ; les murs cyclopéens absorbent leurs clameurs rythmiques. Au foyer, un soprano étudie, sous la direction d'un chef de chant, quelque grand rôle du répertoire ; sa voix fuse dans le couloir encombré d'accessoires
fanés, descend les premiers degrés de l'escalier proche et, le coin du corridor tourné, expire, comme bue par le vide énorme des allées voisines.
Ces observations, Cyrille Guerbois les faisait chaque jour, maintenant. Il avait obtenu l'autorisation ministérielle d'installer sur la toiture géante, à plus de cinquante mètres du pavé, une aire mobile d'où son biplan nouveau devait prendre son vol. Et il en profitait pour accompagner Flore Ferneuil et la ramener après sa leçon. Verdier avait décidé qu'elle débuterait dans la Walkyrie, par le rôle vétilleux de Fricka ; c'était pour l'accoutumer à la scène, la familiariser avec les praticables de vertige et les distances ; car il savait bien que ce personnage, chanté traditionnellement par les voix graves à l'Opéra, n'était, au fond, écrit que pour le lourd soprano des Allemandes.
— A-t-onidée de ça? s'indignait madame Lescasse. Faire débuter cette enfant dans cet affreux rôle ! C'est un meurtre.
— Je t'assure, ma tante, que j'en suis ravie : ma responsabilité est très petite et j'ai Delmas pour partenaire. Je me sens ainsi plus rassurée.
— C'est Dalila, c'est Fidès qu'il te fallait !
— Patience ! On verra plus tard, si je réussis.
— Et puis, bougonnait l'excellente femme, personne n'y comprend rien à cette scène : cette Fricka, qu'est-ce qu'elle lui veut à Wotan ?. . . Elle lui en dit des choses ! . . . Il faut qu'il soit patient !
— C'est un dieu.
— Un drôle de dieu, qui marie le frère et la sœur et fait de ses filles des écuyères de corps de garde !
C'était l'éternelle discussion : Cyrille avait, depuis longtemps, initié l'aînée des Ferneuil au symbolisme de la Tétralogie et déblayé pour elle les broussailles du grand poème. Flore, qui lisait beaucoup, essayait en vain de simplifier pour sa tante les fictions si étroitement incorporées à la musique de Wagner ; elle devait y renoncer : Jeanne riait aux larmes des objections de la tante, qui finissait par se mettre en colère contre Guerbois lui-même :
— Et vous, un homme intelligent, vous trouvez ça joli !...
— Joli ? Pas précisément, madame Lescasse. C'est autre chose.
— Et ce Lohengrin, avec son cygne!...
— Ne dites pas de mal de Lohengrin : il était de Toulouse comme vous ; et, puisque vous connaissez l'Ariège, vous avez dû voir son château, — du moins ce qu'il en reste.
— Dans l'Ariège?
— A Lavelanet, la ruine de Montsalvat, ou de Montségur, — c'est la même chose. Parsifal, son père, y fut pris et brûlé après trentecinq ans de siège.
— Monsieur Cyrille, vous vous moquez !
— Pas du tout, madame Lescasse. C'est de l'histoire
— Dommage pour Flore que Wagner Tait mise en musique. Elle aurait été si bien dans le Prophète !
— Vous verrez qu'elle sera acclamée par les connaisseurs dans Fricka.
— Possible ; mais ce n'est pas un premier rôle. Et Jeanne, que va-t-on lui donner pour ses débuts?...
— Ce qu'elle voudra. Elle n'a qu'à choisir.
— Juliette, alors.
— Ah! non, pas tout de suite! fit Jeanne avec un peu d'effroi. J'aimerais mieux... Zerline.
— Plus difficile ! jeta Cyrille.
— Oh ! et la valse ?. . . Avant que je la chante comme Farrar, ou comme Garden...
— Voulez- vous bien, petite, ne pas chercher des modèles! gronda Guerbois. Quand vous chanterez Juliette, j'espère que ça sera comme aucune autre et que vous garderez toute votre personnalité : c'est le seul moyen d'y être délicieuse.
— Moi, dit Flore, je me souviens cTAïno Ackté. Quelle adorable, quelle « vraie » Juliette ! De la jeunesse, un charme délicat et une flamme !...
— Jeanne aura plus de grâce peut-être, plus de coquetterie surtout.
— Oh ! monsieur Cyrille, Juliette n'est pas une coquette : elle aime si spontanément ! C'est une ingénue amoureuse, à la fois enfant et femme...
— Je voudrais bien savoir où vous trouverez mieux la «. femme-enfant » que dans cette gamine, qui ne nous écoute seulement pas !
La cadette, en effet, le front à la vitre, regardait le manège d'un jeune cercleux, campé dans la rue, les yeux sur les fenêtres des Ferneuil ; il les suivait parfois, à leur retour de TOpéra, et devait demeurer dans le quartier.
— Mais je le connais, dit Guerbois, que Jeanne avait appelé d'un signe. C'est le petit Fontrailles, un charmant garçon.
— Mon plus fidèle chef d'escorte.
— Il vous suit? C'est la première manière ; bientôt il vous parlera, vous écrira, vous harcèlera et deviendra même assommant.
— Et on le rembarrera de la belle façon. — A moins qu'il ne m'épouse ! jeta l'espiègle aux éclats de rire de tout le monde.
— Espérez mieux.
— Il n'est pas beau? Il n'est pas riche ?
— C'est un oisif; il s'habille bien, mais il en est à son second conseil judiciaire. Et je crois qu'on l'affame un peu, en ce moment.
— Alors, plus de doute : il devine en moi l'opulente héritière. Puisque c'est à mon argent qu'il en veut, je ne l'épouserai jamais.
Ces enfantillages égayaient Cyrille, mais agaçaient Flore ; elle trouvait que sa sœur prolongeait trop son adolescence et elle le lui disait doucement :
— Travaille ! Pense à ton début.
— Je ne songe qu'au tien ; si monsieur Verdier avait été gentil, il nous aurait affichées pour la première fois le même soir.
— Voulez-vous que je le lui demande? proposa Guerbois.
— Oh! oui!... je vous en prie, monsieur C}Trille !
Verdier, à qui il fit part de cette idée, le lendemain, en saisit aussitôt les avantages :
— C'est une attraction de plus, convint-il ; le public aimera ce début double : et l'aînée, qui a le « trac », en aura plus d'assurance. Quant à la jeune, elle n'aura qu'une émotion sans excès : c'est une âme d'enfant de la balle et un vrai tempérament de théâtre. Mais dans quoi les mettre ensemble?
Il voulait concilier les exigences du répertoire, équilibrer le roulement des séries de quinzaine aux abonnés et prévoir le chariotage des décors du boulevard Berthier à l'Opéra, où l'on ne pouvait emmagasiner, dans les bas côtés de l'énorme scène, que dix à douze pièces à la fois.
— Je vais donner pour elles une reprise du Prophète : Fidès et Berthe ont encore des beautés et leurs décrépitudes ne sont pas sans attraits.
Quand Cyrille rapporta cette réponse rue de la Bienfaisance, Flore lui serra les deux mains avec une joie inexprimable ; Jeanne l'embrassa violemment et madame Lescasse, entraînée, enthousiaste, lui ouvrit ses bras mélodramatiques en lui criant des phrases de cinquième acte.
— Je sais déjà le rôle, dit l'aînée ; je n'ai plus qu'à le perfectionner. Et toi, pour Berthe?
— Pas un mot, avoua Jeanne. Mais, dans huit jours, je serai prête. D'ailleurs, tu m'aideras.
— Tout de suite. Donne-moi la partition, demanda Flore en se mettant au piano.
Et, avant de songer à elle, elle indiqua à la Berthe future les mouvements du rôle, que son admirable mémoire avait retenus.
Dès le surlendemain, les deux sœurs furent
convoquées, l'après-midi, pour leurs leçons de chant à l'Opéra, au fo)Ter d'étude numéro deux, sur le palier de l'étage de scène. Pascal Laramet était chargé de les mettre au point musicalement.
Elles arrivèrent à une heure, en plein désarroi ; devant la loge des Girard, un rassemblement animé commentait l'événement du jour : un mauvais plaisant, pour ne pas dire pis, avait imaginé une farce funèbre, dont les désastreux effets venaient d'être évités par miracle. Un ménage d'artistes de l'Opéra, très estimés, un des couples les plus unis de la maison, où ils sont beaucoup plus nombreux que ne l'imagine le public, s'était séparé la veille, le mari pour jouer le soir, à Paris, la femme pour aller l'attendre le lendemain dans leur petit cottage normand, au bord de la mer. Et, simultanément, chacun avait reçu un télégramme lui annonçant que l'autre venait d'être tué en automobile.
Foudroyé par cette nouvelle, le mari avait couru chez Verdier pour se faire remplacer et partir au plus vite. Par bonheur, Serge, mall'émotion qu'il éprouvait devant le désespoir de son pensionnaire, avait eu un doute : il savait le couple très jalousé ; son bonheur offensait quelques âmes louches.
Mon pauvre ami, montrez-moi votre
dépèche, avait demandé le directeur. Peut-être avez-vous mal lu, mal compris...
L'excessive brutalité du télégramme, annonçant la mort sans ménagement, l'avait tout de suite surpris :
— Ce prénom, en signature, est celui?...
— D'une parente : elle nous aime comme ses enfants.
— Singulier amour, qui ne trouve même pas une formule de doute, d'espoir, de transition peut-être ! . . .
— Elle a dû être si affolée...
— Attendez, mon ami : vous avez bien un moment ?
— Le premier train est dans deux heures.
— Je vais téléphoner à Étretat.
La réponse qui, par bonheur, fut rapide donnait des nouvelles de la prétendue victime en ces termes :
— La malheureuse femme est partie en auto pour Paris où son mari vient d'être tue sur le seuil de l'Opéra.
A la stupeur, à la joie de tous, succéda l'indignation la plus exaspérée : il fallait trouver l'imposteur, démasquer le traître. Serge Verdier avait déjà mis en campagne des agents de la Sûreté. Toute la maison se dressait contre le coupable inconnu, — une femme ! assuraient déjà les plus exaltés ; chuchotes de groupe en
groupe, des noms de suspects étaient prudemment murmurés. Une passion croissante, multipliée encore par le milieu où elle évoluait, ameutait les artistes jusqu'à l'énervement : on jurait de trouver à tout prix le coupable et de l'exécuter avec vigueur.
Pascal Laramet, très froid, presque timide, le flétrissait avec moins de force que ses camarades ; mais il l'avait bien plus en horreur : délicat, rêveur un peu, prompt à poétiser les choses et, par conséquent, à grossir les réalités, il s'attarda dans la cour en tumulte et dut s'excuser, auprès des deux jeunes filles, de son manque de ponctualité. D'ailleurs, il était toujours un peu en retard : ce contemplatif n'arrivait jamais à l'heure : il en ignorait les tyrannies.
Il fut impressionné par la beauté de Flore dont il n'avait jusqu'alors admiré que la voix ; l'aînée des Ferneuil, depuis sa sortie du Conservatoire, s'était épanouie en belle fille : une joie intérieure filtrait de ses yeux graves, un contentement manifeste qui ne venait pas de son succès au concours; ses angoisses de débutante l'attestaient assez. Laramet accorda moins de déférente attention à la turbulence espiègle de Jeanne.
— Je regrette, dit-il aux deux sœurs, d'avoir à vous apprendre des musiques que je déteste;
mais je n'y mettrai pas moins toute ma conscience.
— C'est l'auteur de Fingal qui parle, observa Flore ; nous l'avons applaudi, cet hiver, chez Chevillard.
— Vous alliez donc à ses concerts?
— Très assidûment.
— Même quand on n'y chantait pas?
— Surtout : ma sœur et moi, nous sommes d'assez bonnes pianistes ; et nous sacrifions souvent à la musique pure.
— La seule musique, conclut le chef de chant, en regardant les deux sœurs avec un étonnement admiratif.
Compositeur de distinction rare, prix de Rome dix ans avant, Laramet écrivait des symphonies un peu abstraites, mais d'une personnalité délicate ; son théâtre, connu par fragments donnés aux concerts, était empreint de poésie immatérielle et semblait ne s'adresser qu'à une élite.
— C'est de la littérature, affirmaient ses rivaux.
C'était pourtant du théâtre, et du plus « humain » ; peut-être venait-il avant son heure, la modestie de son auteur s'opposant au « battage » des snobs et des nouveaux esthètes autour d'une œuvre où palpitait sa vie.
La voix de Flore le bouleversa.
r OPERA ROMANESQUE
— Je ne vous avais pas entendue depuis le concours, lui dit-il ; mais, en trois mois, vous vous êtes transformée : plus profonde, pathétique comme pas une autre au théâtre, votre voix a pris une expression inconnue ; on dirait que vous éprouvez les sentiments de votre rôle et votre douleur serre le cœur. Quant à la leçon que je vous dois, je conviens que je n'ai absolument rien à vous dire : c'est la perfection même: et c'esl moi qui apprends, à votre école, comment il faut chanter Fidès.
Jeanne le surprit aussi par son intuition de la musique ; mais elle dut avouer qu'elle n'avait encore ni travaillé, ni même lu son rôle de Berthe. Un déchiffrage de fortune ne l'intimidait pas ; elle se risqua à l'essa}Ter, en riant de sa propre audace.
— Permettez-moi, mademoiselle, dit Pascal Laramet, d'admirer vos dons merveilleux ; mais laissez-moi vous gronder un peu : vous débutez dans une quinzaine, me dit-on à la régie, et vous n'avez pas encore ouvert chez vous votre partition. Une fantaisie — charmante ! je ne dis pas non, — vous permet de prendre des privautés avec la mesure, la valeur des notes, l'expression écrite ; et c'est tout de même ravissant! Devant le public, vous auriez un succès ; et si vous l'illuminiez d'un sourire comme celui-là, ce serait un triomphe.
Son œil vif brillait, derrière son lorgnon, d'une ironie courtoise, presque tendre ; et, très correct, il baisa les mains des deux sœurs en prenant congé d'elles. Son regard les suivit à la dérobée, tandis qu'elles descendaient à la régie ; et il percevait en lui-même un singulier dédoublement; le musicien qu'il était avant tout avait pour Flore des yeux où perlait une larme d'enthousiasme ; mais l'homme, le lettré, l'artiste admirait mieux encore le sautillant oiseau qu'était Jeanne Ferneuil.
Et il les rejoignit à la régie, où quelques pensionnaires faisaient leur cour au père Darcyl, régisseur général de l'Opéra. C'était un vieux comédien du Théâtre-Français, dont la demi-gloire n'avait jamais rayonné au sommet de l'art dramatique ; il était professeur beaucoup plus qu'acteur. Verdier, à qui l'on objectait, rue de Valois, qu'il ne savait pas la musique, avait dit :
— Tant mieux ! il ne sera pas plus calé que moi, qui ne joue du piano qu'avec un doigt; mais j'ai, Dieu merci ! pour cet emploi des chefs d'orchestre admirables, des prix de Rome de génie, des répétiteurs sans nombre, jusque devant les pianos de la danse. Ce qu'il me faut, c'est un homme de théâtre très intelligent, sachant expliquer ce qu'il veut, un metteur en scène capable de rénover — dans la mesure
du possible, je ne me fais aucune illusion, — l'art de faire bouger les masses à l'Opéra et de donner une couleur plus moderne aux conflits de l'intimité entre héros du répertoire. Pour ce qui est de la tradition Meyerbeer, Rossini, Gluck et Rameau, j'aurai à ma disposition cinquante compétences et je les mettrai tour à tour à contribution, selon leur spécialité. A Darcyl, il avait, d'ailleurs, adjoint Fourquet, baryton qu'un accident à la voix contraignait à la retraite, mais dont la mémoire scénique et la vigueur demeuraient précieuses dans son emploi de second régisseur.
— Eh bien ! monsieur Laramet, demanda Darcyl, que dites-vous des deux nouvelles pensionnaires ? Seront-elles prêtes dans quinze jours?
— Sans doute! mais je n'ai jamais entendu de voix plus empoignante et plus belle que le mezzo — il n'y a plus de contraltos ! — de l'aînée.
— Ah! jeune homme!... Vous n'avez pas connu Pauline Viardot !
— Mais vous non plus, monsieur Darcyl.
— Comment donc! j'étais très jeune, c'est vrai ; mais je m'en souviens encore.
— J'ai entendu, j'admire Delna : Flore Ferneuil est plus émouvante encore ; c'est comme une Bréval qui aurait la voix grave.
i: OPERA ROMANESQUE 75
— Tiens! c'est très juste! jeta Fourquet, enroué encore d'avoir mis en scène la figuration de Patrie. Joli succès pour la maison !
— Et la petite Jeanne ?
— Elle sera délicieuse, assura Pascal ; mais il lui faut la scène, à celle-là, pour donner tout ce qu'elle peut.
— C'est vrai : quel dommage qu'elle n'ait pas suivi la carrière dramatique ! Jamais Agnès plus idéale n'eût débuté à la Comédie-Française.
— Il y en a eu d'autres.
— Aussi douées, peut-être. Aussi jolies, non pas ! Une ingénue est deux fois ingénue quand elle a le visage de cette petite ; et je veux la mettre en scène sans lui donner même une indication : tout ce qu'elle fera d'instinct sera charmant, vous verrez.
Du foyer d'étude, la voix de Flore était parvenue au palier de l'administration, où causaient des pensionnaires de la maison. Elles s'étaient tues, séduites malgré elles, et avaient écouté les airs célèbres, comme rajeunis dans ce timbre d'une pureté neuve. Quand les deux sœurs redescendirent, les regards de tous dévisagèrent l'aînée ; les mains se tendirent vers elle et les compliments spontanés ou même chaleureux : un instant, les soucis professionnels, les rivalités, les craintes ombrageuses se
dissipaient ; il ne restait plus autour de la jeune fille, toute tremblante de sa sincérité, qu'un public de connaisseurs et d'amis encore sous le charme de son talent.
Uns le grand foyer, surchauffé par le calorifère, Laramet écoutait la nouvelle Fidès. Assis devant le piano réduit à une anatomie sommaire par ses déménagements continuels, mais gardant tenacement l'accord, le chef de chant oubliait les heures, ne voyait plus le mobilier démoli, le « codonophone » ripoliné comme un bahut de villa normande, ni la cabane à magnésium des photographes, échouée là, entre une grosse caisse bleu gendarme et un bric-à-brac inextricable d'accessoires dépareillés.
Sur cet amoncellement hasardeux, velours élimés, candélabres pesants, fauteuils de faux cuir ou de bois repeints, la poussière avait neigé, cette poussière d'opéra qui flotte et tombe sans cesse dans l'immense édifice, tapisse les petits nez de suie légère et les meubles de duvet souris, s'incruste dans les sculptures, patine les vieux ors de Garnier et, même quand elle les fait tousser, a des vertus
de poudre pectorale dans les bronches des artistes du chant et de la danse : inoffensive, bienfaisante peut-être, la poussière de l'Opéra, dans la tiédeur de l'immense vaisseau, ne fait pas de victimes, en dépit des hygiénistes patentés ; et c'est peut-être de ses molécules subtiles, atomes vibratoires des sons harmonieux, que sont comme grises parfois les débutantes impatientes et les pensionnaires les plus désabusées.
La voix contenue de Flore Ferneuil se heurtait, oiseau captif, à la grande verrière du balcon, rebondissait sur la glace de la cheminée, s'émoussait aux angles et aux pilastres de la vaste pièce ; puis, ouatée aux dossiers des divans effondrés, poudrerizée de poussière à paillettes, toute scintillante aux rayons pâlis du soleil d'hiver, cette voix prolongeait, dans l'accord plaqué par Pascal, la vibration miraculeusement juste de la note et laissait le compositeur sous le charme, dans un point d'orgue interminé.
— Mais c'est Dalila qu'il faut vous donner ! criait-il en un sursaut brusque. Le voilà, votre début ! le vrai ! celui pour lequel vous êtes faite. Vous irez voir Saint-Saëns ; il parlera à monsieur Verdier. Puis, pour être complète, vous courrez demander à madame Région comment on joue le deux. Et vous débuterez dans un triomphe.
— Sans ma sœur? Jamais !
— Cette Fidès!... Mais elle est absurde, même dans la fameuse, la sacro-sainte scène de la cathédrale ! Elle est mieux — c'est la même chose — dans Michel Strogoff : au moins, il ny a pas la musique de Meyerbeer !
— Oh ! monsieur Laramet !
— C'est vrai, aussi!... Il devrait être interdit de jouer des machines comme ça, à l'Opéra, surtout avec des artistes telles que vous : c'est un meurtre. Je voudrais pour vous une partition de rêve et de passion au-dessus de l'humanité et du théâtre . . des songeries poignantes. . . une atmosphère à la fois épique et si légère... qu'on entendrait, qu'on « verrait » votre âme à travers ses harmonies sacrées.
Et, sous ses doigts, s'éveillaient des accords imprécis, grandissait un chant très simple et très étrange, s'exaspérait une plainte longue, toute secouée de sanglots.
— C'est beau ! jetait Flore, attentive, subjugée déjà. Mais je ne connais pas...
— Attendez.
A mesure que montait le chant insolite, plus artificiel peut-être que profond, mais d'une distinction et d'une musicalité joliment rares, Pascal Laramet, transfiguré, se redressait devant le clavier et rayonnait d'enthousiasme.
— Mais c'est Fingal ! cria soudain la jeune
8o L'OPERA ROMANESQUE
fille. Je reconnais votre œuvre. Je l'ai tant aimée chez Chevillard !
— C'est Fingal, dit-il, avec une ombre de mélancolie, en improvisant une résolution brusque. Mais à quoi vais-je rêver ainsi?... A vous, Fidès ! à vous « l'éclair précipité » !
Et il sembla à Flore qu'une toute petite larme, derrière le lorgnon de Laramet, brillait au coin de son reil ironique et séchait, tarie, sans être tombée.
La jeune artiste se souvint alors de ce que lui avait déjà dit Paul Audran :
— ■ Pascal est un beau musicien; s'il avait eu de la fortune ou, derrière lui, un éditeur intelligent qui lui eût assuré la matérielle, c'était la gloire assurée en vingt ans. Seulement, voilà, il doit, avant tout, gagner son pain et celui de sa nichée. Encore ne faut-il pas se plaindre : de tous les arts, c'est la musique qui est le plus favorisé, par ce prix de Rome très peu encombré, où un harmoniste doué arrive toujours, s'il s'y prend assez jeune, les quatre ans de l'Etat, les legs Monbinne, les emplois de chefs du chant ou des chœurs dans les subventionnés, les commandes de l'Institut — jouées trois fois, mais jouées tout de même! — et les concours Crescent, Rossini, de la Ville et autres, des débouchés médiocres peut-être, mais qui garantissent
tout au moins la vie. Pendant ce temps, des centaines de peintres, de statuaires et d'écrivains triment et meurent dans d'obscures besognes de miséreux.
Des frôlements, un bruit de pas étouffés dans le couloir s'arrêtaient à la porte du foyer.
— Par le coin, gratté tout exprès, delà vitre dépolie, on nous regarde, dit Laramet. C'est un espionnage de curiosité sans malveillance, sans intérêt surtout : un petit « rat » de la danse, une habilleuse, un coryphée désœuvré, peutêtre le garçon de régie, à qui l'on vient de demander votre nom et qui feint d'abord de ne le savoir pas.
— Que de malignités nous guettent ainsi dans le silence des étages !
— Pas tant que ça, allez ! On est plutôt bon dans la maison. Et il faut bien : l'Opéra est une lanterne de verre ; on n'y cache pas longtemps les secrets. Par bonheur, monsieur Verdier est inaccessible aux potins : ils n'ont plus, dès lors, aucune importance.
— Le directeur les ignore ?
— Au contraire : il les connaît. On dit même qu'il a un carnet spécial, où il se divertit à les écrire. Paul Vidal l'a vu sur la table du patron ; un titre ironique est écrit dessus, de la main du directeur : — Mon portier . Quelquefois, monsieur Verdier le consulte en riant sous cape. Il
s'amuse, cet homme; mais ça ne l'influence pas.
— Croyez-vous, au fond ?...
— J'en suis sûr. Dans les commencements, son courrier était infesté de lettres anonymes. Il les lisait toutes, puis les brûlait sans mystère, au bout d'une paire de pincettes qu'il affectait de garder pour ça. Deux ou trois fois, il s'est offert la joie d'en découvrir les auteurs, ce qui n'est pas malaisé : les lettres anonymes, ici, sont d'une naïveté inconcevable et montrent puérilement le bout de la plume. Verdier se contentait de dire négligemment, devant ses correspondantes masquées — c'est presque toujours de pauvres filles — qu'il n'était humilié que de leur écriture ou de leur orthographe. Leur amour-propre les raréfiait aussitôt.
— On peut, pourtant, faire tant de mal avec une lettre anonyme ! J'ai vu, au Conservatoire, une malheureuse...
— Elle a eu bien tort, interrompit Pascal à l'étourdie ; il n'écoutait plus, en effet. Une songerie montait, brumeuse, dans ses yeux ; il entendait, dans la nuit des âges mythiques, battre la mer phosphorescente contre les basaltes de Fin" il
Le soir, sous la lampe, il ajouterait à son œuvre une page émue, quelques mesures dont il serait content.
— Celles-là, disait-il à Audran les lendemains, ne devront rien à Meyerbeer, malgré l'obsession de la voix de Flore Ferneuil, qui me poursuit jusque dans mon rêve. Je sais que ça ne sera jamais joué ; mais ça me console tout de même des plates leçons d'harmonie que je donne à certain fils de gros industriel. Pourtant, ce jeune amateur, dans dix ans, aura en musique un nom plus connu que le mien et sera décoré comme compositeur avant qu'on m'ait flanqué les palmes à l'ancienneté, en qualité de fonctionnaire de la rue de Valois. Mais je m'en moque : je crois avoir trouvé des modulations que tu aimeras.
Darcyl hâtait les leçons et prescrivait des ensembles.
— Ces petites sont-elles prêtes ? avait-il demandé à Pascal.
— Comme un rasoir, affirmait-il.
Mais il appréhendait que Jeanne, absente depuis huit jours, ne sût point son rôle. La veille du premier ensemble, Flore passa la soirée à le lui apprendre ; l'enfant était distraite, un peu mélancolique même : sous couleur d'indisposition elle était sortie, tous les soirs, en automobile, avec Guerbois et sa mère. Dans les fêtes sportives où elle avait paru, ses succès eussent dû l'enchanter ; ils la rendaient nerveuse, maussade presque :
— Vois-tu, disait-elle à Flore, quand on dit à tous ces gens-là que je suis au théâtre, ils redoublent d'attentions pour moi ; mais personne ne pense plus à m'épouser.
— Tu voudrais donc te marier ?
— Non. Mais j'aimerais à savoir que je le pourrais. Des fiançailles avec un homme célèbre me plairaient ; mais il faudrait qu'elles puissent durer cinq à six ans. Il n'y a que ça d'amusant dans le mariage.
— Et tes débuts ?
— Je suis sans inquiétude : ça marchera.
— Heureuse nature qui peut penser à autre chose !
Le lendemain, d'ailleurs, devant ses camarades, la petite Ferneuil fut parfaite ; la grande, comme l'appelaient les autres, perdit beaucoup de ses mo}' ens devant Darcyl paternel et Fourquet fébrile.
Il fut convenu, néanmoins, qu'on irait en scène le lundi suivant et qu'il y aurait même une répétition avec l'orchestre avant la reprise : Serge Verdier y tenait. Un bruit favorable courait déjà autour de la maison : les débuts de Flore étaient attendus.
Quand elle se vit, ayant quitté le foyer aux portes closes, dans l'immensité du plateau, devant le guignol où venait de s'asseoir le directeur, auprès de Paul Vidal, aussi placide
que lui, la Fidès nouvelle se sentit le cœur serré. Un piano fatigué résonnait, grêle et menu, sur l'estrade pourtant sonore. Les échos obscurs de la salle lui renvoyèrent sa voix, méconnaissable, tremblante un peu et comme essoufflée.
— Que va-t-il m'arriver? appréhenda-t-elle. Verdier se leva et vint à elle.
— N'ayez aucune émotion, mon enfant, lui dit-il de son timbre le plus grave, avec une indulgente bonté. Vous travaillez; ne soyez gênée en rien.
— Je vais me tromper !
— Je l'espère bien ; autrement, je n'aurais aucun motif d'être ici, pour vous donner quelques conseils...
Il l'encourageait d'un geste affectueux et lui montrait en souriant Jeanne, déjà campée et à Taise comme un vétéran de la scène. Elle avait fait bouffer ses cheveux, fleuri son visage d'un nuage de poudre et rattaché haut avec une épingle, effrontément empruntée à un machiniste, sa robe longue, gênante pour arpenter le plateau. Décoiffée, elle avait vers la coulisse des regards de bienvenue et des sourires d'accueil joli.
Peu à peu, à la cour et au jardin, entre les fermes de fortune, le personnel , curieux , venait aux écoutes ; les foyers de réplique, où
les artistes s'étaient à demi dévêtus, réunissaient quelques amies, à l'abri des vents coulis du plan zéro. Des appréciations, assez neutres encore, groupaient les oisifs ; assis sur le plancher de scène, des machinistes se tenaient prêts à improviser les plantations des actes avec les débris d'un matériel de rebut. Entre les « tas » de décors, derrière les « cheminées », quelques auxiliaires dormaient, étendus de leur long, près des trappes béantes où descendaient des échelles.
— Jolie voix, murmurait un menuisier grisonnant, au chef d'équipe. Ça fait plaisir; mais je n'ai jamais vu avoir si peur.
— Ça lui passera avant que ça me revienne, dit sentencieusement le brigadier. Mais elle a de l'étoffe pour sûr, et elle ira loin. Elle me rappelle madame Deschamps.
— Et, à moi, cette pauvre Margyll, sur la fin. Elle est, ma foi, aussi jolie qu'elle.
Dans la salle obscure, une porte avait battu, feutrée de velours ; et C}Trille Guerbois était venu s'asseoir à l'angle de l'orchestre, auprès de la jolie Marie Marteau.
— On vient de prendre sa leçon de danse ? lui demanda-t-il à demi voix.
— Oui, monsieur Guerbois, et maintenant 'offre sa leçon de chant.
— C'est vrai, vous travaillez le chant, vous
aussi ; vous voulez déserter le ballet, pour devenir une cantatrice applaudie, comme Berthe blendes. Votre beau timbre grave, quand vous parlez, annonce un contralto.
— Eh bien, non. Il paraît que je suis un soprano léger. Mon professeur espère que je chanterai Juliette.
— Qui est votre professeur ?
— Edmond Duvernoy.
— A la bonne heure !... Et il porte bonheur à ses élèves. Vous avez fait un bon choix, petite Marie.
— C'est vous qui me l'avez conseillé.
— Je l'avais parfaitement oublié.
Accoudés, en haut, à la rambarde du pont
de projection, deux machinistes, penchés sur le vide, écoutaient la répétition dans une immobilité qui prouvait leur attention profonde. A la fin du premier air de Flore, l'un des deux s'oublia jusqu'à crier : bravo ! en risquant un applaudissement retentissant dont tout le plateau s'égaya. Verdier, étonné, leva la tête, reconnut le brigadier du premier dessus et dit à Darcyl qui faisait mine de l'interpeller :
— Laissez-le; c'est un ancien lauréat du Conservatoire, devenu menuisier au théâtre après y avoir échoué à plat. Il a attendu quinze ans la place de souffleur, qu'il eût remplie à merveille : car c'est un bon musicien ; mais la vi-
gueur cTIdrac a fini par le décourager ; et il a fait une sortie de théâtre tout de même : le voilà en passe de devenir sous-chef machiniste.
— Mais je le reconnais ! Nous avons été camarades au faubourg Poissonnière ! C'est Napoléon Pastor.
— Lui-même. Avec un nom comme celui-là, comment ne s'est-il pas fait torero ? D'ailleurs, nous y perdrions : c'est un de nos meilleurs chefs d'équipe.
Serge fit interrompre la répétition pour complimenter Flore Ferneuil. Il n'élevait jamais la voix ; à chacun il venait dire doucement ses observations : personne ne pouvait entendre s'il décernait l'éloge ou le blâme. Fourquet, qui ne savait pas donner une indication sans s'époumonner, demeurait stupéfait de la rapidité d'exécution qu'obtenait ainsi le directeur, sans jamais une erreur ou un malentendu.
— Maintenant, dit Verdier à sa Fidès toute émotionnée, je suis bien tranquille et je puis redescendre chez moi, où l'on m'attend. Vous aurez le plus beau succès, dans un rôle écrasant, pas facile, où vous serez tout simplement admirable. Voilà ce que je vous prédis; inutile, allez, de toucher du bois ; votre voix est un charme supérieur à tous les maléfices.
Jeanne s'était approchée, curieuse, m'appela d'un signe gracieux :
— Et vous, petite Bertha, pensez à une chose, qui n'est pas commode pour une ingénue. Vous aurez, au quatre, à assassiner le tyran ou à peu près. Au lieu de regarder Oberthal d'un tel air de détresse mourante, révoltez-vous un peu, soyez violente déjà. Vous êtes à une époque peu ordinaire et qui ne répugne à aucune barbarie, — pas même à confier au vieil anabaptiste cette phrase stupéfiante : « Le château de son fils, par nous réduit en cendre, l'a rendu furieux ! , . . »
Et comme Jeanne éclatait de rire, il lui dit gaîment :
— Ne vous frappez pas. Vous en chanterez bien d'autres dans le répertoire : celle-ci n'est que le pendant de l'audacieux récit de Guillaume Tell : « 3la hache sur son front ne s'est pas fait attendre!... «Donc, petite Ferneuil, préparez- vous à être farouche, — si vous le pouvez, toutefois, fit-il en s'en allant, après un salut d'amitié.
Fanny Derval, gainée de noir, empanachée d'un feutre énorme qu'elle hésitait à aventurer entre les décors, s'était montrée, un instant, dans la coulisse, d'où elle avait fait un signe rassurant à Flore toujours en scène ; puis, avec Raymonde Xozal, très belle dans une toilette
claire, singularisée d'une coiffure en turban de velours blanc, elle était venue s'asseoir à l'orchestre, derrière Guerbois et Marie Marteau.
— Ne bougeons plus, avait-elle dit : si Darcyl nous découvre ici, il est capable de nous gronder.
— Lui, si Q-entil !...
— Pas quand il met en scène ; et il a des idées sur le Prophète, qu'il veut dramatiser.
— Heureusement que la musique est là pour le lui défendre !
— Et que l'auteur n'}r est plus pour subir ses coupures !
Elles faisaient allusion au despotisme tranquille du régisseur envers les compositeurs. Les faisait-il assez enrager avec ses exigences et ses dédains!... Eh bien! malgré tout, cet excellent homme de théâtre se trouvait, en définitive, n'avoir jamais réclamé que des coupures heureuses, toujours approuvées par le public :
— Quand elle n'est pas en situation, disait-il aux musiciens, votre sacrée symphonie a beau être une merveille, ça n'en est pas moins un « loup » à la scène. Coupez, mes amis, coupez ! Après la première, il ne sera plus temps.
Et Serge Verdier, pris pour arbitre, malgré qu'il eût un religieux respect de la musique, lui donnait raison presque toujours :
— Dès qu'un metteur en scène comme Darcyl hésite, tâtonne, ne sait plus comment mouvoir ses personnages, ni gagner du temps sans ralentir l'action, ne cherchez pas : il y a là un développement inutile, un « vide » périlleux.
Fourquet, au contraire, ne trouvait jamais qu'il y eût trop de musique ; sa marotte, c'était la figuration, un déploiement d'épisodes à outrance, de croquis pittoresques dans les coins, toutes les fioritures d'une imagination surchauffée, nourrie des romans Louis-Philippe et des drames de l'Ambigu. Sa joie, c'était d'arriver de l'enrouement à l'aphonie par une série d'invectives graduées aux figurants ; certains, pour flatter sa manie et se recommander, accumulaient les bévues en scène, détournaient sur eux le tonnerre fêlé du brave homme et, devant ses menaces furieuses , affectaient d'avoir de lui une peur bleue en riant sous cape de son contentement.
— Allons, grand flandrin ! grommelait-il en détachant une bourrade amicale au farceur éperdu, ne tremblez donc pas comme ça ! je ne vais pas vous avaler, que diable !
— Eh! qui me l'assure, monsieur Fourquet ? Vous êtes effrayant, savez-vous !
Et le bon régisseur riait aux larmes de cette frousse de mélodrame ; il la regardait comme
d'excellent théâtre, et aussi comme un succès personnel dont il était fier.
Des immenses halls du boulevard Berthier on avait apporté les décors du Prophète, marouflés à neuf par endroits ; tout le jour, les petites classes de la danse s'exerçaient, sur des patins à roulettes qui rabotaient les planchers dans un roulement assourdissant, à remettre au point le ballet des patineurs sous la direction de madame Rosita.
Serge Verdier, en effet, renonçant à trouver en Europe le gardien érudit des traditions de la danse française qui avait disparu tout entière avec Saint-Léon ou Petitpa, confiait à la plus intelligente de ses anciennes pensionnaires la direction de son académie de danse. Certes, avec elle, il fallait renoncer à des routines périmées, qui tenaient fort au cœur de quelques très anciens abonnés ; mais elle avait, à force de compréhension de l'art antique sous toutes ses formes et d'intuition moderniste, créé une chorégraphie nouvelle dont les sources très pures étaient oubliées dans les musées ou considérées comme des chimères. Et cette réalisation vivante, éternelle aussi, de la grâce plastique et de la beauté avait déjà, sur l'énorme scène, fait mouvoir des bas-reliefs animés et des masses harmonieuses devant les regards des habitués, à la fois scandalisés et ravis.
— Comment! Vous étiez là, monsieur Cyrille !
Flore s'effrayait de cette rencontre, craignait d'avoir été gauche, mal assurée, devant le seul juge dont l'opinion lui parût en même temps souhaitable et redoutée.
— Mais je n'ai, comme toujours, que des compliments à vous faire. Et c'est unanime, ma chère amie ; je ne vous dis rien de l'enthousiasme de Marie Marteau, qui n'est pourtant pas si négligeable; mais j'ai écouté Derval et Raymonde Nozal, derrière moi : elles ont dit de vous des choses qui vous feraient rougir.
— Elles sont si bonnes pour moi !
— Justes, surtout.
— Et de Jeanne, qu'est-ce qu'elles ont dit?
— Beaucoup de bien ; elles l'aiment moins. Son délicieux, son espiègle maniérisme choque un peu les femmes qui ne la connaissent pas très bien ; mais il ne déplaît à aucun homme : elle aimera cette compensation.
— Vous savez que c'est après-demain notre générale avec l'orchestre. Vous y viendrez : vous noterez... Vous me direz.
— Oui, mon amie, je serai là et vous me voyez bien rassuré d'avance. Ça ira fort bien.
— A mesure que s'approche le jour fixé, tout mon courage s'en va. Si j'allais échouer, monsieur Cyrille ! . . .
— Vous ! . . .
Et il y avait, dans ce cri, tant de confiant espoir, tant d'affection tendre, peut-être même tant de cœur que Flore Ferneuil, ayant rencontré les regards de Guerbois, baissa les siens et, délicieusement, se sentit rougir jusqu'au front.
/était une représentation complète;
J|p|i| mais elle n'avait pour public qu'une <S*2iy§$j centaine d'artistes et d'employés de la maison, disséminés au balcon et à l'orchestre; les étages demeuraient drapés de housses grises. Le couloir en hémicycle des baignoires n'était éclairé que par les deux entrées sur la scène, d'où sortaient sans cesse, jacassières et affairées, des danseuses en jupes de tarlatane ou en culotte de travail.
Quelques amis de la direction, Raymonde Nozal, Derval, Claire Claret, Ban^ qu'avait amené Cyrille, se groupaient, au parterre, autour de madame Lescasse ; les sœurs Ferneuil la conduisaient à l'Opéra pour la première fois. Il était convenu que Paul Vidal n'arrêterait pas la représentation au cours des actes et qu'on en rectifierait ensuite les imperfections, dans le débrouillage des détails à revoir.
Serge Verdier occupait une première loge du centre avec Bouvier, muni de feuilles blanches
et d'un crayon ; Darcyl et Fourquet, demeurés dans la coulisse, se relaieraient au téléphone qui communiquait avec le directeur, s'il avait à leur transmettre des ordres ou des observations pendant le spectacle.
— Commençons ! ordonna Yerdier à sept heures et demie.
Les artistes du chant et de la danse qui ne jouaient pas dans l'acte premier refluèrent dans la salle où voisinaient pêle-mêle les pensionnaires du corps de ballet, dont les « ballons » empesés, épanouis en corolles de mousseline blanche, leur donnaient un air de fillesfleurs, attentives surtout à ne point se friper, les costumes de ville de quelques élégantes sans emploi, le veston des employés, le bourgeron des machinistes et jusqu'à l'habit de deux ou trois abonnés, qui étaient venus, comme par hasard, se faufiler dans la salle avec Tassentiment courtois et volontairement distrait de Serge Verdier. L'un d'eux, commanditaire important, allait s'asseoir auprès de Marie Marteau, qu'il admirait sans le dissimuler.
— Bonsoir, ravissante mouche tombée dans un bol de lait ! lui dit-il, avec une affection qui s'étudiait à être élégante, malgré les images, pas neuves, de sa formule.
— C'est pour moi que vous venez, ce soir, monsieur Daléas?
— Pour vous toute seule.
— Alors, montrez-vous gentil : ne soyez pas assis près de moi : vous froisseriez ma jupe.
— Derrière vous, alors?
— Ça vaudra mieux.
— Vous avez l'air d'une grande marguerite des prés, inquiète pour ses pétales.
— Oui, un peu, murmura la jolie brune, en détournant les yeux vers Guerbois dont elle épiait le regard sans pouvoir le rencontrer.
— Oh! fit Daléas. Cyrille est bien trop occupé de Flore Ferneuil pour vous voir. Vous devriez l'oublier : il vous méconnaît.
— Monsieur Guerbois ! protesta la danseuse, devenue rouge sous le fard ambré de sa joue. Il ne m'a jamais dit un mot.
— Il n'a pas compris que vous l'aimez... un peu?
— Mais je vous défends, monsieur Daléas ! . . .
— Xe nous fâchons pas. C'est que je le connais, voyez-vous ; et vous aussi : vous êtes deux cœurs de feuilleton ; et l'on m'avait dit...
— Des menteries. Monsieur Guerbois a été très gentil pour moi, au Cercle. Il m'a fait donner le rôle de l'Amour où il y avait beaucoup de danse et un peu de chant ; il m'a présentée à mon maître... Mais taisons-nous. C'est commencé.
Et Marie Marteau, « faisant sa lippe » comme
un enfant qui boude et voudrait bien pleurer, '-'absorba dans la contemplation du théâtre ; mais ses grands yeux de velours noir se détournaient souvent, avec une expression de dépit où se mêlait peut-être un commencement de chagrin, vers Cyrille immobile, à deux rangs devant elle, dans une attitude de ravissement : Flore Ferneuil allait entrer en scène.
Le premier acte passa sans encombre ; un murmure flatteur accueillit l'air de Fidès.
— La belle voix ! jeta un spectateur enthousiaste, dans le recueillement de la salle.
— Et la belle fille ! compléta aussitôt Barny, qui, n'ayant pas vu Flore depuis des mois, la trouvait métamorphosée.
— Seulement, nota Serge Verdier, elle se vieillit trop : la mère de Jean n'est pas une aïeule ; d'ailleurs, elle ne parvient pas du tout à être si décrépite et elle demeure jolie.
Berthe, en revanche, avait l'air d'une enfant ; mais Darcyl oublia de la critiquer : il était impossible d'être moins une serve allemande et davantage une Parisienne échappée d'un atelier de couture montmartrois.
— J'adore cette nasarde à Scribe et à Meyerbeer, confessa Paul Audran; elle fait paraître plus falote encore cette trame de carton-pàtr ; «•t nous aurons un quatrcjoycux. AvecZacharie, Mathisen et Jonas, les trois faces de carême
d'un comique fou dont s'égaye ce pathétique guignol, il ne va plus rien manquer à notre allégresse.
— Qu'est-ce que ça fait? remarqua Pascal Laramet. Les Ferneuil peuvent bien chanter ici les musiques les plus diverses ; les voilà parties pour la gloire.
Dans leur loge, on les complimentait :
l'aînée avait tenu à s'habiller avec Jeanne ; le désœuvrement des entr'actes lui semblait intolérable loin d'elle. Peut-être n'avouait-elle pas qu'une pensée de surveillance affectueuse avait, aussi, inspiré cette exigence.
— Êtes-vous content de moi ? demanda-t-elle à C)^rille.
— Ravi : vous allez avoir un triomphe.
— Quelle est cette jolie danseuse, qui est venue vous parler si longuement, à la fin de l'acte ?
— Vous m'avez vu ?
— Par le trou du rideau.
— Vous me surveillez donc ! s'écria-t-il en riant.
— Je me rends compte ; ce n'est pas la même chose.
— Marie Marteau vous admire tant que j'aime à lui parler de vous.
— Défaite roublarde, monsieur Cyrille ! conclut Jeanne. Mais quand ma sœur ne peut pas vous voir, c'est moi qui vous surveille.
— Alors, je suis tranquille : vous avez déjà tant de mal à vous défendre des... importuns...
— Oui; et lorsque je leur dis : « Venez donc me voir dans ma loge ! » ils m'accompagnent jusqu'au seuil d'un tel air de contentement que j'ai presque un remords d'ajouter : « Ma sœur est là, qui ne me quitte pas !... » Alors, il faut voir leur figure devenir grave, respectueuse, sérieuse tout à coup ; et la plupart s'esquivent sans vouloir entrer : ils se font scrupule de « déranger » mon admirable sœur et me chargent pour elle d'une gerbe de compliments. Et c'est mademoiselle Marteau, votre amie, qui les voit revenir à elle, repentants, pardonnes sans doute.
— Mauvaise langue !
— Naturellement ! Marie Marteau a toutes les vertus.
— Eh ! elle a eu, du moins, celle de mettre à la porte le petit Fontrailles, qui, pour la façon dont il parle d'elle, se fera battre un de ces soirs...
— Par vous ?
— A l'occasion, je ne serais pas fâché de lui dire son fait : il professe pour les femmes un mépris...
— Pour certaines femmes ! jeta la petite Ferneuil sans sourire et même d'un ton presque agressif.
— Jeanne ! fit Flore, sévère, en regardant Cyrille mécontent.
Une nuance de fâcherie se mêla à la cordialité de leur au-revoir ; décidément, entre Guerbois et sa sœur, l'aînée perçut un désaccord dont la cause lui parut claire :
— Pourquoi l'agaces-tu avec ce Fontrailles, qu'il déteste ? demanda-t-elle.
— Mais il est très gentil ; il s'est fait présenter à moi fort correctement. Je n'ai pas à épouser les querelles de Guerbois : son rigorisme tourne à la servitude.
— Tu sais bien que Fontrailles n'est qu'un oisif; on n'a jamais parlé que de ses dettes de jeu et de ses fêtes un peu trop...
Elle cherchait un terme adouci ; Jeanne, sèche, l'interrompit :
— Tu ne le connais pas. Il a un défaut très grave pour Cyrille ; il est trop jeune.
Flore fut blessée de la riposte où elle voyait un sarcasme qui s'évertuait à être méchant ; son visage montra sa peine ; mais, déjà, la cadette lui sautait au cou.
— Tu sais bien que je l'aime aussi, ton Cyrille !
— Deux mots de trop, petite, dans ta phrase : « aussi » et « ton » ; je ne veux pas penser que tu pourrais, dans ton affection, le mettre en balance avec un autre, fatalement
inférieur à lui, ni laisser croire qu'il me préfère à toi, — ce qui est impossible.
— Tu demanderas ça au public, aprèsdemain ; et tu verras sa réponse dans ses acclamations.
Dans le couloir en hémic3rcle, dont le fond était ténébreux, malgré les lumières de la place de l'Opéra qui filtraient à travers les baies du grand escalier et les grilles closes, un vacarme de volière, des rires nerveux, un tumulte d'enfants dissipées, soustraites quelques moments à la surveillance des maîtresses, troublaient le recueillement des étapes gironnant autour du chef-d'œuvre de Garnier. Soudain, du premier, dans l'ombre, tomba la voix calme de Verdier :
— Fourquet, vo3Tez donc, en rentrant sur le théâtre, la cause de ce tapage ; et privez-moi tout ce monde-là de paraître en scène pendant quinze jours.
C'était la punition la plus redoutée; aussi, brusquement, Guerbois et Barny, qui gagnaient à tâtons l'allée centrale des fauteuils, furent-ils frôlés, heurtés par une débandade de ballerines qui couraient, en étouffant des rires apeurés, se tapir dans les coins de la salle où l'œil de Serge ne pouvait les découvrir.
— Casse-cou ! cria Cyrille au député. Prenez
la rampe et descendez cinq à six marches ; vous aurez tout de suite la lumière et seulement un double tambour à ouvrir pour retrouver votre stalle.
— Ah ça ! vous y voyez donc la nuit, comme les chats ?
— Je connais tellement la maison ! . . . Mais il s'arrêta. Dans le recoin très noir du
couloir des fauteuils, il discernait une silhouette immobile, qui l'intriguait :
— Un surveillant?... un régisseur de la danse?... se dit-il. Est-ce vous, Bussy?
Aucune réponse. Guerbois essaya, plus près de lui, de dévisager le guetteur ; une buée lumineuse, venue de l'escalier, permettait de le discerner mieux.
— On dirait Fontrailles, grommela C}Trille, soucieux, en regagnant sa place.
Et cette pensée l'agaça durant tout l'acte.
— Comment serait-il ici ? Et qui l'aurait fait entrer? Si je le demandais à Verdier !...
Mais le directeur dictait à Bouvier des modifications à faire et téléphonait qu'on accouplât la lumière des herses et de la rampe ; ce n'était pas le moment de le déranger.
A l'entr'acte, Guerbois constata que le guetteur n^stérieux avait disparu ; et il n'y songeait plus lorsque commença le troisième acte, où Berthe ne paraissait point :
— Je viendrai m'asseoir près de vous, dans la salle, avait promis Jeanne.
Mais il ne la découvrit ni au balcon, ni à l'orchestre ; peut-être avait-elle voulu tenir compagnie à sa sœur, qui ne figurait pas non plus dans l'acte du camp et du ballet. Cyrille, négligeant l'entrée de Marie Marteau, quitta la salle, scruta les couloirs obscurs et vint explorer la scène après avoir constaté que Flore était seule chez elle, sa partition sous les yeux.
— Travaillez, je m'en vais, lui avait-il dit; Jeanne est donc sur la scène?
— Mais non, dans la salle, avec notre tante.
— Ah ! fit Guerbois, rembruni, je vais la rejoindre.
Il passa de la cour au jardin et découvrit Jeanne derrière un praticable, très à l'écart : un jeune homme lui parlait, le chapeau à la main, dans une tenue impeccable; sa figure de chérubin fêtard et fatigué rayonnait d'un bonheur qui s'efforçait d'exagérer son émotion : c'était bien Fontrailles.
— Jeanne, dit très doucement Cyrille, sans le saluer, votre sœur voudrait vous voir.
La voix et le visage de Guerbois achevèrent de décontenancer la petite Ferneuil ; mais son orgueil froissé fit tête nerveusement et elle lui répondit sans hésiter :
— Tout à l'heure, cher ami. Nous avons bien le temps !
Et elle fit un mouvement pour présenter Fontrailles, dont le sérieux, plus encore que son rictus habituel, exaspérait Cyrille : il regarda Jeanne avec dureté ; elle lui sourit sans le désarmer, tandis qu'il s'en allait, frémissant de colère sourde, furieux contre luimême d'une demi-algarade où il montrait si peu de sang-froid. Remontant vers le fc^er de la danse, comme pour rentrer chez Flore, il laissa, derrière lui, retomber le tambour de la porte de scène, et, machinalement, regarda, par le guichet vitré, dans la direction de Fontrailles : il avait gardé la même attitude, mais se penchait davantage, plus près de Jeanne et comme pour la rassurer : elle avait, en effet, un air soucieux et grave; peut-être redoutaitelle d'être grondée. Il espéra, un instant, qu'elle était fâchée de lui avoir fait de la peine ; et il lui sut gré de cette pensée, qui le désarmait jusqu'à lui interdire, devant elle, toute allusion à l'incident.
Pourtant, une enquête discrète sur Fontrailles lui offrit l'occasion de le faire éconduire par la régie : personne ne l'avait autorisé à entrer ; Verdier était inflexible sur ce point du règlement : les invités seuls de la direction pouvaient assister à ces « générales » à huis clos.
io6 L'OPERA ROMANESQUE
— J'ai envie de le prier de s'en aller, proposa sournoisement Fourquet.
— Mais non, dit Guerbois, conciliant, contrarié peut-être de cette façon d'avoir son avis; ça n'a aucune importance : il a sans doute une carte.
— Du patron?... Ça m'étonncrait. Je vais m'en assurer chez Barthéléni)^.
31arie Marteau, toute chagrine, venait à eux : quand il vit, dans ses yeux très doux, le reproche peiné qu'elle ne formulait point, il eut un regret : sa bonté s'émut de la déconvenue de la danseuse et il s'en excusa avec affection :
— Mais ce n'est pas d'aujourd'hui que je connais votre talent, qui donne comme une physionomie ailée à votre danse; je suis très sûr que vous serez une étoile, comme l'immatérielle Zambelli.
— Vous me dites ça, les dents serrées, avec un air de vouloir me mordre.
— Au contraire ! jeta-t-il, rougissant aussitôt de cette piètre galanterie. En tous cas, je vous promets bien d'être là, après-demain, pour vous applaudir dans votre variation.
Marie sourit, heureuse de cette espérance ; il comprit que l'enfant tenait à son suffrage et se préoccupait surtout de son opinion. Cette pensée le ramena à Flore Ferneuil ; son cœur,
contracté, se remit à battre avec confiance : en elle il avait mis, décidément, toute la fierté de sa tendresse.
Il vint s'asseoir à l'orchestre, près de Laramet ; quelques instants après, derrière eux, la porte du parterre s'ouvrit doucement et retomba sans avoir battu. Jeanne, frôlant à peine Cyrille, se glissa docilement auprès de lui. Elle était humble, craintive presque; son sourire était mal assuré ; manifestement, elle s'attendait à des remontrances et consentait à ne pas les esquiver. Ayant congédié Fontrailles, il lui semblait qu'elle n'avait plus qu'à attendre d'être grondée. Guerbois, distrait, devina pourtant sa pensée dans ses }'eux ; mais il affecta d'être très paternel pour elle et d'avoir complètement oublié son incartade.
Elle s'en montra ravie, reconnaissante même : jamais elle n'avait été plus confiante ni plus tendre avec lui. Mais elle se dépita vite de son indifférence :
— Qu'est-ce qui peut bien le préoccuper ainsi? se demanda-t-elle. Un problème nouveau?... Une femme?... Ma sœur ou Marie Marteau ?
Darcyl la faisait mander ; elle ne songea plus du tout à son essai furtif de psychologie.
Cyrille, de son côté, croyait sincèrement ne plus penser à sa colère absurde : ce n'était pas
la danseuse, sihouette à peine amicale, qui hantait son souci ; il était bien sûr, en ce moment, de n'admirer que Flore Ferneuil, sa beauté grave, sa voix profonde, l'art supérieur de son génie lyrique. Tout ce qui touchait à elle l'intéressait peut-être trop.
— Il faut, lui dit-il, après l'acte où elle venait d'atteindre à la cime de l'émotion, que vous vous occupiez surtout de vous ; je vous assure que Jeanne se débrouillera seule, dans la carrière, où elle ne fera que passer... C'est en vous qu'est la flamme divine ; c'est vous qu'il faut suivre, admirer et chérir.
— Jeanne vous a contrarié? jeta-t-elle pour faire diversion à sa rougeur ; car le verbe tendre de Guerbois la bouleversait.
— Oh ! si peu, dit-il, tandis que le régisseur lui parlait à voix basse... Merci, monsieur Fourquet : \rous vo)Tezbien, ça n'a aucune importance.
— Non, si monsieur Verdier n'en sait rien.
— Elle ignorait, cette enfant... Je vais la prévenir.
— Il s'agit de Jeanne, n'est-ce pas ? demanda l'aînée ; je le devinais : qu'est-ce qu'elle a encore fait?
— Rien du tout ; un enfantillage dont il ne faut même pas la gronder : elle a donné sa carte à un ami, en guise de laissez-passer. C'est un privilège réservé au directeur.
L'OPÉRA ROMA,\ESOUE 109
— Un ami!... Quel ami?
— Fontrailles.
Il avait dit le nom sans aigreur, avec une indifférence qui l'étonnait lui-môme ; et Flore s'était jetée aussitôt vers lui, les mains tremblantes :
— Je vous en supplie, monsieur Cyrille, ne l'abandonnez pas ! . . . Oui. oui, je sais ce que je dis ! Depuis quelque temps, vous êtes changé pour elle ; vous vous en désintéressez. Vous ne lui parlez plus comme à moi...
Il eut un geste significatif, un sourire amer.
— Xe dites pas que ce n'est pas la même chose ! Vous savez bien ce qu'elle est pour moi. A qui le dirais-je, sinon à vous? Notre tante Lescasse se met tout de suite en fureur ; et puis, elle ne comprend pas... J'ai tant de chagrin pour Jeanne ! Il me semble qu'elle a des idées singulières ; elle est en danger, je vous l'assure. C'est mon enfant, à moi ; il faut que, vous surtout, vous m'aidiez à la sauver.
— Allons, rassurez-vous, petite maman, promit-il en riant pour cacher son trouble : d'abord, Jeanne ne court aucun risque.
— Ce Fontrailles la guette ; et il la préoccupe .
— Elle saura bien voir son insignifiance. <( .Monsieur Zéro » — comme l'appellent ses amis de fête, même ceux-là! — n'est pas si dangereux.
— Pourtant, vous-même, vous disiez...
— Qu'il ne faut pas se commettre avec lui?.. . Sans doute ; mais il est impossible qu'après deux entretiens, Jeanne ne s'aperçoive pas de la nullité impeccablement cravatée du personnage.
— Elle est si enfant!... Protégez-la, mon ami. Aimez-la.
— Mais je n'y manque pas ; c'est une Ferneuil, cette petite.
— Vous dites ça pour moi ?. . . Oui, je le sens, et je ne sais plus, moi, comment vous remercier.
— D'une façon très simple : promettez-moi de ne pas dire un mot à Jeanne de cet incident.
Mais ils comptaient sans l'effronterie ingénue de la cadette ; dès qu'elle fut seule avec Cyrille, elle attendit qu'il lui parlât de Fontrailles. Et quand elle fut bien sûre qu'il se tairait à son sujet, elle lui demanda tranquillement :
— Pourquoi n'avez-vous pas dit bonsoir à monsieur Fontrailles, à l'Opéra? Vous êtes, pourtant, du même cercle?
— Oui, peut-être, dit Guerbois distraitement ; mais nous n'avons pas le même tailleur.
— Méchanceté !... Ça veut dire ?
— Qu'il c-t si bien habillé, si joli, si supérieurement blanchi à Londres, que je me suis
esquivé pour ne pas faire honte à votre amitié : j'avais l'air d'un accessoiriste égaré derrière le même portant. Et puis, cette recherche annonce tant de goût, une telle supériorité, que je me sens tout interdit en sa présence...
Elle lui jeta sans répondre un regard chargé de rancune ; et, cette fois encore, elle ne sourit point.
— Le Fontrailles lui tient au cœur, en conclut Guerbois.
Il se réfugia, idolâtre, dans l'adoration de Flore Ferneuil, dont l'âme haute ne l'exposait pas à de telles rivalités ; il regretta seulement de la découvrir si attachée à sa cadette qu'elle en outrepassait même les servitudes, déjà excessives, de la maternité.
— S'il doit jamais entre nous s'élever un dissentiment, murmura-t-il, c'est de là qu'il viendra. Il faut donc faire le bonheur de cette imprudente alouette, fût-ce malgré elle; comment?... J'en reparlerai, ce soir, avec son aînée.
Celle-ci se montra perplexe : l'âme de Jeanne n'était pas si compliquée qu'elle eût des secrets pour Flore ; mais elle avait des replis obscurs, où pouvaient germer les pires faiblesses : le goût du luxe, inné, despotique aussi, la dominait et orientait ses rêves d'orgueil.
— Il faudrait la marier, disait quelquefois
madame Guerbois, et il n'y aurait pas au monde de plus digne, de plus parfaite femme.
— Sans doute, reconnaissait l'aînée; mais c'est l'avenir, cela. Il est dans la dépendance du présent ; et celui-ci m'effraie pour cette âme romanesque : le désir de plaire à tout prix, de briller dans ce but, peut mener loin une enfant comme elle.
— Nous veillerons, je vous promets, mon amie; quant à son penchant « romanesque », il nous servira, vous verrez; j'y penserai.
Il fut récompensé de son souci nouveau par le plus profond des regards ; et ce fut jusque dans son cœur comme une caresse très douce qui le fit tressaillir de joie. Désormais, toutes les occasions lui furent bonnes de retrouver cette sensation de bonheur ; il s'ingénia même à les provoquer.
— Alors, lui dit, le lendemain, Jeanne Ferneuil, étonnée de son indulgente ironie, ça vous est égal, monsieur Cyrille, que je parle à Fontrailles ?
— Eh ! que voulez-vous que j'y fasse? répondit-il avec bonne humeur. Je vous ai dit ce que je devais ; je sais que vous ne tenterez jamais rien pour humilier ou meurtrir Flore. Vous avez, d'ailleurs, un bon sens naturel à toutes les femmes ; vous jugerez vous-même ce Fontrailles. Peut-être est-il méconnu à la
fois par ses pairs et par son conseil judiciaire; vous le saurez. Sa conversation, la noblesse morale de sa vie cachée, ses talents pourraient être des qualités de lui qu'on ignore encore ; si jamais cette jolie main tombe dans la sienne, c'est que vous serez fière de lui , — et nous aussi . Il lui avait dit cela sur un ton de galant badinage, assez insolite pour qu'elle en fût mortifiée.
— Vous parlez bien différemment à ma sœur : je me demande si vous ne vous moquez pas un peu...
— De vous?... Jamais, petite. Flore m'en voudrait. Et moi aussi. Mais je ne prends pas au tragique vos grandes aventures : ce ne sont encore que des drames d'amour-propre dans un ménage de poupée. Bientôt, nous nous occuperons de fixer vos rêves ; car vous êtes comme une enfant à nous deux, voyez-vous, dont nous choisirons le bonheur, même s'il faut, pour cela, le redorer d'un peu de... romanesque.
Et il souriait du mot suranné qui lui semblait assez ridicule. Mais il se sentait l'aimer tout de même et avec d'autant plus de force qu'il s'évertuait à s'en défendre :
— Car personne au monde, mon Cyrille, s'avouait-il avec un peu de confusion, n'est plus romantique, plus rococo, plus dessus de pen-
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dule que toi, pauvre Roméo dépaysé, confit depuis vingt ans dans l'attente d'une Juliette qui ne voudrait plus de toi, si tu allais lui parler sous son balcon, au clair d'une lune d'opéracomique : elle achèverait d'argenter tes cheveux o-ris !
iUR le faîte du toit de l'Opéra, la commission d'aviation professionnelle dont Guerbois était président avait installé, avec l'autorisation officielle, une sorte d'observatoire pour l'étude des courants aériens au-dessus de Paris. Parfois, Cyrille, venu en droite ligne de son aérodrome, en haut de Louveciennes, avait plané sur le boulevard et s'était hardiment posé derrière l'Apollon de Millet, dont la proportion colossale, sur l'énorme piédestal où il érigeait sa lyre d'airain, écrasait le frêle avion de Guerbois jusqu'à ne plus lui laisser que l'apparence et la grosseur d'un ramier sur un toit de ferme.
Mais, le plus souvent, Cyrille venait contrôler ses enregistreurs en gravissant les interminables escaliers de la scène de l'Opéra : il redoutait pour sa machine volante les remous subits et les coups de vent qui l'eussent mise en péril sur cette toiture sans abri. Quelquefois, il s'attardait à détailler le panorama de Paris
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du haut de son gigantesque observatoire et le prodige de ses aspects changeants, nuancés depuis le vert bouteille du toit de la Madeleine jusqu'aux gris écrus des tours Saint-Sulpice et au brun Van Dyck des charpentes du Champ de Mars ou du Trocadéro.
— Je vous emmènerai, un matin, avait-il assuré aux Ferneuil ; j'ai promis à Barny de lui faire signe, au premier beau jour : il faudra choisir une heure claire, où les lointains soient dégagés.
— Prenez-moi en aéroplane, à la place de votre mécanicien, pria Jeanne à demi sérieuse.
— Jamais de la vie ! Vous me donneriez des distractions et nous ferions une culbute humiliante sur les passants ameutés.
— Oui; mais j'aurais vu, un instant, Paris à mes pieds, — mon rêve.
— Vous l'y verrez, à l'Opéra.
— Sur le toit ?
— Sur le théâtre aussi.
— Et avec moins de risques, jeta la tante Lescasse, encore toute tremblante à cette idée de trop moderne Valkyrie.
— Savoir ! murmura Guerbois, en regardant Jeanne avec malice.
Le malin d'octobre où il vint chercher les deux sœurs pour les conduire à l'Opéra, la veille même de leur début, Cyrille leur dit :
— Je trouve périlleux votre désir : demain, vous serez fourbues, vos jambes vous feront mal à crier : vous ne pourrez même plus marcher en scène. Si Ton renvoyait cette ascension ?...
— Non. Jeanne le veut, fit Flore, avec une gaîté heureuse ; allons-y.
— C'est un vœu. dit la cadette. Autrefois, les danseuses ne débutaient jamais sans monter sur le toit, pour toucher le bronze de l'Apollon, plus dur, pensaient-elles, que le cœur des critiques et des abonnés. Nous ferons comme elles; et nous triompherons demain. Et puis, Flore est si contente!
— Moi ? s'écria l'aînée en riant.
— Ça se voit, tu sais : une promenade au Bois, avec monsieur Cyrille, te ferait moins de plaisir : il y a trop de monde.
Ils rejoignaient Barny dans la cour de l'Opéra.
— Préparez vos jambes, leur dit-il. Une quinzaine d'étages à monter, c'est le premier échelon de la gloire ; mais il est ardu.
— Nous allons très doucement, sans parler, gagner le toit ; à la descente seulement nous nous attarderons aux paliers, décida Guerbois.
Un garçon dubureau de l'architecture les précédait dans leur ascension, son falot à la main.
— L'Opéra, avait indiqué Cyrille, est divisé
n8 L'OPÉRA ROMANESQUE
en deux parties, très distinctes, rigoureusement séparées par le Mur, avec un grand M. Au nord de ce mur, c'est la scène; au midi, le public. Nous n'explorons aujourd'hui que la partie nord. C'est la moins monumentale, mais la plus intéressante.
Quand ils parvinrent dans les hauteurs de l'immense nef, ils en embrassèrent mieux du regard les dimensions énormes : les planchers superposés s'espaçaient ; les escaliers s'allongeaient, s'étiraient plus à l'aise, abordaient des greniers étendus où s'empoussiéraient, derrière des claires-voies cadenassées, des accessoires volumineux, dont beaucoup devaient être déjà plus que trentenaires.
Et, tout à coup, d'une poterne basse, les quatre visiteurs émergèrent à la lumière du ciel, dans le chéneau de plomb, profond et défilé comme une tranchée d'artillerie. Un escalier aux marches de fonte escaladait le ciel, bordant le toit déclive d'un chemin sans vertige puisqu'il avait pour main-courante le sommet de la muraille, large de deux mètres, qui le séparait de l'abîme.
— Louis XIV ne pourrait plus dire que le mur d'Orange est le plus « haut » de son royaume, remarqua Barn3r, que sa candidature au sous-secrétariat des Beaux- Arts orientait vers les traditions de gouvernement.
— C'est d'ici, fit observer C3rrille aux Ferneuil, éblouies de lumière, dans l'air pur et vif du matin, qu'on voit quelle masse énorme l'Opéra dresse sur Paris : les maisons voisines sont écrasées ; la succession des terrasses, des encorbellements et des coupoles de l'édifice, qui donnent à sa perspective des lignes progressives et conduisent graduellement le regard à l'Apollon, sans laisser deviner sa hauteur au-dessus du sol, dégringolent maintenant sous vos yeux. Si tout croulait autour de la nef de scène, cette partie du monument aurait l'air d'une de ces maisons monstrueuses des grandes villes d'Amérique, pareilles à des tours carrées, qui surgissent brutalement des quartiers moins modernes, sur vingt étages de hauteur.
— Et ces Pégases de bronze, aux angles du fronton! s'écria Flore Ferneuil... On dirait, de la rue, qu'ils ont les dimensions d'un cheval de fiacre ; et je vois que leur taille réelle est de quatre ou cinq fois la hauteur d'un homme ; l'Apollon est un géant de Gulliver, formidablement dressé bien au-dessus des passions humaines.
Jeanne, sérieuse, regardait Paris ; la ville, d'être vue ainsi, du haut de l'édifice immense, semblait rapetissée : sa bordure de collines boisées, de forêts lointaines, de coteaux
crayeux, sa banlieue fumeuse, les monuments dont se hérissent ses toitures de zinc terne et plat limitaient son étendue, bornaient son empire réel, matérialisaient en quelque sorte sa puissance et jusqu'au rayonnement de son prestige, émoussé comme un idéal découronné. L'arc-de-triomphe, 1' « arche démesurée » des grandiloquences romantiques, avait, sur le couchant, l'aspect d'un autre guichet du Carrousel, malgré son piédestal d'avenues vertes et blanches. Deux voies essentielles quittaient l'Opéra : la rue Lafayette gravissait le nordest, dans une fourmilière de camions, d'omnibus, de nacres et d'autos, s'embrumait très vite de buées mortes, se fondait dans l'imprécision fuligineuse des gares flamandes et germaines où affluent les marchés industrieux ; l'avenue de l'Opéra, au contraire, emmanchait le palais Garnier d'une rue monumentale, élégante et calme, diaprée de soleil, fleurie de toilettes claires, sillonnée d'oisifs et de visiteurs, étincelante enfin et comme pailletée de lumière blonde, de dorures et de cristaux.
— Musique du nord ! jeta Barny, le geste tendu vers Saint-Denis. C'est par là qu'est venu le géant de Bayreuth et Tari, neuf encore pour nous, des Moscovites et des Scandinaves.
— Et par ici — Guerbois montrait l'avenue
— que nous arrive la musique italienne et peut-être même la française, toute poudrée de l'or du midi ; je le dis un peu vite ; Paul Audran n'aurait qu'à m'entendre : il me jetterait dans la cour.
— L'air est trop vif pour nous attarder ici : nous chantons demain, dit Barny. Redescendons vers la scène, une quarantaine de mètres au-dessous de nous.
Tiède et dormante, l'atmosphère intérieure les reposa ; à ces hauteurs, le calorifère n'exhale plus qu'un air immobile, sans courants et sans tourbillons. Ils visitèrent audessus de la salle, après le dernier gril et l'aboutissement aux treuils des « fils » et des commandes, la région casematée du lustre et de ses contrepoids, la tour déserte des ventilateurs du grenier central et sa chaudronnerie renforcée de chaînes et de poulies, un dédale de galetas énormes, qui les mena, entre deux échelles, sous une verrière criblée de soleil. Des coups sourds, un ramage de voix enfantines les guidèrent jusqu'à une porte mal close :
— La classe des « petites » de la danse, annonça Cyrille, qui s'orientait mal, dans ce labyrinthe de paliers et de dénivellements continuels. Donnez un coup d'ceil.
Les élèves, en tenue de travail, faisaient, à
la barre, les exercices d'assouplissements des études classiques ; les petits corps maigres avaient des disgrâces de poupées disloquées par la turbulence d'un enfant joueur ; mais, déjà, dans l'ingrate et anguleuse désarticulation des attitudes, naissait, presque visible, l'harmonie qui s'épanouirait, après l'âge difficile, chez ces danseuses du lendemain. Une maîtresse de ballet, dont les yens vifs et noirs démentaient les cheveux ondes d'argent, surveillait, patiente et belle parleuse, les acrobates dégingandées ; au fond, dans une arrièresalle, tricotaient et jacassaient à l'envi des matrones à lunettes et deux ou trois spectatrices qui n'étaient pas sans maintien :
— Les mamans, indiqua Cyrille. Vous voyez ce qu'il faut de volonté à ces gamines, de santé aussi, pour garder leur assiduité à ce terrible apprentissage. Dans dix ans, après un labeur de tous les jours, elles seront coryphées, petits sujets peut-être ; et elles gagneront deux cents francs par mois.
— 3Iais qu'est-ce qui peut bien les attacher ainsi ? demanda Jeanne, surprise. Confondues dans un quadrille, perdues dans un ensemble, sans personnalité, presque sans nom, qu'est-ce qui les soutient dans cette interminable étude. quelle espérance, quelle ambition ?
— La passion de leur art.
Guerbois avait répondu avec une conviction qui fit sourire Barny, évidemment incrédule ; mais Cyrille maintenait son opinion avec tant de sérieux, il apportait des preuves si nettes à l'appui de sa thèse que force fut au députépoète de convenir de l'évidence ; les danseuses de l'Opéra, suivant une espèce de tradition deux fois centenaire, aiment leur profession par-dessus tout, même quand ce n'est pas directement à elle qu'elles doivent l'éclat de leur renommée. L'académie de danse, à l'Opéra, s'aristocratise, en effet, de ressouvenirs glorieux; il n'y a pas d'histoire du dix-huitième qui ne soit mêlée aux aventures des étoiles du ballet et l'esprit français le plus raffiné a souvent fleuri, en réparties célèbres, devant la barre d'exercices du foyer.
Plus ignorés sont les rouages, pourtant curieux, des services de l'habillement et de la figuration où Cyrille, maintenant, dirigeait ses amis : la cordonnerie, avec ses milliers de chaussures diverses, depuis le cothurne jusqu'aux bottines de nos jours, constituait un musée complet du soulier à travers les âges ; les magasins où s'entassaient soixante mille costumes, classés et rangés dans des rues de placards étiquetés à perte de vue ; l'arsenal des armes et des armures, tout étincelant d'aciers fourbis, d'épées, de cuirasses lourdes,
parfois dignes des vitrines d'un collectionneur; les ateliers de couture, peuplés de tailleurs et d'ouvrières ; — toute la ruche diligente qui travaillait, dans les hauteurs de l'édifice, pour assurer les cent quatre-vingt douze représentations annuelles de l'Académie nationale de musique et de danse.
— Entre le plancher de scène et le premier gril, — plancher aussi dont les lames sont séparées par des intervalles assez larges pour laisser passer les innombrables cordes...
— Aïe ! monsieur le député ! interrompit un brigadier machiniste, en saluant Barny, je crois que vous y êtes !
— Et je m'exécute avec plaisir, mon ami, dit le poète parlementaire en riant. Payons l'amende !
Il donnait un louis au menuisier, qui remerciait au nom de la masse.
— Que signifie?... demandait Flore.
— Comment ! Vous ignorez l'antique règle de théâtre ?. .. Toutes les fois que vous prononcez à dessein, ou par mégarde, le mot « corde » sur un plateau, vous êtes à l'amende.
— Alors, en parler théâtral, comment s'appelle une corde ?
— Un « fil », fût-elle grosse à porter un rideau de fond d'une demi-tonne ; c'est à peu près leur poids ici... Vous voyez donc le trajet
énorme de ces fils, à travers les grils — il y en a trois, — et les poulies, pour aboutir aux tambours qui les enroulent. Entre le plateau de scène et le premier gril, vous voyez d'ici l'abîme, — plus de trente mètres, — où s'étagent les cinq services des dessus, depuis les ponts de projection jusqu'aux cintres vertigineux; là pendent les rideaux de fond dont je vous parlais : il faut vingt-quatre hommes, un par mètre environ, pour les transporter, roulés, du magasin au théâtre, aux heures où ils ne peuvent entraver la circulation des carrefours, en y manœuvrant avec précautions.
— Et, chaque fois, il faut procéder à ce déménagement à bras d'homme?
— Le moins possible, vous pensez bien.
Aussi la forêt des rideaux devient-elle plus dense chaque jour. Les toiles, maintenant, se touchent jusqu'à s'érailler parfois en se frôlant. L'étroite ruelle d'une planche, qui court entre elles, tremplin de vertige flanqué trop strictement de ces murailles peintes pour laisser entre elles l'espace d'une chute, assure, au besoin, le service de ces admirables marins de théâtre que sont les machinistes.
Ils regardaient, penchés sur la balustrade du pont, au jardin, évoluer en scène une répétition de danseuses ; elles n'étaient plus, vues à cette hauteur, que des pâquerettes de prairie
126 r OPERA ROMANESQUE
animées de mouvements rythmiques dans la clarté lunaire d'une herse dont on ne voyait sourdre, sous son réflecteur vernissé, que des cascatelles de lumière, blafardes comme un coup de soleil à la face d'un astre mort.
— Ne vous penchez pas ainsi, demanda Guerbois à Jeanne Ferneuil. J'aime mieux vous voir descendre en scène par les escaliers.
— Comme je serai petite, demain! soupirat-elle. Moi qui rêvais d'être une grande artiste ! . . .
Elle riait, nerveuse, presque agacée, toute changée aux yeux de ses intimes...
— A cause de ses débuts, conjecturait Cyrille.
— Je veux l'espérer, soupirait Flore, qui ne disait plus son obsédant souci.
Un personnage immobile, dans une embrasure de porte, les intrigua. Il avait l'air de les o-uetter sans affectation et d'observer, autour de lui, les allées et venues des étrangers.
— La police de l'Opéra, sans doute, dit Barny.
— Il y en a une ?
— Il faut bien, dans cette immense bâtisse, où tout serait périlleux si on ne déjouait point par avance la conspiration sournoise des mauvais hasards. Le personnel, uni par une sorte d'esprit de famille très développé dans d
maison, est spécialisé en des besognes fixes, dont il assure lui-même la surveillance, avec une rigueur qui n'hésiterait guère devant les répressions sommaires ; mais il reste encore tant de place pour les malveillances possibles du dehors ! Les rares fois qu'il y a eu ici des malfaçons perverses, elles venaient de l'extérieur. De là, la nécessité d'un service d'ordre, entre les mains d'observateurs permanents qui connaissent l'Opéra dans ses moindres recoins.
— Monsieur Verdier ne fait jamais de rondes ?
— Pas souvent ; chaque chef de service a la responsabilité de son district et rend compte des flottements. Le directeur sait, par un carnet merveilleux, tenu à jour comme un registre, l'état de chacun des services, ses points faibles, qu'il va à l'improviste voir s'améliorer ou croître encore. Il a, dans sa poche, toute sa maison en graphiques : il la regarde vivre sous ses yeux, s'il a quelque défaillance de mémoire, en feuilletant ce bréviaire de bord, dont le ministre disait ces jours-ci :
— La succession de Verdier n'est pas difficile à prendre ; il n'y aura qu'à le détrousser de son calepin, le jour où il s'en ira pour nous faire pièce.
— Quel souci continuel pour lui, s'il pense à tant de dangers !
— ■ Il les prévoit, mais n'y pense jamais ; la
vie serait intenable autrement. Beaucoup de fatalisme est exigé du directeur de l'Opéra ; c'est pour en avoir manqué que Vaucorbeil, par exemple, s'est affolé. La situation est celle d'un commandant de navire : s'il songeait aux cyclones, aux récifs nouveaux, à la foudre incendiaire, à l'émeute de l'équipage sous l'action térébrante du soleil, il n'aurait plus qu'à démissionner. Perrin, cet Oriental de la peinture, fut le modèle de cet état d'âme : il avait mis en aphorismes la vie de théâtre ; et il les suivait tant qu'il pouvait. C'était, de plus, un homme d'esprit : en politique et à la scène, tel est le secret de ne s'user jamais devant Paris ; il n'est pas à la portée de tout le monde.
Les sœurs Ferneuil jurèrent qu'elles n'éprouvaient aucune lassitude et qu'il fallait continuer la visite.
— Jusqu'aux soutes, alors? demanda Guerbois. Vous aurez exploré ainsi la plus grande termitière du monde ; aucune n'a atteint encore nos trois cents pieds de profondeur verticale. Suivez le porte-falot.
Ils venaient de visiter la scène et s'enfonçaient, par un escalier tournant, dans les dessous de la machinerie. Sous les costières, les chariots de fer roulant sur les rails, racines mobiles des mâts et des fermes, l'enchevêtrement des montants, des glissières et des trap-
pes, la forêt en apparence inextricable des charpentes déroutèrent leurs investigations ; Cyrille lui-même ne se reconnaissait plus, malgré son savoir professionnel, dans l'entassement des manœuvres où évoluaient à l'aise les machinistes du dessous.
Leur guide, pressé, les menait vite aux souterrains. Ils visitèrent en passant le jeu d'orgue électrique, dont les tableaux de distribution émerveillèrent leur curiosité. Là se réglaient automatiquement les huit mille lampes qui répartissent le soleil factice, le clair de lune des légendes, les crépuscules tragiques et jusqu'aux nuits transparentes, baignées de lumière diffuse, où s'aiment les héros lyriques du répertoire.
Au-dessous pesaient les rhéostats immobiles, tandis qu'un réseau régulier d'artères et de veines noires ramifiaient vers les profondeurs les fils adducteurs de l'électricité.
— Maintenant, petite Jeanne, dit gaiment Cyrille, c'est la tour de Nesle qui commence. Volons au secours de Buridan.
— C'est toujours à son âne que je pense jamais à Marguerite de Bourgogne.
— Tel est le triomphe actuel de l'opérette sur la tragédie. Darc}7-! a raison : vous finirez aux Variétés, après avoir traversé l'Odéon, le Français et l'Opéra-Comique.
Dans un pilier cyclopéen s'ouvrait une porte basse; derrière elle un escalier tournant, comme taillé dans la pierre, s'enfonçait en un sol mal éclairé par une lampe brûlée aux trois quarts.
— C'est vrai, dit Flore : voici qui devient terrible. Et notre porte-lanterne nous plante là.
Ils le hélèrent en vain : l'homme avait disparu.
— Je m'en doutais, dit Guerbois, en baissant la voix. Vous n'avez pas remarqué, depuis un moment, que notre guide n'était plus le même ?
Jeanne, amusée, devint attentive ; elle se rapprocha du groupe arrêté au pied de l'escalier féodal.
— En effet, fit Barny, le second était plus grand, plus maigre. Il marchait devant nous, non pas pour nous conduire, mais, me semblet-il, pour nous échapper. . .
Flore souriait : elle avait compris que les deux amis voulaient intriguer la cadette et teinter de romantisme leur visite dans le soussol. Eclairés à peine, environnés de caves béantes, perdus entre des piliers trapus et rapprochés, les quatre visiteurs hésitaient sur le chemin à suivre ; quand ils eurent cherché une e. ils se virent si bien dévoyés qu'ils ne retrouvaient même plus le pied de l'escalier
tournant ; ce n'était, autour d'eux, que des allées étroites, dont le fond se perdait dans une obscurité dense, enseveli en un silence de nécropole.
— Il faudrait trouver le carrefour médian de l'énorme crypte, disait Barny. Observez ces piliers carrés : ils sont tous incurvés et bâtis sur un cercle dont le centre doit nous permettre de voir dans toutes les directions.
— Il y a aussi les câbles d'acier de l'électricité, fixés aux voûtes, qui nous serviront de fils d'Ariane.
Jeanne, ravie, avait pris le bras de Barny : en plein Paris, elle vivait, elle affectait de vivre une situation de théâtre qui la divertissait réellement, tant était grande sa faculté d'illusion, sa prédilection pour l'artificiel; son rire, coupé net par la voûte sourde, avait l'essor replié vite d'un oiseau qui bat des ailes dans une boîte fermée.
Soudain, au détour d'un segment de pierre, ils aperçurent une lumière éloignée; à l'extrémité d'une allée très longue rougeoyait une usine vernissée de faïence.
— Sauvés! cria Cyrille. Je me reconnais; voilà les transformateurs électriques. Nous allons visiter la chambre des machines Edison.
Elle était d'une propreté lumineuse et jolie ; les armatures de laiton y brillaient comme des
r OPERA ROMANESQUE
chaudronneries hollandaises : c'était gaîment que des pancartes criaient : — Danger de mort!... aux visiteurs tentés d'approcher des deux monstres d'acier accroupis dans cet antre émaillé, plus semblable à une étuve de hammam qu'à une usine. Le jeu compliqué des manettes, des signaux lumineux et des interrupteurs parut facile aux deux femmes, tant il avait un aspect luxueux dans sa netteté. Une tiédeur légère, tout imprégnée d'effluves sains et d'air électrisé, emplissait le lumineux réduit de courants caressants et doux.
Un étage à descendre et nous arrivons
aux cités lacustres, dit Guerbois.
Il guidait les deux femmes et, par un dédale de couloirs d'hypogées, les menait enfin devant une arcade sous laquelle plongeait un escalier de fer : un lac souterrain affleurait là, un puisard à l'eau immobile, grumuleuse de poussière
noire.
Ici règne, expliquait-il, dans une autre
crypte immense, aux pilotis de pierre et de ciment le marais sournois qui guette les ruines futures de Paris. Une rivière invisible l'alimente descendue de l'ouest de Montmartre, nappe intarissable dont on retrouve, à la Grange Batelière, le cours que rien ne pourra détourner. Des crevettes sans yeux y peuplent des abîmes de plusieurs mètres ; et qui peut
savoir les crimes, les événements inconnus, les trésors mêmes qui cachent ici leurs preuves et leur existence, depuis mille ans et plus:'...
Jeanne convint qu'elle en rêverait la nuit. Cette rivière souterraine, inerte et perfide, enchantait son imagination.
— Mais elle n'est pas tellement inerte, disait Barny. Je me souviens que les travaux du Métropolitain ont eu à souffrir de ses algarades. La rivière, dont le cours avait été repéré par Garnier, s'est déplacée sans crier gare ; la masse de l'Opéra a pesé sur son lit antique : il a fait peu à peu le tour de l'édifice et, sous le terre-plein même, au moment où les ingénieurs pensaient en être à cent mètres pour le moins, il a brusquement crevé sur eux et noyé leurs galeries d'un torrent de boue et d'eau lourde. Il a fallu maçonner des digues souterraines pour rejeter l'intruse dans son ancien étang.
— Elle reviendra par des fissures qu'il faudra boucher jusqu'au jour où Paris, abandonné, laissera l'eau noyer ses souterrains et monter lentement à l'assaut de ses décombres. Mais nous serons depuis longtemps ailleurs.
En remontant à travers les caves, dans la direction des calorifères, ils retrouvèrent le mystérieux porte-falot :
— Voilà notre déserteur, dit Jeanne désolée ; ce n'était donc pas un fantôme.
Il peignait au minium une porte de fer sur laquelle une inscription en lettres de bronze perpétuait des dates mémorables.
— C est le caveau des voix célèbres, reconnut Barny. J étais à 1 inauguration. Dans ce mausolée soigneusement scellé et clos, nous avons enfermé, pour cent ans, — il est convenu qu'on ne l'ouvrira pas avant un siècle, — des disques de phonographe que rien ne peut altérer. Ils reposent, c'est le cas de le dire, dans des marmites de cuivre épais; une machine pneumatique a fait, avant soudure, le vide absolu dans ces cercueils minuscules : il conservera les voix de notre temps; et, dans cent ans, nos arrière-petits-fils entendront Emma Calvé, Lucienne Bréval et Tamagno chanter les airs qui les ont rendus célèbres.
— Je trouve ça très émouvant, dit Flore.
— Ah ! je vous en réponds ! Avant d'enfermer à jamais, pour nous tout au moins, les disques enregistreurs, l'industriel qui avait cette initiative scientifique a eu la pensée de nous les faire entendre une fois encore. Nous étions là une trentaine, au fond de cette galerie sépulcrale ; Tamagno, que nous avons tous applaudi, était mort depuis quelques mois ; quand nous avons reconnu sa voix, reproduite à merveille et qui lui survivait, Lorsque nous l'avons entendu chanter la mort d'Othello avec une
telle perfection que l'appareil donnait jusqu'au sanglot brisé qui voilait pathétiquement Tincomparable organe, les larmes ont mouillé tous les yeux et un murmure de regrets et de plaintes a jailli de la dernière note ; et cette lamentation au fond de ce sépulcre désormais historique, cette déploration discrète, mais profonde, venue du cœur serré de tous les assistants, était peut-être la plus poignante des ovations qui aient jamais accueilli le célèbre artiste.
— Dans cent ans, on n'admirera plus que son organe : il n'37- aura sans doute plus de ténors, puisque la voix humaine tend à descendre d'âge en âge ; personne n'aura connu Tamagno. Votre émotion ne sera point comprise; mais elle est autrement enviable que la curiosité désœuvrée de la foule future qui assistera à l'expérience, organisée ici cent ans avant le jour que nul de nous verra.
— Pas même moi, monsieur Cyrille?
— Pas même vous, petite Jeanne, qui n'arrivez pas à croire que la vie, si belle à vos yeux, peut s'éteindre en vous. Avouez que vous ne prévoyez ni votre mort, ni celle de ceux que vous aimez.
— Je l'avoue : il me semble qu'avant, on inventera le secret de ne plus mourir, de rester jeune...
— Et jolie ?
— C'est la même chose... Ah! que je suis contente de revoir le ciel si bleu, le soleil, la lumière, la cour de l'Opéra, et monsieur Fourquet, là-bas, dont le visage flamboie comme une torche, tant il est congestionné. Il vient encore de donner une leçon de Faust, où il aura joué tous les rôles et personnifié l'amour, la jeunesse, la beauté, la séduction, le malheur, le pardon — et le diable ! . . . Mais le diable, voyezvous, cher monsieur Barny, c'est pour lui de rentrer au logis et d'y trouver madame Fourquet qui va lui crier, furieuse et menaçante :
— Vas-tu me dire encore que tu viens de l'Opéra, à cette heure, dans cet état?... Tu me mens, misérable ! Mais je la tuerai ! — et toi avec ! . . .
Et le « rugisseur » de l'Opéra, comme on l'appelle, si autoritaire, si terrible à voir, si déchaîné en paroles meurtrières devant les six cents femmes épouvantées de l'Académie nationale, baissera la tête sans répondre sous le regard fulgurant de madame Angélique Fourquet, qui l'invectivera durant une heure à ne plus entendre Dieu tonner.
!|§ES débuts des Ferneuil furent, selon les K|| prévisions de Verdier, une solennité rl*â& parisienne, une de ces soirées mémorables qui deviennent les dates historiques de TOpéra et fondent ses annales sur des souvenirs très chers aux habitués.
Dès l'ouverture des portes, les « petites places », après une station en longues files aux angles à degrés de la façade, s'étaient ruées à l'assaut des galeries supérieures ; les marchands de billets, flairant l'attraction, avaient ingénieusement râflé tout ce qu'ils avaient pu retenir sans éveiller l'attention officielle de la location ; ils revendaient avec de beaux bénéfices les plus mauvaises stalles elles-mêmes à l'affluence soudaine des spectateurs, — signe manifeste du succès. Et il n'y avait pas d'équivoque possible : c'était bien pour les Ferneuil que l'opéra fatigué de Meyerbeer réalisait le maximum, six à sept mille francs au delà de sa plus avantageuse moyenne.
On eût juré, d'ailleurs, que la plupart des habitués ignoraient l'affiche du jour; ils parlaient seulement des sœurs déjà célèbres, se racontaient les anecdotes des avant-premières, les souvenirs à peine éteints du concours de juillet dernier. Leur vie intime était crayonnée dans les journaux et commentée avec scepticisme par le public : on ne croj-ait pas à leurs vertus bourgeoises : les uns se les figuraient mondaines, frivoles, un peu étranges, selon leur conception de l'existence des artistes, caricaturées à plaisir dans des propos de sous-préfecture ; d'autres les jugeaient revêches, pour n'avoir pas environné leurs débuts de retentissantes aventures.
Cyrille, très questionné, disait simplement leur vie de famille et se plaisait à les montrer, dans l'intimité de sa mère, occupées, sous la lampe, de soins prosaïques.
— Ah çà ! grognait Daléas, de laquelle des deux est-il épris ?
— Des deux, bien sûr, affirmait Barny.
Comment ferait-il un choix entre elles ? Elles sont exquises.
— Et pareilles ?
— Jamais de la vie. Très différentes, au contraire : le jour et la nuit.
— Opérette à dénouement connu!
— Taisez-vous donc!... Ce sont de fort hon-
L'OPERA ROMANESQUE 13g
nètes filles et dignes de tous les respects. Fontrailles, joli comme la gravure des « laissés pour comptes chez les grands tailleurs », souriait avec une discrétion pleine de fatuité : il avait, quand on parlait de Jeanne, un air volontiers absent dont il s'évertuait à rougir avec confusion : à deux amis, vernis et enjolivés comme lui-même, il promettait de les présenter à la nouvelle Berthe :
— Elle est ravissante, vous verrez : si elle a gardé la coiffure que je lui ai fait dessiner, ce ne sera qu'un cri d'admiration dans la salle.
— Menteur ! grommela Laramet, rageur, en frôlant le jeune fat à lui écraser les pieds. Il voudrait faire penser qu'il la connaît.
Mais il regagnait son poste à la cour ; le timbre de l'entr'acte sonnait éperdûment : le rideau allait se lever sur le premier acte.
Paul Audran venait s'asseoir à son fauteuil de critique; car il avait, depuis peu, accepté de tenir la plume dans un grand quotidien, où il administrait déjà des raclées implacables à certains pontifes de la musique qu'il exécrait :
— Dans six mois, jugeait-il, je serai devenu tout à fait impossible; dans un an, on meflanquera à la porte ; mes critiques agacent les filles de mon directeur : j'esquinte tout ce qu'elles aiment sur leur piano. Et je ne me serai
fait que des ennemis, puissants, sournois et tout apitoyés d'indulgence haineuse. N'importe ! j'aurai dit ce que je pense : et ça vaut bien quelques avanies.
A l'occasion du début de Flore Ferneuil, il se proposait de distiller sur Scribe et Meyerbeer quelques acides corrosifs, et de ramener, sans galanterie, des chanteuses de la maison, dont les courriers exaltaient hors de pair les qualités pourtant bien sages, au sentiment des proportions justes. Mais il fut distrait de tant de méchanceté par Ra3rmonde Xozal , sa voisine : la rayonnante artiste émoussa sa mauvaise humeur en lui parlant avec esprit de ses chroniques ; il subit le charme de sa beauté quand elle exalta Flore Ferneuil ; et il oublia les victimes qu'il voulait harceler , en s'ingéniant à faire entrer l'idéale Sieglinde dans la relation du double début.
— Je ne sais pas comment, mais je parlerai d'elle, demain. C'est Rose Caron, plus moderne; il faut qu'on assiège Verdier jusqu'au soir où il nous la donnera dans le classique...
Le premier acte finit au milieu des acclamations; on pouvait, dès maintenant, considérer comme définitif le triomphe des Ferneuil ; il devenait probable qu'il tournerait à l'ovation unanime avant la fin.
LOPÈRA ROMANESQUE 141
Pendant l'entr'acte, ce fut, vers leur loge, un pèlerinage ininterrompu ; la joie des vieux habitués surtout était bruyante. Rajeunis de souvenirs, ils accablaient Flore de comparaisons périmées ; mais ils étaient sincères et attendris jusqu'au ravissement. C'est là surtout, dans cette allégresse, un peu excessive, des abonnés devant le succès d'une recrue nouvelle, c'est dans le contentement de voir briller leur Opéra d'un nouveau rayon de gloire qu'apparaît le singulier attachement, le n^stérieux amour des habitués pour la Maison.
Et c'est probablement la seule scène au monde qui ait ainsi ses fervents, plus soucieux de son renom que de leur plaisir ; car certains sacrifient jusqu'à leurs prédilections sentimentales au triomphe d'une rivale, quand elle s'affirme supérieure et fait honneur à l'Opéra.
Jeanne, un peu noyée dans le succès de son aînée, n'en recueillait pas moins de chaleureux suffrages : la modestie, angoissée encore, de Fidès s'efforçait de la mettre en évidence et de détourner sur elle les compliments dont on l'accablait. La spacieuse loge des deux artistes était trop petite pour recevoir tous leurs visiteurs ; ils se pressaient, dans l'étroit couloir de l'étage, jusqu'au palier de la scène où commençaient à descendre les patineuses du ballet, en costumes de Bianchini, soutachés de
galons écarlates ; mais l'attente longue décourageait les plus jeunes et ils dérivaient lentement vers le fo}Ter de la danse, étincelant de mouvement et de lumière.
Le savant baron de Frascaty, entiché de la délicieuse silhouette de Jeanne Ferneuil, l'assiégeait d'exquises politesses ; sa barbe blanche, ses yeux vifs, son parisianisme en faisaient le type accompli du gentilhomme d'antan, musicien érudit et chorégraphe expert : ses avis faisaient la loi dans les salons, au milieu d'une aristocratie dont on a médit, à cause des défauts qu'elle ne cachait guère, sans lui savoir gré d'une culture raffinée qu'elle mettait comme un distant orgueil à dissimuler aux indifférents.
— En voilà un, petite, disait Cyrille, que vous pouvez écouter sans appréhension : jamais l'ombre d'une incorrection n'a fait broncher cet aimable vieillard devant une femme ; s'il vous adresse jamais une déclaration, ce sera avec tant de respect et de littérature que vous ne pourrez lui tenir rigueur.
— Ni vous non plus, alors ?
— Oh! moi !... je suis tranquille, ce soir : vous êtes fort jolie, parce que vous pensez moins à 1 être; mais c'est votre art surtout qui règne en despote sur votre cœur. Il est donc bien gardé.
Fontrailles, qui faisait la haie, avec ses amis, pour glisser, au passage, un mot à Jeanne Ferneuil, fut rembarré nerveusement par elle : il ne la félicitait que de sa beauté.
— Comme une figurante du Moulin-Rouge ! lui jeta-t-elle avec aigreur.
Le sourire figé du jeune homme l'agaçait ; elle lui en voulait d'être nul en musique, dépaysé dans le milieu où elle tenait à briller : le moindre chef de chant, par comparaison, lui paraissait plus intéressant que cette poupée au ripolin.
— Je le déteste, découvrit-elle ; mieux vaudrait aimer un suppléant de l'orchestre : il me comprendrait, au moins !
Aimer !... c'était sa préoccupation depuis deux ou trois semaines, en dépit des soucis de sa vie ardente et absorbée. Ce qu'on lui avait annoncé arrivait : dans l'air qu'elle respirait à l'Opéra, une flamme subtile lui brûlait le sang, l'accablait tour à tour de langueur et de fièvre. Elle se sentait une àme de fiancée; les accordailles lyriques du répertoire la hantaient : un dédoublement lui poignaitle cœur ; elle souffrait presque réellement des malheurs en musique de Berthe, et les larmes lui venaient aux yeux pour un mot brusque ou tendre, pour une idée subite, — pour rien...
Elle enviait le calme moral de Flore, absor-
bée toute dans son métier ; du moins, si elle subissait les mêmes troubles, rien n'en paraissait sur son visage de déesse grecque, dans ses 3reux tristes et purs, — à la Minerve, disait Pierre Bouvier, aux conférences mondaines où il blasonnait les artistes connus d'une étiquette classique.
— Elle a tout oublié, en ce moment, — même Cyrille ! crovait découvrir la cadette en observant Flore sur la scène. Mais elle voyait mal ses yeux de fièvre dont tous les regards cherchaient, même en jouant, ceux de Guerbois, au deuxième rang de l'orchestre ; de l'énorme salle où des milliers de visao-es attentifs se tournaient vers elle, l'aînée des Ferneuil ne distinguait que les yeux, les gestes et l'attitude de Cyrille, penché en avant, avide de ne rien perdre de son émouvante voix.
Verdier, de sa loge en scène, dont il relevait toujours les écrans, — il ne se donnait pas en spectacle et n'était visible que pour ses artistes, — suivait tous les mouvements des deux débutantes et, de temps à autre, les encourageait d'un signe d'approbation : Jeanne, rassurée, déjà familiarisée avec le théâtre jusqu'à se laisser parfois aller à des distractions et à dévisager les habitués des premiers rangs, n'avait pas besoin d'être soutenue ; sa voix portait à merveille dans la salle ; depuis la sub-
stitution de l'électricité au gaz, l'acoustique de l'Opéra, améliorée par le courant d'air qui s'établit maintenant de la scène au public, est devenue excellente et favorise surtout les timbres clairs, les ténuités filées des voix légères ; mais les vieilles légendes n'en sont point, pour cela, déracinées et l'Opéra de Garnier passe à tort pour le bourreau des voix délicates et le meurtrier du « demi-caractère ».
Un groupe de mondains et de hauts fonctionnaires, introduit dans la coulisse par permission spéciale, explorait l'envers du théâtre sous la conduite de Pierre Bouvier ; ils gravitaient autour d'un noir élégant et mélancolique, le président d'une république africaine, installé par le protocole dans la loge de 1 Elysée. Discret, parlant peu et seulement en anglais, le demi-souverain s'informait surtout des « chiffres » ; c'était, évidemment, le plus notable commerçant de son pays.
— Nous avons ici, Excellence, disait Bouvier, cérémonieux et aimable, un million de kilogrammes en fers et fontes, rien que pour la machinerie; deux cent cinquante kilomètres de « fils » — et il montrait les cordages sous l'œil gouailleur de deux machinistes, guetteurs attentifs à lui infliger l'amende des profanes, s'il se fût oublié jusqu'à parler de « cordes » dans sa nomenclature — ; deux mille
cinq cents portes avec huit mille clefs ; huit mille marches d'escaliers formant quatre cent cinquante étages, dont la superposition atteindrait quinze cents mètres. Nos quatorze calorifères consomment dix tonnes de charbon par jour et envoient la chaleur nécessaire à nos représentations à travers cinq kilomètres de tu3^aux en fonte et six cent cinquante bouches grillagées. La ventilation de la salle fait circuler, par heure, quatre-vingt mille mètres cubes d'air tiède et pur dans l'édifice sans rival ; car l'Opéra mesure près de deux cents mètres de long, cent vingt-cinq de large et quatre-vingts mètres de profondeur, des fondations à la lyre de l'Apollon de bronze, au sommet du toit. Quinze cents artistes ou employés émargent enfin à son budget mensuel.
L'Excellence nègre, que les Anglais avaient dû mettre en garde contre ses tendances natives à l'exagération, regarda le secrétaire général avec une tristesse fière, où perçait un reproche.
— Je t'assure, dit Darcyl à Bouvier, qu'il est convaincu de ceci : tu lui mens parce qu'il est noir et que tu le crois ignorant. Tes chiffres formidables le scandalisent. Demain, c'est à moi qu'il enverra la rosette de son ordre et tu passeras, dans son empire, pour un plaisantin irrévérencieux.
L OPÉRA ROMANESQUE i47
— C'est donc un visiteur couronné pour l'Odéon ! riposta Bouvier.
Et se détournant vers l'Africain, il lui confia, avec une nuance de dédain :
— Le théâtre de l'Odéon, Excellence, contiendrait exactement dix-sept fois dans l'Opéra.
Cette révélation accablante détermina la retraite du noir président : il regagna la loge officielle sans passer par le foyer de la danse, dont les splendeurs l'effrayaient un peu.
— Trop de blanches ! murmura Darcyl.
— Mais non : trop de journalistes, affirma le consul qui le pilotait. Il lit les gazettes et se souvient que vos illustrés ne respectent rien ; il ne veut pas que, de retour chez lui, on l'accuse d'avoir coudoyé une danseuse à bandeaux ou épousé, en union morganatique, une coryphée bien connue.
— Eh! pas si... africain, cela!
— Il faut vous dire, cher monsieur Bouvier, que le président est docteur de l'Université d'Oxford, qu'il parle les six grandes langues d'Europe, ou, tout au moins, les comprend à merveille, et, enfin, qu'il a gagné des millions à travers le monde en inventant et fabriquant des constructions métalliques démontables jusqu'à présent inégalées par nos industriels.
— Ma foi ! convint le secrétaire général un peu confus, je n'avais, jusqu'ici, reçu que des
souverains plus illustres, mais parfaitement incapables de faire même des bacheliers. Rendez-moi seulement un service, mon cher consul : dites à son Excellence que je lui enverrai demain un volume de Charles Garnier et des plans : les chiffres que j'ai donnés y sont prouvés.
— Et vous aurez votre cravate multicolore, cher ami, conclut malicieusement le consul, qui avait entendu la conclusion du régisseur général.
— Ça sera ma trente-sixième, dit Bouvier avec modestie ; et ça fera bisquer Danryl.
Serge Verdier l'appelait d'un signe.
— Soignez le communiqué ! recommandait-il. Nous en reverrons ensemble le projet.
La rédaction de cette notice officielle est l'apanage le plus délicat du secrétaire général : Bouvier 3' avait acquis une virtuosité rare. Il s'agit, en effet, d'adresser aux journaux du matin — la plupart l'insèrent sans commentaire — un compte rendu élogieux de la soirée de la veille.
— Il ne doit, professait Bouvier, être ni littéraire , ni sentimental, ni technique, ni inexact; il ne faut pas qu'il froisse la susceptibilité des autres artistes ou qu'il offense les nerfs des chefs d'emploi ; il s'abstiendra de décourager les jeunes, d'exaspérer les aînés,
de déplaire aux gens de la maison. Et il est indispensable, avec cela, que l'éloge y soit dosé sobrement et que le public puisse, à la rigueur, croire que c'est la note d'un critique, content de l'Opéra. Je voudrais bien voir ces messieurs du protocole aux prises avec cette rédaction !
Il y avait, d'ailleurs, des traditions, que Bouvier, styliste scrupuleux, trouvait banales, mais subissait néanmoins quand il était à court d'épithètes.
— Jamais, remarquait Raymonde Nozal, dont l'esprit aiguisait la pittoresque culture de tout, jamais encore le communiqué ne m'a appelé autrement que la « touchante » Sieglinde, la « parfaite » Marguerite, 1' « exquise » Eisa, la « pathétique » Elisabeth. Ça doit être une extension du principe de l'abonnement à l'année : toujours le même fauteuil, toujours la même épithète !
— C'est, en effet, très difficile, convenait Audran.
Lettré et même bon écrivain, comme ses collègues Dukas et Gaston Carraud, — privilège très rare chez les musiciens, — Paul se rendait compte de la délicatesse du métier pour peu qu'on voulût l'exercer avec art.
— Heureux les illettrés! lui disait Bouvier. Ils vous écrivent, en cinq sec, un ramassis de
lieux communs, de clichés ridicules et éculés, quelques formules de conversations banales à hurler, le tout assaisonné de copieuses fautes de français et d'orthographe. J'ai été suppléé, parfois, par des « invités » dans ce métier officiel, quand j'étais absent du théâtre. Je me démenais, le lendemain, rouge de honte, pour écrire, téléphoner, affirmer partout que la. notule déshonorante n'était pas de moi... Peine perdue ! Le public n'y avait rien vu ; on trouvait de confiance « ma » note habile ; et des artistes m'en remerciaient plus chaleureusement : ils n'avaient retenu que les éloges à bout portant de cette plate contre-façon... Aussi, je ne me frappe plus : Nozal a raison. J'ai des clichés. Je tâche seulement de les habiller en français; et c'est le patron, à qui l'on n'en remontre pas sur ce chapitre, qui les allège de points-virgules et les ennoblit d'inversions.
Il contait volontiers les coquilles célèbres de ces notes, leurs « loufoques » inattendus, quand le vieux Messin, prédécesseur de Fourquet, les envoyait aux courriéristes, dont certains s'étaient fâchés, croyant à des mystifications.
Ce soir-là, le communiqué de Bouvier, condensé par Verdier, relatait l'apparition d'une double étoile au ciel de la musique ; Flore Ferneuil et Jeanne seraient contentes de leur
presse « officielle », la plus multipliée, la plus retentissante. Mais les professionnels de la critique, surtout, les portaient aux nues ; ils avaient pour l'aînée plus d'enthousiasme, plus d'émotion pour la cadette : Flore enchantait leur idéal musicien ; Jeanne les étourdissait de son charme. Le Prophète allait, à sa carrière millénaire, ajouter, grâce aux Ferneuil, quelques fructueuses soirées.
Des fleurs, des fleurs encore, en gerbes, en corbeilles, en bouquets, s'amoncelaient devant la loge des Barthélémy , obstruaient l'entrée , déferlaient sur les banquettes : les amis, les admirateurs, les relations et jusqu'à des camarades des deux sœurs avaient, pour leur triomphe, épingle leurs cartes sur la fragilité des roses et la luxueuse étrangeté des orchidées. D'humbles envois, plus touchants encore d'être si modestes, se cachaient parmi les orgueilleux hommages : Jeanne les négligerait peut-être; mais ils n'en toucheraient pas moins le cœur de Flore. Du moins, c'était l'idée de Barny et de Laramet, qui louvoyaient parmi les fleurs, au sortir de la soirée inoubliable, pour gagner la cour de l'administration.
Derrière eux s'en allait Verdier, enchanté, une lettre à la main.
— Comment!... Vous n'allez pas complimenter ces enfants, qui vous attendent avec
anxiété ? demanda au directeur le député-poète.
— Non. Leur loge est pleine à étouffer. Mais je fais mieux, vous voyez, je leur écris... Barthélémy, demain matin, à neuf heures, vous irez vous-même porter, chez mesdemoiselles Ferneuil, cette lettre. Pas de réponse.
— Une surprise ? interrogea Barny, curieux.
— Excellente. Mais toute la joie est pour moi.
— Je sais ce que c'est, souffla Laramet. A son contentement, je vois ce que fait le patron : il a déchiré rengagement du Conservatoire des Ferneuil — deux ans à cinq et sept mille — et il les augmente tout de suite.
— J'irai savoir ça demain matin.
— Moi, je le sais déjà : c'est du bon Verdier. Quand le flot des visiteurs fut parti, les
deux sœurs, démaquillées à peine, les yeux encore brillants des larmes de leur allégresse, regagnèrent la rue de la Bienfaisance dans l'auto des Guerbois, tellement fleurie et embaumée que les noctambules, au détour du boulevard Haussmann, firent la haie sur son passage et l'acclamèrent.
— Vive la mariée ! cria un loustic.
Flore sourit ; son regard croisa celui de Cyrille qui s'appuya sur le sien avec tendresse. Mais Jeanne, perdue dans ses songeries, avait tressailli au cri du passant ; et il sembla à
Guerbois qu'elle soupirait de détresse et de lassitude.
Aucune des deux ne dormit cette nuit-là. Une fièvre lente les brûlait ; des applaudissements, des accords d'orchestre, des répliques crépitaient à leurs oreilles. Seule, l'aînée fut matinale : Guerbois lui apporta les journaux : il n'y avait pas une note discordante, pas une réserve dans ce concert de louanges et de conseils.
La lettre affectueuse de Serge Verdier, au milieu d'un monceau de télégrammes, fit battre le cœur de Flore Ferneuil :
— Eh quoi! c'est donc vrai!... Célèbres, presque riches, entourées de sympathies, tout cela si vite et si facilement!... Mais c'est un rêve ! Jeanne !...
Elle arrivait, les yeux étincelants de joie, transfigurée, si complètement heureuse que C3Trille et l'aînée en eurent ensemble un choc au cœur.
Elle lut posément la lettre directoriale, n'en parut pas surprise, feuilleta les dépêches, les cartes cornées, effeuilla des fleurs mourantes sur le tapis jonché d'adresses ; puis, brusquement, elle dit, expliquant toute sa joie :
— Moi aussi, j'ai reçu une lettre; mais une lettre si douce, si amicale et si touchante que je vais vous la lire, voulez- vous?...
Elle déplia une missive longue ; Flore regarda Guerbois. Il avait l'air intrigué, mais calme et confiant. Son instinct ne l'avertissait donc pas d'un péril, malgré l'émotion de la cadette ?...
Il fit signe que non et se disposa à écouter. Flore, rassurée, prêta l'oreille...
« .Mademoiselle,
OUS ne me connaissez pas ; vous ne m'avez même jamais vu. Je ne suis ni l'étudiant romantique de la légende, qui se prive de dîner pour acheter une stalle de claque afin d'applaudir l'étoile qu'il admire, — ni l'opulent abonné qui rêve de vous défendre un jour, en ami discret ou en vieux parent désintéressé : il y en a. Je ne suis pas davantage critique influent, officier de fortune, comme on appelle ceux qui n'en ont pas, imprésario, rien enfin de ce qui pourrait me permettre de me réclamer d'un titre pour prétendre à votre bon accueil. Je ne suis donc rien, pas même académicien, pas même poète. Je n'ai pas, non plus, à vos yeux, l'originalité d'une attitude : je vous aime.
« Je vous aime comme vous aimerait un esprit, s'il y avait des esprits et s'ils pouvaient aimer. Vous ne me connaîtrez jamais; cela me permet cette franchise, un peu choquante
à votre gré, si j'avais pour vous des regards, un visage, une silhouette ; immatérielle, ma passion de vous est faite d'une adoration sans réalité dont je suis à la fois l'autel ignoré et le prêtre inconnu... »
— Un peu d'amphigouri ne messied pas à ce fou ; malheureusement, il va se nommer et tout gâter.
— Vous n'y êtes pas ; ce serait banal. Je poursuis :
« J'ai vécu jusqu'à ce jour sans passion ; indépendant, je ne me suis intéressé à rien et, jeune encore, je suis un peu lassé de tout... »
— Jeune encore!... interrompit de nouveau Cyrille. C'est un vieux.
— Attendez donc.
« Je me figurais, du moins, être blasé pour toujours devant les aventures de la vie lorsque, la veille de votre concours d'opéra, en juillet dernier, j'ai vu votre portrait dans un illustré. Cette image imparfaite, mal tirée et qui vous brunissait jusqu'à l'àme, m'a bouleversé. Pourquoi? Je n'en sais rien : je raconte, je n'analyse pas.
« J'ai voulu vous revoir : j'ai acheté à l'Opéra-Comique un fauteuil d'orchestre au serviteur, heureusement infidèle, de je ne sais quelle administration, cinq secondes après qu'il m'eût juré avec colère : — Vous n'allez
pas vous figurer que nous vendons des places, peut-être !...
« J'ai assisté à votre concours. 31es yeux ne vous ont pas quittée ; je pourrais vous dire encore quelles bagues vous portiez et comment était tortillé le ruban de soie feuille-morte dont vous aviez noué vos cheveux.
« J'ai, à la proclamation, outragé votre jury avec tant de violence que les voisins, un peu inquiets, ont voulu me calmer sans ménagements. Dans la rue, je vous ai suivie et, depuis, pas un jour, pas une heure de ma vie n'a passé sans me parler de vous. Vous êtes devenue mon unique raison d'exister, ma pensée continuelle, le but de ma rêverie, l'objet exclusif et absolu de mon culte fétichiste, — puisque j'ai tous vos portraits, — de mon amour sans réalité, — puisque je n'existe pas.
« Ma vie, maintenant, je l'ai arrangée autour de vous, sans vous gêner ; je vous investis, invisible, d'un réseau serré de tant de tendresse que, lorsque vous êtes seule, vous devez, à de subits battements de cœur, en percevoir autour de vous la douceur errante... »
— C'est que c'est vrai ! s'écria Jeanne, très sérieuse, tournant encore un feuillet.
« Et ce sera ainsi toute mon existence. Elle est à vous, sans que vous puissiez la saisir. Mais, quand vous aurez un chagrin, je le
saurai : de la joie, je la devinerai; des craintes, je les éprouverai ; de l'amitié pour un nouveau venu, j'en souffrirai. Je suis à vous de toute mon âme, pourvu que vous ne me demandiez pas de me révéler à vous, de me dévoiler à vos curiosités, de consentir une indiscrétion suprême à votre affection, — vous m'aimerez un jour à force de me savoir à vous seule, sans regret comme sans recours, — et que mon cœur uniquement soit le meilleur ami du vôtre. « Ne redoutez rien de la vie : je veille sur vous. Je sais vos rêves, vos ambitions, jusqu'à vos plus intimes pensées. J'aplanirai pour vous des difficultés que vous aurez perçues à peine et qui vous auront menacée à votre insu. Je suis assez puissant pour vous être utile, assez résolu surtout à vous devenir indispensable. Quand vous vous croirez seule, je veillerai avec vous ; lorsque vous brillerez dans une foule, je vous isolerai dans mon amour pas humain. Vous me reconnaîtrez vaguement, dans l'air du soir qui vous appelle aux songes, dans le frôlement du vent quand vous ouvrirez vos croisées au matin nouveau. Je vous assiégerai partout où vous irez d'une idolâtrie infatigable : elle prendra mille formes pour vous égayer de diversités ; elle sera câline avec le jour, pensive avec la nuit, bavarde dans les propos de la rue autour de vous, silencieuse
aux retours de l'Opéra, quand vous en reviendrez toute vibrante encore d'héroïsme lyrique et de ferveur musicienne.
« Je vous écrirai chaque jour. Vous ne me répondrez jamais ; mais je saurai tout ce que vous auriez à me dire, mieux que par vos lettres, fatalement réticentes. Et il est bien inutile, allez, de perdre votre temps à scruter la foule pour y surprendre mon regard, ou de faire enquêter dans les bureaux de poste : jamais, — vous m'entendez bien, mademoiselle! — jamais vous ne saurez qui je suis, ni rien de moi, sinon que ma vie est à vous et que je vous aime. »
— C'est un original, dit Flore ; il aura voulu attirer ton attention par une déclaration excentrique. Avant huit jours, il se découvrira.
— Évidemment, accentua Cyrille. Sa lettre est un mélange de banalités et de subtilités singulières ; elle n'est pas assez soignée pour être d'un homme très jeune : il aurait brouillonne vingt fois sa prose ; et ce n'est pas un vieillard qui l'a écrite : il serait plus terre-àterre. Peut-être est-ce la mystification d'un ami qui, vous sachant romanesque, petite Jeanne, aura voulu vous amuser un peu.
— Rien de tout ça, affirma tranquillement la cadette. C'est un homme qui m'aime, qui ne se nommera pas et qui m'écrira tous les jours.
i6o L'OPÉRA ROMANESQUE
— Il faudra voir ça, conclut Guerbois, sceptique.
Et, quand Jeanne eut regagné sa chambre, pour y relire la lettre mystérieuse, Flore interrogea leur ami :
— Vous ne craignez pas que cette... attaque vienne de Fontrailles?
— Il ne sait dicter que des télégrammes, et encore !
— Alors, qui ?
— Nous le découvrirons bien un jour. En attendant, la diversion est excellente : voilà Jeanne occupée d'un rêve. Pourvu que ce journal d'un inconnu sache durer sans être assommant !...
— Et s'il y avait là l'amorce de quelque piège?...
— Le jour où l'enfant nous cachera ces lettres, en supposant qu'elles continuent à lui arriver, il sera temps de les surveiller. Jusquelà, le mieux est de nous prêter à ses confidences et d'encourager à perte de vue ses conjectures...
Des photographes envahissaient le clair et modeste logis; suivis de reporters qui ne respectaient aucune consigne, ils emplissaient les petites pièces, tendues de percaline à fleurs, d'une fumée de magnésium qui sentait à la fois l'ail et l'encens. Madame Lescasse, terrifiée par
cette invasion, — on avait déjà imprimé d'elle des interwiews dune fantaisie où tout n'était point imaginaire, — se terrait au fond de la cuisine et demeurait coite. Jeanne, distraite, répondait sans vivacité aux questions qu'elle n'éludait plus ; chacun de ses visiteurs pouvait être son mystérieux correspondant ou, tout au moins, publier des notes qu'il lirait avec le pouvoir d'y déchiffrer son âme ; car elle consentait déjà à lui attribuer un don de pénétration subtile, tant il intervenait dans sa vie à l'heure où elle se sentait désemparée.
A l'Opéra, la même préoccupation l'assiégea, tout l'après-midi; pas un instant elle n'eut la pensée de chercher son adorateur parmi les artistes : ils avaient, avec elle, une camaraderie simpliste, sans aucun détour. Peut-être eut-elle, une minute, l'idée que son correspondant était le bel Homcire ; car il la regarda en laissant agoniser son œil de velours. Mais, à l'écouter conter sa dernière traversée d'Amérique, d'une voix indolente et nasale qui traînait complaisamment sur des rosseries, attardées comme ses notes longues, elle comprit qu'il était trop occupé de lui-même pour trouver le temps d'écrire abondamment. D'ailleurs, tant qu'une femme n'était point parvenue à la notoriété des vedettes américaines ou se s'était pas hissée au moins à l'amour
morganatique d'un souverain blasonné au Gotha, il ne condescendait guère à lui marquer qu'il pouvait agréer sa cour : sa lassitude, comme blasée, ne sacrifiait plus qu'à l'attrait des grandes aventures ou de la grosse réclame.
C'était, au demeurant, un prévenant époux, le plus tendre des pères de famille ; ses plus retentissantes aventures étaient surtout filles de son silence à l'énigmatique sourire : peutêtre n'avaient-elles jamais existé, ce qui n'excluait point les allusions des journaux; au besoin , il prenait soin de les informer luimême, dans des notices presque littéraires et d'un dandysme ultra-soigné, qui le dénonçait tout de suite tant il lui ressemblait.
Verdier prodigua aux Ferneuil ses compliments affectueux ; il avait fait préparer leurs engagements à douze et dix-huit mille francs pour les deux premières années. Il leur parla des rôles qu'il leur proposerait pour les seconds débuts, Dalila et la Reine des Huguenots, peut-être Juliette, si Jeanne se sentait assez d'aplomb pour aborder le rôle ; elle demanda du répit ; un souci plus immédiat la hantait. Flore surtout fit les frais de l'entretien décisif qui fixait deux années de leur existence.
— J'ai eu, ce matin, leur dit Serge, une grande conversation avec votre ami Paul Au-
dran ; sous le charme de la soirée d'hier, il est venu me proposer son Orphée, terminé depuis longtemps , mais dont il n'avait pas encore trouvé l'interprète idéale. Il ne tient qu'à mademoiselle Flore Ferneuil de créer, avant six mois, ce rôle capital. Je dois donner réponse au musicien, trop anxieux pour vous parler lui-même, avant ce soir...
— Orphée ? fit Flore, hésitante, encore.
— Oui ; après Gluck, et sans redouter sur sa partition l'ombre portée de l'immortel chefd'œuvre, Audran a hardiment mis en musique le plus lyrique des sujets anciens. Son ouvrage, très nouveau, justifie les immenses espoirs que ses amis — j'en suis — fondent sur lui; mais il voulait trouver son Orphée; ce sera vous, si vous y consentez.
— Après Dalila, peut-être... Mais une création pareille m'effraie un peu.
— Quand vous aurez entendu la partition d'Audran, — je lui téléphone de courir chez vous, demain matin, — vous serez transportée d'enthousiasme et c'est vous qui viendrez me dire que vous acceptez. Il y a, mademoiselle Jeanne, un délicieux rôle, écrit évidemment pour vous, celui de l'Amour.
Les prévisions de Verdier se réalisèrent. Paul, accompagné de Vidal, qui l'aidait à déchiffrer une partition pour tout autre illisible
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à première vue, — vint, le lendemain, le cœur battant de fière détresse, chez les Ferneuil, où il avait convoqué Cyrille et Laramet. Jeanne, radieuse, — la lettre de l'inconnu était arrivée le matin, ponctuelle et adorante, — était émue, attentive.
— J'aurais voulu, dit Flore, toute tremblante aussi d'une angoisse fiévreuse, savoir directement de vous que vous pensiez à nous pour votre création.
— Il fallait m'assurer, avant tout, du consentement de Verdier. Il n'a, d'ailleurs, pas eu l'ombre d'une hésitation. Si vous dites oui ce soir, après-demain s'organiseront les études. Tout le matériel est gravé, prêt à être mis sur les pupitres ; je commence.
Audran avait refondu à peine le livret de Calzabigi. Sans forfanterie, avec une ardente foi, il avait accepté et développé les situations de Gluck ; mais, sur ce sujet antique et populaire, il édifiait une partition nouvelle où éclatait sa robuste personnalité. Aucune réminiscence illustre ne pouvait troubler sa bonne foi, même surprise ; malgré le choix d'un contralto pour personnifier Orphée, la couleur et l'inspiration de l'œuvre étaient si neuves, dans leur hardiesse volontaire, qu'un étonnement frappait l'auditeur dès la première scène.
Peu à peu les Ferneuil, Vidal et Laramet,
Cyrille surtout que la musique bouleversait jusqu'à la névrose, quand elle atteignait en lui son âme demeurée si jeune, se pressèrent autour d'Audran, emporté dans un irrésistible élan de passion. Ses ongles saignaient sur les touches d'ivoire ; un frémissement continu le faisait haleter devant le clavier. Pâle, torturé de toutes les douleurs de son héros, il en exprimait le désespoir d'une voix assourdie, mal timbrée et comme fausse par endroits ; mais il y vibrait une telle détresse que Flore pleura, vaincue et découragée : jamais elle ne trouverait, dans la beauté profonde de son chant, une telle force expressive, une aussi pathétique sincérité d'accent. Et Paul dut lui jurer, à la fin de l'acte, qu'elle seule créerait Orphée ou qu'il demeurerait inédit.
Toute l'audition fut émouvante ; dans ce milieu où chacun admirait le génie farouche d'Audran et savait le comprendre comme il souhaitait, une atmosphère d'enthousiasme haussait l'auteur au-dessus de lui-même ; il se surpassait dans l'expression comme dans le mouvement de son œuvre et avait des trouvailles, des inflexions de voix, des mouvements grandioses, d'une humanité en révolte qui donnait à ce déchiffrage improvisé le relief d'une exécution définitive, poussée aux arrière-limites de la perfection.
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— Ah! si nous avions, après-demain, murmura Paul Vidal, une lecture comme celle-ci, quel foudroyant effet à l'Opéra !
— Nous l'aurons, promit Audran. Depuis que « j'entends » Flore Ferneuil dans les lamentations de mon Orphée, je crois en mon œuvre ; il faudra bien que les autres y viennent !
Les deux sœurs, écrasées, ne disaient rien ; C}rrille, muet aussi, laissait sans confusion deux larmes rouler sur sa joue; quant à Pascal Laramet, il avait, les dents serrées, pressé si fort les mains de Paul Audran, dans un élan de gratitude inexprimable, qu'il en avait fait jaillir en gouttelettes le sang de ses ongles décollés.
— Merci, mon vieux, dit en riant le compositeur. Mais tu me fais très mal et je ne pourrai pas jouer après-demain. Tu déchiffreras à ma place.
— Moi ! s'écria le chef de chant ; mais ce serait la pire des profanations, le dernier des sacrilèges après ce que je viens d'entendre ! D'ailleurs, je ne pourrais pas.
— Tu te figureras que c'est Y Orphée de Gluck.
— Ah ' tu m'y fais penser! Moi, le plus fervent des glùckistes. le plus intransigeant peut-
e dans son culte, j'avais, depuis deux
heures, oublié qu'il avait « aussi » écrit un Orphée !
Cet adverbe excessif amusa Verdier, à qui Vidal racontait, le soir, cette audition ; la lecture resta fixée au surlendemain.
Bouvier fut chargé d'annoncer à la presse la réception et l'immédiate mise en œuvre de la partition d'Audran. On en savait, depuis quatre ou cinq ans, l'existence encore mystérieuse ; déjà, quelques polémiques s'étaient fait jour autour de l'audace tranquille du musicien :
— Orphée !... Après Gluck ?... avaient, comme terrifiés, chuchoté des fonctionnaires patentés de la musique.
Paul n'avait même pas répondu, acharné à parachever en silence le seul sujet de sa prédilection où il ait rencontré la réalisation théâtrale de ses rêves. On 1 attendait ; on lui faisait confiance dans tous les milieux d'art et de combat. Sa musique de chambre, touffue et forte, un acte fantastique à l'Opéra-Comique, où on le reprenait, de temps à autre, pour des galas de dilettanti, des transcriptions du folklore norwégien et russe esquissaient son évolution réfléchie et attestaient un compositeur de haute envergure.
Parmi ceux qui le cro}^aient en péril de courir la plus redoutable aventure, personne ne supposait un échec sans éclat; ils se disaient
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que le géant viennois l'écraserait, mais non sans glorieuse résistance. A l'extrémité opposée, comme toujours, les fanatiques imprimaient déjà des sottises :
— Fini le père Gluck ! hurlait leur paradoxe fou. Il n'y aura plus enfin qu'un Orphée au monde et ça ne sera pas le sien !
— Mais celui de Monteverde, son précurseur, complétait Audran agacé, dans une tempête d'éclats de rire.
La « lecture » des ouvrages était entourée d'une solennité dont Verdier avait étendu la portée au bénéfice des auteurs. Dans l'immensité de l'Opéra, il se préoccupait de créer une atmosphère plus intime, favorable à réclusion des talents nouveaux ; il appelait donc à ces auditions des représentants autorisés de toutes les « catégories » qui constituent le public intégral de la maison.
Autour des auteurs, assistés des chefs de service, se pressaient, ces jours-là, les interprètes et leurs suppléants, les décorateurs, quelques délégués des chœurs et de l'orchestre, et, enfin, une demi-douzaine d'abonnés et de commanditaires, qui avaient la faculté d'amener, avec l'assentiment du compositeur et delà direction, plusieurs intimes, intéressés au succès de l'ouvrage par leurs liens de camaraderie ou d'amitié; — en tout, trente à quarante pri-
vilégiés dont la courtoisie et même l'affection sympathiques mettaient, dans le vaste salon de la direction qui précédait le bureau de Serge, une atmosphère de fièvre bienveillante et d'encourageante curiosité.
A ces réunions, c'étaient surtout les mondains qui apportaient le plus d'attention soutenue; ils ne perdaient rien des détails, en subissaient l'enchaînement sans lassitude et, dès les soirs prochains, commençaient, à travers Paris, une propagande très utile en s'associant aux efforts de la maison.
— « Nous » montons à l'Opéra, disaient-ils volontiers, une œuvre qui fera du bruit; retenez-en le titre et le nom de l'auteur. Nous sommes trop dans la confidence pour vous en parler longuement ; mais, cette fois, vous serez contents de nous.
Et, après un silence de principe, ils abondaient en renseignements et aiguisaient, autour de la première, des curiosités favorables. La direction de Serge Verdier était fondée ainsi sur une tradition de belle humeur et de bonne éducation ; tout le théâtre en était comme moralisé : la dernière des figurantes apprenait la politesse à fréquenter le plateau ; et il y avait, comme à la fin de l'exquis dix-huitième, une sorte d'émulation d'urbanité entre les habitués de la coulisse qui gagnait même les parvenus de la démocratie.
La « lecture » & Orphée n'eut pas l'émotion intense qu'elle dégageait l'avant-veille ; elle fut tout de même un triomphe pour Paul Audran ; mais il était mécontent de lui : il n'avait pu établir entre tous les assistants ce courant magnétique, cet irrésistible fluide d'émotion que Guerbois, Pascal, Vidal et les Ferneuil avaient retrouvé dès les premières mesures ; leurs âmes musiciennes, leur sensibilité d'élite étaient trop au-dessus d'un auditoire plus étendu; celui-ci, d'ailleurs, à son insu, subissait le souci des réminiscences : Gluck écrasait Audran de son formidable recul.
Pourtant des pages splendides rallièrent chaleureusement tous les suffrages. Serge Verdier, qui cachait sa joie émue sous un redoublement de froideur, expliqua aux décorateurs comment il comptait réaliser la mise en scène des Champs-Elysées : des premières loges de face à la glace terminale du fover de la danse, sur une perspective de cent mètres de profondeur, il voulait, après avoir fait ouvrir les portes centrales de la scène, disposer les bosquets élyséens jusqu'à des arrière-plans encore inutilisés; Garnier avait exceptionnellement prévu la réalisation de ce trompe-l'œil grandiose, véritablement ouvert sur l'infini : personne ne l'avait tenté. Ce serait une des attractions de la mise en œuvre d'Orphée ;
Serge comptait donner aux quatre décors des proportions surhumaines, puisque la partition de Paul Audran allait lui permettre de l'encadrer ainsi : elle était, en effet, brossée comme une fresque énorme, colorée violemment de polyphonies puissantes, barbares et douloureuses tour à tour. Orphée, poète couronné, — le musicien avait virilisé à dessein le drame de Calzabigi, — y apparaissait, parmi les peuplades primitives, comme le précurseur, sauvage encore, des races de conquête et de proie ; il ne pliait devant le destin et les dieux euxmêmes qu'en comprimant très mal ses révoltes. Et c'était dans un sursaut d'orgueil, dans une bravade de héros impatient du joug qu'il se retournait vers Eurydice malgré la défense divine.
A ces pages fortes, trop tumultueuses à leur gré, les amis de la Maison préféraient les stances de l'Amour, dont la douceur évoquait les délicatesses éplorées du quatuor glùckiste ; peut-être étaient-ils impressionnés aussi par la voix pure et hardie de Jeanne Ferneuil : très audacieuse, en effet, la jeune fille, — à qui Flore avait, depuis deux jours, patiemment appris cet élégant succès, — suppléant au vol le compositeur exténué, chantait les mélopées rythmiques du petit dieu et mettait, dans l'uniformité sans timbre de l'exécution par le mu-
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sicien, la fraîcheur nuancée de sa voix pure.
— Si nous n'avions pas été pressés par le temps, disait Verdier, j'aurais retardé cette audition de huit jours, pour donner ainsi aux principaux interprètes le loisir d'étudier la partition et d'en esquisser pour nous les grandes lignes : le musicien en serait allégé. Peu d'artistes auraient, comme mademoiselle Ferneuil, la virtuosité et le courage de déchiffrer à première vue un rôle hérissé de difficultés.
Les deux sœurs échangèrent un sourire et Flore triompha d'avoir fait briller son enfant gâtée jusqu'à renoncer elle-même à chanter deux passages essentiels, qu'elle avait travaillés déjà.
Après l'audition, les décorateurs et le dessinateur des costumes eurent avec Serge un long entretien :
— Je vous donne trois semaines, leur dit-il, pour m'apporter ici vos premières maquettes. Vous avez compris ce que je veux : cherchez, trompez-vous, mais travaillez. Oubliez que vous connaissez un autre Orphée ; celui-ci est un Barbare dans une région farouche où s'ouvre la porte des Enfers ; il n'y a qu'une oasis dans ce désert formidable, tout grondant de fauves et de tempêtes : les Champs-Elysées des ombres heureuses.
Le père Barcugnas et ses élèves — demain ses jeunes émules, plus audacieux, moins heureux peut-être, — s'en allèrent en discutant. On leur demandait de sortir des sentiers battus ; le génie méthodique du chef d'atelier s'en effrayait : la solidité de sa technique en viendrait aisément à bout ; mais il voyait pousser, dans son idée, une forêt de bois, de découpures et de traverses, des monticules de praticables, une profusion de « fermes » de dix mètres, un demihectare de peinture superficielle ; et il connaissait Verdier : le sourire aux lèvres, le crayon aux doigts, tout en se récriant d'admiration, allait-il sabrer assez dans ses maquettes, ce despotique adepte du devis précis et du graphique prudent ! . . .
— L'Etat devrait commander et payer, concluait toujours Barcugnas, en remontant jusqu'auxaisselles un pantalon obstiné à lui tomber sur les talons. Au moins, il ne marchanderait pas et on ferait du grandiose.
— Vous en aurez tout de même, répondait Cyrille; vous ne pourriez, d'ailleurs, pas vous en dispenser.
— Sans doute, monsieur Guerbois ; mais quand ferai-je fortune?
— Quand vous ne serez plus un grand artiste.
— Vous avez raison : j'aime mieux finir
pauvre Barcugnas comme mon père, dont les châssis n'ont pas bougé, que de faire comme... Enfin! suffit! je me comprends.
Et il s'en allait, bougon, les lunettes au bout du nez, en tenant à deux mains sa ceinture qui glissait sournoisement vers ses genoux.
— C'est vrai, disait à Flore, Cyrille : voilà un admirable artiste ; son art, un peu désuet, se sauve encore par une solidité, un dessin, une technique incomparables ; on le trouve pompier dans le clan moderne ; mais on lui chipe sournoisement ses procédés quand il s'agit de faire grand. . . A propos, et notre Jeanne ?. . . Sa lettre quotidienne?...
— Elle est arrivée ce matin, délicieuse, enjouée, contente de savoir par les journaux que nous chanterions toutes les deux dans l'Orphée d'Audran, qu'elle « blague » un peu, par exemple.
— De quoi se mêle-t-elle donc?
— Et savez-vous pourquoi Jeanne a si spontanément, si adorablement aussi modulé les stances de l'Amour ?. . . Une idée tenace la poursuivait : elle se figurait, que dis-je? elle était sûre que son amoureux des lettres était dans l'auditoire !
— Ça, par exemple, s'écria Guerbois, saisi... Et vous savez qui c'est?
— Non, pas plus qu'elle; mais, à la fin, elle a trouvé son idée absurde.
— Pourquoi ?
— Elle a dévisagé tout le monde avec soin et elle ma dit : — Des amoureux de moi, làdedans, il y en a et ça se voit ; mais un qui soit capable de m'écrire ce que j'ai là, — elle emporte partout ces lettres avec elle, — jamais de la vie !
— C'est gentil pour nous !
— Elle ne parlait pas de vous, monsieur Cyrille. Vous étiez près de moi et elle vous tournait le dos.
— Je la voyais très bien, — dans la glace... Et je suis content : elle n'a pas, une seule fois, songé au Fontrailles.
— Ah!... Vous avez vu ça?...
— A son visage, oui. Votre sœur a un sourire exquis, spirituel, éclatant et joli comme une rose ; mais dès qu'elle pense à Fontrailles, ce sourire se fige, perd toute expression, devient banal, copie à son insu celui de ce pommadin incolore.
— Tandis que lorsqu'elle songe à celui qui lui écrit ?..
— Elle ne sourit plus du tout ; elle devient grave, presque triste.
— Ah! mon Dieu!... Quel malheur, si elle allait l'aimer !
Cyrille, étonné, regarda Flore ; cette pensée ne lui était pas venue ; un instant, il parut soucieux, inquiet peut-être ; puis, il eut un geste rassuré et affirma, tranquille :
— C'est impossible.
(o^^-j^E vous y prends, dit Pierre Bouvier en w*®| pK posantsamainsurl'épaulede Valmiger. ($&>ïB Qu'est-ce que vous faites là?
— Je me donne une leçon de peinture.
— De peinture?... Avouez donc que vous attendez la jolie Marie Marteau, dont vous commencez un portrait délicieux, — on sait tout, — qui figurera au prochain Salon.
Le peintre de toutes les élégances — d'après la sienne, ajoutait Verdier, qui ne la ratait jamais, — prit le bras du secrétaire général et lui exposa sa théorie.
— Depuis quinze ans, je viens assidûment à l'Opéra et j'y fais chaque jour de nouvelles découvertes. Personne au monde, pas même vous, ne sait tout ce qu'il y a dans ce monument. Garnier était mieux qu'un génie universel : il avait aussi du génie. Je me suis demandé tour à tour s'il était plus archéologue que poète, plus collectionneur qu'architecte, plus chimiste que maçon ; ce soir, je découvre qu'il est, sur-
tout, coloriste. C'est même le plus grand coloriste de son temps.
— Allez-y, fit complaisamment Bouvier. Je vous écoute. Pendant ce temps, Marie Marteau sera déshabillée et nous rejoindra ici.
Ils étaient accoudés, tous deux, sur la rampe d'onyx, dans l'encorbellement d'un des balcons de l'avant-foyer ; de là, ils embrassaient du regard l'ensemble de l'escalier monumental, absolument désert, — on était au milieu d'un acte, — qui étageait devant eux les cinq paliers de ses services, échelonnés jusqu'à la voûte, et s'enracinait puissamment au vestibule circulaire du pavillon des abonnés par une voie triomphale de larges degrés en marbre de Serravezza. Les balustres rouges et verts, les trente colonnes monolithes de Sarrancolin, dont Louis XIV lui-même n'avait pu réaliser la splendeur, les pilastres en fleur de pêcher ou en brèche violette, les mains courantes de bronze, les médaillons d'émail, les figures vieil ivoire des tympans signés Barrias et Vital-Dubray s'harmonisaient, dans la lumière adoucie des lampadaires, d'une teinte fluide, où les visages de femmes devaient se fondre jusqu'à des incarnats de pastels très doux.
— Il a prévu, montrait Valmiger, la patine différente des matériaux qu'il réunissait sur sa galette, cet architecte si fastueusement pictu-
rai ; il a su, un demi-siècle à l'avance, ce que donneraient, après dix mille représentations, le granit des Vosges et le jaspe du Mont-Blanc, le blanc de Carrare et la brocatelle espagnole, le grès d'Ecosse et le porphyre de Finlande. Chimiste sûr de lui, comme tout coloriste qui se respecte, il a su voir son œuvre énorme avec des yeux d'aquarelliste d'une prodigieuse habileté ; rien n'est laissé au hasard dans sa palette des marbres et des peintures ; il n'a voulu qu'une chose immuable : cet admirable, cet inaltérable plafond de mosaïque vitrifiée, dont l'éclat éternellement neuf fait honte à notre Sèvres national de n'avoir pas su arracher à Venise moribonde le monopole de sa fabrication. Ce Byzantin de Garnier n'ignorait pas qu'une école française de mosaïque intéressait moins nos parlements que le pont électoral de la Ville-aux-Fayes ; mais il a su en réaliser cette application victorieuse jusqu'au jour où quelque bon tyran, ancien peintre ou céramiste, — pourquoi pas ? — pourra prendre officiellement l'arrêté qu'il n'a pas décroché. Autour de ces caissons étincelants, tout a « poussé » aux tons prévus par le créateur, — même cette admirable porte monumentale du premier palier, sauvée de la banalité de ses cariatides en bronze, aux draperies de marbre jaune ou vert, et de son fronton aux armes de Paris héréti-
quement sculptées, par le vieillissement miraculeux de ses sculptures polychromes, si cruelles pourtant au détail.
Précisément, Marie Marteau sortait de cette porte et se disposait à descendre vers le contrôle ensommeillé, quand Bouvier lui fit signe de les rejoindre ; toute blanche dans sa lourde chevelure noire, la danseuse glissait sur le dallage bigarré, d'un pas rythmique et indolent, comme une patricienne d'Italie ; elle eut, en abordant les deux amis, le geste des « étoiles » que leur art lui-même ne soutient plus, aux confins du minuit plus proche, et qui tombent de sommeil comme des enfants.
— Je suis venu, lui dit le peintre, voir quel fond je mettrais dans votre tableau ; et j'ai l'idée d'un frottis éclatant d'après les marbres de cet escalier : ils chantent une gamme concertante que leur envieraient même les artistes des chœurs. Où voulez-vous aller, une heure ou deux ?
— Dormir, cher monsieur Yalmiger, — et pas une heure ou deux : plutôt trois semaines ; voilà huit ans, depuis mon entrée ici, qu'il manque un demi-trimestre de sommeil à mon apprentissage. Faute de le rattraper un jour, j'aurai toute ma vie cet air de dormeuse mal réveillée qui me donne tant de nonchalance.
— Je sais un pays normand, au bord de
l'Andelle, où l'on dort comme au temps des contes...
— Je ne vous y suivrai pas : je n'ai besoin que de solitude, — et de repos.
— Tu as du chagrin? demanda Bouvier, qui était le confesseur laïque de toutes ces enfants, pour les avoir vu naître. Du vrai?
— Oui, je crois. Je voudrais être chanteuse et jouer Dalila.
— J'y suis ! Tu voudrais t'appeler Flore Ferneuil... Eh bien! tout n'est pas dit de ce côté-là. Le chant pourrait bien cesser d'avoir des charmes ; reste dans la danse : ton tour viendra comme dans la ronde enfantine ; et tu seras embrassée aussi par celui que tu voudras.
Cette allusion à Cyrille fit rougir la jeune artiste ; mais elle eut un sourire résigné, pour dire, mal confiante :
— J'attendrai.
Elle ne se cachait guère de tenir à Guerbois : c'était le premier qui lui avait parlé avec intérêt et discerné qu'une femme tendre venait, un beau matin, d'éclore dans la disgracieuse fillette de la veille. Depuis, elle se figurait avec joie qu'il avait gardé tout son cœur ; mais cela pouvait être encore une illusion juvénile, fleurie dans le printemps tiède de 1 Opéra où flotte en poussières fluides l'usure énervante
de tous les baisers d'amour du répertoire et des romans de grisette, éclos dans cette serre chaude du sentiment. Précoces, mûries très vite par l'ambiance attirante et souvent la misère familiale, les petites filles du ballet, plus promptement que les autres, s'épanouissent en femmes ; et celles-ci ne sont point encore éveillées en elles que, déjà, le cœur impatient devance la transformation brusque de la chrysalide et pousse des ailes.
Cyrille sentait la douceur du songe de la toute jeune fille ; loyal, il n'en acceptait que l'hommage discret.
— C'est très naturel, disait-il à Daléas, qui le taquinait à ce sujet ; à mon âge, — il aimait cette formule : elle attestait sa coquetterie de paraître dix étés de moins que ses quarante ans, — on trouble quelquefois les petites filles ; c'est la plus sûre preuve que l'on vieillit.
Jeanne riait toujours à cette répartie et approuvait, malicieuse, cette assertion qui n'allait pas sans une nuance de raillerie ; et Guerbois, en dépit de sa belle humeur, lui en marquait, pendant quelques minutes, un ressentiment exagéré.
Il la poursuivait, à son tour, de sarcasmes :
— Et cette lettre matinale, dont vous ne nous dites rien ? Elle était maussade, aujour-
d'hui?... L'homme masqué veut-il donc montrer son visage ?
— Elle est exquise, comme toujours, la lettre ; et je vais vous la lire tout de suite pour vous faire enrager.
Avec une fidélité surprenante, en effet, le correspondant de Jeanne Ferneuil lui adressait, chaque soir, ses quatre pages idolâtres ; très variées, changeantes comme l'humeur mobile de l'artiste, elles dépensaient toujours en esprit les tendresses d'une âme grave ; il n'y avait plus à douter de la passion qu'elles exprimaient.
— Cette petite, disait Flore à Cyrille, a vraiment inspiré à l'inconnu un amour comme on en voit peu. Je me rassurais à lire ses premières lettres ; je n'y voyais qu'un respect de tout repos ; maintenant, mon ami, je commence à avoir peur : si Jeanne cède au vertige de ces pages émues, si elle se met à aimer...
— Une ombre !... Mais ça serait parfait : nous la marierions dans l'année. Une passion cérébrale, c'est la meilleure neuvaine pour un bon mariage.
— Vous ne la connaissez pas : elle supporte très mal que vous critiquiez son inconnu ; pourtant, de vous, elle subit en riant même des reproches. Elle puérilise son rêve de véritables enfantillages ; hier, il a fallu que notre
tante Lescasse raccompagnât rue Berthe, dans l'antre montmartrois d'une graphologue à la mode, la Santuzza.
— A la bonne heure ! Que de balivernes elle a dû lui dire !
— Naturellement ; mais elles n'ont pas ébranlé sa crédulité. Santuzza lui a affirmé que cet homme vivait auprès d'elle, qu'elle pourrait être sa fille, qu'il l'adorait bien plus qu'il ne croyait lui-même et qu'elle serait sa femme avant un an. Vous vo3^ez ce beau tissu d'absurdités... Eh bien ! elle n'est pas convaincue que c'est un conte à dormir debout ; et elle cherche âprement dans son entourage le client masqué de la devineresse.
Cyrille ne répondit pas ; sa pensée, elle aussi, suivait quelque piste, sans doute dans le sens indiqué par la Santuzza.
— Bah! fit-il, découragé de s'aventurer dans des impasses, vous verrez que ces lettres cesseront brusquement : ce trappeur invisible se fatiguera, passera à d'autres exercices ou se résignera à perdre son pari ; car c'est peut-être un joueur désœuvré, en mal de littérature.
Et, durant quelques jours, il ne fut plus question de l'inconnu, jusqu'au matin où une lettre de lui intrigua plus particulièrement les deux sœurs. Il y avait eu, la veille, à l'Opéra, une visite de délégation, composée des parle-
mentaires du groupe de l'art, d'architectes et de fonctionnaires, avec adjonction de la souscommission d'incendie et de l'inspection d'hygiène. Ces sortes de rouages, trop étendus pour réaliser la moindre réforme, sont chers à la conception démocratique de la responsabilité officielle : diluée sur des centaines de têtes, elle s'émiette jusqu'à disparaître ; en cas de sinistre, un rapport démontre de bonne foi qu'aucun fonctionnaire n'est en cause et que tout avait été prévu, même le pire, — sur le papier.
Il s'agissait, cette fois, de visiter en détail le cuvelage de l'Opéra, fissuré par un coup de dynamite du Métropolitain ; un à un, sous les regards amusés des artistes en scène, — ils terminaient la répétition devant le guignol, — les commissaires s'étaient glissés dans l'escalier tournant des dessous, avaient, au passage, visité le trou du souffleur, le jeu d'orgue — au temps du gaz on avait donné ce nom aux tableaux distributeurs de la lumière à cause de leur ressemblance avec les faisceaux de tuyaux métalliques d'un orgue d'église, — 1 étage des résistances, et s'étaient engagés dans les souterrains.
Serge Verdier traversait la scène pour les rejoindre, en compagnie de Cyrille, descendu de sa plate-forme d'aviation au-dessus des combles.
i86 L OPERA ROMANESQUE
— J'ai prié Bouvier de faire à nos visiteurs une petite conférence, dit le directeur, moitié figue et moitié raisin ; venez entendre ça, mon cher. Et vous aussi, mesdames, messieurs, — Paul Vidal sortait de scène avec les Ferneuil, Claire Claret et Darcyl, — suivez-nous, si le cœur vous en dit, et si vous n'avez pas peur, au fond des oubliettes de la maison.
Mais ce n'était point le secrétaire général qui accompagnait la délégation, composée d'une cinquantaine d'assistants : il avait passé la corvée à Napoléon Pastor, qui s'empêtrait un peu dans l'historique du cuvelage, moins familier que les 'grils à sa technique coutumière.
Pourtant la majorité des visiteurs, dont une vingtaine au moins étaient totalement inconnus de tous et même les uns des autres, avaient compris l'histoire de la cuve.
— Il s'agissait, en somme, résumait Bouvier, entouré de falots comme une ronde-major, d'enfoncer dans le sol imprégné d'une eau intarissable, un caisson gigantesque, absolument étanche, capable de soutenir, par endroits, un poids de dix millions de kilos. Aujourd hui, — vous lavez vu place Saint Michel, — nos ingénieurs font édifier l'énorme casemate de fer, et elle s'enfonce graduellement, jusqu'à disparaître, à mesure que le sol foré manque
sous son poids. Garnier, ne disposant pas de ce moyen, a dû bâtir lui-même le caisson dans une sorte de rivière souterraine de cinq mètres de profondeur. En un an, par un travail continu de jour et de nuit, des couches de béton, de ciment et de bitume furent étroitement agglomérées et entourées d'un quadruple mur de pierres, de briques et de ciment; le cuvelage était construit. Il fallut huit mois pour assécher Timmense chaudron où allait peser l'Opéra, malgré la puissance des machines couplées pour le fonctionnement des pompes d'épuisement ; leur action fut telle que tous les puits du centre de Paris, furent taris, dans un rayon d'une demi-lieue ; le bon Nuitter calcula que le volume d'eau expulsé représentait en surface la cour du Louvre et, en hauteur, une fois et demie les tours de Notre-Dame.
C'était ce cuvelage de Titan que les fouilles du Métro avaient, disait-on, réussi à fendre. Une infiltration devait l'indiquer; mais, déjà, Napoléon Pastor n'en retrouvait plus trace ; en deux jours, les voûtes humides s'étaient séchées d'elles-mêmes : le suintement du dallage, derrière les tunnels des gazomètres, avait disparu. Une discussion technique divisa les opinions et dispersa les groupes. La présence des trois femmes, dont la beauté jeune défiait les traîtrises de tous les éclairages, stimula des
parleurs élégants, surtout dans le sein — c'est la formule consacrée — de la commission d'incendie.
Sous ces voûtes de pierre, où rien n'offrait un aliment aux flammes, sauf, peut-être, dans des cryptes éloignées, les approvisionnements en charbon des calorifères, une discussion sur les dangers du feu criait d'elle-même son invraisemblance. Verdier démontra aisément que l'incendie ne trouverait, dans la salle même, qu'un aliment fort réduit :
— Les abonnés des premières loges pourraient, sans panique, demeurer à leurs places et 3r regarder curieusement le travail des pompiers. Eux seuls seraient un peu en danger, dans l'escalier et ses dépendances : un de leurs caporaux trouvait, il y a trente ans, les toiles de Baudry périlleuses, à cause de la « mauvaise fumée que fait la peinture à l'huile. »
— Qu'est-ce que tu as donc ? demanda Flore à sa sœur. As-tu froid ? Nous allons prier monsieur Darcyl de nous ramener à 1 escalier... Tu ne dis rien ; tu parais triste.
— Je suis sûre qu il est ici.
— Oui donc?
— .Mon inconnu. Je le sens... C'est un de députés ou de ces fonctionnaires , un
assistant quelconque, faufilé dans leur délégation . . .
— Folie !
— Je t'assure. Mais n'en dis rien à Cyrille ; il se moquerait encore de moi.
Darcyl, se souvenant, évoquait l'incendie de la Comédie-Française, le mystère de la mort unique qui l'avait dramatisé, d'autres anecdotes aussi, sur la pauvre Emma Livry, brûlée vive, — on voit encore un peu de sa robe consumée, au musée de l'Opéra, près du fragment de la chemise ensanglantée du duc de Berry, — et sur lui-même, qui n'avait jamais vécu de ces heures pathétiques, malgré son romanesque désir.
Et il prononçait « deûsir », émasculant le mot expressif, devenu ainsi valétudinaire, pour rester fidèle aux traditions de la Maison d'où son cœur n'avait jamais émigré.
— Où est Jeanne? demanda Guerbois à Flore Ferneuil.
— Elle rôde autour des discoureurs : elle guette son inconnu.
— Il est donc ici ?
— Elle le croit : que dis-je? elle en est sûre ; mais elle ne \-eut pas que vous le sachiez.
Cyrille éclata de rire et affecta la plus grande insouciance; mais la jeune fille vit bien qu'il épiait sa cadette et la suivait même de très près. Elle se demanda si Guerbois ne
iyo L'OPERA ROMANESQUE
partageait pas la conviction de Jeanne et n'avait pas, lui aussi, flairé l'inconnu dans la foule presque anonyme des assistants.
Et ce fut, le lendemain, une exclamation presque peureuse quand les Ferneuil, lisant ensemble la lettre du matin nouveau, y virent confirmées les intuitions de Jeanne.
— Vite, ma tante, crièrent-elles à madame Lescasse effarée, faites prier monsieur Cyrille de monter, s'il est encore chez lui. . . Ah ! cette fois, nous sommes sur la piste.
Elles relisaient quelques lignes de l'inconnu :
— « Cette visite au sous-sol vous a donc passionnée, amie? Entre le député-pharmacien d'Arlequinville et le capitaine des sapeurs qui vous regardait avec l'espoir de vous incendier,— c'est toujours les pompiers qui mettent le feu dans les théâtres ! proclamait au même instant la voix goguenarde de Serge Verdier, — vous avez entendu Bouvier dire à Napoléon Pastor qu'il voudrait bien s'en aller. A quoi vous avez répondu, distraite, en le prenant par le bras : — C'est ça, ma bonne Claret, allons-nous-en ! . . . Vous vo3^ez donc que j'étais là. Il est même impossible que vous ne l'ayez pas deviné, tant j'ai fait un effort de volonté pour vous l'apprendre, dans cette cohue d'indifférents, dont je voulais vous isoler à mon seul profit... »
— Eh bien ! monsieur Cyrille, qu'en ditesvous, cette fois?
— Rien. Je suis ébahi de l'audace tranquille de l'intrus.
— Oh! nous allons bien trouver maintenant... Pour qu'il ait entendu mes paroles à Claire, il faut qu'il ait été bien près de moi.
— Rien ne le prouve : sous ces voûtes basses, il y a d'étranges effets d'acoustique ; d'ailleurs, votre voix atteint des portées que vous ne lui savez pas: moi, je l'entends de très loin, même quand elle dit du mal de moi à mon amie Flore.
— Jamais, alors... Ah! mon Dieu! quelle idée !...
— Elle s'arrêtait net, rougissait jusqu'au front et murmurait :
— Pas de doute : c'est lui !
— Mais qui ?
— Verdier.
Flore s'étonna, pas longtemps ;
— J'y ai pensé, avoua-t-elle ; mais il y a des tas de choses qui ne concordent plus.
— Ça ne peut être que lui, décida Jeanne.
— Ou un autre, fit tranquillement Guerbois. Je connais Serge : libre, tout-puissant dans sa maison, — et il faut convenir qu'il n'en abuse guère, — il aurait avec vous une autre attitude. D'abord, il pourrait vous épouser...
— A cinquante ans ?
— L'âge ne signifie rien ; dans sa situation, je dirais même : au contraire ! C'est la première idée qui doit lui venir. Mais il n'a pas le temps d'écrire; ensuite, il écrirait mieux, moins naïf, plus... parisien, — plus simple surtout. D'ailleurs, j'en aurai, ce soir, le cœur net.
— Ah ! vous ! n'allez pas me forcer à rougir devant...
— Personne... Rassurez- vous. Seulement, dites-moi un peu : si c'est lui et s'il brûle ses vaisseaux, que lui répondrez-vous?
— Est-ce que j'ai eu le temps d'y penser!... Et elle se mit à rire si gaîment que Flore,
interloquée, demanda une explication.
— Je suis sûre que ce n'est pas ça ! cria Jeanne. Un homme si occupé des autres ne doit jamais penser à lui-même ; s'il avait dû épouser une de ses pensionnaires, c'est Ra}7monde Nozal ou Fanny Derval qu il aurait choisie. Moi, ce serait fou : est-ce que le Commandeur pourrait songer à aimer Zerline ?
— Don Juan y pense bien !
— Notre directeur n'est pas don Juan ; il est galant ; mais il ne croit plus aux femmes : les hommes que se sont choisi les plus retentissantes de ses pensionnaires les lui ont gâtées... Savez-vous qui je commence çonner très sérieusement ?
— Pascal Laramet?
— Ah ! non !.. c'est un ami trop fidèle ; et je sais qu'il aime ailleurs ; mais que diriez-vous si c'était Homcire ?
— Oh ! fit Guerbois scandalisé. Un homme qui est si soigneusement rembourré doit être à l'abri de vos flèches. Mieux vaudrait encore Darcyl ! Et il a bien assez de littérature pour cela...
— Non : son « deûsir » écrirait en vers ; or, il est de ceux qui n'écrivent pas ; on dit même qu'il n'a jamais le temps d'attendre.
— Mais voyez donc madame Lescasse!...
Elle se met à houspiller les gens... Ma tante, vous devenez trop parisienne : nous ne vous emmènerons plus au foyer de réplique : le mal qu'on y dit gâterait votre bon cœur.
— Laissez donc ! fit la Garonnaise, avec le pur accent de Saint-Martory, ce n'est pas ce qu'on dit qui vexe les autres à l'Opéra; c'est comme on chante...
(ES études d'Orphée enfiévraient les Ferneuil; Audran ne les quittait plus ; Guerbois en avait même pris ombrage et semblait délaisser un peu les veillées amicales d'antan. Un problème nouveau l'absorbait, d'ailleurs, et lui servait de prétexte cour, tois pour refuser les invitations de madame Lescasse.
— J'ai à vous lire trois lettres de mon inconnu, lui faisait dire Jeanne; montez tout de suite après dîner.
Mais il s'excusait, tenté pourtant de désobéir à la résolution qu'il avait prise d'espacer les heures intimes dont il était si jaloux. Le lendemain, mécontent de lui en songeant à Flore, qu'il avait guettée au matin et qui était passée, soucieuse et grave, devant lui, il s'invita gaîmentà déjeuner chez les sœurs ravies ; Audran n'avait point paru depuis la veille : il consacrait aux chœurs d'âpres leçons d'une difficulté presque décourageante.
— C'est vrai, lui dit Flore, en le fixant gravement de ses beaux yeux avivés d'une larme, Jeanne a raison : vous nous boudez. Et jamais, monsieur Cyrille, nous n'avons eu besoin, comme aujourd'hui, de votre plus grande amitié.
— Vous, Flore?
— Jeanne aussi : d'abord, les dernières lettres de l'inconnu sont écourtées, presque tristes. Il ne soutient plus le moral de notre enfant; il a plutôt l'air de lui demander secours. Une souffrance fi ère paratyse son enjouement habituel ; et Jeanne ressent à demi ses peines de cœur.
— Quel roman ! s'écria Guerbois en riant. Et vous, tremblante aînée ? Qu'est-ce qui vous émeut?
— Une terreur folle : à mesure que je découvre les écrasantes beautés de mon rôl< me sens plus inférieure à lui ; et j'ai envie de le rendre à Paul Audran.
— Vous auriez bien trop peur de lui faire de la peine !
Flore fut étonnée de l'accent amer de Cyrille ; elle lui demanda de s'expliquer et répondit à sa question :
— J'ai pour l'auteur d' 'Orphée une admiration sans réserves ; mais il est trop au-dessus de
i pour que je puisse lui vouer une am
naturelle; et puis, il lui manque, pour cela, une qualité essentielle à mes yeux.
— Laquelle ?
— Je sens qu'il n'aime pas Jeanne; sa brusquerie envers elle a l'air d'une rancune. Jamais je ne pourrai devenir l'amie d'un homme qui n'aurait pas pour elle l'adoration tendre que je ressens. Au fond, il n'y a que vous et moi, monsieur Cyrille, qui aimions Jeannette de tout notre cœur.
Guerbois demeurait pensif. Il essaya de taquiner la cadette au sujet des lettres de l'inconnu ; elle se montra moins prompte à les défendre. Flore en trouva peut-être le motif : les trois dernières étaient graves et, dans le courrier du matin, une autre lettre s'était glissée, un « bleu » de Fontrailles, qui offrait une loge pour une grande première et suppliait les deux sœurs de l'accepter.
— Il est tenace, ce petit, grommela l'ingénieur; et notre inconnu n'est qu'un maladroit. Si rien ne nous aide contre lui, demain, Jeanne voudra aller au théâtre et y retrouvera son « suiveur ».
Le hasard, cette fois, vint au secours des deux amis inquiets. La lettre du lendemain fut étourdissante de gaîté tendre et de belle humeur; elle dérida l'enfant songeuse, la fit même rire aux éclats. Guerbois, mandé d'ur-
iq8 L'OPERA ROMANESQUE
gence, dut convenir que l'inconnu était charmant et promettre enfin de faire des recherches minutieuses pour le découvrir.
— Je vous donne huit jours, accorda Jeanne, toute rose d'impatience dans l'auréole tramée d'or de ses cheveux fous et vraiment jolie à ravir, vous m'entendez — huit jours ! pour me le trouver. Après, je sais ce qui me reste à faire .
— Quoi donc?... Vous m'effrayez. Que ferezvous ?
— Je me chargerai de trouver moi-même ; et ça ne sera pas long.
En même temps, sous les }reux de Flore et de Cyrille tout heureux, elle remettait le coupon de Fontrailles dans une enveloppe et le lui renvoyait avec des excuses plutôt sommaires.
— Au fait, murmura l'aînée, il faudrait bien finir par savoir... Et c'est plus facile : il n'y a qu'à prendre, un à un, les visiteurs des soussols, la semaine dernière... Je commence à avoir confiance : l'intuition de cet amoureux masqué, qui lui dicte en quelque sorte juste la lettre qu'il faut à l'humeur changeante de ma sœur, prouve, au moins, un amour sérieux, admirablement informé de ses crises d'âme... C'est peut-être le bonheur de Jeanne qui va se révéler à nous.
— En tous cas, dit Guerbois toujours sceptique, la diversion dure et reste victorieuse. C'est l'essentiel pour le moment ; un hasard fera le reste.
Deux représentations du Prophète consacrèrent la jeune renommée des Ferneuil ; la cadette y fut inégale, mais délicieuse avec variété ; le talent impeccable de Flore s'affermit encore, régulier dans le progrès et dans l'effort vers la perfection, comme un organisme supérieur aux patientes mains d'un artisan d'élite.
Mais ce furent surtout les études & Orphée qui animèrent d'intense ardeur les journées des sœurs enthousiastes ; les premiers ensembles bouleversaient les traditions routinières et les âmes assoupies. Verdier y venait, impatient, noter des temps pour sa mise en scène. Il courait ensuite aux hangars vitrés du père Barcugnas, le laissait, grognon et révolutionné, devant ses maquettes démolies et ses toiles à plat, sabrées de coups de pinceaux rageurs.
— Monsieur Verdier est devenu fou, juraitil à ses aides ; mais il faut faire ce qu'il veut : c'est peut-être lui qui est dans le vrai.
Le plan polychrome de Serge finissait, en effet, par l'émouvoir :
— Des bleus intensément bleus, des rouges crus, des frottis sommaires dans les fonds, —
bref, de la vraie couleur et des lointains flottants, pour mieux laisser au drame toute sa valeur et tout son relief, c'est la mort du naturalisme , grognait-il ; mais au diable la nature, et vive l'action ! . . . Comprenez bien ce qu'il veut, cet homme, vous autres ! — des cadres et des fonds assez flous pour laisser aux figures toute la vigueur de leurs masques. Si vous me collez un bois sacré tellement « vrai » que les yeux en compteront les feuilles, les regards s'égareront sur elles et ne verront plus la face tragique d'Orphée. Et c'est la douleur d'Orphée qui est le sujet de la pièce, non pas le dessin des cyprès et des myrtes de notre fond. Il a raison ce directeur; et nous n'avons peutêtre été, nous autres, que de fichues bêtes jusqu'à ce jour... Le zinc découpé de nos fignolages en couleur n'a que trop distrait le public des véritables héros de nos pièces Quand l'œil fixe un visage ému, nous devons bien nous garder de le raccrocher, dans le fond, au « suivez-moi, jeune homme ! » d'un accessoire bien imité. Est-ce compris?... Alors, qu'on recommence !
Et il remontait, d'un geste affreusement vulgaire, sa ceinture lâche, tombée à mijambes.
A YOrph'c révolutionnaire, l'énorme Maison était moins accueillante ; des inerties
stupéfaites retardaient la mise en œuvre; la poussière s'épaississait, plus lourde, sur les premiers bâtis qu on avait apportés ; des masses désespéraient d'apprendre et des rouages d'obéir. Mais Paul Audran, tenace, souriant, autoritaire, imposait peu à peu sa volonté ; un étatmajor d'élite organisait, d'ailleurs, son offensive : Serge Verdier, que la fièvre ne quittait plus, Vidal, Laramet, Flore Ferneuil surtout, dont la beauté s'épanouissait en métamorphoses. Ses immenses yeux mangeaient sa face amaigrie; ses mains diaphanes s'émaciaient, comme m}-stiques, et il y avait autour d'elle une sorte de rayonnement visible dont s'étonnaient ses camarades.
— Elle aime, affirmait Fanny Derval. Et elle souffre les délices neuves d'une passion qui se méconnaît encore.
— Possible, admettait Laramet. Mais il ne s'agit que d'une passion musicienne, la pire, la plus belle de toutes : elle a l'imprécision des cultes surhumains.
C}rrille Guerbois écoutait, silencieux, alarmé peut-être ; il lui semblait que l'artiste, extériorisée, n'apparaissait plus à ses rêves que dans un recul immatériel, vision sans proportions et sans repère qui humiliait un peu sa robuste réalité. Valmiger avait esquissé d'elle un pastel singulier et même inquiétant ; toute la vie
intense des yeux y éclatait en flammes dardées, effaçant les détails fluides du visage. Cyrille avait fait acheter l'ébauche, au Cercle, et l'avait fixée sous ses yeux dans le réduit de son recueillement, où sa mère elle-même n'entrait jamais.
Quand la voix de Flore descendait jusqu'à lui, il regardait l'image flamboyante, se brûlait le cœur à la dévisager et ne sentait pas ses larmes ruisseler sur ses joues, pâlies maintenant de mystérieuse douleur.
— Vous devriez vous distraire de cette corrosive musique, conseillait-il à l'aînée des Ferneuil ; écoutez des mélodies simples ; délassezvous, détendez- vous à des airs moins profonds. Tenez, demain, allons ensemble entendre Faust, à l'Opéra ; ça vous fera du bien et à moi aussi.
Il amena les deux sœurs dans sa baignoire et passa entre elles une de ces soirées inoubliables qui restent comme une date dorée dans la mémoire des cœurs.
Le vieux Faust des familles enchantait les fauteuils payants et faisait rêver les adolescentes ; il avait, une fois de plus, assuré la forte recette et l'enjouement de tout le personnel, mis à l'aise dans l'usuelle facilité du banal chef-d'œuvre et le succès indiscuté de tous. Muratore, comédien lettré et chanteur
vibrant, y donnait la réplique à Delmas, qui faisait du diable un imposant demi-dieu de théâtre avec une autorité débonnaire ; c'était Raymonde Nozal qui jouait Marguerite. Superbe, émue surtout d'idéaliser son personnage fort au-dessus de la « couturière » allemande du poème, la belle Raymonde divinisait les âmes de ses auditeurs ; son jeu simple, sa grâce de grand c)Tgne et de statue vivante charmait Verdier et Valmiger ; d'admirables yeux gris illuminaient sa face grecque. L'esprit antique animait ses attitudes, ennoblissant jusqu'aux détails de joaillerie vulgaire dont se puérilise la Gretchen illustre de Gœthe.
Rentrée dans la coulisse, elle riait avec Pierre Bouvier des anecdotes qu'elle avait glanées, la veille, dans un dîner parisien. Fanny Derval, pour le moment, amusait la ville et le théâtre : l'ardente Walkyrie s'était mariée naguère avec un « fin de race » étranger, apparenté à tout le Gotha danubien, mais singulièrement effacé dans le rayonnement impérial de l'héroïne wagnérienne. Jalouse à tuer, — on le savait : elle avait, à vingt ans, blessé gravement un fiancé infidèle, dont le sort définitif était plus tragique encore d'être demeuré incertain, — Fanny épouvantait son nouvel époux de scènes furibondes, submergées de larmes et foudroyées d'invectives.
Pour une allusion ou pour un regard, pour rien le plus souvent, la grande cantatrice éclatait en reproches, violents comme des coups.
— Hier soir, avait imprudemment conté Tépoux désemparé à Pierre Bouvier qui devait enluminer encore la réalité comique, je dormais d'un sommeil de plomb. C'était un de ces repos sans rêves comme on n'en a pas deux fois par an, l'anéantissement délicieux dans une telle volupté d'être inerte qu'on se sent véritablement dormir de toutes ses forces. Soudain, une maîtresse gifle, deux, une averse de horions me dressent, furieux et ahuri, sur mon lit. Et qu'est-ce que je vois? — Fannv, blême de rage, qui me regarde avec une haine inexprimable et une implacable fureur. — Ça y est ! me dis-je. J'aurai, en rêve, murmuré le nom d'une autre femme ; elle n'a pu contenir sa jalousie...
— Et alors ?.. . fit Darcyl, intrigué.
— Ah ! bien ! mais c'est plus drôle : « Monsieur Derval », comme l'appelle l'inventeur de 1' « eupantophone », dans l'impossibilité où l'on est de retenir son nom magyar, entend avec stupeur sa femme lui crier : — Misérable ! avoue que tu mériterais la mort et demande-moi grâce! — Pourquoi ça ?... — Je viens de rêver que tu aimais la duchesse de
! tongrie !
Un vacarme de rires retentit sur la scène et dut filtrer jusqu'à l'orchestre, à travers le rideau baissé.
— Je plains Fanny, dit Flore. Quelle atroce maladie que la jalousie!
— Oh ! vous ! convint Laramet. Vous en souffririez beaucoup; ça se voit.
— Je ne la comprends pas, fit Jeanne, souriante. Aimer sans avoir confiance, est-ce possible ?
— Oui, petite. Et il y a quelqu'un ici qui pleurerait d'être jalouse beaucoup plus encore que Flore Ferneuil.
— Nozal?
— Peut-être : mais vous, sûrement.
— Oh ! . . . et pourquoi ?
— Une coquette amoureuse est femme deux fois.
— D'abord, je ne suis pas coquette ; et quant à être amoureuse...
Elle planta là sa phrase, en chat-perché : Homcire venait à elle, se dandinant avec flegme, tout constellé d'empois, de bijoux et de fine pommade. Fatal, joli, vernissant de langueur ses yeux au brou de noix, il la regarda pesamment et soupira, entre ses dents resplendissantes, un rr^stérieux : « Quel dommage! » destiné à provoquer une question. Mais le tombeur d'étoiles claie, ce soir-là, si cruelle-
ment beau que son artifice fit long feu : Jeanne lui éclata de rire au nez et prit le bras de Guerbois pour rentrer dans la salle.
— Pourtant, petite Ferneuil, dit Cyrille, cet homme est un très grand artiste et un conquérant fort joli !
— Trop joli pour être tendre, répondit-elle. Son émotion doit contenir les larmes : elles oxyderaient son émail ; et c'est lui seul qu'il aime sans doute à travers ses victimes éperdues. Ah! ce n'est pas Homcire qui m'écrirait mes délicieuses lettres du matin !
— Qui sait ! Sous sa peinture, il y a peutêtre une âme qui n'est pas en bois de teck...
— Non : elle est en celluloïd ; elle consume, sans flamber, les cœurs qu'elle occupe encore. J'aime mieux croire que mon inconnu est timide et je le rêverais plutôt laid.
— Ah! ça!... vous n'allez pas vous toquer de lui sans le connaître ?...
— Pourquoi pas?... Je suis tellement sûre qu'il n'y a pas au monde un homme qui m'aime comme lui !
Au visage consterné de Guerbois, les deux sœurs éclatèrent de rire.
— On dirait qu'il commence à être jaloux, glissa la cadette à l'aînée.
— Alors, Jeannette, il faudra couper court à ces plaisanteries : notre ami Cyrille avant tout !
C'était la devise de Flore; sa vie extérieure, celle qui n'appartenait ni à son art, ni à sa sœur, — peu de chose en apparence, en réalité tout un monde muré à tous, — gravitait autour de Guerbois. Elle connaissait la moindre de ses pensées ; elle avait, aux mêmes instants, des idées identiques aux siennes, des aversions subites, des enthousiasmes à faire jaillir ses larmes.
Elle adorait Cyrille ; sa mort l'eût tuée ; son amitié l'exaltait au-dessus des réalités, parfois pénibles, de sa carrière : au milieu de ses camarades, elle faisait effort pour sourire, répondre, être présente à la conversation, s'intéresser même à ses banalités. Et elle se réfugiait avec délices dans Y Orphée d'inégal génie où palpitait un rêve grandiose, proportionné du moins à son amour.
Un Siebel tout en jambes recevait, d'un Valentin ventru, la mission de veiller sur Marguerite ; mais le chœur, impatient de boire, échelonnait déjà, derrière la trogne rubiconde de Wagner, un bataillon de gobelets trop exigus pour la soif et les dimensions gargantuesques de l'Opéra national.
Dans l'inattention de tous, autour de Méphisto vêtu d'un homard cuit, le coryphée des poivrots, cédant à l'obsession d'une parodie célèbre, venait d'affirmer d'une voix de rogomme :
2o8 V OPERA ROMANESQUE
— « Une bonne suffit, pourvu qu'elle soit seule ! »
— Ça y est ! goguenarda Cariléon, pari gagné ; il Ta dit !
Et tous les artistes des chœurs de rire « comme un tas de mouches », souffla la brune DiéhTne, la plus lettrée, la plus jolie des coryphées, tandis que Delmas, trop absorbé pour avoir noté la transposition de Wagner, foudroyait d'un regard olympien les buveurs attroupés pour « le veau d'or ».
Ah ! ce Veau d'Or, moulu par les orgues à manivelle, vociféré par les casernes en mal d'astiquage, pianoté avec emportement sur tous les claviers bourgeois, popularisé par la peinture en bâtiments qui barytonne le long des murs à rechampir, les repas de noces au moment des toasts, les concerts banlieusards et les soirées à gâteaux du commerce et de l'enregistrement, comme il résonnait, ce soir-là, puissant et mâle, par la voix mordante du noble artiste, dans le cœur apaisé des deux sœurs ! Elles n'en percevaient plus l'ironie farouche, ni l'amère rancune ; c'était, pour les trois amis de la baignoire huit, un chant de bravoure et d'allégresse : si belle était la vie et si clair l'avenir ! Pouvait-il donc, pour les trois cœurs unis, y avoir, dans l'univers concertant et doux, un cri de rage, de désespoir ou rie blasphème, l'imprécation d'un
divin déchu ou d'un miséreux terrassé ?... Cette musique de Faust, à chaque tournant de la partition, justifie son triomphe et l'explique : sa jeunesse insouciante, sa demi-conviction, son exubérance épousent toutes les formes et éveillent un écho dans tous les cœurs : dolents, meurtris ou fortunés, ils y trouvent à leur gré la couleur de l'heure, l'harmonie errante du moment. C'est le privilège de l'art, — banal un peu, mais pas méprisable le moins du monde, — qui montre au visiteur des tableaux « bien peints », quel que soit le recoin du musée où il se place, le regard suiveur d'un portrait obstinément fixé sur lui ; la musique accessible aux foules « suit » de même façon les variations de leur âme.
Rabaud, maintenant, disciplinait le choral des épées. Le public détaillait avec sympathie les contorsions soufrées du diable rouge, dont le pouvoir magique cédait devant le signe rédempteur. Il ne se disait pas que les mêmes étudiants allaient, seize mesures après, ne plus reconnaître, dans la kermesse, Fécarlate sorcier, aux côtés de son morne acolyte, rajeuni trop vite pour montrer désormais quelque cervelle ; la valse emportait les objections dans ses « épais tourbillons ». D'ailleurs, personne, depuis longtemps, ne songe plus à objecter les invraisemblances de Faust, Bible musi-
cale de l'Opéra national, aussi indiscutable désormais que la loi même et les prophètes.
Ce petit fou de Siebel avait trempé ses doigts dans l'eau bénite et détaillé son langage aux fleurs ; Muratore venait de phraser avec art la cavatine célèbre du salut « à la demeure chaste et pure » ; Raymonde Nozal, aux écoutes derrière le mur du jardin, ne songeait plus à conter à Bouvier l'épopée jalouse de Fanny Derval ; elle avait le « trac » et ne souriait même pas à Daléas, attardé, dans la coulisse, à la contempler.
Serge Verdier et Paul Audran, accoudés derrière les écrans de la loge de scène, parlaient d'Orphée aux accords de la partition de Faust, et n'en étaient pas autrement gênés : il y a ainsi, après des millièmes triomphales, un dédoublement dans les âmes des habitués; une part de leur être artiste, faite de ressouvenirs et d'accoutumance, s'isole et vibre sans souci du temps ; et c'est toujours notre adolescence qui écoute en nous les musiques qui l'avaient charmée.
— J'ai peur, confiait au directeur le musicien, de l'énorme monture que vous donnez à mon Orphée ; il n'est grandiose, me semblet-il, que dans mon rêve : sa réalité, chaque jour plus tangible, grâce à vous, me paraît manquer de puissance.
— Voilà qui ne m'impressionne pas du tout, mon bon ami : vous passez par la crise normale des grands, des conscients auteurs. Je vais l'abréger le plus possible pour vous laisser arriver avec assez de forces encore au soir de votre première. Vous aurez besoin d énergie.
— J'en aurai : la voix de Flore Ferneuil me donne toujours un frisson de colère combative : comment pourrait-on discuter le génie lyrique de cette femme et ne pas s'agenouiller devant lui?
— Vous allez l'adorer, vous aussi ?
— Certainement ; il y en a donc... d'autres?
— Guerbois, dit-on ; il est là, précisément, dans une baignoire, entre les deux Ferneuil...
Le musicien eut un sursaut jaloux : Flore écoutant Faust, surtout en compagnie de Cyrille, lui semblait trahir à la fois Orphée et son auteur. Il se promit même de le lui dire, à Tentr'acte, fût-ce devant Guerbois : son plus vieil ami n'en commençait pas moins à l'agacer, avec ses diversions musicales — et autres.
Mais l'air des bijoux, distillé par Nozal, à genoux devant le coffret diabolique, à deux pas de lui, l'inclinait peu à peu vers plus d'indulgence et édulcorait son âpreté ; la Marguerite de race qu'elle réalisait ne se défendait pas d'aimer le chef-d'œuvre de Gounod et l'ennoblissait d'intentions aristocratiques.
2i2 L'OPERA ROMANESQUE
— Je ne fais, « en l'aimant », rien de mal, je suppose ! murmurait avec elle Audran rasséréné ; mais il faut aller troubler la béatitude de Guerbois, qui ne pourrait pas, devant Flore, chanter cette phrase avec la même candeur.
L'entrée du musicien gâta, en effet, la joie recueillie de l'aviateur; il se contraignit, par bonté d'âme, à n'en marquer aucune humeur sensible. Son silence, durant le dialogue du diable et de dame Marthe, fut le seul indice de sa contrariété. Aucun des quatre amis ne parla & Orphée, Cyrille par rancune sourde, Paul par fierté, les deux femmes pour ne rien perdre du duo qui tendait vers Raymonde et vers Muratore l'âme passionnée du public. Audran perçut bien qu'il avait, en survenant, désaccordé les trois cœurs amis; mais, plus jeune, il était moins bon que Guerbois et ne cédait pas toujours aux conseils de son amitié ; il resta.
L'entr'acte, l'église, où Delmas, dans son pilier, épouvanta les spectatrices toutes neuves — il y en a encore ! — pour qui Faust est un début au théâtre, le chœur des soldats, la sérénade, le duel, la mort de Valentin, passèrent, devant les quatre amis taciturnes, comme des épisodes lointains, dont le pathétique s'émoussait à leurs préoccupations. Jeanne elle-même se taisait, l'esprit parti sur la piste
de son rêve toujours semblable : l'inconnu des lettres, qui était-il donc ? Lui parlerait-il, demain, de cette soirée à l'Opéra? Ne l'avait-il pas croisée au premier entr'acte, sur la scène ou dans les couloirs, encombrés, ce jour-là, de provincialismes cossus et de toilettes honnêtement démodées ? Elle récapitulait ses rencontres : Bouvier, Homcire, le magyar époux de Fanny Derval, Daléas, si minutieusement peigné à l'éponge, et Néro, qui allait annoncer gravement, le lendemain, dans sa gazette, à la suite d'un entretien hérissé de réticences avec ce pince-sans-rire de Pascal :
— La Tétralogie est maintenant complète, à TOpéra, avec Tanrihauser, Lohengrin, Siegfried et les Maîtres Chanteurs.
— Dommage qu'il ait inscrit Siegfried, regrettait Audran ; Laramet aurait dû plutôt lui parler de Parsifal ; sa « Tétralogie » en eût été plus mirobolante.
Flore souffrait un peu de découvrir presque méchant comme un homme l'auteur héroïque d'Orphée. Elle jeta les yeux sur Cyrille; son attitude de mélancolie lui plut et l'attrista tout ensemble. Il s'en allait, d'ailleurs.
— Le ballet de Walpurgis le réclame, jeta Paul Audran sans légèreté.
Décidément, l'aînée des Ferneuil lui avait, jusqu'alors, fait honneur d'une supériorité
qu'il n'atteignait guère. Elle ne distinguait pas encore si son cœur se serrait à le découvrir mesquin comme les jaloux ordinaires, capables d une dénonciation un peu basse, ou si la vision de Cyrille au milieu des séductions de la danse ne l'alarmait pas malgré tout.
— Audran a eu tort de venir, se dit-elle. Guerbois serait demeuré près de nous...
Au même moment, l'ingénieur, désunie, promenait la même pensée devant le ftyyer de la danse : une grappe d'habits noirs s'y égrenait sur les degrés, solennisés d'un huissier à chaîne, un peu somnolent. Le savant baron de Frascaty donnait à des coryphées d'une beauté précoce des consultations élégantes sur les bactéries des foyers d'étude, dont il prétendait démontrer l'innocuité Ses yeux vifs pétillaient d'esprit, sous la broussaille blanche de ses sourcils ; à travers sa barbe d argent, des regards d'alouettes ingénues fixaient les diamants de son plastron, moins blanc d'être un peu saupoudré de tabac et comme roussi à Londres.
Daléas, au pied d'un candélabre tarabiscoté, souriait à Marie Marteau, pensive et pâle, les yeux battus d'avoir encore mal dormi ; Maurice Renaud, élégant et disert, ironisait au milieu d'un groupe de fanatiques, que l'esprit du délicat chanteur charmait autant que son
art suréminent; Cyrille passait, absent, dans la cohue pailletée et sombre ; il avait pénétré dans le foyer irradié de lumières, et contemplait un tableau dont s'égayaient les habitués : Barcugnas était venu, ce soir-là, noter, pour un décor de fête, les jeux de lumière sur les colonnes cannelées et sur les voussures peintes de Boulanger ; surpris, et en habit ! par le flot irrévérencieux des « rats» en liesse et le déferlement subit des quadrilles, le long des barres d'exercice, le maître décorateur remontait éperdument sa culotte noire sous ses aisselles et battait en retraite devant l'assaut bruissant des tulles et des tarlatanes.
— Barcugnas ! en habit ! ... et en tromblon ! . . .
C'était le cri de ralliement des espiègles du corps de ballet, ameutées autour de l'excellent homme, dont l'énorme front rougeoyait sous l'averse électrique du lustre et de la glace ; et il avait l'air plus débraillé encore que de coutume, avec son frac fripé et le claque du second Empire qu'il tenait déployé, à la main. Mais sa bonne humeur tonnait en éclats de rire amusés : sa popularité au théâtre, faite de bonté, de sens commun — la vertu la plus rare sur le plateau, — et de drôlerie, le sauvait du ridicule ; il était trop de la Maison pour ne pas tirer un succès personnel de ses travers les plus comiques.
2i6 L'OPÉRA ROMANESQUE
Carlotta Zambelli allait entrer en scène, suivie de Marteau dont elle taquinait volontiers la mélancolie; autour d'elle gironnaient des habitués notoires qu'elle tenait captifs de son impondérable charme : ses pieds d'oiseau écrasaient un grain de résine avec un air de le becqueter, et toute sa figure, finement caprine, et même un peu faunesque selon les masques de la Renaissance florentine, riait d'aise et de joie au seuil du plateau qu'elle allait effleurer du vol de ses ailes invisibles. Une cour de demi-déesses l'escortait, ce soir-là, d'une théorie blanche et or où l'affiche de gala nommait LéaPiron, les Mante, Mathilde Salle, Urban, Lozeron et Marthe Lenclud ; Cariléon, le facétieux coryphée, échangeait avec elle des boutades de haut goût : le tourbillon turbulent et parfumé se plaçait derrière les fermes du Valpurgis en s'ébrouant à grand bruit de jupons et de rires, comme une bande de moineaux pillards sur la pelouse herbue d'un square parisien.
En deux files de déroute, à la cour et au jardin, les habits noirs se hâtaient de regagner leurs places pour ne pas manquer d'être assis, au coup de gong annonciateur du ballet. Parmi eux, des cœurs, désabusés par la vie, mais demeurés jeunes à leur insu, des vétérans blasés de la politique, de l'industrie, de l'armée
et même du pouvoir, se surprenaient à être émus d'une délicieuse crainte : plus attachés qu'ils ne le disaient à leurs habitudes de théâtre et à leurs amitiés, ils se demandaient, anxieux et graves, comment allaient briller les jeunes talents qu'ils aimaient à encourager ; car ils savaient que, pour les danseuses, rien au monde ne valait l'orgueil de réaliser une variation impeccable, selon toutes les règles de l'art, ou même de figurer, correctes, dans un quadrille bien harmonisé. Et cette fièvre les avait gagnés eux-mêmes, à écouter tant de fois le conflit jaseur de ces ambitions, démesurément enfantines, aussi meurtrissantes que les autres pour peu qu'on les ait humiliées ou déçues.
Marie Marteau s'était attardée au tournant des praticables et Guerbois l'avait retenue, un instant, d'un geste de sollicitude :
— Eh bien, Marie, on ne me dit pas bonsoir, aujourd'hui?
C'était la première fois qu'il l'appelait si doucement de son prénom; elle rougit un peu; un sourire éclaira sa pâleur mate et la fît plus jolie encore sous les bandeaux noirs de sa lourde chevelure.
— Mais on ne vous voit donc plus, monsieur C3nrille! déplora-t-elle avec une expression qui toucha Guerbois.
2i8 L'OPERA ROMANESQUE
Il lui prit les deux mains :
— On me verra plus souvent, petite amie ; je vous l'annonce.
Et il ajouta d'une voix sérieuse :
— Je vous le promets... Les études d * Orphée, où je vous ai fait par Audran réserver un rôle, vont me ramener tous les jours.
Il se demanda aussitôt pourquoi il lui marquait tant d'affection et fut tenté de le regretter : l'enfant sentimentale avait eu les larmes aux yeux en le quittant avec brusquerie ; pourvu qu'elle n'allât point imaginer —
Mais, déjà, sa pensée refluait vers la baignoire huit ; les Ferneuil devaient y être seules : Paul traversait la scène à grands pas et faisait, peut-être pour ne pas le rencontrer, un crochet brusque entre deux « tas » moins encombrés de châssis que les autres.
Jeanne et Flore l'accablèrent de prévenances presque contrites. Elles avaient perçu le froissement intime de sa jalousie et s'efforçaient de la lui faire oublier.
— Marie 3Iarteau est ravissante, ce soir, fit la cadette avec un enjouement rieur.
— C'est la première fois que je la vois gaie et rose, accentuait Flore, sans, toutefois, parvenir à sourire ; car elle avait saisi au passage le regard aigu de la danseuse vers la baignoire où venait de rentrer Cyrille.
Il eut un geste d'insouciance égoïste et montra aux Ferneuil « les Derval » blottis l'un contre l'autre, dans une des hautes loges de scène, côté jardin.
— Regardez-les : elle lui fait sûrement une affreuse algarade de jalousie.
Le Mag3^ar, en effet, baissait la tête comme un coupable; elle, penchée sur lui, lui parlait, le visage crispé de souffrance et de fureur ; et ce fut ainsi jusqu'à la fin de la pièce. Ils descendirent ensuite l'escalier tournant des avantscènes, derrière le foyer de réplique, dans un tumulte de reproches et d'interjections, gagnèrent la rue où ils hélèrent un fiacre précocement découvert : le mari accablé espérait arrêter ainsi le torrent des folles invectives; mais elle se souciait peu du pub.ic de la rue et des passants qu'attroupaient ses gestes. D une voix âpre, toute secouée de colère, elle continuait à dévider ses griefs et à les armer d'outrages. Le cocher, vieux routier parisien, indifférent d'habitude aux démêlés de sa clientèle, en frémissait d'impatience, choqué du silence de l'époux résolu à se taire, attendant à chaque instant l'injure, le coup peut-être que ne pouvait manquer de laisser échapper l'exaspération d'un homme aussi publiquement maltraité.
Mais la silencieuse victime de l'héroïne chan-
gée en femme se taisait toujours ; le vieux cocher, rouge de fureur, cinglait à tour de bras son cheval étique, affolé de tant de zèle à l'heure fourbue du relayage ; et comme ils arrivaient devant leur maison et que Lucie, exaspérée, continuait, sans songer à descendre, à déverser ses imprécations sur le Magyar immobile, dont les moustaches longues pendaient, découragées, le cocher se tourna vers lui soudainement et, avec un geste vengeur, lui dit, les dents serrées :
— Monsieur ! . . . voulez-vous mon fouet ?
JEUX matins de suite, la lettre de l'inconnu manqua au courrier de Jeanne Ferneuil ; elle affecta d'en rire : le dernier billet, celui de l'avant-veille, écourté, ne laissait pas cependant d'être rassurant et sentimental à souhait.
— Cyrille, qui explique tout sans hésiter, dit â Flore sa cadette, n'est pas là pour me rassurer ; je me rassure donc toute seule.
Guerbois, en effet, était parti depuis quatre jours, à bord de son biplan perfectionné, pour une destination mystérieuse : à vivre sans cesse dans le milieu de l'Opéra, il s'était découvert une tendance à « théâtraliser » un peu. Les journaux avaient recueilli ses opinions complaisantes ; des images de lui, et signées, historiaient les illustrés. Brusquement, un beau jour, il avait pris son vol du haut des toits de l'Académie nationale, au niveau des tours de Notre-Dame, et cinglé vers Rouen ; son moteur, silencieux, n'avait pas trahi son passage dans
le petit jour embrumé. On l'avait signalé, une heure après, sur la vallée de l'Andelle, entre les Andelys et Pont-de-rArche ; puis on avait perdu sa trace.
— Je connais le pays, disait R^monde : je l'ai parcouru à cheval ; il doit y avoir quelque part, dans les bois, au château de Lyons-la- Forêt ou vers le prieuré des Deux-Amants, un aérodrome caché : Guerbois y prépare une expérience sensationnelle. Vous verrez que notre Cyrille, si simple et si ennemi du bruit jusqu'à présent, finira, à force de nous fréquenter, par se pa)rer des « courriers de théâtre » comme une grande vedette.
— Je reviendrai dans quelques jours, à midi, avait-il promis aux Ferneuil. J'aurai avec moi un passager.
— Oh ! je vous en supplie, prenez-moi ! avait imploré Jeanne.
— Vous, c'est impossible, petite Ferneuil ; mais vous saurez d'avance, je vous le promets, le nom de mon camarade du retour.
Il aimait ainsi à intriguer Jeanne, pour l'occuper, la sauver d'elle-même, la contraindre à divertir sa pensée des rudesses du théâtre. Aussi ne fut-elle pas surprise de recevoir par pigeon voyageur un mot de Cyrille ainsi conçu :
— Soyez demain, à huit heures, dans la cour de TOpéra.
— Il arrive demain, annonça-t-elle à Flore ; mais pourquoi huit heures au lieu de midi ?
Elle n'en fut pas moins exacte au matinal rendez-vous : l'automobile de Guerbois, pilotée par son coureur le plus habile, attendait, devant la loge des Girard, les instructions définitives de Cyrille. Ce fut Marie Marteau qui les apporta :
— Je vous ai promis une surprise, lui disait l'aviateur dans un billet daté de Pont-Saint- Pierre ; la voici, petite amie : soyez demain dans la cour de l'Opéra, où vous attendra mon auto, à huit heures du matin ; remettez à mon chauffeur l'enveloppe ci-jointe et veuillez me rejoindre.
Le coureur lisait sans surprise les ordres qu'on lui communiquait et mettait son moteur en marche.
— Prière, disait le post-scriptum de la lettre, de faire savoir à mon équipe du toit que j'arrhrerai vers midi. L'auto rentrera seule par la route.
C'était assez indiquer que Marie Marteau serait la passagère de l'aéroplane. Jeanne lui en fit son compliment avec un peu d'aigreur.
— Je comprends bien, méditait-elle pourtant, que Cyrille a craint de m'exposer aux curiosités, peut-être aux médisances de la foule ; mais pourquoi n"a-t-il pas le même scrupule envers la jeune Marteau ?
Elle ignorait que Guerbois avait voulu détourner de Flore les racontars plus fréquents de la maison : en affichant un peu la jeune danseuse, sans laisser planer sur elle l'apparence d'une entente absolue, il faisait taire la malignité des uns et les conjectures des autres. Peut-être comptait-il trop sur ce calcul simpliste : la perfidie des bavards a plus de détours .
Jeanne courut annoncer à son aînée tout ce qu'elle savait ; elle fut surprise de voir sa sœur pâlir et refuser d'être à l'Opéra vers midi.
— Cyrille comptait pourtant nous y voir, puisqu'il nous fait prévenir.
— Toi, petite. Tu vois bien qu'il ne dit rien de moi.
— Mais c'est la même chose.
— Oh ! non ! murmura Flore, sans bien prendre garde à ce qu'elle disait. A moi, il n'aurait pas fait savoir qu'il dispose à son gré des loisirs de mademoiselle Marteau.
Une larme de fierté blessée scintilla dans ses lono-s cils noirs sans vouloir tomber de ses yeux. Jeanne Ferneuil et la tante Lescasse allèrent seules attendre Guerbois, assises sur l'escalier de zinc fondu qui escaladait le toit de l'Opéra, jusqu'au pignon de scène
Et comme midi sonnait à Saint-Augustin, l'oiseau blanc de Cyrille apparut au-dessus de
Montmartre, filant droit sur l'Apollon de Millet dans un vol plané de superbe allure. Marie Marteau, cramponnée auprès de lui, la figure animée de rouge vif par la rapidité de la course, souriait aux privilégiés admis sur l'aire mobile de Guerbois, trop occupé d'atterrir pour se montrer galant et empressé envers elle.
— Il y a une heure quinze que nous sommes partis de Pont-Saint-Pierre, constata-t-il avec satisfaction ; nous battons le record du voyage en ligne droite : Marie Marteau sera la première danseuse qui se soit abattue sur l'Académie nationale de musique comme un ramier sur un pigeonnier. Je devais cette politesse à l'Opéra qui a donné ce port aérien à mon grand oiseau de toile.
L'absence de Flore le contraria ; mais un mot de Jeanne, presque froide devant Marie transfigurée, fit rougir l'ingénieur et l'inquiéta assez pour le faire battre en retraite devant l'enthousiasme des manifestants attroupés autour de l'Opéra. Il sortit par la location, inaperçu, et gagna la rue de la Bienfaisance après un grand détour.
A peine prit-il le temps d'expliquer en gros à sa mère le résultat de son essai victorieux; puis il monta quatre à quatre l'escalier des Ferneuil et s'enquit anxieusement de Flore.
Jeanne et la tante Lescasse, discrètes, des-
cendirent auprès de madame Guerbois, déjà harcelée de reporters sportifs et de photographes effrontés ; puis, comme l'entretien se prolongeait là-haut, alarmant l'âme inquiète de la cadette, elle monta jusqu'à leur appartement et fut bouleversée de surprendre Cyrille tout en larmes devant Flore encore mal consolée.
— Voyez-vous, petite sœur, murmura-t-il en effleurant de ses lèvres la main tremblante de l'aînée, j'ai fait, avec la meilleure intention du monde, un gros chagrin à celle-ci. Et, pour me punir de mon erreur, je défends qu'on publie quoi que ce soit sur un voyage dont toute la gloire scientifique ne vaut pas une larme d'amie. Vous qui avez le talent de rembarrer les gens d'un sourire et de les congédier sans les fâcher, rendez-moi donc un service : so}Tez le gentil gendarme de cet attroupement de journalistes. Je tiens à passer ici la soirée et à y réparer mon temps perdu; pensez donc : il y a quatre jours que j'étais absent ! Les délices calmes du ravissant manoir de Pont-Saint-Pierre m'ont trop longtemps gardé loin de vous...
Il essayait, en parlant, de rencontrer les}reux rassérénés de Flore Ferneuil ; mais elle lui souriait sans le regarder; elle avait peur d'éclater en sanglots dans la détente heureuse de ses nerfs. Peut-être un reste de jalousie mal guérie lui conseillait-il de bouder encore
comme une femme : il y avait tant de jours qu'elle souffrait d'être pour Cyrille une grande artiste dont les rêves de flamme avaient trop dissimulé le cœur douloureux !
— Je ne savais pas, lui disait-il, que je vous causerais tant de peine en essayant une diversion destinée, au contraire, à vous éviter des commentaires.
— Je puis dédaigner tous les commentaires si vous n'en êtes pas plus atteint que moi.
Ils se turent. L'heure était grave : une vie nouvelle commençait pour eux. Guerbois ne s'analysait pas facilement : la complexité de sa nature décourageait son esprit mathématique ; il se trouvait contradictoire, irrésolu et n'était pas loin d'en être humilié. Il ignorait les conflits noblement humains de sa délicatesse et de ses impulsions ; l'excès de ses scrupules lui semblait une infirmité, alors qu'ils étaient l'indice d'une probité de cœur dont il eût dû se montrer plus fier.
Son amour pour Flore était surtout fait d'admiration ; il le savait et ne concevait pas autrement l'adoration qu'il avait envers elle; une sorte de religion tendre chantait perpétuellement en lui la louange de l'artiste. Sa beauté l'avait toujours moins ému que son âme sensible ; la femme, en elle, ne troublait pas son rêve idolâtre et il aimait à se figurer qu'elle
demeurerait toujours un peu immatérielle pour sa ferveur agenouillée.
La jeune fille, au contraire, venait, devant Marie Marteau, de se révéler avec toutes les jalousies de la femme ; Cyrille était à elle ; elle n'admettait aucune restriction à son droit moral. Déjà, elle pensait moins à Orphée qu'à son mariage avec Guerbois, dont elle avait résolu d'abréger les délais. Mais par une sorte de pudeur mourante, elle suppliait Cyrille de n'avertir personne de leur accord, pas même sa mère à lui, — pas même Jeanne !
Il se pliait, docile et doux, à toutes ses volontés, stupéfait de découvrir des caprices à la prestigieuse amie. Il la suivait à l'Opéra, l'y accompagnait dans les couloirs des trois étages d'étude, attendait la fin de ses leçons pour la remmener dans son auto, en s'attardant avec elle à des courses chez les modistes et à des stations patientes parmi les couturières.
Personne ne soupçonnait encore leur amitié d'avoir fleuri en amour; on était accoutumé à les voir ensemble, si graves et si sérieux qu'ils avaient l'air d'être le frère et la sœur. Rien, d'ailleurs, n'était changé dans leur extériorité; seuls, peut-être, les regards de Marie Marteau avaient, dans l'insaisissable langueur de Flore, dans la distraction riante de Guerbois, découvert à demi le secret nouveau de leur accord.
Mais la danseuse, résignée et comme endormie en son éternel sommeil de marmotte, ne faisait pas de confidences, n'ayant pas d'amie intime : si elle souffrait un peu plus, elle parlait de moins en moins ; elle n'était pas de celles dont la peine guérit à se raconter et elle aimait à subir la sienne sans l'effeuiller en élégies. Sa figure d'enfant boudeuse ne révélait rien de ses chagrins ; elle avait une immobilité d'eau morte; aucune ride n'accentuait ses traits de meurtrissures prématurées, comme il arrive à celles dont l'éternel sourire plisse les yeux, cerne la bouche et fane de sillons précoces le visage toujours un peu crispé d'une accueillante expression de joie.
Jeanne, distraite, avait remarqué les changements visibles de leur intimité ; mais elle n'en saisissait pas encore toute l'étendue. Elle avait une conception différente des fiançailles : pour elle, des amoureux devaient prendre à témoins de leur félicité les bois, les prés et les étoiles ; tant pis ! si des passants curieux en recevaient ainsi la confidence. Heureuse, elle n'aurait garde de cacher son bonheur ; dans tous les recoins du salon, à tous les détours des allées elle abandonnerait ses mains, son front et ses yeux aux baisers du fiancé élu. Qu'importerait à sa joie, théâtrale sans timidité, la curiosité, même choquée, de l'univers ?
Quand elle rencontrait des jeunes ménages d'ouvriers» en ces attitudes de boîte à musique, elle disait volontiers, avec une pointe de vulgarité voulue dont Flore déplorait le terre-àterre.
— En voilà qui sont dans le vrai !
— Pour être heureux, aimez cachés, ripostait l'aînée sans aigreur.
Mais elle provoquait Tétonnement de Jeanne sans la convertir à son idéal ; le bonheur qui ne se donne pas en spectacle paraissait inférieur à la cadette : personne ne l'enviait !
Des soucis croissants infirmaient aussi sa clairvoyance : l'inconnu espaçait ses lettres ; elles n'arrivaient plus que tous les deux, les trois et même tous les quatre jours. Elles annonçaient des désastres de sentiments ou des scrupules un peu tardifs.
— J'ai peur, disait Flore à C)-rille, que l'inconnu, déjà lassé, n'en ait pas moins blessé grièvement le cœur de notre enfant, trop orgueilleuse pour le dire. Elle est humiliée de sa dernière découverte : un graphologue célèbre a analysé les billets mystérieux et démontre à ma sœur que l'écriture de l'inconnu est dissimulée et qu'il doit même, pour la rendre méconnaissable, écrire ses lettres de la main
iche. Cette précaution presque injurieuse a beaucoup froissé Jeanne.
— Je ne vois pas ce qu'elle a d'offensant ; l'inconnu tient à son mystère. Il nous a rendu service à point nommé. Qu'il cesse maintenant cette correspondance de roman-feuilleton ; ça n'a plus aucune importance.
— Ami, je ne suis pas aussi tranquille ; Jeanne a des pâleurs qui m'inquiètent, des silences dont je me défie : vous devriez lui parler, sonder son âme, savoir si elle ne nous cache pas quelque douleur.
Guerbois s'y employa le jour même; assis, à l'Opéra, sur le divan du grand foyer, où il attendait, avec la cadette, la fin d'une répétition de l'aînée, il mit la conversation sur le chapitre de cette correspondance, manifestement découragée. Jeanne, ce jour-là, était en mal de mélancolie ; elle dissimula gauchement son cœur amer, l'irritation que lui donnait la défection commencée. Cyrille lui prodigua vainement des conseils d'insouciance : il finit, lui aussi, par être effrayé d'une désolation qui commençait à déborder en larmes aux cils d'or fin de l'enfant chérie et fut même contraint de la quitter pour détendre à l'écart sa colère :
— Imbécile ! . . . Brute sans nom ! . . . Sauvage ! . . .
C'étaient là les qualificatifs qu'il décochait à l'inconnu; et il continua à l'invectiver jusqu à Saint-Augustin avec une fureur qui ne s'éga-
rait point : était-il donc sûr de trouver et de reconnaître le cœur léger qu'il abominait ?
— Et pourquoi ce jeu cruel? grondait-il. Pour s'amuser?... pour rire d'elle!... pour se distraire de ses angoisses et se divertir de ses conjectures!... Ah! mais il faut que ça finisse tout de suite ! . . . Au besoin, j'userai des grands remèdes.
Cette mystérieuse perplexité absorba sa veille. Parlerait-il encore à l'enfant romanesque ? Démasquerait-il auparavant l'indigne qu'il ne doutait plus de découvrir ?
Les événements ne lui laissèrent pas le loisir de prendre un parti. Il y avait huit jours que les lettres de l'inconnu avaient cessé d'arriver, après un billet assez énigmatique, qui pouvait passer pour un adieu. Jeanne sortait maintenant tout le jour et se dispensait de raconter ses courses ; on ne l'interrogeait pas, pour ne pointrexaspérer;carelles'emportaitaumoindre mot et boudait, pendant des heures, dans sa chambre fermée au verrou.
Madame Lescasse savait seulement qu'on l'avait vue à Saint- Augustin et à la Trinité, à l'issue des offices ; fort peu pieuse jusqu'alors, qu'allait-elle chercher dans le recueillement des bas côtés, où elle priait éperdûment, comme pour demander des grâces de miracle ou s'alléger peut-être d'un remords ? En d'autres
UOPERA ROMANESQUE 233
temps, Flore se fût cruellement alarmée de cette sauvagerie insolite, de cet amour subit pour la solitude ; mais elle subissait la crise dominatrice qui épanouit en femme les fiancées de la veille : elle aimait, elle se savait aimée. Tout se limitait pour elle à ces deux sentiments, confondus dans une joie unique, bien au-dessus des détresses humaines, à l'écart même des affections les plus chères de sa vie d'hier et de demain : le premier jour de son extase neuve inclinait à l'inconscient égoïsme son admirable, sa sublime maternité envers Jeanne. Elle ne vit point, elle ne devina pas le péril où la jetait un dépit brusque, plus pareil au désespoir qu'au caprice d'un amour-propre humilié.
Après bien des luttes et des hésitations, en effet, la petite Ferneuil venait de prendre un parti périlleux : cédant au siège harceleur de Fontrailles, que Guerbois ne surveillait plus depuis qu'il avait, à l'étourdie, cessé de le redouter, Jeanne lui demanda un entretien.
— 11 faut en finir, se disait-elle avec une force un peu excessive ; si Fontrailles, qui m'aime et ne me déplaît pas, consent à m'épouser, je lâche la rampe et le plateau pour devenir une opulente abonnée du lundi.
Une voix secrète, qui avait le timbre grave de Flore et l'accent passionné de Cyrille, lui
criait en vain de se défier. Elle avait assez réfléchi : elle voulait savoir...
— Et cet autre, de l'ancien poulet du matin, essa3^ait-elle de railler en dépit d'un affreux serrement de cœur, — il en fera une tête, quand il apprendra...
Fontrailles était au Cercle, où il cartonnait avec une persistante déveine, quand on lui remit la lettre de Jeanne ; il la lut posément, avec une attention préoccupée, destinée à impressionner la galerie : sa tête d'archange éreinté, à la fine moustache rousse, se courba sous le poids d'une pensée de lassitude et d'ennui :
— Ah ! comme il est fatio-ant d'être aimé !
criait son attitude défaite, — et que les femmes commencent donc à m'assommer!
— C'est de la petite en question ? lui demanda l'un de ses familiers, confident de toutes ses espérances.
— Oui, — c'est-à-dire... enfin, peut-être... Il affectait d'être à la fois discret et désolé.
— Goujat! grommela l'un de ses partenaires, sans dissimuler son dégoût.
C'était un géant barbu, aux magnifiques yeux de braque, d'une vigueur proverbiale dans les milieux sportifs; fils de famille sans fortune, mais décidé à travailler pour défendre son rang social, Georges Knight ne fréquentait
pas sans répugnance la bande de Fontrailles ; le hasard les rapprochait souvent dans les grandes épreuves automobiles, où il apportait sa professionnelle autorité, aux fêtes solennelles du club. Toujours il s'était vengé, en propos martelés comme des coups, de l'oisiveté blette et malsaine du fêtard exténué ; celui-ci le craignait et le ménageait servilement ; quand il regardait le poing du colosse, il imaginait malgré lui, avec un frisson, ce que le bel athlète ferait de sa figure de pommadin, s'il le gratifiait jamais, dans un accès de colère, d'une de ces gifles aveuglantes dont il avait assommé d'insolents boxeurs de profession.
Prudemment, Fontrailles s'esquiva avec son confident.
— Ces deux mufles de cold-cream mijotent un mauvais coup, murmura Knight ; gare à eux, si je les pince !
31ais le cauteleux roué de tripot avait pris ses précautions ; il répondit à Jeanne en lui fixant, au cœur désert de l'Opéra, l'heure d'un entretien qu'il acceptait avec une vénération tremblante dont les deux complices avaient, en riant aux larmes, fleuri de candeur l'infâme parodie.
Un ensemble à' Orphée réunissait, ce jour-là, au grand foyer, tous les interprètes de Paul Audran ; Flore, qui puisait une confiance nou-
velle dans son amour encore caché à tous, abordait maintenant son rôle avec assurance ; elle ne se trouvait plus inégale à la douleur surhumaine de son personnage : une surhumaine joie l'égalait à son héros de légende et rayonnait devant tous avec orgueil.
Verdier, Vidal et Audran, Laramet tout éperdu d'admiration, les autres interprètes de l'œuvre demeuraient silencieux devant Flore Ferneuil transfigurée; il devenait certain, de jour en jour, que Y Orphée de l'Opéra irait aux nues, quelle que fût l'appréciation du public sur la musique intransigeante du compositeur.
A la faveur de l'émotion générale, Jeanne s'esquiva sans être remarquée ; elle avait fini de répéter, d'ailleurs ; son départ était tout naturel.
Dès qu'elle fut seule dans le couloir vaste, une hésitation suprême l'arrêta ; mais les termes du billet de Fontrailles, qu'elle parcourut à la hâte, la rassurèrent : sous l'amphigouri, banal à pleurer, des phrases melliflues, elle crut discerner une adoration sans péril et la preuve qu'elle était aimée comme elle voulai'
Jeanne se dirigea vers le grand couloir qui élongeait l'ascenseur des décors ; à travers les vitres poussiéreuses, elle entrevoyait le jeu formidable des chaînes et des treuils, les poulies massives, la cage vaste où chariots, fermes,
praticables, chevaux et machineries s'enlevaient, de la rue au plateau, dans une ascension graduée, réglée comme le mouvement d'une montre énorme dans une féerie de Titans.
Elle marchait doucement, souriante aux survenants, malgré les battements saccadés de son cœur. Claudine, l'habilleuse des loges qui s'ouvraient sur les trois allées de cette portion d'étage, lui fit, au passage, compliment d'être si lumineusement jolie. Fourquet, avec une galanterie de serrurier endimanché, remarqua aussi combien elle avait d'éclat et le lui dit non sans émotion; le brave homme se sentait toujours intimidé devant elle : il en était amoureux comme un collégien.
— Et nous sommes ici deux cents dans le même cas, avouait-il, en se raillant lui-même de cet irrésistible enfantillage.
Jeanne tourna à droite, dépassa la loge de Noté, musée barbare qui avait, aux soirs de jeu, des visiteurs émerveillés, gagna le palier et descendit un étage ; au niveau des seconds dessous, elle s'engagea dans une coursive longue, mal éclairée par les impostes vitrées d'une enfilade de loges désertes ; au fond, sous un jour douteux, colimaçonnait un escalier natté de poussière : même pour cent francs par jour, le meilleur balayage du monde ne
pourrait matériellement pas déplacer, jusque dans ses moindres recoins, la poudre ténue des saisons, les résidus de l'usure des choses qui neige continuellement, des cintres au curetage de l'immense vaisseau, sur des kilomètres de parquets, d'entablements et de gestes sonores, dont les vibrations tamisent jusqu'à l'impalpable les poussières neutres des heures.
Pâle, mais résolue, elle s'aventura dans la vis tournante de l'escalier, gravit quelques degrés, toussa légèrement pour signaler sa présence ou rassurer sa solitude : une lueur d'hypogée tombait sur la main courante, d'un palier supérieur, éclairé sans doute par une fenêtre. Jeanne se sentait défaillir dans l'air dense de ce boyau qui sentait l'abandon et le délabrement. Une main gantée saisit doucement la sienne. La voix assourdie de Fontrailles, tapi dans un guet silencieux, la rassura tout à coup :
— Je suis là ; venez ; ne craignez rien, murmura-t-il en l'entraînant avec décision.
Elle distingua son visage blême, ses yeux qui n'avaient plus rien de charmeur, le ravage de sa face flétrie : un pressentiment rapide lui cria d'être sur ses gardes ; et elle déplora son imprudence.
Mais, déjà, il l'avait conduite devant la porte
d'un étroit palier, qui s'ouvrit sous sa main en grinçant un peu. Ils entrèrent ; Fontrailles se hâta de refermer derrière lui et se détourna vers Jeanne Ferneuil.
Éblouie par le grand jour d'une fenêtre haute, celle-ci regardait avec étonnement l'asile inconnu de leur entretien. C'était un étroit bureau, de toute une hauteur d'étage, affreusement meublé d'une friperie d'occasion : un divan algérien aux coussins ligneux, une table, des lampes électriques, un radiateur devant une cheminée de chambre de bonne, des sièges dépareillés ; brochant sur le tout, un air d'isolement qui glaçait le cœur. On eût dit, au fond d'une maison inhabitée, l'abri désert d'une conspiration de hasard, menacée à la fois par la police d'un gouvernement et les espions vaudevillesques d'une agence Tricoche au service des particuliers.
— Où sommes-nous? demanda-t-elle, en évitant les mains de Fontrailles qui cherchaient les siennes.
— Dans un asile où personne ne peut nous rejoindre.
— Mais vous ne m'aviez pas dit... balbutiat-elle, effrayée des regards de son compagnon, déjà fébrile.
— Que j'avais, dans la maison la plus surveillée de Paris, des intelligences très sûres ?...
Vous le voyez. Nous sommes dans le cabinet d'étude du directeur.
— Monsieur Verdier ! . . .
— Je ne crois pas : ses prédécesseurs s'y réfugiaient, jadis, durant le spectacle, deux ou trois fois l'an; lui n'y est jamais venu. Peutêtre ignore-t-il même l'existence de cette casemate : une ouvreuse y fait, trois fois la semaine, le ménage des poussières et des toiles d'araignées... Cette porte ouvre sur un palier où l'on n'a pas dû passer depuis dix ans, bien qu'il donne accès au glacier ; celle-ci nous sépare de la grande loge des chœurs de femmes, généralement déserte durant le jour. La troisième enfin se ferme sur un couloir privé — surtout d'air et de lumière — dont deux portes murent l'accès et qui s'amorce dans l'escalier des loges sur la scène. Il n'y a pas, dans un rayon de vingt mètres autour de nous, un être humain qui puisse nous entendre.
Elle n'écoutait pas, soucieuse et comme absente ; mais la menace imprécise de cette dernière phrase la dressa contre l'audacieux malappris.
— Je veux m'en aller ! cria-t-elle.
Il éclata de rire ; son masque se creusa de rides vulgaires. Une colère brillait dans ses yeux.
— Ah ! non ! par exemple ! fit-il, dans un sarcasme méchant, je n'aurai pas organisé ici la plus difficile, mais la plus sûre aussi des entrevues, pour que vous vous refusiez à m'entendre.
— Pas ici ! Jamais !
Elle lui jetait ces mots en princesse de théâtre offensée ; à découvrir soudain qu'elle n'avait pour Fontrailles que du mépris, Jeanne reprenait son assurance : depuis quelques années, d'ailleurs, elle avait appris à venger seule les paroles malsonnantes des passants et, dans un milieu où même les cœurs dévoués dépensent leurs émotions en rude langage, à couper net d'un regard les compliments de mauvais ton.
Mais l'oisif démasqué enfin n'en était plus à rester interdit devant un regard outrao-eux.
— Venez ici ! demanda-t-il.
Railleur, hautain, sa figure de poupée toute fripée de méchanceté, il lui faisait signe de l'écouter, assise près de lui.
— Ouvrez-moi! ou j'appelle! dit Jeanne, résolue à partir.
— Essayez! approuva-t-il en riant.
Elle vint heurter celle des trois portes qui lui parut la plus sonore : derrière elle, la loge des chœurs pouvait n'être pas vide ; en tout cas, sur cet étage de la scène, dans les couloirs
de service, rarement déserts pendant des heures, une habilleuse, un accessoiriste pouvait passer, qui entendrait ses appels et l'emmènerait.
— A moi!... ouvrez! cria-t-elle, heurtant du poing le mince vantail dans un roulement continu; derrière elle, Fontrailles, très égayé, affectait un calme sûr de lui.
— Allons! fit-il, conciliant. Pas tant de bruit, petite Jeanne ! Vous êtes venue de vousmême, pour me parler : expliquons-nous... Si l'on vous entendait, d'ailleurs, si Ton venait ici, songez un peu à ce qu'on penserait de vous ! . . .
— Je veux m'en aller ! jeta-t-elle, exaspérée. Et je vous défends de me suivre !
Fontrailles se leva sans hâte et, s'approchant d'elle, lui saisit la main avec un respect narquois ; mais Jeanne courut à l'issue du palier, la trouva fermée, et fit mine de venir à la fenêtre pour l'ouvrir afin d'y héler des passants. Mais, au même instant, les voliges de la porte des chœurs volaient en éclats sous la poussée d'un coup d'épaule : Napoléon Pastor, en bourgeron bleu, sa longue moustache hérissée sur une face gouailleuse, surgissait d'une nuée de poussière comme un évadé de comédie.
— Je m'en doutais ! fit-il, barrant la porte
crevée de sa colossale stature. J'avais bien reconnu la voix de cette petite.
Il marchait sur Fontrailles, retranché en hâte derrière la table; Jeanne, indignée, eut une révolte :
— Monsieur Pastor, vous n'allez pas croire, au moins?...
— Qu'on a voulu vous faire une farce bête et que vous partiez quand je suis arrivé?... Je m'en doute. Mais d'abord, mademoiselle Jeanne, filez par ici ; et pas un mot à personne ! Les bonnes langues de la maison s'en donneraient à vos dépens, — les plumes anonymes aussi. Je me charge... du reste.
La petite Ferneuil n'eut pas le cœur de pardonner, de dire un mot de miséricorde pour le pommadin effondré, — pas beau d'avoir eu peur devant le géant goguenard qui le dévisageait avec pitié :
— Allons!... Monsieur!... hors d'ici! lui dit-il avec tranquillité. Et qu'on ne vous y reprenne plus ! C'est défendu.
Il affectait de ne pas le reconnaitre, par scrupule de bon fonctionnaire, décidé à ne point gêner un habitué de la scène, qu'il pouvait coudoyer, le lendemain, sur le plateau où Serge Verdier maintenait les traditions de bonne compagnie.
— Oh! gronda Fontrailles,, qui avait, en
surmontant sa crainte, repris son flegme indolent, Ton se retrouvera.
— Oui, mais pas ici, affirma Pastor d'une voix mordante. Et vous ferez bien de perdre la clef de ce bureau et même d'oublier que vous y êtes entré jamais, si vous tenez à remettre les pieds à l'Opéra.
Il ouvrait la porte vers le buffet du glacier. Fontrailles sorti, il la referma, écouta décroître dans l'escalier les pas précautionneux du jeune homme et l'entendit proférer à voix haute :
— Cette petite me paiera ça !
— Bah ! se promit le bon machiniste : on veillera sur elle. Et je vais commencer par aller tout dire au Patron !
AI réparé moi-même la porte que j'avais brisée, pour éviter les commentaires ; personne, ainsi, n'aura rien su.
Verdier approuva Napoléon Pastor. Il fit mander ensuite Jeanne Ferneuil; elle avait quitté le théâtre, souffrante disait madame Girard. Le lendemain, il l'envoya quérir à la répétition d'Orphée : elle s'était fait excuser par Flore.
Serge monta au ftyyer du chant ; il apprit de l'aînée que l'enfant, souffrante, gardait la chambre : rien de grave, un simple rhume. Les grands yeux calmes de Flore exprimaient son ignorance absolue des incidents de la veille : Jeanne n'avait point parlé.
Le directeur prit son chapeau et se disposa à aller, rue de la Bienfaisance, rendre visite à sa pensionnaire : l'énormité insolite de cette sollicitude à domicile le frappa. Il s'abstint de s'occuper de Jeanne, mais demeura soucieux tout le reste du jour. A la représentation du soir, il croisa Napoléon Pastor, devant le foyer
de la danse : le bon géant lui parut taciturne et triste.
— Lui aussi ! pensa Serge en tressaillant. Décidément, cette fillette préoccupe tout le monde ici. Pourvu que son avidité de plaire ne l'expose pas au guet-apens sournois d'un second Fontrailles !... Pastor, venez donc un peu avec moi.
Ils visitèrent ensemble le réduit, dont le ménage venait d'être fait avec minutie : une serrure neuve, très compliquée, fermait la porte palière.
— C'est moi qui l'ai changée, aujourd'hui, expliqua Pastor : et voici la clef unique de cette issue.
Le brave homme avait prévu même l'impossible : le retour du galantin dans le même retrait.
— Après-demain, cette petite est affichée, remarqua Serge. Si elle chante, si elle est rétablie, il faudra veiller discrètement, mais sans en rien dire à personne.
— On veillera, promit Napoléon Pastor, dont les poings se serrèrent un peu, ce que Verdier observa en souriant.
Le lendemain, Jeanne reparut au théâtre ; Serge l'étudia sans en avoir l'air : elle était préoccupée, humiliée peut-être. Elle rougissait au moindre regard et n'eut pas une œillade
pour ses camarades : la leçon avait, pour un temps, maté sa coquetterie.
x\près la visite de Paul Audran, elle gagna le plateau désert. C'était jour de « non jeu » ; la scène, énorme et vide, somnolait; elle en explora les abords et finit par demander à un électricien où se tenait le brigadier machiniste.
Pastor descendit du premier dessus et vint à elle, le calot à la main, avec un respect qui s'étudiait à être visible et une émotion plus manifeste de vouloir être dissimulée.
— Je ne vous ai même pas dit merci, murmura Jeanne, en oubliant, dans la rude patte qu'elle serrait avec effusion, deux billets bleus à la dérobée.
Le colosse regarda cet argent, baissa la tête pour dissimuler un dépit furtif et rendit sans colère à l'enfant rougissante Tétrenne qu'elle espérait lui voir accepter. Il eut la délicatesse charmante de lui dire :
— Je tiens à acheter moi-même à mes enfants, en votre nom, les bonbons que vous me donniez là pour eux.
Et, comme il gardait le silence, froissé peutêtre, Jeanne lui dit :
— Vous ne me jugez donc pas sévèrement ?.. . Sans vous, tout de même...
— Sans moi, petite linotte du bon Dieu, un
imbécile se donnait l'air de vous compromettre. La belle affaire!...
Elle comprit sa jolie discrétion et ne trouva qu'un geste pour l'en remercier; elle lui tendit son front :
— Embrassez-moi, fit-elle, adorablement gamine et gaie ; et donnez-moi l'adresse de vos enfants et de leur maman.
Pastor prit dans ses mains formidables la petite tète ébouriffée d'avoine folle et l'effleura d'une caresse paternelle.
— A la bonne heure ! fit-il avec un gros rire. Et dites-vous bien que le vieux Pastor veillera sur vous, s'il en est besoin ; mais ne faites plus la curieuse, dans des corridors sans issue : on ne sait jamais si l'on ne rencontrera pas, au tournant, quelque étranger mal élevé ; car ce n'est pas les gens de la maison qui vous manqueront jamais de respect : tout le monde ici vous adore et se ficherait au feu pour vous.
Jeanne rougit encore et fut à demi la dupe de cette gaillarde bonhomie :
— Il n'aurait donc pas reconnu Fontrailles? se demanda-t-elle.
Mais, en y réfléchissant, elle saisit le sens caché de la recommandation ; d'ailleurs, il fallait bien, de toute évidence, qu'elle fût venue de son plein gré dans le bureau, à l'écart de
tous les passages fréquentés ; et elle eut contre elle-même des larmes de dépit en pensant que Pastor avait dû la juger plus sévèrement qu'il ne voulait le dire. Pourvu qu'il n'ait conté à personne l'incident dont elle avait été la victime ! La porte brisée, qui l'avait réparée, et après quelles explications?...
Un seul réconfort la consolait à demi : elle était à jamais débarrassée des obsessions de Fontrailles. Autant elle s'était sentie irrésolue devant son guet tenace et fourbe, autant elle avait enfin la certitude de le détester et d'être affranchie de lui.
Elle reverrait longtemps sa face crispée, le masque de laideur vulgaire qu'avait mis, sur sa figure d'aventurière vieillissante mais fort soignée, le conflit de sa peur et de son dépit : les yeux aux paupières mitées, la bouche molle, la moustache rare et la joue flétrie, il était décidément, avec son air commun de sauteruisseau et de chien mouillé, la caricature d'un ménétrier de café-chantant. 3Ialo-ré les raffinements de son tailleur et le faste de sa lingerie, en dépit des emails, des hennés et des cosmétiques, il ne lui apparaîtrait plus désormais que dans la déformation de sa terreur; le plumage de choix ne lui cacherait plus l'oiseau commun ; le dandysme de sa tenue mondaine ne dissimulerait plus à ses yeux son âme de
fiel et de boue, son don-juanisme de garçon livreur ou de marmiton.
Pas un instant, dans son ignorance des bas-fonds du cœur humain, elle n'eut l'appréhension d'une vengeance; elle avait tort.
Le lendemain, elle devait chanter, pour son second début, aux côtés de Félia Litvinne, l1 Amante heureuse d' 'Armide ; elle avait ellemême demandé le rôle, qui convenait merveilleusement à sa voix de charme et de timbre limpide ; sur sa mélopée légère danserait Zambelli, si l'on peut, en parlant d'elle, appeler une danse l'effleurement immatériel de ses pieds de génie ailé, sur le plancher qu'elle frôle à peine de son vol plané d'hirondelle.
Vers quatre heures, Maillard, qui remontait de la location, avertit Serge Verdier de quelques particularités insolites : familier comme il l'était des moindres nuances de succès, de la curiosité ou même de la malveillance qui se prépare devant les guichets du public, le chef de l'abonnement avait fait des remarques qui semblaient, à première vue, reposer sur des pointes d'aiguille ; elles n'en frappèrent pas moins le directeur : il connaissait la sensibilité vigilante de son secrétaire.
— Bah! fit-il, ils n'oseraient pas.
Mais, contrairement à sa coutume, il fut obsédé d'appréhensions vagues et fit surveiller
l'entrée des places où il était impossible de contrôler discrètement des identités ; on lui signala, entre autres, la présence d'un siffleur à gages, connu et redouté dans les grands concerts où manifestaient des « paradis » tumultueux ; pesant, énorme, cet apoplectique verrat vivait, on ne savait où, d'inavouables métiers ; mais il était de tous les scandales de théâtre. Jamais encore il n'était venu à l'Opéra; en se payant un fauteuil d'orchestre, il se montrait maladroit : c'était avouer qu'il était à la solde de quelque vengeance, assez riche pour l'embusquer aux places chères. Verdier donna des instructions au contrôle pour qu'une erreur de numéro le plaçât, sans qu'il l'ait pu prévoir, entre Guerbois et Knight ; il ne devait pas les connaître.
— Et il ne connaît pas, non plus, l'Opéra, se rassurait le directeur. Il saurait qu'on n'y siffle pas ; quand on s'y risque, ce n'est pas toujours sans péril, les habitués se chargeant de faire la police de leur jalouse urbanité.
Il le surveillait, d'ailleurs, derrière les écrans de la loge de scène ; dépaysé , le vieux bohème s'assoupissait, gagné à la tiédeur coite de l'orchestre, dont le confortable, unique à Paris, est fait surtout des effluves salubres de l'air et de la lumière.
C}Tille avait promis à Jeanne Ferneuil d'être
là pour son acte, le dernier; il était venu vers dix heures, laissant Flore très fatiguée, inquiète aussi, garder madame Lescasse, torturée de rhumatismes. Après une visite à l'enfant dans sa loge, il vint trouver Serge et lui confia des craintes qui se précisaient : Jeanne avait voulu, malgré sa dépression nerveuse, paraître sans retard dans l'ouvrage de Gluck; très souffrante, en pleine crise de fébrilité, elle l'abordait avec la terreur de ne pouvoir aller jusqu'au bout de son personnage.
— Il ne manquerait plus que cela ! s'exclama Verdier. Mais je vais parler moi-même à cette petite et la rassurer. Vous, allez donc l'applaudir de la salle : je tiens à vous voir dans votre fauteuil.
Guerbois était trop préoccupé pour être frappé de cette invite, toute en dehors des habitudes de Serge ; il regagna donc sa place, sfuettant le lever du rideau sur les délices du palais dUAnnidc, dont les décors, amoncelés par un émule de Barcugnas, évoquaient un grandiose idéal de bonheur pâtissier, comme dans les contes des enfants : les murs en fil de sucre et les draperies d'angélique et de groseille délectaient le sens du goût beaucoup plus encore que les regards : c'était une conception de gourmand qui n'était pas sans charmes •' l'Eden y figurait en colossal gâteau monté.
Le directeur était allé voir Jeanne dans sa loge ; quand Claudine l'eût annoncé, la petite Ferneuil s'affola : évidemment, il avait dû tout apprendre par Napoléon Pastor ! Il allait lui faire des reproches !
C'était méconnaître Verdier : jamais, même avec tous les motifs du monde de réprimander un pensionnaire, il ne s'y décidait avant que celui-ci fût sorti de scène et libéré de son rôle du jour. Personne ne respectait plus rigoureusement la nervosité, la détresse de sensitive dont souffrent, à différents degrés, les artistes qui vont paraître devant le public; il s'efforçait au contraire d'apaiser les craintes des plus inquiets : l'ascendant de sa bonté calme y réussissait fort souvent.
Jeanne vit tout de suite que Serge la traitait toujours avec la même estime ; quelques mots suffirent à lui rendre envers lui sa sérénité. Elle eût tant souffert d'une déchéance dans la sollicitude de Verdier qu'elle se sentit plus sûre d'elle-même en observant qu'il l'affectionnait encore. Toute sa coquetterie lui revint d'un coup : être universellement chérie, cueillir les cœurs, gagner les âmes, ne déplaire à personne, régner en souriant sur la foule attendrie, tel était, depuis qu'elle avait l'âge ingénu de discerner les choses, le rêve éternel de Jeanne Ferneuil. C'est à peine si elle admet-
tait, dans le choix épars de ses prédilections, des catégories et des degrés : l'admiration anonyme du public la touchait infiniment plus que l'hommage ému d'un ami d'élite ; elle était bien cette « femme de théâtre » que le destin marque pour la célébrité, la vedette et l'immuable exil des bonheurs cachés. Elle ne concevait le foyer lui-même, cet asile de la famille autour de la lampe pensive du soir, qu'en album d'instantanés et d'interwiews pour les illustrés à gros tirages. Mais elle souhaitait, cependant, garder une place à part dans l'estime de Serge Verdier ; peut-être n'y avait-il là que le désir confus de remporter, une fois encore, plus de succès que les camarades : le directeur ne résumait-il point pour elle les suffrages conquis de tout l'Opéra ?
Il comprit, à la gaîté de Jeanne, qu'il n'avait déjà plus à la rassurer contre une éventualité de tapage, auquel, d'ailleurs, il ne croyait pas. Son aventure, semblait-il, ne laissait dans son esprit mobile aucun souvenir ; peut-être avaitelle sincèrement oublié la scène scandaleuse, avec cette incroyable faculté d'indifférence qui la libérait si vite des pires détresses.
En scène, avant le lever du rideau, elle fut fière d'être vue en compagnie de Serge : aux regards de quelques camarades elle devina les commentaires désobligeants, ou tout au moins
acidulés, de celles qui ne sont qu'envie et méchanceté : il y en a, même à l'Opéra. Mais elle les brava en retenant le directeur dans le plus insignifiant aparté.
Verdier, très amusé par ce manège, eut la faiblesse de le favoriser en le protégeant ; Pastor, soucieux, observait : il se figura que Serge avait parlé à Jeanne de son intervention et s'en montra contrarié, prêt, au demeurant, à nier avec énergie jusqu'aux certitudes les plus évidentes.
Un groupe guettait la petite Ferneuil, des habitués de belle tenue, empressés autour d'elle en courtisans bien élevés : le baron de Frascaty, le comte Duverdet, dont une dentition toute neuve gênait un peu les compliments en dentelles, Daléas, parvenu opulent qui avait fini par acquérir, au foyer de la danse, un vernis mondain de bon aloi, le peintre Valmiger, trop épris de Marie Marteau pour manquer une représentation où elle figurait, le président d'un cercle à la mode, dont la sécheresse de sarment noueux s'aristocratisait encore, près d'un demi-siècle après ses succès de lieutenant aux guides, d attitudes impérialistes et de distantes affabilités.
Avant d'entrer en scène, Jeanne eut un mot et un sourire pour chacun ; elle enchanta d'un regard Cariléon qui la saluait avec une défé-
rence moitié comique, moitié troublée ; elle éblouit d'un sourire Néro, qui n'avait pris son cra}Ton de courriériste que pour glaner, sur son passage, un geste de remerciement par avance : et quand Darcyl, avec une gravité de père noble, l'eut menée au seuil de la scène, où elle n'avait plus qu'à faire un pas pour être au public, elle le regarda avec une ingénuité d'Agnès idéale qui confirmait, comme sans y penser, l'opinion lettrée qu'il avait d'elle.
Jamais peut-être sa voix n'avait été plus pure : les oiseaux dont elle parlait aux chœurs groupés devant elle s'évoquaient autant dans la légèreté fluide de sa voix que par les rythmes aériens deZambelli. Ce fut dans une suspension de la danse, alors que Jeanne Ferneuil filait un son d'une exquise ténuité, qu'un coup de sifflet donna le signal d'une manifestation inouïe encore à l'Opéra.
Une quarantaine de protestataires, des inconnus, des adolescents mal accoutrés, des figurants faméliques, disséminés surtout dans les hauteurs du théâtre, lâchèrent, au milieu de la stupeur générale, une bordée de sifflets stridents. Avant que les spectateurs aient eu le temps de songer à acclamer l'enfant, chancelante entre les bras de Diélyne, de leur ovation indignée, un geste de Knight déchaîna la joie vengeresse du public : il venait d'abattre,
en réflexe nerveux, son poing d'athlète, à pleine volée, sur la face de l'énorme drôle qui sifflait dans une grosse clef à côté de lui, tandis que Cyrille s'élançait, vers l'entrée des coulisses, au secours de Jeanne que l'on emportait hors de scène.
Ce fut, durant une minute, une tempête de bruit sur une houle de spectateurs en tumulte. L'orchestre s'était arrêté et, debout tout entier, acclamait l'artiste défaillante, que l'on ne voyait déjà plus ; quinze cents personnes dressées à leurs places dans des attitudes enthousiastes ou menaçantes, selon les tempéraments, applaudissaient avec frénésie et réclamaient le retour de Jeanne Ferneuil, tandis qu'une centaine d'habitués, se ruant, à tous les étages, sur les manifestants hostiles, les traînaient dans les couloirs où les protégeait sans zèle une police débordée.
Par l'issue du parterre, Knight, formidable et pâle, venait de passer son voisin, à demi assommé, à des emplo}'és sans douceur et l'on entraînait le chef de bande chez le commissaire de service, non sans le meurtrir de horions qui lui arrachaient des gémissements.
Toute la salle faisait alors une ovation au bon géant, qui regagnait sa place au milieu des mains tendues vers lui, puis s'obstinait à réclamer le retour en ^cène de Jeanne Fer-
neuil. Et quand Darcyl, très ému, vint annoncer sans littérature — il n'avait pas eu le temps de préparer sa harangue — que la jeune artiste était trop souffrante pour reparaître devant le public, ce fut, à tous les rangs, une très longue manifestation de sympathie, plus calme sans doute, mais frémissante encore de colère et d'indignation.
Verdier, rassuré à demi par le médecin accouru auprès de l'enfant en S3Tncope, se rendait dans le bureau du commissaire pour y faire sa déposition.
— Je n'ai jamais vu, disait-il à Fourquet, méconnaissable d'être pâle encore, tant il avait été bouleversé, le public de l'Opéra, si modéré dans ses manifestations, — quand, de loin en loin, il en esquisse une, — je ne l'ai jamais vu frémir de fureur comme ce soir : il avait l'air d'une foule qui vient de voir battre un enfant.
— Mais jamais aussi pareille sauvagerie ne s'était ici déchaînée, balbutiait Fourquet qui redevenait pourpre peu à peu. Et il faut que ce soit justement contre une « gosse » que tout le monde adore, — et qui le mérite.
— C'est bien pour ça, dit Serge.
Et comme Napoléon Pastor échangeait avec lui un signe d'intelligence, le directeur déclara :
— Je n'y comprends rien, d'ailleurs, et ne soupçonne pas d'où peut venir une aussi basse
vengeance. Peut-être l'enquête du commissaire aura-t-elle éclairci tout cela.
Mais, comme toujours, l'investigation du magistrat se perdait, à peine commencée, dans le ruisseau d'une pègre irresponsable, inerte aux menaces et résolue à se taire : impossible de remonter à la source de cette infamie.
— Le public, d ailleurs, en a fait justice, conclut le commissaire, pressé de se dérober à son impuissance.
Il prescrivit de mettre en observation le siffleur à mufle de bête, dont la face lunaire se tuméfiait à vue d'œil.
— Belle peinture, monsieur Valmiger ! grommela Pastor. Vous pouvez en féliciter votre ami, monsieur Knight : avant huit jours, elle aura passé par toutes les couleurs de Tarc-enciel.
Serge, préoccupé, se demandait comment il ferait expier à Fontrailles ce guet-apens insolemment signé de lui ; et son ressentiment surprenait un peu sa philosophie habituelle, qu'il n'eût point soupçonnée aussi vindicative.
Dans sa loge où venait de la déshabiller Diélyne, aidée de Claudine et de Clarisse, qui pleuraient toutes leurs larmes, Cyrille regardait avec désespoir la petite Ferneuil évanouie.
Alors, seulement, il pensa pour la première fois que Flore n'était pas auprès de sa sœur et
26o L OPERA ROMANESQUE
qu'elle aurait, en la revoyant, un atroce chagrin de l'avoir quittée; son cœur se brisa. Il songea aussi tout à coup à la manifestation, au mystère de cette vengeance abjecte dont les mobiles lui échappaient ; il se fit à lui-même le serment d'en découvrir, d'en châtier les auteurs.
Puis, affolé par l'immobilité de Jeanne, dont le pouls ne battait plus que par lentes saccades, il se jeta sur elle en gémissant, la prit dans ses bras, l'enveloppa de fourrures éparses et l'emporta jusqu'à sa voiture, dans la cour de l'administration, où il cria à son chauffeur, d'une voix qui le fit trembler :
— A la maison !
Et la limousine partit comme une trombe, fendant le flot des amis apitoyés, la foule des curieux venus en toute hâte aux nouvelles, selon le désir des spectatrices anxieuses, et laissant derrière elle un sillage de regrets, de sourde fureur et de sanglots.
On venait, à l'entrevoir si blême, d'annoncer la mort de la petite Ferneuil.
>'étais trop heureuse, disait Flore; le |q$ malheur veillait.
Depuis trois jours, au chevet de sa sœur que minait la fièvre, elle se lamentait sans pouvoir se pardonner. L'enfant n'avait presque pas repris connaissance : un abattement sans délire l'anéantissait. Elle ne semblait point souffrir; les médecins définissaient mal sa maladie : ils étaient inquiets. La vengeance brutale l'avait frappée en un moment critique : toute sa vie en était atteinte.
Cyrille ne quittait les Ferneuil que pour suivre, au dehors, la piste de ses recherches ; il avait jeté sur les traces des principaux siffleurs tous les limiers, officiels ou non, de la police parisienne. En même temps, il reconstituait patiemment l'existence de Jeanne, heure par heure, dans la précédente semaine : à l'Opéra, dans les églises, à travers tous les services de la maison, de Colleuille à Maillard, des Girard à Pascal Laramet. il retrouvait les
propos, les gestes, la tristesse uniforme de l'enfant, durant ses derniers jours de santé. Un après-midi demeurait obscur : celui du guetapens de Fontrailles.
A plusieurs reprises, il avait cru saisir la preuve d'une poursuite, tout au moins d'une complicité de l'oisif trop connu, qui s'attaquait un peu à toutes les femmes, mais s'était, depuis des mois, plus fréquemment occupé de Jeanne Ferneuil. Sa disparition — car il avait quitté Paris depuis quelques jours, — coïncidait presque avec l'odieuse cabale.
Guerbois interrogea Georges Kniglit, qui cherchait aussi, avec ses amis de cercle et de soirée, les causes mystérieuses de tant de haine.
— Le petit Fontrailles ? fit le géant, en dissimulant le tressaillement d'une pensée soudaine. Je le connais mal ; mais il me paraît capable de tout.
L'incident récent de la lettre lui revenait à la mémoire; il entrevit une lueur. Sa main formidable broya le verre qu'il portait à sa lèvre, dans une crispation subite de ses doigts.
— Demain, je vous dirai,... murmura-t-il, assombri, le sourcil froncé.
Cyrille respecta sa distraction et alla trouver Verdier ; il lui semblait que l'impénétrable directeur devait tout savoir : il avait haussé les épaules devant 1rs premiers résultats de l'en-
quête. Il ne croyait donc pas à l'aboutissement des recherches. Comment, dans l'ignorance de tout, eût-il pu savoir que l'on s'égarait?
— J'ai maintenant la conviction, lui dit Guerbois, que le coup a été monté hors de l'Opéra, mais que le chenapan qui l'a fait connaît la maison et la fréquente.
— Je réponds de mes artistes, assura Serge sans s'émouvoir.
— C'est de toute évidence. L'enfant n'a pas un ennemi dans le théâtre. Elle ne peut craindre que les périls issus de sa coquetterie.
— C'est-à-dire?
— L'exaspération d'un goujat que son sourire aurait encouragé, sans le savoir et qui se vengerait d'être repoussé par elle...
— Nous y voilà, convint machinalement Verdier, que Cyrille regarda avec étonnement.
— Au fait, compléta le directeur en prenant la main de l'ingénieur, je m'en voudrais de consentir à l'impunité d'un pareil drôle. Vous me promettez de taire mon nom, — je suis presque fonctionnaire : mes chefs n'aiment pas les polémiques de presse qui pourraient remonter jusqu'à eux, — et je vous dirai ce que je sais.
Guerbois écouta le récit de Serge sans proférer un mot ; puis il courut au Cercle :
— Monsieur Fontrailles ? demanda -t- il à
l'huissier qui le dévisageait avec un peu de crainte, tant il tremblait de fureur contenue.
— Absent de Paris.
— Vous en êtes sûr ?
— Oui. Monsieur Knight le cherche partout, depuis ce matin.
— Et où est-il, monsieur Knight?
— Reparti il y a une heure, en voiture.
— Chez ce... monsieur, peut-être?
— Je crois.
— J'y vais aussi.
Il n'y avait pas un quart d'heure que Cyrille avait quitté le Cercle, quand Fontrailles y entra, la tête basse, d'un air hésitant qui donnait à penser aux empkryés, déjà mis en éveil par la double démarche dont il était l'objet.
— On vous a demandé, lui dirent-ils avec un contentement sournois de le voir sursauter et pâlir encore.
— Qui donc ?
— Monsieur Knight.
Fontrailles fut presque rassuré ; mais un souvenir équivoque l'inquiétait encore.
— Et monsieur Guerbois ! acheva sèchement le valet, épiant l'effet de cet autre nom.
Le pommadin effrayé s'informa; il comprit, à n 'en plus douter, pourquoi les deux hommes le cherchaient. Son parti fut pris aussitôt : il s'esquiva, gagna son appartement avec précau-
tions et s'y enferma seul, après avoir congédié son valet de chambre ; à la nuit, il partirait en voyage sans laisser son adresse.
Mais il comptait sans la ténacité de Knight et la colère de Guerbois. Les deux amis, renseignés séparément, arrivèrent ensemble à la gare du Nord, deux heures après le départ du rapide qui emmenait Fontrailles.
— Vous aussi ! s'étonna le géant en rencontrant Cyrille au guichet. C'est donc sur Bruxelles que nous allons ?
— Je n'y vais plus : vous suffirez à retrouver ce pleutre. Promettez-moi seulement de me télégraphier aussitôt : je vous rejoindrai quelques heures après.
— Et d'ici là?
— Je ne quitterai pas le chevet de l'enfant malade.
— ^Iais elle n'est pas en danger, au moins?... Guerbois eut un geste de doute, infiniment
triste : sûr de retrouver Fontrailles et de le châtier, il retombait tout à coup à ses terreurs. Flore ignorait tout de son enquête : il se garda de la lui conter. Si elle avait, elle aussi, deviné en partie la cause et peut-être l'auteur de la meurtrière vengeance, elle n'en laissait rien paraître devant la tante Lescasse et les Guerbois. Elle ne pensait plus qu'à sauver son enfant chérie ; tout le reste lui demeurait indif-
férent et elle n'osait plus songer à son amour : elle avait peur de le trouver coupable et de lui attribuer un peu le malheur qui les menaçait.
Dolente, mais d'une passivité endormie, Jeanne Ferneuil reposait dans son petit lit laqué en blanc, au milieu des femmes consternées qui ne la quittaient guère ; au fond de la pièce, ténébreuse à demi, Cyrille demeurait assis, immobile, les regards perdus sur le fin profil, émacié déjà par la fièvre.
Parfois, au mouvement que faisait Flore en se penchant sur elle, la cadette rouvrait tout grands ses yeux devenus mauves dans la pénombre et souriait à son aînée; mais, bientôt, le sourire se détendait, comme brisé, et les paupières glissaient, meurtries, sur l'émail mouvant de l'œil à demi-noyé d'une larme.
Par signes esquissés, à peine elle répondait aux questions : elle n'éprouvait qu'une lassitude sans douleur, ne se rappelait plus les derniers instants de son accident, attribuait à une chute la faiblesse de son corps. Le médecin qui la soignait le mieux, dérouté par cette torpeur passive, observa toutefois que les visites discrètes de son entourage l'intéressaient sans la fatiguer. Il en espéra une cure plus active, autorisa les allées et venues d'une sélection d'amis, pourvu qu'on leur recommandât une oraîté sans éclats.
Paul Audran fut admis le premier ; il annonça que tout l'Opéra, mis au courant de la maladie de Jeanne, demandait cent fois par jour de ses nouvelles et se passionnait pour sa guérison. Elle voulut savoir les noms, les propos, les dialogues à son sujet; elle s'amusa une heure, inerte toujours, mais le regard déjà plus vif, à entendre les anecdotes du compositeur et à sourire souvent de ses boutades.
Les répétitions d'Orphée étaient suspendues jusqu'à sa convalescence : Flore, encore incapable de reparaître au fo)'er d'étude, ne pouvait quitter sa malade : et le rôle de l'Amour n'aurait pas d'autre créatrice que Jeanne Ferneuil. Cette promesse agita l'enfant sans aggraver sa fièvre.
— Nous la tirerons de là, assura le docteur, et vite.
Il s'en alla, plus content. La seconde visite égaya la maison, madame Lescasse l'ayant accueillie à bras ouverts, avec de retentissantes patoiseries. C'était Victor Capoul.
Le célèbre, le délicieux artiste, retiré dans ses terres de Lartus-Pujaudran, aux confins du Gers et de Toulouse, traversait Paris et venait y voir ses petites parentes à la mode de Gascogne. C'était lui qui les avait lancées dans la carrière lyrique et leur avait donné les pre-
mières notions du chant, entre deux voyages d'Amérique, où il laissait toujours un peu de son cœur, l'éternel jeune premier du répertoire sentimental, le Paul jamais vieilli de toutes les Virginie qu'il aimait encore, n,a}^ant pu se résoudre à parler de l'amour au passé non plus qu'au neutre de la femme.
Et il racontait, heureux comme un enfant de se voir toujours le même dans les miroirs où ses cheveux s'argentaient à peine, sa dernière aventure gasconne, au cœur de loulouse, chez un coiffeur qui, par extraordinaire, ne le connaissait pas.
— Vous me coifferez comme ceci, décrivaitil, d'un geste léger, à l'artisan du peigne et du ciseau.
— A la Capoul, alors ?
— Oui, mon ami.
— Vous!... à la Capoul!... ça ne vous irait pas !
Et riant aux larmes avec Guerbois et les autres, tout heureux de voir s'épanouir le petit \ isage ardent de fièvre, l'illustre ténor emplissait la chambre des éclats d'une gaîté juvénile dont on ne songeait pas à le gronder.
Serge Verdier fit demander, le même soir, s'il pourrait voir sa pensionnaire ; < Lie répondit « oui » avec vivacité; mais une pensée la hanta, assombrit un peu son air de joie p
sive, — un ressouvenir récent, l'intuition peut-être que le directeur savait tout de son accident et les causes mêmes qui l'avaient provoqué. Elle revit, un moment, Fontrailles et Pastor, la porte défoncée, le bureau secret et, dans une brume, le voisin de Knight et de Guerbois, aux fauteuils d'orchestre, et sa large face cramoisie, toute enfiellée de fureur grossière.
Alors, une expression de souffrance tendit ses traits délicats ; elle ferma les }reux, sembla s'assoupir; mais Cyrille, penché sur elle, retint un appel de détresse : une larme lourde, filtrant sous la paupière, tombait sur la joue de l'enfant. Elle se sentait donc mal !... Il lui prit la main en tremblant ; à ce contact, dont elle reconnut la douceur inquiète, elle sourit à Guerbois sans rouvrir les yeux ; une pression des petits doigts fuselés et amaigris déjà le remercia de 1 aimer jusqu'à souffrir ainsi de son mal et de se trouver auprès d'elle quand elle aurait eu si peur de la solitude.
Verdier la vit très changée ; mais l'expression de son regard avait repris, quand on l'annonça, une vitalité nouvelle : l'éveil furtif de sa coquetterie se manifesta dans le geste qu'elle fit vers sa chevelure mal dénouée.
— Elle pense à plaire, dit Serge : la voilà guérie.
Mais il mentait ; il ne croyait pas à une con-
valescence rapide. La langueur de Jeanne la révélait plus sérieusement atteinte ; une flamme brillait dans ses yeux doux, qui ne s'éteindrait pas si aisément. Peut-être aimait-elle ce Fontrailles, malgré son agression, — à cause d'elle, voulait-il dire. Ça s'était vu.
- C'est impossible, conclut-il en observant les deux sœurs et l'ambiance saine du milieu. Guerbois l'aurait deviné ; et il eût, au lieu d'être brutal avec ce sfalvaudeux, arrangé les choses en douceur.
Il s'informa auprès de Cyrille.
— Aucune nouvelle de Knight, dit celui-ci. Il court encore après ce gredin.
— A moins qu'il ne soit en train de lui couper les oreilles !
— Sans moi ?... Ce serait mal.
Verdier s'attarda près du petit lit; il avait fini par s'asseoir auprès de la malade et s'entretenait affectueusement avec Flore. Sa raideur directoriale l'avait abandonné ; il était comme rajeuni, laissait entrevoir une face inconnue de sa bonté qui faisait aimer en lui l'homme très simple, dissimulé sous son parisianisme railleur. Madame Guerbois fut conquise par son affabilité complaisante et l'accent ému de ses encouragements.
— Voilà un brave homme, dit-elle quand il fut parti.
LOPERA ROMANESQUE 271
C'était la formule définitive de son admiration : elle n'en disait autant que de son curé, dont elle collectionnait tous les sermons, et de son fils Cyrille qu'elle idolâtrait.
Claire Claret et Pierre Bouvier terminèrent le défilé des amis, ce soir-là. L'artiste résignée venait annoncer son mariage ; elle épousait son fonctionnaire vieilli, promu enfin chef de bureau, grâce à sa fiancée : elle venait déchanter aux dernières soirées du ministre et avait su plaire à sa femme. Quittant le théâtre, elle se consacrait au professorat.
— Je suis ton conseil, dit-elle à Jeanne silencieuse.
Toute une vie de renoncement se levait devant elle à ces quatre mots ; mais elle avait tant souffert d'être délaissée par la curiosité publique, avant même de l'avoir retenue un jour, que rien ne pouvait plus l'atteindre au plus profond de son amour-propre : il était mort.
Bouvier lui promettait une conférence pour ses débuts dans l'enseignement public; il dérida la fiancée désabusée et l'emmena, consolée presque de ses désillusions :
— Avec ça que c'est beau, le théâtre ! lui disait-il en tapotant ses favoris. Voyez cette petite, étendue là comme une blessée qui ne guérit pas : qu'est-ce qu'elle a fait pour être malmenée ?
— Qu'importe? avoua le regret expirant de Claire Claret. Demain, elle aura sa revanche; et elle sera aimée, selon son rêve, d'un public adorant, retombé sous le charme.
Quand Jeanne fut assoupie et Flore installée auprès d'elle pour une veille de nuit qu'elle ne confiait à personne, Cyrille alla aux informations chez Georges Knight et chez Fontrailles. Aucun d'eux n'avait donné signe de vie ; Guerbois revint chez lui lentement, tout songeur : ses idées prenaient un cours volontiers mélancolique. Il ne pensait plus à son amour pour Flore ; toutes ses craintes gravitaient autour de l'enfant assoupie, là-haut, dans la demiprostration du sommeil et de la fièvre.
Sa mère, qui venait de la voir avant de redescendre, lui fit espérer une guérison prochaine :
— Elle n'est pas précisément malade, notait son expérience attentive ; elle est comme rouée de coups, meurtrie, sans force pour lutter contre une complication ; mais elle est jeune, elle s'en tirera. Si elle mourait, toute la vie de Flore serait finie...
— La mienne aussi, dit-il, pensif et pâle.
L'écho de ces trois mots résonna singulièrement en lui ; il fut mécontent d'avoir parlé devant sa mère, alarmée et surprise, des appréhensions qui l'obsédaient. Il passa son habi
et alla à l'Opéra, machinalement, sans l'avoir, en tout cas, prémédité. Les habitués l'entourèrent, réclamant des nouvelles de Jeanne. Sur le plateau, il fut accablé de questions ; mais il répondit surtout à Napoléon Pastor, dont il serra les mains avec affection. Le superbe ouvrier le regarda, surpris, puis répondit à sa courtoisie en lui broyant les doigts : les deux hommes s'étaient compris.
— Vengée? demanda Pastor.
— Bientôt, promit Cyrille.
— On pourrait être trois, proposa le brigadier, à qui Verdier avait tout dit.
— Un suffira.
— C'est vrai.
Il y avait dans ces deux mots un ressouvenir pitoyable et un insondable mépris.
Le baron de Frascaty proposa ses soins diserts avec l'espoir d'aller lui-même les enguirlander de proses coquettes; son vieux cœur blasé avait, à regarder la petite Ferneuil fleurir de grâce enfantine les dialogues des coulisses parfois moroses, battu quelquefois d'une velléité d'émotion, poussée en surgeon tardif dans son âme amicale. On lui avait méchamment conté les mille calomnies que tissent, autour des nouvelles venues à succès, lesfilandières anonymes du vil racontar et de la légende sournoisement compatissante, les duè-
gnes décrépites, les vedettes périmées de la mode, toute la lie des brocanteuses d'intrigues qui glapissent contre la vertu avec un air d'avoir été volées d'un bénéfice sinon outragées par contraste dans leur vilaine indignité.
Tant de noirceurs faisaient plus blanche encore, à ses yeux d'aïeul esseulé au déclin de la vie, la jeune fille insoucieuse dont il eût, assurait-il, demandé la main avec enthousiasme, s'il avait eu trente ans de moins :
— J'étais riche : je lui aurais assuré cette royauté sur Paris pour laquelle elle est faite; la preuve, c'est qu'elle a choisi le théâtre, ne pouvant, faute de fortune, régner sur la foule que du haut d'un trône de toile peinte. Mais c'est tout de même être reine; c'est aussi de nos jours, la seule façon de le devenir.
Ra}rmonde Nozal qui, ce soir-là, chantait Elisabeth, se fit annoncer pour le lendemain auprès de la malade; elle l'aimait, la belle artiste, comme on affectionne, dans un tableau gris, la tache bleue d'un coin de ciel, la note flambante d'une fleur, le sourire d'une adolescente éblouie de soleil, au premier plan d'une étude de foule, en quelque carrefour de cité moderne, toute fumante de travail.
Celle-là s'était un peu désaffectionnée de l'Opéra; elle y avait usé, plus vite que les
autres, un idéal et une patience chimériques ; son âme ardente y étouffait, malgré le cadre vaste. Une soif de grand air et de vie errante attirait plutôt dans les bois cette chasseresse attardée, faite pour les cortèges des véneries d'antan ou les chevauchées d'une féodalité turbulente. Elle était la seule qui donnât, dans la volière énorme aux éclatants ramages, l'impression d'un cygne captif, étranger aux soucis de l'heure, assiégé de nostalgie devant les décors factices de la nature.
Elle tenait à son art, cependant insuffisant au plein essor de son rêve : il l'affranchissait tout de même de l'existence qu'elle eût subie sans lui ; le théâtre et la musique étaient les plus hauts sommets qu'elle pût gravir. De là, ses prédilections mal définies allaient planer près des étoiles, dont elle avait la splendeur distante dès qu'elle ne s'efforçait plus d'être la bonne fille et la camarade que les délicats aimaient comme une amie et que les autres détestaient d'être à la fois si indifférente et si belle.
Pascal, Cariléon, la bonne Diélyne, dont le nez, dans l'émotion qui serrait ses lèvres, carnavalait finement avec le menton, Fourquet presque silencieux et Darcyl un peu simple, tous les familiers d'Orphée et des Ferneuil s'informèrent de Jeanne ; leur insistance alarma
Cyrille. Il finit par déserter le plateau, puis les couloirs et par revenir en courant rue de la Bienfaisance : était-il bien sûr qu'on n'y avait pas besoin de lui ? Le silence de la maison ne l'apaisa point. Son insomnie dura jusqu'à l'aurore ; il sortit de très bonne heure pour briser ses nerfs ; mais il ne put s'éloigner, repassa trois fois devant sa propre demeure, épiant sur le balcon du cinquième un mouvement des persiennes qui lui permettrait de monter aux nouvelles.
La nuit avait été clémente à l'enfiévrée ; elle paraissait moins abattue que la veille ; ses idées étaient lucides. Elle avait, par deux fois, demandé s'il n'y avait rien pour elle dans les courriers du matin.
— Elle regrette « l'inconnu », dit Cyrille. Bon signe !
— Malheureusement, il s'est tu pour toujours.
— Qui sait? murmura-t-il. Il a dû apprendre qu'elle est malade; il viendra s'informer d'elle.
Flore, acceptant cette espérance, — car la délicatesse du mystérieux ami l'avait conquise, — épiait les survenants : un geste, un mot pouvait trahir l'amoureux masqué. Quelquesuns accoururent, qu'elle eut la pensée de soupçonner; chacun découragea, sans le savoir, ses recherches, d'ailleurs sommaires : Valmiger ne
vit dans Jeanne amaigrie qu'un tableau pathétique à peindre ; Laramet, presque muet, la regarda trop longtemps, sans avoir peur de lui montrer combien elle était déjà changée. Homcire, douloureux et noir, ne fut même pas admis auprès d'elle : on eut peur de ses condoléances nasales; elles auraient assombri la malade.
Cyrille ayant, dans rénumération des amis venus aux nouvelles, prononcé à l'étourdie le nom de Pastor :
— Je veux le voir ! cria Jeanne.
— Tiens ! fit Guerbois de son air le plus surpris. Pourquoi ça?
— Prévenez-le.
— Je vais aller vous le chercher.
Une heure après, le brave brigadier, mis au supplice par cent scrupules, plus torturés les uns que les autres, serrait en tremblant les mains de Jeanne Ferneuil.
— Ça va mieux, lui dit-elle en souriant : je serai guérie dans quelques jours : vos enfants m'auront pardonnée d'avoir tardé à les voir : mais, vous constatez, ce n'est pas ma faute...
— Tonnerre ! grogna le géant bouleversé, en la quittant sans avoir trouvé ce qu'il aurait voulu lui dire. Ne rien pouvoir!...
— Taisez-vous donc ! murmura Cyrille, qui le raccompagnait jusqu'au palier. Vous avez eu le bonheur de faire pour elle bien plus qu'au-
cim de ses amis ; tout le monde, ici, demeure votre obligé.
Fanny Derval amena Berthe Caneau ; l'Aphrodite idéale, incarnant un rêve de sculpture antique, revenait d'Amérique où sa voix avait soulevé des émeutes d'enthousiasme ; elle n'avait pas vu Jeanne depuis six mois. Elle la retrouvait si dolente qu'elle ne sut point retenir une larme, surprise par l'enfant meurtrie :
— Tu es toujours la bonne, la belle Berthe du Conservatoire ; je te fais de la peine ; mais rassure-toi, ça va passer : le soleil, la saison chaude, les soins de ceux qui m'aiment tant ici et des visites comme la tienne, — voilà qui me guérira bien vite.
Et elle ajouta dans un élan d'admiration :
— Comme tu es belle!... Jamais je ne t'ai vue épanouie, splendide et mieux que jolie autant que ce soir. Tu dois être heureuse !
Puis, après un temps, elle soupira, complétant sa pensée :
— Tu dois être aimée !
Flore et Cyrille tressaillirent à la fois : voilà donc ce qui minait l'enfant chérie?... Elle avait peur de ne plus être aimée, elle qui ne pouvait vivre sans la certitude d'un amour un peu surhumain, religieusement agenouillé vers elle . Guei'bois savait, l'aînée devinait le drame intime de cette âme, un instant éblouie
par Fontrailles d'un rêve de passion forcenée dont son orgueil aurait été satisfait. Sous le vernis du mondain, elle n'avait pas entrevu le fauve égoïsme du fêtard vulgaire ; et elle était retombée brutalement d'un idéal, puéril peutêtre, mais douloureux de toutes les meurtrissures de son amour-propre.
Elle qui n'avait encore vécu que pour la foule, où elle était si assurée de faire battre tant de fidèles cœurs, elle regrettait amèrement de l'avoir désertée au profit d'un indigne, si bassement acharné à se venger du hasard qui le démasquait aux yeux dessillés de l'enfant, effrayée d'un réveil en sursaut de dégoût.
— Jamais, jamais plus je ne serai donc aimée ! gémissait son âme trop ignorante de la vie pour ne pas se croire déchue devant le geste d'un butor raffiné, — le pire de tous.
Elle ne savait pas que telle était l'inéluctable loi : l'artiste, au théâtre, finit toujours par préférer au public, impersonnel et innombrable, un rêve hasardeux d'intimité : c'est la revanche fatale de la femme.
Malheur à celle qui a fait le mauvais choix !
[N à un, les artistes pénétraient dans le vestibule, se renseignaient chez les Girard, dont le visage soucieux laissait pressentir la mauvaise nouvelle, et se dispersaient à travers les services sans dire un mot, sans faire un geste, indice de découragement grave chez des professionnels du théâtre dont les émotions sont le plus souvent extériorisées en signes violents. Beaucoup s'attroupaient à la régie : Darcyl et Fourquet n'y répondaient même plus aux questions des nouveaux arrivés ; ils affectaient, penchés sur des paperasses, de s'ensevelir dans un travail fou.
Alors, la nouvelle courait d'étage en étage, suspendait net les études dans les foyers, interrompant les dialogues, les exercices et jusqu'aux manutentions des équipes ouvrières ; la maison ne vibrait plus d'harmonies éparses : un silence morne pesait sur tous. Pensifs, les artistes et les employés de l'Opéra n'osaient même plus se chuchoter l'information venue
on ne savait d'où : la petite Ferneuil allait mourir !
Verdier, au premier bruit, était parti pour le contrôler; il ne revenait pas, non plus que Bouvier, empressé à le suivre. On savait seulement que le baron de Frascaty, avec deux de ses plus savants collègues, venait d'être mandé rue de la Bienfaisance par Cyrille Guerbois.
Barny se fit, de l'Opéra, mener en toute hâte chez les Ferneuil. Les nouvelles 3^ étaient moins pessimistes ; la rumeur s'était aggravée en remontant le boulevard Haussmann : il y a ainsi, dans l'âme des foules, des ferments d'exagération qui transforment les récits sans auteur en les amplifiant et dramatisent à l'extrême les faits les plus naturels. Jeanne avait eu, le matin, une sorte de syncope prolongée, assez alarmante sans doute, mais sans péril immédiat : elle avait encore demandé s'il n'y avait rien dans le courrier pour elle; la défection persistante de l'inconnu l'avait atterrée.
— J'espérais, avoua-t-elle à Flore, qu'il m'écrirait, me sachant malade.
— Comment le saurait-il ?
— Tu veux dire : comment l'ignorerait-il, lui qui connaissait tout de notre existence?... N'importe!... Je crois que, demain, il m'aura écrit.
Elle passa la journée à relire furtivement les lettres du singulier adorateur. Après l'algarade de Fontrailles, elles lui paraissaient plus tendres encore, plus respectueuses surtout. Vraiment, celui-là, quel qu'il fût, l'avait aimée de toutes les forces de son cœur; elle ne se consolerait plus de l'avoir perdu, s'il lui demeurait étranger.
C3Trille, dans l'après-midi, passa chez Fontrailles : un domestique y procédait au déménagement complet de l'appartement. Il voulut savoir : le concierge lui apprit une nouvelle étonnante.
— Monsieur Fontrailles a quitté Paris ; il n'y reviendra jamais : il habite Mouscron, chez sa tante.
Guerbois allait demander une explication quand il vit surgir, au détour de la rue, la silhouette robuste de Knight.
— Excusez-moi, lui dit Georges, de ne pas vous avoir mandé ; mais vous allez voir que c'était inutile. J'ai suivi ce drôle à la piste jusqu'aux confins de la frontière ; je l'ai découvert enfin; il était là, terré chez des parentes qui m'ont supplié de l'épargner; à ma vue, il avait eu une effroyable crise de nerfs ; il faisait horreur et pitié. lia accepté toutes mes exigences. Jamais il ne reparaîtra à Paris ; personne n'entendra plus ici parler de lui.
Cyrille se taisait, surpris de se trouver sans colère.
— J'aurais pu l'écraser, regrettait à demi le géant; mais, la belle victoire!... Je l'ai mis hors d'état de nuire ; c'est un malheureux.
— Il n'a rien dit pour sa défense ?
— Il a tenté d'expliquer par une passion forcenée la folie de son guet-apens ; mais, quand il a voulu prononcer le nom de l'enfant, je le lui ai défendu de telle sorte qu'il ne le dira plus jamais.
— Ce sera prudent, menaça Guerbois.
Il emmena Knight rue de la Bienfaisance et lui fit, par les Ferneuil, réserver un accueil d'ami. Georges fut timide, presque gauche; mais on sentait son cœur chaleureux sous la correction compassée de son attitude. Il plut à Jeanne.
— Un de mes meilleurs amis, le plus loyal de tous, avait dit Cyrille après son départ. Il a été témoin de tous les actes graves de ma vie.
— Il signera donc à votre mariage ?
Elle regardait Flore en souriant ; l'aînée tressaillit ; tant d'amertume tenait dans ces mots qu'elle débordait, sensible, du cœur ombrageux et blessé.
— Je suis sûre comme toi, dit-elle à la malade, qu'un de ces matins ton inconnu va t'écrire. Ça te distraira.
— Demain, je le sais. Et vous, Cyrille'.'
— Moi aussi.
Le lendemain, en effet, une longue lettre de tendresse idolâtre, — et d'amour, affirma Flore, radieuse — parvint à Jeanne par le courrier du premier matin. Ce fut une transfiguration. En pages ardentes, l'inconnu disait comment avait fléchi sa résolution de ne plus écrire, son intuition soudaine d'un péril couru par l'aimée, ses scrupules, ses remords aussi, quand il avait appris qu'elle souffrait : n'était-il pour rien dans ses déceptions ? Il l'avait désertée si vite qu'elle gardait, après les protestations de naguère, le droit de mépriser l'amitié promise, cette protection morale dont il se targuait jadis de la secourir dans toutes les circonstances de la vie.
Avait-il assisté à l'agression des cabaleurs soudo}^és par Fontrailles ? Il n'en disait rien, peut-être par une affectation de mépris envers des procédés qui répugnaient à sa nature, révélée depuis longtemps dans les mille détails de sa délicatesse, à travers les pages disparates qu'il avait écrites, toutes vibrantes de délicieuse amitié.
La journée passa dans un enchantement : à l'Opéra, la nouvelle du mieux décisif avait ravi de joie l'élite du personnel, si consterné la veille. Des visites heureuses firent progresser
encore la convalescence qui se dessinait en quelques heures ; Berthe Caneau, Diélyne et Fanny Derval rivalisèrent, au chevet de Jeanne, d'affectueuse sollicitude et de belle joie.
La nuit fut calme ; la lettre du lendemain, ponctuelle et douce, acheva de dissiper les malaises et d'apaiser la fièvre déjà vaincue. Pourtant, il y avait comme un embarras, une sorte de scrupule honnêta de ne point parler d'amour dans ces pages d'une sentimentalité juvénile. Il n'y était question que d'amitié, de devoir, d'affection touchant au sublime, mais sans ombre d'humaine tendresse.
— C'est un homme marié, murmura Cyrille à Flore, qui s'étonnait aussi de ce ton un peu raisonneur.
Jeanne ne vit rien d'insolite dans cette prose, si réconfortante d'être redevenue fidèle à son petit lever ; mais la troisième lettre, celle du lendemain, torturée de scrupules plus visibles, détruisit en un instant trois jours d'allégresse et de sécurité : l'enfant comprit que son amoureux de roman ne pourrait pas se découvrir à elle ; elle s'enfiévra d'en désespérer.
— Allons ! murmura Guerbois, à qui Flore venait de descendre la désastreuse missive . C'est un honnête homme qui a voulu se reprendre : il n'est pas libre. Il le laisse entendre.
— Mais il aime Jeanne ! cria l'aînée.
— Qui nous l'assure?
— Tout. La moindre de ses phrases, ses scrupules eux-mêmes, si désolés qu ils en deviennent suspects, la violence de sa jalousie ; car il est jaloux, il souffre, je le sens...
— Je vous dis qu'il est marié !
— Quand on s'est mis dans un cas pareil, on divorce ! jeta douloureusement l'admirable Flore, méconnaissable depuis que sa Jeanne retombait au péril qu'elle avait cru conjuré.
Mais cette violence lui arrachait des larmes ; elle souffrait le mart}Te d'avoir laissé voir l'humanité vulnérable de son cœur.
— Je ne sais plus ce que je dis, balbutiat-elle. Pardonnez-moi.
Cyrille, muet, cherchait dans sa raison des consolations qu'il ne trouvait plus ; il avait. en deux semaines, littéralement vieilli de chagrin. Ses longs silences inquiétaient sa mère ; seule, Flore, absorbée par le mal étrange de son enfant, ne voyait pas souffrir celui qu'elle aimait.
Dans l'après-midi, une syncope nouvelle révéla la rechute grave de Jeanne ; les médecins recommencèrent une médication hasardeuse, qui ne donna aucun résultat. Des alternatives de repos, d'abattement et d'énergie usèrent la pauvre résistance de la jeune fille ; vers le soir, il devint évident que la nuit serait mauvaise.
— Si elle pouvait reposer, tout irait mieux demain, avait dit le docteur de Frascaty, qui n'était plus, au chevet de la petite Ferneuil, ni l'abonné des trois jours, ni le délicat homme du monde, mais seulement le savant sûr de lui.
Une heure passa encore, puis deux, qui n'apportèrent aucun soulagement à l'agitation de la malade ; déjà, elle avait, comme dans un songe, murmuré des mots indistincts :
— Eh quoi ! s'affolait Flore, tragique d'épouvante. C'est donc le délire?
— Non, rassurez-vous : cette agitation va décroître. La potion agira; dans un instant, elle s'assoupira.
Mais madame Guerbois ne croyait guère à cet espoir, énoncé du bout des lèvres : elle n'en parlait que pour donner à l'aînée le réconfort d'une certitude apparente.
La nuit était venue depuis longtemps. Cyrille demanda à veiller avec Flore, remplaçant madame Guerbois exténuée. Il s'était assis dans l'ombre, au pied du lit; l'abat-jour de la lampe projetait sur le visage de Jeanne une lueur diffuse qui égalisait les traits, détendait la figure blême, donnait à sa beauté meurtrie une sorte de recueillement auguste, avantcoureur des sérénités de la mort.
Le cœur de Cyrille, à l'épier ainsi dans la pénombre où il redoutait de voir bouger les
tentures, au passage de la visiteuse invisible, était prisonnier d'un étau de fer qui se serrait affreusement de minute en minute ; et il se demandait quelle approche formidable le faisait, dans la nuit sournoise, frissonner de tant de douleur.
Dans le vestibule, le bruit d'un colloque l'inquiéta ; il ne voyait même plus Flore : elle était comme abolie en lui et tellement absente de son âme qu'il tressaillit au son de sa voix ; un moment, il s'était cru seul auprès de l'enfant malade :
— Qui donc est là, Cyrille ? Et pourquoi ma tante discute-t-elle si longtemps ?...
— Je vais voir.
Il arriva au secours de madame Lescasse qui, n'osant élever la voix, ne savait pas se débarrasser d'un commissionnaire importun ; Guerbois écouta sans se montrer. Quand l'homme fut parti, rassuré par la Garonnaise, elle demanda conseil à Cyrille :
— C'est une lettre pour Jeanne. Le porteur insiste afin qu'on la lui lise ce soir.
— Ce soir?... fit Flore, survenant, elle aussi, derrière Guerbois et toute vibrante d'une espérance vague. Mais oui, voyez, Cyrille : c'est « son » écriture... Il me semble la reconnaître, quoiqu'elle soit un peu changée...
— En effet, je crois aussi... murmura-t-il. Et pourquoi tant de hâte ?
— Il faut ouvrir, savoir... C'est peut-être de là que nous viendra la diversion, la réaction utile dont nous parlait tantôt Frascaty... Lisez d'abord ; je veille sur Jeanne.
Dans le petit salon, Guerbois, demeuré seul, déchiffrait la lettre mystérieuse. Cela ne pouvait faire aucun doute : l'inconnu, — car c'était bien de lui — avait su, deviné peut-être, le désastreux effet de son billet du matin. Il s'en excusait avec désespoir, implorait son pardon, annonçait presque sa visite, versait enfin au cœur maltraité de la maladive amoureuse le baume d'une tendresse qui ne tentait plus de se contenir. Très pâle, C3>rille tendit cette lettre à Flore, survenue sur la pointe des pieds...
— Il faut qu'elle la lise, et tout de suite ! cria-t-elle.
— Vous n'y pensez pas. Mais cette lettre...
— Eh ! c'est de l'attendre qu'elle se consume, notre pauvre Jeanne ! dit l'aînée en entraînant Guerbois dans la chambre de la malade.
Il se laissa mener sans résister, comme résigné aux pires remèdes pour la sauver :
— Après, murmura-t-il, on avisera...
— Qu'est-ce que c'est ? demanda dolemment Jeanne qui ne dormait pas.
— Une lettre.
— Donne ! fit-elle à demi dressée sur l'oreiller.
— Vous voyez bien, Cyrille, qu'elle l'attendait et qu' « il » l'a su !'...
Prêts à la secourir si elle défaillait et les yeux anxieusement rivés sur son visage, ils la regardaient lire, toute frémissante, les pages qui la bouleversaient ; mais c'était une réaction heureuse qui faisait monter à ses joues une rougeur de joie ; elle avait l'air d'une blessée brûlée de soif et qui peut soudain s'abreuver longuement au cordial de salut qui lui rend la vie.
— Comme elle l'aime ! murmura Flore, en cherchant du regard les yeux de Cyrille.
Mais ils ne pouvaient se détourner du visage épanoui de Jeanne Ferneuil. Elle riait, nerveuse, des larmes plein les paupières, déchiffrait mal la fin, dont l'écriture hâtive et tourmentée ne prenait plus la précaution de se dissimuler jusqu'à demeurer mécaniquement lisible. Puis, elle s'effondra sur l'oreiller, éclata en sanglots très doux et cria aux deux témoins de cette crise sans alarmes :
— N'ayez pas peur : c'est de la joie !
Il fallut, quand elle fut calmée, obéir à ses caprices. Elle avait mis la lettre sous son traversin ; de temps à autre, elle la froissait entre
ses doigts, pour la caresser, s'assurer encore de sa réalité.
— Je suis certaine qu'il me voit, je ne sais d'où, et qu'il est content.
— Tu vas dormir, sœurette.
— Jamais de la vie... Qu'est-ce qu'on joue, ce soir, à l'Opéra ?
Il avait fallu rallumer les lampes, éga}rer la chambre, entr'ouvrir les fenêtres sur la nuit tiède, tumultueuse du bruit de la ville sur le pavé sourd.
— Quelle heure est-il ?. . . Je vois d'ici, disaitelle dans sa fièvre, contente et amusée... On donne Ariane, pour la rentrée de Lucienne Bréval... Je la vois, je l'entends ; c'est le troisième acte... Et je les reconnais tous, Muratore-Thésée et Delmas-Pirithoùs, Rose Féart, Lucy Arbell et Berthe Mendès. Je vois danser Barbier, sourire Antonine Meunier, applaudir Géraldine Farrar, au premier rang du balcon ; elle chantera, demain, Marguerite. Nous irons.
— Elle me fait peur, gémit la tante Lescasse.
— Pourquoi ? lui demanda Jeanne du ton le plus naturel. Je ne suis pas folle ; je viens de renaître et de guérir. Mais rassure-toi : ce n'est pas demain, c'est dans huit jours que je ferai ma rentrée à l'Opéra. Tu peux l'écrire à Paul Audran, Florette, et qu'on reprenne
les études à' Orphée... Demain, je serai encore trop pâle ; mes adorateurs ne me reconnaîtraient pas, ou ils seraient désillusionnés. Et je ne veux pas, moi, qu'on ne m'aime plus !
Elle avait trouvé la formule essentielle de son âme; mais elle n'avait déjà plus la même conviction : elle pensait à la lettre, la reprenait, essayait de la lire...
— Ne remue pas ainsi, grondait Flore enfin souriante. Tiens, installe-toi là ; et notre ami Cyrille va te la relire, ta lettre, sans que tu aies encore à bouger !
— Moi ! voulut protester Guerbois.
— Oui, vous, pour vous punir d'avoir douté de lui, monsieur le sceptique, exigea la convalescente que l'aînée bordait dans son lit refait à demi.
Il n'osa pas refuser, vint s'asseoir sous la lampe de chevet, dans un fauteuil bas qui le mettait au niveau de Jeanne ; les cheveux épars de la jeune fille s'épandaient en lacis de soie et d'or sur les oreillers saccagés. Elle sourit à l'ami tout songeur :
— Commencez, lui commanda-t-elle. Et lisez bien! — Moi, je ferme les yeux pour mieux vous entendre.
Madame Lescasse et Flore, appelées dans la pièce voisine pour des détails de ménage, s'étaient esquivées sans bruit. Guerbois était
seul auprès de Jeanne ; cette fois, il en était bien sûr. La joie de la voir renaître, le charme de retrouver près d'elle les heures d'intimité qu'il aimait, la certitude de les vivre souvent à l'avenir, dans la tiédeur de cette chambre claire, qui sentait bon le linge frais, la roseraie et un mélange d'ambre et de peau d'Espagne, parfum préféré de Jeanne Ferneuil, — tout en lui s'harmonisa dans la douceur de cette veille heureuse.
De toute son âme il lut la lettre de l'inconnu. Elle disait son angoisse d'avoir écrit le billet du matin, si embarrassé de scrupules raisonneurs, le chagrin d'avoir certainement déçu la tendresse de la convalescente et son désir ingénu d'affection ou de sentimental succès. S'excusant avec une émotion qui n'était pas sans éloquence, la lettre développait ensuite le plan d'une idéale affection, moins au-dessus de la terre que les giries philosophiques de la veille. Le moment approchait enfin de se connaître, de s'aimer tout simplement en amis déjà très anciens, de braver un peu l'opinion perverse et le malveillant qu'en dira-t-on.
Pourquoi ne pas se parler, s'écrire et s'estimer dans une réalité pleine de charmes ? Est-ce que les grands, les nobles exemples manquaient, dans l'histoire des âmes d'élite, de ces tendresses un peu surhumaines, de ces rares
commerces de deux cœurs qui embellissent la vie et acheminent sans désillusions vers l'âge du déclin, fleuri de souvenirs, les êtres loyaux, les amis inséparables, les rares caractères qui ont su perpétuer leur affection en la situant au-dessus de l'amour lui-même, menacé de si tristes lendemains ?. . .
Cyrille s'arrêtait, croyant Jeanne endormie ; mais elle eut un sourire et murmura :
— Il n'ose pas encore parler de m'épouser ; quand vous l'aurez conduit ici, il faudra bien qu'il y pense ! Continuez, et n'allez pas si vite, ami Cyrille.
Elle avait, dans la main droite de son lecteur, blotti sa main de poupée.
— C'est vous qui avez la fièvre, et non plus moi, constatait-elle avec une douceur assoupie.
Guerbois lut les derniers feuillets :
— « Je ne puis plus vivre ainsi, petite Jeanne. Ma résolution est prise ; vous me connaîtrez, vous me reconnaîtrez dans quelques jours. Il n'y aura plus entre nous de défiance, ni de mystère. Je veux fonder votre bonheur sur des réalités. Assez de rêves comme cela! Il faut à notre affection des gages plus matériels de notre intimité. Comme un ami de toujours, comme un frère aîné qui reconquiert la sœur perdue vingt ans et mieux aimée de toutes les larmes qu'il avait, sans espoir, ver-
sées sur elle, je serai celui par qui vous deviendrez heureuse ; je vous ferai la vie que vous préférerez. Et vous m'aimerez comme je vous aime, d'un cœur fier, d'un sentiment si tendre que ceux qui nous chérissent, et que nous ne quitterons jamais, auront, en nous regardant l'un près de l'autre, des larmes de joie dans les yeux. Et ce sera toujours ainsi : rien ne séparera nos âmes, ni la vie jalouse, ni les hasards mauvais ; car rien ne prévaudra contre mon immense, contre mon adorante amitié, ô mon ineffable petite sœur... »
— Comme il m'aime ! murmura l'enfant qui s'endormait.
— Ah! oui! petite, comme il t'aime!...
L'avait-elle entendu?... Il lui sembla que la
main qu'il couvrait de baisers en fièvre lui rendait un peu l'étreinte de sa main.
Et il ne vit pas, de l'autre côté du lit, dans l'ombre guetteuse qui les entourait, le drame ourdi par les mauvais hasards dont parlait cette lettre à demi vivante. Il ne vit pas Flore, rentrée sans bruit, penchée sur eux et frappée tout à coup d'épouvante.
Elle avait entendu Cyrille lire avec tant d'àme les pages de l'inconnu que le son de sa voix, son attitude, le masque de son bonheur sur sa face transfigurée lui avaient, dans une révélation soudaine, appris à demi la vérité.
Ses yeux étaient tombés sur cette fin de lettre, écrite en cursive courante, dans une hâte fébrile de terminer à temps une œuvre de diversion, de salut. Et elle avait, dans un éclair, reconnu, à n'en pouvoir douter, l'écriture qui trahissait enfin l'auteur des lettres, épris de Jeanne à en mourir. A mesure que Guerbois lisait, Flore Ferneuil voyait, sans équivoque, que les larmes emplissaient ses yeux et l'empêchaient absolument de déchiffrer le texte ; pourtant, sans s'interrompre, il le disait par cœur, omettant même de tourner la dernière page, tant il en connaissait les mots brûlants, d'une tendresse obstinée à se donner le change et à dénaturer son caractère.
Alors, démente et foudroyée, debout en face des êtres qu'elle aimait le plus au monde avant même de songer à elle. Flore découvrit enfin le mystère des deux cœurs qui s'ignoraient encore : l'inconnu dont Jeanne était éprise, l'auteur des lettres idolâtres, toutes débordantes de sa passion pour l'enfant amoureuse, c'était le fiancé qu'avait élu son rêve de femme, — Cyrille Guerbois.
[lore Ferneuil avait demandé ellemême la reprise immédiate des études $| ô! Orphée. Quand elle arriva au grand foyer, pour le dernier ensemble, un silence accueillit son entrée, une sorte de stupeur à la voir si changée, après cette quinzaine de souffrances où semblait avoir sombré sa vigueur. A ses camarades, à Paul Audran lui-même qui l'interrogeait le cœur serré, elle répondit avec douceur qu'elle n'était pas malade, puisque sa sœur était guérie :
— Elle viendra, demain, reprendre son service.
Distraite, absente de tous les entretiens où l'on essayait de l'intéresser, elle avait cet air étrange des névrosés du somnambulisme que leur âme n'habite plus.
— C'est Jeanne qui a été atteinte, disait Serge Verdier à Darcyl ; et Flore seule n'en est pas rétablie. Singulier choc en retour!
Audran et Frascaty, mieux accoutumés à
scruter les cœurs, pressentirent la catastrophe qui avait dévasté la vie de l'aînée. Cyrille, absorbé, n'en devinait rien ; il faisait deux parts de son existence : Tune, accablante, le murait dans le remords d'être asservi à l'amour clandestin qu'il considérait maintenant comme un crime; l'autre, dans le délicieux oubli de tout, se consumait à écrire la lettre de chaque lendemain, qui accentuait, tous les jours, la convalescence de l'enfant. Celle-ci, plus grave, recueillie peut-être, ne réclamait pas l'entrevue tant souhaitée ; elle viendrait à l'heure choisie par l'inconnu. Elle en acceptait d'avance le mode ignoré ; une seule certitude rayonnait d'elle : elle aimait.
Un reste d'égoïsme professionnel, dans le désarroi d'Audran, le rassurait pourtant sur l'avenir d'un désespoir qui eût à jamais compromis le sort de son œuvre : Flore Ferneuil redevenait l'interprète idéale du rôle, dès qu'elle en abordait l'étude. Il semblait même qu'une assurance nouvelle l'armait de résolution devant la création qu'elle avait tant redoutée. Plus prête qu'à la veille de l'interruption des leçons, elle détermina Verdier à descendre en scène.
— Et, dans six semaines, nous passerons avec Orphée, annonça-t-il aux familiers de la Maison.
Cette décision stimula la distribution tout entière : chœurs et orchestre répétèrent les ensembles avec ferveur.
La première mise en scène réunit sur le plateau les protagonistes de l'ouvrage : Paul Vidal, Darcyl et Laramet les situèrent, sous la direction de Serge, dans le plan, légendaire et humain tout ensemble, de leur réalisation musicale : des surprises en résultaient que la direction avait prévues ; c'était un pli neuf à prendre. Au premier repos, Verdier et Darcyl en précisèrent encore la simplicité.
Guerbois survint, pensif comme toujours : les artistes cédèrent la place à Barcugnas, devant le guignol où Serge crayonnait des schémas sommaires, entre Reynaud et les chefs machinistes. Flore attendit Cyrille et remonta, son bras sous le sien, aux plans supérieurs de l'énorme scène : trente paires d'yeux les épiaient ; mais ils étaient isolés au milieu du plateau : le groupe le plus proche causait à vingt mètres.
Alors, l'aînée des Ferneuil brusqua le dénouement qu elle avait choisi : soutenue par un orgueil résolu à ne pas faiblir devant les témoins épars de leur entretien, dût-elle ensuite en mourir de désespoir, elle prononça, sans apparent émoi, les paroles qu'elle avait préméditées :
— Vous n'avez pas vu Jeanne, ce matin, ami Cyrille ?
— Non. Comment est-elle aujourd'hui ?
— Bien mieux ; mais elle vous attend pour se trouver entièrement rétablie.
— Moi!., elle m'attend?...
— Allons, fit la sœur sublime en lui prenant la main et en le regardant droit dans les yeux, que votre tourment soit fini ! Il a déjà trop duré ! C'est moi qui vous délie des demi-promesses que vous m'aviez faites : nous nous sommes trompés, tous deux, sur la nature de notre affection. Reprenons de nous-mêmes ce qui n'est pas, ce qui n'a jamais été assez tendre
— ah ! que nous étions romanesques et fous !
— pour nous unir dans l'erreur d'un amour tout cérébral...
Il la regardait, haletant, si pâle qu'elle eut pitié de lui presque autant que d'elle-même.
— Nous sommes, nous resterons éternellement, poursuivit-elle d'une admirable voix grave qui le bouleversait, deux amis comme il n'y en a plus qu'aux légendes d'autrefois ; vous ne serez pas mon époux : je n'aurai jamais d'autre mari, d'autre maître que mon art. Vous vous marierez à qui vous aime, à celle que vous aimez, sans le savoir, depuis toujours.
— Qui donc ?... cria-t-il, tout tremblant d'indicible détresse.
— Elle vous attend chez nous et sait tout, mon grand frère chéri, que j'embrasserais avec tant de joie, s'il n y avait pas ici trop de témoins sceptiques.
— Elle sait tout?... balbutia-t-il, sans même songer à remercier Flore.
— Mais oui, cher « inconnu » torturé de scrupules ; votre façon de lire vos lettres, de les écrire aussi, quand vous êtes pressé jusqu'à ne plus dissimuler un autographe moins discret que vous, tout enfin nous a crié la vérité. Vous êtes — oh ! ne niez plus, ce serait enfantin ! — l'adorateur, que dis-je? le fiancé masqué de notre Jeanne et elle vous attend pour vous dire oui...
Elle ne put achever ; il s'était rué sur elle, l'avait enlevée d'un élan, étouffée d'une étreinte, couverte de baisers fous. Puis, bondissant vers les portes de scène, il avait disparu dans l'escalier de la régie, en renversant à demi Napoléon Pastor, au premier tournant de la rampe.
— Le diable vous emporte ! cria le brigadier sans le reconnaître. J'ai envie de crier : au voleur !
Mais Cyrille était déjà loin. Il était passé, lancé en trombe, devant les Barthélémy, avait sauté dans un fiacre et, debout derrière lui pour activer encore son allure, criait au cocher
3o4 V OPERA ROMANESQUE
son adresse en lui promettant des pourboires inconnus.
Sur le plateau, Flore, immobile, souriait sans les voir à ses camarades intrigués :
— Monsieur Guerbois n'est pourtant pas devenu enragé subitement, disait Fourquet. Nous avons cru qu'il allait vous emporter et qu'on ne vous verrait plus jamais... Sa joie, en tout cas, nous rassure. De quoi faut-il vous féliciter tous les deux?
— Bientôt, vous saurez...
Elle n'eut pas la force d'en dire plus long, ni de trouver des larmes dont la source était tarie en elle depuis la veillée tragique. Quelques instants après, quand on la chercha pour reprendre l'acte interrompu, elle était partie sans avertir Darcyl.
— Dans quel recoin perdu est-elle allée cacher son mal, le désespoir qui la tue et l'exalte tout à la fois aux plus hauts sommets de la douleur? murmurait Audran en quittant la scène.
On avait, en effet, renvoyé au lendemain la répétition à" Orphée, avec l'étonnement de découvrir soudain fantasque une pensionnaire aussi irréprochable que Flore Ferneuil. Le bruit courait de son prochain mariage avec Cyrille ; sans s'arrêter aux contradictions des apparences, les témoins de leur entretien sur
le plateau en confirmaient la nouvelle ; et toute la maison était sympathique à leur bonheur. Pourtant, Serge Verdier, redescendu dans son cabinet, agitait des pensées plus clairvoyantes :
— Quelle sera, se demandait-il, la vie de Guerbois entre les deux sœurs ? Pourquoi, diable! épouse-t-il justement celle qu'il aime en frère et non pas celle qu'il adore — comme un insensé ?
Il avait, en effet, accepté la nouvelle sans la vérifier autrement. Mais sa connaissance des hommes et les derniers incidents de la soirée d'Armide l'avaient fixé sur l'âme perplexe de Cyrille.
— Il va, lui aussi, jouer Ariane, craignaitil : pourvu que Phèdre se marie avant le troisième acte et quitte la maison de sa sœur, tout pourra s'arranger encore ; car ce sont les plus honnêtes cœurs du monde. Mais j'ai bien peur, pour cette pauvre Flore, de la vertu même des deux autres : elle est autrement périlleuse que ne le serait leur faiblesse...
Et il prit, en sténographie intelligible pour lui seul, des notes succinctes sur. celui de ses carnets qu'il intitulait : Mon portier. Quelques lettres de fiel y étalent déjà résumées : la répugnante envie des anonymes s'essayait à salir l'amitié des Ferneuil et de Guerbois.
Cariléon, jovial et même un peu effronté, demandait à le voir. Il le fit mander.
— Celui-là va me distraire, pensa-t-il, du pittoresque récit de ses embarras d'argent; je ferai, quelque jour, une chronique burlesque de l'histoire de ses dettes « péniblement amassées ».
Cyrille, cependant, avait gravi quatre à quatre les degrés des étages de sa maison ; au cinquième, le cœur rompu d'émotion, il ralentit sa course et eut peur de son vertige. Qu'allait-elle lui dire, celle de qui il attendait maintenant toute sa vie?
Avait-il bien compris les paroles de Flore ? Il ne lui avait pas donné le temps de les confirmer, de le rejoindre, de le détromper peutêtre. Dans une vision rapide, il se souvint : le visage blême, les yeux brûlés de l'aînée, sa voix sombre le frappèrent dans un singulier retour de mémoire. Alors, seulement, il perçut, par une sorte de choc mystérieux, la douleur immense de Flore Ferneuil. Mais son éq-oïsme se refusait à en savoir la cause ; dans ce cœur d'élite, ouvert à toutes les pitiés, accessible par-dessus tout à une bonté sans bornes, le despotique amour saccageait ce qui pouvait contrarier son essor sauvage, le vol impérieux de sa course au bonheur.
Il sonna nerveusement; la porte s'ouvrit.
Cyrille entra. Dans le vestibule obscur, il ne vit rien : il ne reconnaissait même plus les aîtres, dont les moindres détails lui étaient pourtant si familiers. D'ailleurs, il n'eut pas le temps de se ressaisir : deux bras frémissants s'étaient jetés autour de son cou ; Jeanne, la joue ardente, se blottissait contre lui, si abandonnée en ses mains robustes qu'il eut peur d'une syncope et l'emporta dans le salon, demeuré ouvert à deux battants.
Étaient-ils seuls dans l'appartement?... Ils n'en savaient rien : des mots, des mots sans lien, une longue, une chaste étreinte, un délire de sanglots, de plaintes, de rires nerveux, l'incohérence sublime de Tristan, la détresse folle d'Yseult ouvraient pour eux le paradis de leurs fiançailles. Et, comme les amants symboliques de Wagner, ils oubliaient tout dans leur extase : la sœur surhumaine qui les mariait, la douleur éparse autour d'eux, l'humanité qu'ils abandonnaient ensemble et dont ils ne savaient plus rien, sinon qu'il fallait qu'elle fût heureuse et souriante pour ne pas déplaire à leur bonheur.
Ce fut Guerbois qui revint à lui le premier : sa pensée reflua vers Flore, inquiète un peu de son absence, alarmée encore de doutes et de scrupules; moins jeune, meilleur aussi, sa pitié s'éveillait pour une souffrance qu'il redoutait ;
3o8 L'OPERA ROMANESQUE
peut-être un reste de ses illusions d'amour, ressouvenir des heures où il avait cru aimer l'absente d'un cœur fougueux et passionné :
— Mais comment Flore a-t-elle deviné?...
— C'est vous, Cyrille, qui vous êtes trahi. Depuis longtemps, elle avait des soupçons ; certains indices commençaient à vous démasquer : des coïncidences trop romanesques pour tenir du roman ; des intuitions trop bien informées pour être fortuites ; enfin, cette lecture à mon chevet, l'autre soir...
— Elle était donc là ?
— Dans l'ombre, de l'autre côté de mon lit ; elle vous regardait. Elle a compris. Mais quel bonheur qu'elle ne vous aime pas !...
— Vous êtes sûre ? fit-il avec une naïveté dont elle ne saisit que la fatuité apparente.
— Oh! ça vous semble donc si humiliant ?...
— Non. Je pensais à ce qu'elle aurait souffert...
— Alors, que je vous rassure tout de suite! Si vous aviez vu sa joie, l'éclat de sa gaîté, son enthousiasme à parer, devant nous, l'avenir de notre tendresse ! Car nous ne nous séparerons plus ; nous vivrons tous trois ensemble, toujours, toujours...
— Petite égoïste !.. Et Flore ?
— Elle dit qu'elle n'est pas faite pour le mariage ; le théâtre, maintenant, a tout absorbé
en elle ; elle le croit; elle le sent... Ali! son Orphée l... Avec quelle ivresse elle en parle! Et voulez-vous que je vous dise toute ma pensée?... Elle aimerait Paul que je n'en serais pas surprise.
— Audran ?
— Oui ; et elle ne s'en défend qu'en riant beaucoup... Mais c'est encore un secret. Vous comprenez : on a tant dit que vous vous marieriez...
— Je comprends, fit Cyrille, presque rasséréné.
Un scrupule expirant essayait bien encore de douter dans son esprit ; mais il ne s'y arrêta pas. Ils avaient tant de choses à se dire qu'ils s'isolèrent de nouveau dans leurs projets et dans leurs souvenirs. Guerbois, un peu grave, énonçait des regrets :
— J'ai presque vingt ans de plus que vous; y avez-vous songé, Jeannette encore plus jeune que votre âge ?
— Je suis de l'avis de Flore : il n'y a pas un homme de trente ans qui ne paraisse votre aîné.
— Flatteuse!... Et puis, vous allez m'en vouloir : à me faire aimer de vous, j'accapare pour moi seul le charme que vous dispensiez au public innombrable ; vous n'aurez plus cent mille adorateurs. Quand ils sauront que vous
prenez un mari, ils seront découragés de vous aimer.
— Mais vous, vous m'aimerez comme cent mille et pour toujours.
— Ah ! oui, pour toujours ! murmura Cyrille, surpris de l'élan adolescent de son cœur.
Elle lui souriait maintenant avec un peu d'embarras ; son aguicheuse coquetterie savait plaire à la foule ; elle ignorait encore la douceur de ne se destiner qu'à un élu. Il lui semblait que Guerbois lisait trop aisément dans ses regards combien elle l'aimait, avec quelle tendresse jalouse ; et une rougeur de confusion montait à son front, nimbé d'or pâle.
Pour éviter de répondre aux questions de Cyrille, elle faisait la chasse aux souvenirs dans tous les coins de sa mémoire ; ils avaient, tous deux, à leur insu, glané et conservé les mêmes reliques, — les épisodes de leurs sorties en automobile ou à pied, les randonnées à toute vitesse sur les grandes routes, des veillées joueuses sous la lampe de la tante Lescasse ou les abat-jour anciens de madame Guerbois.
Mais c'était surtout à l'Opéra que nichaient, couplés ou par essaims, les soirs dont ils gardaient la chère mémoire :
— Rappelez-vous la baignoire huit, précisait Cyrille. Là nous avons ensemble entendu Ariane pour la première fois ; je revois encore
et j'entends Lucy Arbell, déclamant, dans sa gaine noire, les stances de Perséphone.
— Mérentié remplaçait Lucienne Bréval.
— Marthe Chenal, plutôt !
— Non, j'en suis sûre : c'était la seconde fois... Je le sais bien, voyons. Je l'écoutais quand je me suis penchée en arrière; et j'ai senti sur mon épaule le souffle tiède de votre respiration, peut-être l'effleurement de votre main. ..
— Comment, vous vous en souvenez, Jeanne ?
— Et de tant de choses encore, que vous avez parfaitement oubliées ! Les aviez-vous remarquées seulement ?
Il l'affirmait ; et force était de le croire, puisque à chaque énumération de détails précis, il ajoutait d'autres détails qui faisaient jeter à l'enfant des exclamations de contentement :
— Le jour où nous étions allés en auto déjeuner à Pontchartrain, rappelez-vous donc... On jouait, le soir, Patrie avec Delmas, Louise Grandjean et Muratore ; nous avons ramené chez elle, à minuit, la délicieuse Raphaële, votre petite amie Nelly Martyl.
Ils remarquaient ainsi que chacune de leurs soirées à l'Opéra avait précédé ou suivi quelque excursion dans la banlieue parisienne : Cyrille avait piloté Jeanne Ferneuil sur les routes où il vivait le plus volontiers, le volant
3i2 L'OPERA ROMANESQUE
ou les guides à la main; elle l'avait emmené, comme sans y songer, vers la maison sonore où, dans le tumulte des voix, sa voix de charme subtil se reconnaissait à travers les autres, plus ténue, plus gracile, plus immatérielle que toutes. Incidents de scène ou de tourisme leur revenaient à la fois : une longue panne à Château-Thierry, un accroc de manœuvre en scène, au deux de Tristan et Isolde, une halte inoubliable sous le fort du Mont-Valérien, le vol des filles de Wotan, dans les nuages d'une Walkyrie de gala, le tour des étangs de la reine Blanche, en voiture, par un après-midi de courses à Chantilly, la rentrée d'Agnès Borgo dans Sigurd, de Germaine Bailac dans SamsonetDallla, deLaute-Brun dans Siebel.
— Mais, par exemple, convenaient-ils en riant tous deux, ce que nous n'avons pas retenu, — ou, tout au moins, si confusément! — c'est qui nous accompagnait dans nos excursions ou au théâtre, de madame Guerbois, ou de la tante Lescasse, de Flore ou de Claire Claret.
— Je sais seulement que vous étiez là ; le reste est rayé de ma mémoire.
— Excepté Flore cependant ?
— Oh ! elle et nous, est-ce que ce n'est pas la même chose ?
— Et maintenant, nous allons sortir ensemble, tous les jours.
— Si vous voulez : je n'ai plus qu'à faire vos caprices.
— Le soir, nous irons au Bois ; il y a des contre-allées ravissantes que je connais.
— Vous y fréquentiez donc souvent ?
— Oui, comme des pauvres filles qui passent leur été à Paris ; Flore nous y conduira : elle se rappellera, elle aussi.
— Elle s'ennuiera surtout, avec nous, qui serons peut-être si distraits.
— Mais non; on emmènera Paul Audran.
Ils parleront à' Orphée. Ce sera leur façon de se faire la cour ; et c'est nous qui leur servirons de chaperons !
Jeanne riait tant qu'ils n'entendirent pas entrer, dans le salon, précisément le musicien, revenu de l'Opéra. Il les regarda avec un étonnement non dissimulé : leur attitude, leurs yeux attendris avouaient aux trois quarts leur secret.
— Flore n'est donc pas rentrée ? demanda Paul. Nous l'avons cherchée partout, là-bas ; elle a dû quitter la répétition...
— Malade ? cria Jeanne.
— Mais non. Je comptais la trouver ici.
— La voilà.
Une clef tournait dans la serrure ; la porte s'ouvrit devant Ferneuil l'aînée, qui vint, silencieuse, embrasser longuement la cadette; et,
comme elle passait devant Cyrille, il lui tendit les bras : elle s'y réfugia en sanglotant.
— Eh! bien! mais... quoi? demanda Paul interloqué. Qu'est-ce qui vous arrive?
— Le plus grand bonheur, ami Paul : Jeanne est fiancée à Cyrille. Ils seront mariés dans un mois.
Elle avait dit cela, d'un trait, sans un sourire, avec même une gravité de femme vieillie.
Audran, frappé de stupeur, comprit alors tout ce qui demeurait encore obscur dans 1 âme de sa grande interprète.
Et, la regardant, muet et oppressé d'une admiration sans bornes, il lui prit les deux mains avec emportement et les couvrit de baisers d'esclave.
EANNE Ferneuil avait fait sa rentrée a J% dans Armide ; dès son apparition en '^!J^ scène, une ovation interminable 1 avait accueillie et vengée : Paul Vidal, contraint d'arrêter l'orchestre, qui manifestait aussi, debout, tourné vers la jeune artiste, dut interrompre quelques minutes la représentation.
La petite Ferneuil, forcée de saluer, cherchait des 3^eux Cyrille, aux fauteuils des abonnés; mais il se dissimulait dans une baignoire. Depuis que ses fiançailles avec Jeanne étaient annoncées, il évitait de la voir au théâtre et de laisser les regards de tous aller et venir entre eux : leur curiosité, même S3^mpathique, eût froissé dans sa délicatesse le culte intime de son amour.
Il avait déserté le plateau, la loge des deux sœurs, les colloques courtois de la coulisse ; partout où la jeune fille se devait à son art, aux extériorités de sa profession, il s'abstenait rigoureusement de paraître ; et c'était, malgré
3i 6 L'OPERA ROMANESQUE
l'assentiment de Flore qui comprenait à merveille les nuances d'un scrupule aussi peu banal, un sujet d'étonnement, presque de bouderie chagrine pour Jeanne Ferneuil.
Elle eût été fière de se montrer au bras de Cyrille, d'avoir, devant tous, les attitudes de leur intimité, l'abandon câlin qui faisait, dans ses 3^eux graves, monter des larmes de bonheur.
— On dirait, se plaignait la fiancée, que vous rougissez de m'aimer.
— J'en rougis, petite; mais c'est de reconnaissance et d'amour.
— Alors, pourquoi ne plus venir me prendre au théâtre ou refuser de m'3r tenir compagnie ? Je vous assure que je m'ennuie à pleurer quand vous n'êtes pas auprès de moi.
— Tu ne comprends donc pas, disait Flore, ses grands yeux fixés sur le visage peiné de Cyrille, qu'il aime en toi la femme de demain : l'artiste la lui cache trop à son gré.
— Alors, ami, si je voulais rester au théâtre, vous ne seriez jamais mon mari ?
— Rien au monde — que votre refus — ne pourrait m'en empêcher; seulement...
Il hésitait ; Jeanne, étonnée, imaginait sa réponse :
— Vous seriez jaloux ?
— Oh! non, protesta-t-il avec fierté; mais je crois bien que je souffrirais... un peu.
LOFERA ROMANESQUE 317
— Souffrir, fit Flore en écho songeur, ce n'est rien; souffrir n'empêche pas d'aimer.
— Au contraire, affirma Paul Audran, qui corrigeait, près d'eux, son matériel à" Orphée et écoutait distraitement leur conversation.
L'aînée rougit, regarda le musicien avec une sorte de reproche ; puis elle reprit, sans que son visage exprimât autre chose que le doute :
— Peut-être, en effet...
Elle ignorait ses propres paroles, l'esprit ailleurs : Paul se figura qu'elle pensait à l'étrange opposition des deux caractères qui, pour le moment, abdiquaient ensemble dans le même amour :
— Jeanne voudrait être aimée de Cyrille devant les foules en extase, même un peu envieuses ; sa tendresse reste de théâtre jusque dans leurs fiançailles. Et si Guerbois descendait avec elle de son avion victorieux, s'il l'emportait, à travers un public émerveillé, dans le foudroyant démarrage d'une automobile de grand luxe, elle se figurerait le chérir davantage encore, se blottirait plus délicieusement contre son cœur; et peut-être Taimeraitelle mieux, vraiment. Flore, au contraire, se fût avec ravissement perdue dans la foule, au bras de Guerbois ; elle ne se serait souvenue de son métier que pour lui emprunter des procédés de dissimulation : changement de nom
318 VOPÊRA ROMANESQUE
dans les hôtels au cours du voyage de noces, promenades furtives et long-voilées dans les contre-allées des promenades publiques ou les wagons déserts d'un petit train de banlieue. Et Cyrille eût ainsi reconnu en elle les prédilections secrètes de son cœur.
L'ami romanesque, qu'il connaissait bien, n'en faisait pas moins toutes les volontés de l'espiègle, quand elles ne touchaient pas à sa résolution de demeurer dans l'ombre, les fois qu'elle était, par son art, mise en lumière devant le public. Il avait, de cette attitude, fourni à Jeanne une explication qui la consolait :
— Vous ne pouvez savoir, enfant, lui disait-il avec une pointe de mystère, quelle joie me donne mon isolement de vous, dans la foule qui vous acclame; je voudrais alors que nous puissions nous rencontrer tous les deux, échanger ensemble un regard sans avoir l'air de nous connaître. Pensez donc : il n'y aurait que moi qui saurais... Et c'est moi seul qui penserais, perdu comme un passant dans la multitude idolâtre : — Je l'aime; elle sera mienne : elle le sait et c'est à moi que son sourire s'adresse, dans le public où je disparais jusqu'à être impersonnel et comme inexistant.
— Je comprends, murmurait-elle toute songeuse.
Il était certain qu'elle ne comprenait pas très bien ; mais sa tendresse pour Cyrille lui faisait tout accepter de lui avec une foi charmante : elle n'avait plus que ses idées en tout, dès qu'il les avait dites devant elle.
— Son désir universel de plaire, analysait Audran , s'est fondu dans le bonheur de ne plaire désormais qu'à Guerbois ; c'est sa façon d'aimer à cette petite, et Cyrille n'est pas à plaindre.
En même temps, la jalousie de Jeanne s'éveillait : la vie sentimentale du romanesque ingénieur l'assiégeait de chagrins et de doutes. Elle était humiliée qu'il eût, peut-être, aimé des inconnues, plus belles à ses yeux de tout le mystère du passé ; ne songeait-il jamais à elles? N'y penserait-il plus, dans l'avenir?... Si elle allait ne pas savoir les lui faire oublier ! . . .
— Etrange peur ! lui disait Flore, devenue la confidente de toutes ses appréhensions. Pourquoi, sûre comme tu l'es de son amour, souffrir déjà des chimères de ton amour-propre?
Sa sœur était, ainsi, une indéchiffrable énigme pour son âme simple, sans un repli, sans un détour.
Un soir, Jeanne revint de l'Opéra dans un agacement boudeur :
— J'en ai assez, dit-elle à l'aînée, d'être séparée de Cyrille par un art que je vais détester sincèrement, puisqu'il le tient éloigné de moi.
320 VOPERA ROMANESQUE
Demain, j'irai demander ma résiliation à Verdier.
— Avant Orphée?... Tu le regretteras.
— Non, si tu n'en es pas peinée ; car, enfin, je vais te laisser seule là-bas ; il n'y aura plus qu'une Ferneuil au théâtre, comme il n'y en aurait, d'ailleurs, jamais eu qu'une dans la gloire.
— Ah ! la gloire!... Un mot... C'est toi, sœurette, qui auras choisi la meilleure part.
— Mais, toi aussi, tu te marieras ; et si tu veux, alors, quitter la carrière...
— Jamais! cria Flore, avec une sorte d'effroi. J'ai besoin du théâtre. C'est ma vie, mon refuge. Tout le reste m'est égal, vois-tu ! . . . Ah ! mon Dieu! qu'est-ce que je deviendrais sans mon art?
Jeanne, surprise, la regardait.
— Comme on change! murmura-t-elle.
— Que veux-tu dire ?
— Il y a quelque temps, c'était moi qui me refusais à admettre une désertion pareille de tout ce que j'aimais au monde; toi, tu l'envisageais sans t'insurger contre elle. Et maintenant, c'est moi qui...
— Oui, petite Jeanne : l'amour a été plus fort que ta vocation.
— Et c'est lui qui fixe la tienne.
— Oue crois-tu là ?
Elle avait pâli, anxieuse de la réponse :
— Ce que je sais : sans Orphée, ton art te serait plus indifférent ; c'est le théâtre qui va te rapprocher encore de son auteur.
— Oh ! Jeanne ! toujours cette plaisanterie ! . . .
Mais elle eut un sourire rassuré : l'enfant, déroutée, ne lisait pas en elle le secret dont elle étouffait ; mieux valait lui donner le change et se défendre mal d'avoir l'air ému de cette agacerie; tout, plutôt que de trahir devant sa sœur l'affreuse détresse qui la consumait !
Elle ne combattit donc pas sa résolution ; elle lui paraissait normale et même raisonnable.
— Seulement, avait recommandé la cadette, garde-moi le secret envers Cyrille jusqu'à ce que tout soit terminé.
Serge Verdier ne fit aucune objection ; il accepta la résiliation et promit d'être, au mariage, le premier témoin de Jeanne Ferneuil. Longtemps, dans son bureau, où, devant lui, défaillait une rose, fleurissant de beauté mourante la sévérité du mobilier national, il garda l'espiègle fiancée et la fit parler de sa carrière, de ses impressions, des souvenirs qu'elle garderait après son passage en météore dans l'énorme et retentissante Maison.
— Dommage, pour Audran et pour nous,
322 LOFERA ROMANESQUE
que vous n'attendiez pas la première âC Orphée : le rôle de l'Amour vous allait si bien !
— J'espère que c'est l'opinion de mon fiancé, dit-elle assez étourdîment, en se jetant tête baissée dans cette répartie légère.
Il la regarda s'éloigner avec mélancolie ; il était, ce jour-là, lassé de sa vie impersonnelle, prêt à se plaindre du sort et même à accuser l'existence de lui être plus lourde qu'aux autres.
— Ce Guerbois! fit-il sans aigreur. Va-t-il être heureux!... Jeune encore, il recommence toute sa jeunesse et s'offre un amour printanier, comme un sous-lieutenant de la veille. Cette petite Ferneuil emporte, en s'en allant, beaucoup de la grâce dont se pare encore notre déjà vieil Opéra ; positivement, elle va me manquer aux répétitions ; et quand je la lorgnerai, perdue pour nous dans notre public du lundi, de l'autre côté de la rampe, il me semblera que j'ai dix ans de plus.
Jeanne s'en allait, souriante, allégée ; mais elle ne levait les yeux sur aucun de ses camarades : elle redoutait d'être émue et d'éprouver un regret dont elle se fût accusée comme d'une faute envers Cyrille II l'attendait devant la loge des Barthélémy.
— Je voudrais savoir, fit-il. intrigué, pouri vous m'avez si despotiquement mandé ici
— Regardez-moi. Me trouvez-vous changée ?
— Toujours : il n'y a jamais en vous deux fois la même femme.
— Compliment de don Juan.
— Oh ! d'amoureux seulement.
— Avec un homme comme vous, c'est la même chose ; mais je vous chercherai querelle plus tard. Jetez les yeux sur moi et comprenez...
Il fut, en effet, surpris de son nouvel aspect : elle portait une toilette sombre, une toque de jeune fille, des chaussures de marche, fortes et menues à la fois.
— Tenue de petite bourgeoise en voyage, énonça-t-elle très gaîment.
— En voyage de noces ?
— Sans doute. Nous venons de faire nos adieux à Jeanne Ferneuil, pensionnaire de l'Opéra.
— Je ne comprends pas.
— Ingrat!.. Sachez que j'ai résilié mon engagement et quitté pour toujours le théâtre. Voilà ce que je voulais vous annoncer, monsieur mon mari... bientôt.
Il eut un élan, la prit dans ses bras, en pleine cour de l'Opéra, et mit un baiser tremblant sur sa voilette à grands ramages, un peu au hasard, vers le coin de sa bouche de fleur, lui semblat il dans sa confusion soudaine : car Cvrille
n'était pas l'homme des effusions en public ; déjà, il rougissait, songeant aux regards qui les avaient surpris, sans doute, chez les Girard, tandis que Jeanne, ravie, riait d'aise à la même pensée.
— Et tu ne regrettes rien? demanda-t-il impétueusement et tout à trac.
— Oh ! si ! je regrette d'avoir perdu tant de temps ; nous pourrions être mariés depuis six mois.
— Quoi !... ton théâtre?... le public?... la gloire?...
— Ça ne vaut pas la joie d'être tout simplement heureux.
Ils arrivèrent rue delà Bienfaisance en riant comme deux écoliers.
— Vite ! crièrent-ils à Flore, à travers la porte de sa chambre dont elle avait mis le verrou, habille-toi et descends : nous allons au Bois.
— J'ai à travailler, essaya d'objecter l'aînée.
— Tu travailleras demain... Nous avons besoin de toi pour retrouver l'allée de l'autre été, tu sais bien...
— Mais non, je ne sais plus.
— Eh bien, nous la chercherons ensemble. Dépèche-toi.
Ils l'emmenèrent, presque de force, à la
Cascade, dans un restaurant éblouissant de cristaux et d'argenterie. Après le dîner, — Flore s'était plainte de la migraine et avait parlé peu, — ils souhaitèrent marcher dans la fraîcheur des arbres.
— Renvoyons la voiture à la porte Dauphine, proposa Jeanne, pour nous contraindre de la rejoindre à pied.
Leur lent retour, dans la nuit noire, fut silencieux ; sous le couvert des allées où ils discernaient à peine le sol, ils s'étaient pris le bras, Cyrille au milieu des deux femmes, et cheminaient à l'aveuglette dans l'obscurité moite de l'avenue. Ils contournèrent la cascade, s'attardèrent autour de son bassin à regarder fumer l'eau tiède d'un déversoir sulfureux, gravirent le trottoir montant et se dirigèrent vers la ville.
— Comme on est isolé, ici ! frissonna Jeanne ; savez- vous bien que j'ai peur?
Elle se serra contre Guerbois dont le bras étreignit tendrement le sien, tandis que celui de Flore, de l'autre côté, glissait et lui échappait sans qu'il songeât à le retenir ; quand il s'en aperçut, ils avaient déjà fait quelques pas...
— Non, merci, assura-t-elle ; j'aime mieux marcher seule, dans l'allée : le trottoir n'est pas assez large pour trois.
Elle s'éloigna des fiancés, les devança sur la route grise, plus distincte à leurs yeux accoutumés maintenant au fourmillement, éclairant un peu, des étoiles. Jeanne et Cyrille, comme à regret, avançaient sans dire un mot : leurs mains s'étaientrencontrées, tièdes et nerveuses ; Flore, non loin d'eux, tressaillit au bruit maladroit d'un baiser.
Ils parvinrent enfin dans la clarté électrique du Pré-Catelan ; des automobiles passaient, ronflantes, accrochant aux sous-bois déserts les sillages fumeux de leurs lumières.
— Prenons par la contre-allée, proposa Flore. Il me semble que je la reconnais ; c'est là, Jeannette, que nous sommes venues si souvent...
C'était une sente sinueuse, abritée d'arbustes et de bosquets épars ; des bancs, de loin en loin, y conviaient les passants à se reposer. Derrière une charmille feuillue, qui faisait écran entre la route et le sentier, ils vinrent s'asseoir dans l'humidité saine d'une berge où jasait un bruissement de source.
— Ici, nous avons rêvé; nous éLions heureuses, murmura l'aînée.
— Moins que ce soir, dit Jeanne, en regardant avec enivrement, dans les )reux obscurs de Cyrille, luire le reflet d'un lampadaire qui se ranimait tout à coup.
Et Flore put voir les mains des fiancés se chercher dans l'ombre, sur le dossier de leur banc rustique.
— Ah ! fit-elle avec un soupir, sait-on jamais?... Demain! qui peut nous dire comment sera demain ?...
— Nous, assura Jeanne dans une langueur abandonnée au destin ami. Et toi-même, sœur chérie... si tu le veux.
— On ne veut pas ; on subit les choses.
Ils sentirent quelle était triste et ne parlèrent plus. D'ailleurs, à quoi bon? L'étreinte de leurs mains unissait leurs cœurs éloquents. Le silence exprimait pour eux des pensées diffuses ; aucun langage ne les eût précisées avec charme, aucun dialogue avec fidélité. Flore eut un frisson que remarqua sa sœur :
— Tu as froid?... Allons-nous-en. La voiture est là, au tournant de cette fourche.
— Oui, supplia 1 aînée, rentrons ; je n'ai pas le droit de m'exposer à être malade : Orphée passera dans quinze jours.
Elle parla de l'ouvrage avec enthousiasme, s'enfiévrant à des récits volubiles, fort inattendus de sa part ; comme pour s'étourdir, elle détailla les études, le travail acquis et ne dédaigna même pas de noter au passage quelques racontars acérés.
— Tu deviens joliment « théâtre », constata
Jeanne. Depuis que j'ai quitté l'Opéra, — il y a moins d'un jour ! — tu as hérité de mes curiosités cabotines, comme tu les appelais ; et c'est Paul, demain, qui va être étonné de me retrouver en toi !
— On arrive à aimer, mieux que leurs qualités mêmes, les travers de ceux que l'on chérit : et ma famille lyrique me devient amicale jusque dans ses défauts. Maintenant que je ne crains plus pour toi les méchancetés de l'arrière-coulisse, je puis les entendre sans alarmes.
Chez eux les attendait l'auteur ôî Orphée ; il travaillait, sous la lampe de la tante Lescasse, avec une agressive mauvaise humeur.
— Vous auriez bien pu démissionner après la première, jeta-t-il à la fiancée toute rose de contentement ; voilà que je suis obligé de changer, dans votre rôle, des passages écrits pour vous : votre remplaçante ne s'en tire pas.
— On finira par me regretter ! s'écria Jeanne. Je n'aurai jamais eu tant de succès.
Audran et Ferneuil — il riy avait désormais plus d'équivoque, au théâtre, sur la personnalité de ce nom — travaillèrent devant le piano; Jeanne et Cyrille, assis côte à côte, feuilletaient, presque sans les voir, les albums d'où se levaient à chaque page des vols joyeux de souvenirs. Par-dessus la partition d'Orphée,
Paul les observait de temps à autre avec une sorte de rancune grandissante : tout le secret de Flore lui était connu ; il souffrait, presque autant qu'elle et avec moins de dissimulation, de l'égoïsme candide des fiancés : l'évidence de leur bonheur torturait l'artiste vibrante d'une âpre et cruelle joie. Il le sentait à sa voix expressive, plus sombre quejamais, plus émouvante aussi, — au tremblement de ses mains diaphanes sur la page qu'elle allait tourner, aux meurtrissures de son admirable et douloureux visage, bouleversé d'un désespoir sans nom.
Mais ils ne voyaient donc rien, ces deux êtres qui eussent dû tout deviner !... Ils aimaient Flore, cependant ; chacun eût, pour la sauver, exposé sa vie, multiplié les sacrifices, renoncé peut être à son bonheur s'il fût devenu l'unique rançon de son existence à elle. Comment ne percevaient-ils pas l'immensité du sacrifice qu'elle leur faisait?
— Elle n'avait qu'un mot à dire, et Cyrille était séparé de Jeanne pour toujours, même en refusant sa tendresse à la fiancée des premiers soirs, songeait Audran avec un peu de colère. Ma pauvre « Orphée» !... Guérira-t-elle jamais de la passion qui la dévore?...
Il lui sembla qu'elle en devait guérir; à mesure qu'elle chantait, sa voix s'amplifiait,
plus poignante et plus belle; les traits de sa pauvre figure se détendaient, moins émaciés tout à coup ; on eût dit que sa douleur à elle fondait dans la douleur de son personnage et allégeait son cœur de sa misère.
— Ainsi s'en ira d'elle son mortel amour, espérait le musicien, comme le sang noir d'une blessure qui ne guérissait plus et dont un coup brutal détermine l'épancliement sauveur... Alors, elle pourra regarder s'aimer ces deux égoïstes en souriant de leur groupe romantique ; peut-être même les trouvera-t-elle un peu ridicules. Ce serait la revanche de son chagrin.
Jeanne et Cyrille, émus aussi par les accents déchirants d'Orphée, avaient relevé la tète; ils ne souriaient plus ; ils voyaient Flore souffrir et crier devant eux comme une blessée que soulagent les plaintes; et ils se figuraient en être touchés davantage parce que leurs âmes, plus sensibles d'aimer, tremblaient au gré de toutes les détresses, qu'elles fussent de deuil ou d'amour.
Le lendemain, ils revinrent seuls, le soir, sur le banc discret de la contre-allée du Bois ; ils s'étaient évadés, une heure, de la baignoire où ils entendaient, avec Diélyne et Flore, les lamentations de Werther ; Cyrille avait proposé aux trois femmes de passer un entr'acte
sur la terrasse d'un café du boulevard ; mais les deux autres avaient refusé de sortir pour lui laisser emmener Jeanne.
— Si nous allions au Bois, dans « notre » allée, proposait aussitôt la jeune fille, que le va-et-vient de la foule étourdissait un peu, dans cette tiède nuit du printemps.
Guerbois, charmé de l'escapade, avait fait stationner l'auto au carrefour du Catelan ; ils étaient tous deux revenus s'asseoir derrière le charme aux feuillaisons tendres, sur le banc ténébreux de la veille. Elle écoutait, frileusement blottie dans son manteau clair contre la robuste épaule de l'ami, le récit renoué vingt fois de ses espérances et de ses doutes ; il les contait avec une émotion prenante, jamais de la même façon : chaque version nouvelle fourmillait de détails refleuris au fond de sa mémoire.
Soudain passa dans l'allée, à trois pas de Jeanne et de C3'rille, une auto-taxi fermée, descendant en vitesse vers la Cascade ; les regards de la jeune fille saisirent, dans une vision rapide, la silhouette d'une femme qui, toute seule au fond de la voiture, s'était penchée vers eux en les découvrant derrière l'écran de feuilles tendres qui les dissimulait à demi. Jeanne eut un choc au cœur, crut reconnaître la passante et s'écria :
— C'est impossible !
— Qu'est-ce qui est impossible, petite Jeanne? demanda Guerbois interloqué.
— Mais. . . tout ce que vous me dites. . . Ainsi, vous m'auriez aimée à ce point dès notre première rencontre?...
Il en détaillait les preuves et ne songeait qu'à retarder le retour rue Favart.
— Allons-nous-en, finit-elle par lui proposer. Nous entendrons avec Flore le dernier acte de Werther. J'ai horreur, pourtant, de cette mort ; mais la musique en est si belle ! N'est-ce pas que c'est un dénouement absurde ?
— Peut-être. . . Et cependant, quel autre serait plus humain ?
— Vivre en ami près de Charlotte ; l'aimer de tout son cœur sans l'offenser d'un propos indigne...
— C'est impossible : il n'y a pas de ces héroïsmes de roman.
— Croyez-vous ?
Elle tressaillit : l'auto mystérieuse remontait Tallée; Jeanne, parla portière béante, en scruta l'intérieur obscur ; la même promeneuse, blottie et méconnaissable dans le noir, put les regarder à son aise : la voiture allait moins vite. Quand elle fut passée, la jeune fille, appuyée au bras de Guerbois, la suivit des yeux , le cœur serré d'une indéfinissable
angoisse. Et, brusquement, alors que, les ayant distancés, l'auto filait, à vingt pas, vers le premier lac, Jeanne s'arrêta et faillit jeter un cri : dans le carreau d'arrière, démasqué soudain, deux yeuxétincelants en un visage pâle, visible à demi dans le cadre exigu de la vitre, s'étaient fixés, hagards un peu, sur les fiancés en pleine lumière.
— Mais c'est Flore ! assura la jeune fille avec une peur inexprimable.
— Flore?... Elle est à l'Opéra-Comique !
— Qui le prouve ?
— Vous allez voir ; dans dix minutes, nous serons auprès d'elle. D'ailleurs, elle nous aurait reconnus et rejoints...
Quand ils rentrèrent rue Favart, l'ouvreuse leur apprit que la baignoire était vide :
— Ces dames sont parties.
— Vous voyez ! fit Jeanne, rendue à toutes ses alarmes.
— Rentrons aussi ; Flore vous dira ellemême qu'elle n'est pas venue au Bois.
Ils s'attardèrent au café de la Paix et ne parvinrent rue de la Bienfaisance qu'aux environs de minuit.
— Flore! fit madame Lescasse qui les attendait : elle vient de rentrer ; Diélyne a voulu partir plus tôt. Elle l'a mise chez elle avant de revenir.
— Et tu es sûre qu'elle n'est pas allée au Bois ?
— Quelle idée !
— A la bonne heure ! Mais j'aurais juré que c'était elle.
— Impossible : Flore m'a priée de l'excuser ; elle s'est couchée tout de suite, trop fatiguée pour vous attendre.
Les deux fiancés se séparèrent à regret.
L'aînée, cependant, s'était enfermée dans sa chambre ; elle se garda de répondre au heurt discret de la jeune fille qui demandait à demivoix si elle était déjà endormie.
Non, elle ne dormait pas ; peut-être ne pourrait-elle, de toute la nuit, fermer les yeux et trouver le sommeil ; car c'était bien elle que Jeanne avait entrevue dans l'auto rouge de l'allée qui mène au Catelan. Diélyne, obligée de partir, l'avait tout de suite laissée seule dans la baignoire ; la solitude lui fut odieuse ; la musique de Werther et la situation dramatique achevèrent delà bouleverser. Elle voulut, dans la nuit, fuir le théâtre, espérant se déserter elle-même ; le banc rustique de la contreallée aux souvenirs, devenus, depuis la veille, à la fois si tristes et si chers, l'attirait, elle aussi. Elle s'y fit mener à toute allure. Par bonheur, au lieu de débarquer étourdiment devant les deux fiancés, qu'elle croyait attablés
encore sur le boulevard, elle les reconnut cent mètres avant d'arriver sur eux, eut le temps de donner un ordre et les dépasser en vitesse.
Puis, tout de suite, un lancinant désir de les revoir, d'épier leur attitude, de se torturer de leur bonheur, la fit retourner en arrière et repasser devant le banc qu'ils allaient quitter. Ses yeux alors étaient si brouillés de larmes qu'elle ne saisit point le geste surpris de sa sœur, bien près de la reconnaître. Elle ne distingua que leur joie amoureuse, le bras de Cyrille jeté autour des épaules de Jeanne, tout ce qui pouvait broyer son cœur et le poignarder de la plus inavouable jalousie.
Etendue toute habillée sur son lit, rigide et blême ainsi qu'une morte, immobile comme elle, Flore Ferneuil ne donnait plus signe de vie ; mais, de ses yeux fermés, tombaient, une à une, des larmes, continues d'abord et plus lentes enfin, ruisselets amers qui glissaient des joues si pâles au creux de l'oreiller, comme sur le sable les dernières gouttes d'eau dune source qui va tarir.
\ERGE Verdier donnait la répétition |l générale d'Orphée en gala pour les victimes d'une catastrophe nationale.
- Je n'ai, dit-il à Paul Audran, trouvé que ce moyen pour me soustraire aux vingt mille demandes de places qui m'étaient adressées de tous les coins de Paris, la plupart avec des titres réels à une invitation ; les quinze cents premiers inscrits au bureau assisteront seuls à votre générale : jamais, depuis trente ans, aucune autre n'avait été aussi demandée dans le palais Garnier ; je vous en fais mon compliment. Vous êtes en passe de devenir l'auteur capitaliste d'un chef-d'œuvre.
— Mais tout cela, grommela le musicien à part lui, ne vaut pas l'amour de Flore Ferneuil.
C'était son idée fixe, l'obsession de sa vie. Il consultait puérilement les uns et les autres sur les probabilités futures de sa passion.
— Petite Marie Marteau, demandait-il à la danseuse, avez-vous aimé déjà ?
— J'ai cru, murmura lentement la jolie dormeuse éveillée, sans que bougeât un muscle de son visage.
— Et vous avez guéri vite ?
— En quelques jours, je suppose.
— Dites-moi comment.
— Endormant! risqua Valmiger. Pardon, Marie : c'est pour rimer.
— Mais non, lança Daléas : « il » en aimait une autre et nous l'a fait bien voir.
— Ça n'empêcherait rien, prétendit Pascal Laramet.
— Au contraire, conclut Paul un peu crispé.
— Valmiger est dans le vrai : dormir, c'est oublier... un peu, parodia la danseuse.
— Alors la rime avait raison. Cliquetis de mots assez désuet! s'exclama Barny, très occupé, à la Chambre, depuis quelque temps, de chansons et de bouts-rimés.
Marie Marteau les quittait en riant : elle avait totalement oublié Cyrille et, sincère, ne se souvenait même pas de l'avoir jamais aimé.
— Depuis le jour où il m'a menée en avion, disait-elle, j'ai su qu'il n'y aurait pas moyen de dormir avec un pareil casse-cou. Il m'a fait trop peur.
Elle n'avouait pas que le calme très doux, somnifère un peu, de Valmiger lui avait paru préférable ; elle pensait sérieusement, entre
deux songes, à le lui avouer; il avait d'ailleurs fait d'elle un portrait étourdissant de réalité : elle y tombait de sommeil à faire irrésistiblement bâiller les cinquante-quatre sujets de la danse. Mais elle était toujours la plus jolie, et sa douceur nonchalante captivait le peintre, épris de mélancolie muette.
— Allons voir, disait-il, monter la foule dans le légendaire escalier; ainsi, Pierre Bouvier constatera une fois de plus que Garnier avait prévu toutes les mises en scène et harmonisé ses marbres polychromes aux cohues élégantes des soirs de gala.
Le coup d'œil, en effet, du haut des balcons du foyer, était féerique : accoudées sur les balustres et en toilettes étincelantes, laissant négligemment retomber, devant les rinceaux de bronze et les rampes d'onyx, des manteaux aux chatoyants revers de mousseline ou de moire, les femmes étaient plus belles encore de toutes les splendeurs qui les environnaient. Sur l'escalier, entre la double haie, écarlate et or, de la garde républicaine, dans la multitude chamarrée d'uniformes et constellée de ces éblouissantes fleurs de luxe que sont, sans rivalité dans le monde, les Parisiennes de Paris dès qu'elles consentent à se donner en spectacle, le flot des invités montait dans une rumeur où conversaient sans vociférer les
reines spirituelles de l'aristocratie, les princesses élégantes de la grande bourgeoisie, riche depuis des siècles, ennoblie surtout par des traditions d'élégance native et d'incomparable bon goût.
— Un Véronèse ! disait le baron de Frascaty, debout, auprès de Valmiger, derrière un groupe de jeunes filles, dont la beauté, les attitudes et la gaîté de grande allure faisaient sensation dans l'un des balcons de l'avant-foyer.
Toutes les baies ouvertes sur l'escalier inondé de lumière sertissaient ainsi des tableaux de charme, que les habits noirs n'assombrissaient pas outre mesure, la plupart se dissimulant derrière les piliers trapus des galeries. Cette gaîté bruissante qui donne, aux soirées solennelles de l'Opéra, « l'air de fête » dont se préoccupait tant Charles Garnier, animait la foule sans recueillement. Seuls sans doute, dans l'immense vaisseau dont les fenêtres et les portes débordaient, à travers le gris bleuté du soir parisien, en projections de chaude lumière, Paul Audran et ses interprètes se taisaient, émus à pleurer, dans l'attente fiévreuse de cette première d'Orphée. Flore, qui n'avait voulu voir personne depuis le matin, paraissait accablée de lassitude. Verdier était venu, dans sa loge, détailler en apparence son costume, copié sur les métopes grecques des musées;
L'OPERA ROMANESQUE 34 i
mais il demeurait surtout préoccupé du résultat de sa mise en scène pour l'Enfer et les Champs-Elysées.
— J'ai fait une folie, confiait-il à Néro, sans songer à son insignifiance ; c'est encore la réalisation d'un rêve de Garnier : la suppression des praticables de scène, au moins sur deux plans de profondeur. Toutes les parties du plancher y sont mobiles ; des ascenseurs sur tige hydraulique les abaissent ou les élèvent à mon gré. Plus de bâtis énormes, manœuvres péniblement par cent machinistes ! Un coup de sifflet et mes deux plans se hérissent en collines, se creusent en vallées, empruntent aux effets d'un tremblement de terre ses bouleversements et son chaos. Il ne reste plus qu'à vêtir ce désordre de fermes peintes et de bandes déclives ; c'est l'affaire de trois minutes.
— On ne vous reprochera pas d'avoir eu l'horreur du nouveau, lui dit Daléas ; votre perspective gigantesque des Champs-Elysées, qui va, assure-t-on, jusqu'à la glace du foyer de la danse, vous assure, ce soir, l'unanime succès.
— Et demain, soupira Serge, il faudra s'ingénier à trouver autre chose, à varier ses effets, à progresser avec l'inventive évolution des autres scènes.
— Ce sera comme ça pendant un quart de
siècle; car vous ne nous quitterez pas de sitôt.
— Dans dix ans. Il ne faut pas s'éterniser en des fonctions qui demandent un renouvellement perpétuel; le théâtre, d'ailleurs, dépasse ses initiateurs eux-mêmes de toute la poussée de son essor. Ils ont beau se tenir au courant, lire ce qui s'écrit, étudier ce qui s'ébauche, essayer de suivre leur temps que le génie seul peut précéder, ils finissent par se rouiller dans des besognes routinières ou s'endormir sur des succès périmés. L'activité, renouvelée sans cesse, d'un Sardou, d'un Albert Carré, est, au théâtre, un phénomène rare et qui tend encore à devenir plus difficile : là, comme ailleurs, la spécialité détruira l'aptitude atout.
Des artistes arrivaient, en groupes où Ton reconnaissait quelques professionnelles des grands gestes lyriques, Jeane Hatto à sa démarche de canéphore, Jenny Passama à l'ironie armée de son sourire, Mathilde Salle et Berthe Sirède au sillage en éclats de rires divertis de l'esprit drolatique et des pittoresques bons mots dont elles égayaient les habitués, Léa Piron, décente et hardie comme une élégante du Directoire, Brozia, Lina Cavalieri, Trouhanowa et la rieuse théorie des nouvelles, où les curieux nommaient, auprès des débutantes comme Le Senne ou Jeanne Bourdon, Mary Garden, Chenal et Borgo.
Soudain, un mouvement de tous jeta les familiers de la maison au-devant de Jeanne Ferneuil, apparue à l orée du couloir de scène ; elle traversait le plateau pour rejoindre Fiore et lui tenir compagnie usqu au dernier instant. Délicieusement vécue de denelle blanche, pâle un peu d émotion et d être, depuis la veille, la fiancée la plus en vue de Paris, la jeune fille avait un air de gravité qui la changeait aux yeux de ses camarades. Toute sa coquetterie aguicheuse avait sombré dans un maintien de joie distraite où se discernait pourtant une vague expression de mélancolie. Moins jolie peut-être, au sens littéral du mot, qui sied surtout à l'éclat d une gaîté joueuse, Jeanne paraissait plus belle d ressemblait davantage à Fiore Ferneuil.
Elle fut choyée, adulée, assiégée de compliments et d'une sorte d'ovation de tous les cœurs qui compromit sa sérénité : une larme d'attendrissement noya ses yeux : elle eut, quelques instants, le regret d'avoir perdu le théâtre et l'effusion — plus chaleureuse que sincère, mais qu'importe ! — de ses camaraderies ; elle dut brusquer son « au revoir » et regagner, encore troublée d'un doute fugitif, la loge où Flore se recueillait dans une solitude interdite à tous.
Ses compagnons de la veille regardaient, au
tournant du onzième plan, disparaître la silhouette gracile, penchée un peu, de celle qu'ils croyaient aimer comme l'on chérit, en famille, les Benjamines tard venues ; mais, déjà, ils percevaient, à leurs propos qui se dispersaient de tous côtés, quelle distance la séparait d'eux, quelle différence de rêve et d'idéal. Jeanne Ferneuil n'était plus, maintenant, àleursyeux, qu'une passante et une spectatrice ; en les désertant, elle n'avait pas encouru le reproche de leur affection ombrageuse, exclusive aussi : c'était seulement comme s'ils ne l'avaient jamais connue ou si la mort leur avait pris l'enfant chérie du Prophète et d'Armide, qu'ils reverraient toujours, au fond de leur cœur pas oublieux, entre Alvarez et Flore, sous le costume de Berthe, jolie à miracle et si coquette que tous les yeux se détournaient sur elle quand elle riait au nez de Fourquet, grondeur intimidé, demeuré muet en sa présence.
Et, de leur avoir pris la joie vivante de ces distributions, Cyrille Guerbois, pourtant aimé dans la Maison, devenait lui-même un indifférent ; son égoïsme, envié de ceux qui ne disaient rien, se banalisait à leur gré de fatuité mondaine, la plus commune de toutes pour ce milieu romanesque, éternellement adolescent.
Devant l'escalier du foyer de la danse, une gamine toute rose jaillissait du parquet dans
une détente de ressort, aux exclamations admiratives de ses camarades et d'une demi-douzaine d'abonnés, passionnés de chorégraphie :
— Kerkine a réussi « l'entrechat dix » ! criait tout un quadrille éperdu d'enthousiasme. Faut la porter en triomphe.
— Va voyager ; reviens de Russie, conseillaient des mimes, pas jalouses ; et ta fortune est faite.
Plus loin, un bibliothécaire érudit arrêtait Serge affairé :
— On dit que vous allez fermer rigoureusement la coulisse, même aux abonnés.
— Laissez dire.
— C'est pour vous prévenir qu'un ordre du Roi, en date du 5 avril 1774, n'a pu réaliser cette défense. La République sera-t-elle plus obéie que la Monarchie ?
— N'y comptez pas, répondit Verdier en riant au nez du fâcheux...
— Bien que le corps de ballet soit sans culotte, compléta le facétieux Cariléon qui passait devant le foyer.
Deux ustensiliers se querellaient à l'avantscène pour amener Fourquet aux pires injures ; mais le brave homme, soucieux, demeurait absorbé, consultait fiévreusement sa montre et se jetait sur le rideau pour examiner, par le trou du côté cour, la salle étincelante qui
se remplissait trop lentement, le public s'attardant aux encombrements pittoresques des couloirs et de l'escalier.
Les avertisseurs électriques commençaient pourtant à grelotter à tous les étages du théâtre : les loges se garnissaient peu à peu, échangeaient des signes discrets et bavardaient à l'envi. Un vacarme assourdi, dans le pourtour des fauteuils, filtrait jusqu'aux premiers plans de la scène, énervant Audran et Laramet qui arpentaient le plateau sans rien voir :
— Singulière atmosphère de recueillement pour l'éclosion d'un chef-d'œuvre ! grognait Pascal.
— Laisse -moi donc tranquille ! s'irritait Paul. Mon Orphée n'est qu'un « navet » qui a du toupet ; on voit ces choses-là trop tard. Ah ! si l'on pouvait faire, ce soir, une bonne grève du personnel, pour que cette première n'ait jamais lieu!...
Verdier riait des boutades du musicien. A mesure qu'approchait l'heure de la représentation, peut-être de la bataille, il retrouvait tout son sang-froid. Diétyne et Raymonde Nozal descendaient vers lui, encadrant Flore Ferneuil, que sa sœur, plus émue qu'elle, tenait embrassée.
— On va commencer, dit le directeur à la
cadette. Guerbois vous attend dans la loge de face qu'il a louée pour vous. Allez le rejoindre et le rassurer : quand je vous dis que je réponds de tout ! . . .
— Est-ce qu'on sait?... riposta la jeune fille, sans songer à sourire, peut-être pour la première fois de sa vie.
L'aînée la regardait s'éloigner ainsi qu'un naufragé voit repartir le sauveteur contraint de l'abandonner ; et comme elle épiait, autour d'elle, le réconfort d'un signe amical, d'un confiant visage, elle tressaillit de tristesse : les yeux de Paul Audran la brûlaient d'un regard de passion, cherchant à lire en elle la torture qui les meurtrissait tous les deux ; ils avaient, ce soir-là, une âme unique : un lien plus indestructible que le plus impérissable amour allait à jamais les river l'un à l'autre. vSous son costume de demi-dieu, inspiré de la statuaire grecque et des modernes eurythmies, Flore avait la beauté d'une idole païenne ; un peu barbare, sa douleur exprimait la révolte du héros contre les forces aveugles : l'Eurydice perdue vivait en elle, non point comme un symbole de l'imagination, mais avec toute la réalité de la détresse.
Valmiger, à quelques pas, crayonnait fébrilement une étude, essayant de noter, en traits inachevés, ce visage farouche dont les regards
les plus distraits admiraient, avec étonnement, la plus qu'émouvante beauté.
— Commencez ! cria Verdier d'une voix grave .
Darcyl voulut frapper lui-même les trois coups annonciateurs :
— Ce soir, c'est une date historique, assurat-il.
Le rideau s'enleva dans un frémissement ; en même temps, Paul Vidal découplait dans l'orchestre les tumultes des cuivres et des bois, fondus dans le sanglot immense des violons.
Audran, très pâle, s'effondra au fond de la loge de scène, avec une sensation d'agonie : son œuvre le quittait pour toujours : elle appartenait au public.
Ce que fut cette soirée, personne ne sut le dire dans toute sa réalité ; les meilleurs informateurs du lendemain, ceux même qui consacrèrent, au triomphe inouï du musicien et de l'interprète, les plus fidèles articles ne purent mesurer la portée de l'inégal chef-d'œuvre sur la musique universelle de l'avenir. Abolissant à jamais le despotisme des traditions d'antan, fondant en face du prestigieux chaos wagnérien l'ère, affranchie enfin, d'un lyrisme nouveau, V Orphée de Paul Audran égalait aux dimensions surhumaines de TOpéra le drame qu'il avait bâti pour elles.
Des erreurs violentes, des fautes voulues déparaient, pour les éclectiques, certaines pages de la partition ; mais elles dérivaient aussitôt, emportées dans le formidable torrent d'une inspiration de génie, qui ne laissait à l'auditeur ni le temps de se ressaisir, ni la volonté de s'analyser. Serge Verdier, en donnant à l'ouvrage les proportions mêmes du colossal vaisseau, l'avait hardiment situé dans son plan ; c'était la preuve inattendue que l'énorme scène pouvait s'animer d'une vie intense jusqu'à même déborder son cadre gigantesque. Orphée s'y installait pour un demi-siècle, comme un chef barbare dans une cité byzantine, habitée naguère par des patriciens de décadence ou des moines dégénérés.
Et ce public de gala, si uniquement passionné de frivolités, de mondanités étriquées et falotes, cette foule, fermée aux enthousiasmes par l'usure élégante de ses nerfs, fut soudain changée en frénétique adepte du génie nouveau. Les femmes déchiraient leurs gants à l'applaudir ; les hommes s'enrouaient à crier les noms de Paul Audran et de Flore Ferneuil ; à la fin des actes, pendant dix minutes, il fallait, sans les nombrer, relever tant de fois le rideau qu il finissait par demeurer en suspens dans une tempête d'ovations et d'inlassables rappels.
Mais c'était en vain que deux mille voix
350 VOP'ÊRA ROMANESQUE
émues appelaient en scène le compositeur ; derrière le volet entr'ouvert de la meurtrière ménagée vers le public, à l'angle de la loge directoriale, Audran ne voyait les mains tendues, les visages blêmes et brillants de larmes que dans une sorte de brouillard ; il regardait Flore Ferneuil, debout en scène, au milieu des autres artistes ; et la désolante évidence le frappait : l'interprète d'Orphée était absente d'elle-même ; la fixité de ses yeux l'attestait ; son regard, qu'il suivit jusqu'aux loges de face, mena le sien sur Jeanne et sur Cyrille, debout, éperdus d'enthousiasme et d'orgueil, à demi penchés sur la salle en délire. Alors, il comprit le drame qui dévastait l'âme de Flore et frémit d'impuissant désespoir ; les deux fiancés, tendrement pressés l'un contre l'autre, ne détournaient leurs yeux de la sœur triomphale que pour se regarder avec amour. Et rien, alors, ne gênait en eux cet échange muet de leurs âmes, ni les acclamations voisines de ceux qui, les ayant reconnus, les félicitaient à grands cris de la victoire, ni le souci de correction dont Guerbois était toujours hanté devant la foule, pas même, enfin, le regard immobile de Flore, qui ne savait plus voir, dans l'énorme salle, que l'enlacement de leurs mains frissonnantes, meurtries de l'avoir applaudie avec fanatisme.
Tout croula, pour Audran, dans une indifférence morne. Il ne répondit plus aux éloges des abonnés, aux compliments frémissants de ses amis. Le succès, confirmé et accru d'acte en acte, tourna pour lui au triomphe unanime; il n'en fut pas grisé comme s'y attendait Serge. Sa contenance, ses distractions donnaient à penser qu'il considérait sa prestigieuse aventure comme un succès d'estime, suffisant à récompenser, selon ses désirs, l'effort qu'il avait tenté.
Le public du gala, venu pour une solennité mondaine dont il avait, d'avance, réservé les longs entr'actes à des causeries ou à des visites salonnières, ne se reconnaissait plus ; son unique souci était Orphée, son auteur, ses interprètes, l'orchestre de Paul Vidal, les chœurs irréprochables, les décors de Barcugnas et leur coloris flamboyant, la mise en scène de Verdier et ses perspectives à l'infini. Pour le première fois, depuis longtemps, il n'était, à l'Opéra, question que de musique ; les ennemis de Paul eux-mêmes — et le nombre en augmentait à mesure que se multipliaient les ovations du public — taisaient prudemment leur déconvenue et paraissaient gagnés à l'allégresse universelle.
Chacun des éléments de la représentation eut les honneurs du triomphe : l'orchestre,
électrisé, se surpassa lui-même, — cet admirable ensemble de musiciens susceptible d'être, quand il le faut, le premier orchestre du monde, grâce à la valeur de chaque exécutant et à la distinction hors de pair, à la qualité sans rivale de sa musicalité. Mais Flore Ferneuil surtout fut portée aux nues ; des directeurs de grands journaux écrivirent, sur les tables du glacier envahies par des courriéristes, les médaillons qu'ils burinaient eux-mêmes à son intention. Une cohue de Parisiens envahit deux fois sa loge, qui ne pouvait plus être défendue contre leur assaut, fleuri des plus retentissantes hyperboles.
Et quand le rideau fut tombé sur le dernier acte, au milieu des clameurs sans fin, lorsqu'on eut éteint le lustre et les girandoles pour contraindre le public à évacuer enfin la salle obscure à demi, cinq cents spectateurs, faisant le tour du bâtiment, voulurent, à la sortie des artistes, applaudir encore l'auteur et les interprètes qu'ils allaient guetter.
Flore, en l'apprenant, demanda grâce : elle était à demi morte de fatigue ; sa pensée ellemême succombait à l'accablement. Elle congédia ses amis, exigea le départ de Cyrille et de Jeanne.
— Ramenez-la chez nous, mon ami, demanda-t-elle ; elle tombe de sommeil, la pauvre
petite. Moi, j'ai encore à me dévêtir et à me démaquiller ; j'irai dormir, ensuite, avec béatitude. Mais je défends, vous m'entendez bien, je défends qu'on m'attende.
— Il n'y a qu'à vous obéir, dit Guerbois : c'est, ce soir, exprimée par une divine voix, la volonté divine.
Elle étreignit avec emportement sa Jeanne, qui voulait rester, et la fit sortir, presque impatiente :
— A demain matin ! lui cria-t-elle.
La jeune fille s'en alla à regret, au bras de Cyrille :
— Nous ne sommes déjà plus aussi rapprochés d'elle ; son théâtre nous l'a prise toute. J'espère que Paul Audran va lui tenir un peu compagnie avant de la ramener chez nous.
Guerbois ne répondit pas ; un pressentiment l'assombrissait, un remords peut-être. Verdier prit congé de Ferneuil :
— Je vous en supplie, lui dit-elle, épargnezmoi le tumulte de la sortie. Je suis si lasse que je voudrais m'en aller d'ici, dans un quart d'heure, sans être vue.
— Je vais donner des ordres au concierge : il vous mènera sur la façade, à la grille de la location. Tâchez, demain, de venir au théâtre vers deux heures; j'aurai tant de choses à vous dire ! . . .
Il lui serra les mains avec une effusion presque tendre ; tant de pitié pour elle s'éveillait au cœur clairvoyant de Verdier !
Le directeur parti, elle se crut seule, se mit à Taise et congédia Clarisse.
— Grand Dieu ! gémit-elle alors, en éclatant en sanglots.
Un bruit de pas la redressa :
— Qui est là ? demanda-t-elle.
La porte s'ouvrit ; Paul Audran parut sur le seuil.
— Ah ! c'est vous, grand homme?... fit-elle avec un enjouement de commande, d'ailleurs assez mal imité.
Il ne répondit pas, vint lentement à elle, se jeta à deux genoux devant son interprète, et, sans un mot, couvrit ses mains de baisers. Et, comme il tardait trop à se relever, elle sentit tomber sur ses doigts une larme qui la toucha bien plus que tout ce qu'il aurait pu lui dire.
— Demain, murmura-t-elle, venez me voir. Je vous conterai des choses... Ce soir, rendezmoi un service : faites avancer une auto fermée devant la grille de la location. J'y serai dans dix minutes.
Rien ne pouvait exprimer l'immense découragement qu'il perçut dans sa voix brisée ; il s'en alla sans se retourner ; peut-être ne voulutil pas qu'elle vît son visage. Elle trouva la voi-
ture qu'il lui avait arrêtée au bas des degrés de la rue Auber.
La nuit était tiède et sereine ; derrière l'Opéra, Flore entendit la rumeur de la foule qui l'attendait encore ; son sourire pâle signifia peut-être un regret ; mais elle avait soif de solitude et de silence.
— Voulez-vous bien me conduire à Versailles? demanda-t-elle au chauffeur.
— Sans doute, fit-il. Je suis aux ordres de Madame.
Elle se blottit dans la voiture, ferma les yeux sur la nuit tumultueuse du boulevard et s'abandonna à des somnolences. L'auto filait à toute allure vers le Bois et le pont de Suresnes. Dans la côte, à la hauteur du raidillon de la Tuilerie, la fraîcheur de la nuit la tira de sa torpeur ; elle regarda autour d'elle défiler les maisons muettes et les talus pierreux, tandis que, sur sa gauche, l'immense vallée de la Seine, tout embuée de brume, se fondait, vers Meudon, dans le brouillard. La route était déserte ; derrière elle, pourtant, deux autos montaient aussi sur Montretout, suivant le même chemin qu'elle, — peut-être des Versaillais qui rentraient chez eux après la soirée de l'Opéra.
Elle revit la salle étincelante, l'orchestre attentif, Idrac prêt à souffler dans sa guérite
basse, la rampe à plein feu, les loges de scène et, vers le fond de celle de Verdier, la face pâle de Paul Audran, ardemment tournée de son côté :
— Le malheureux ! gémit-elle.
Car elle n'ignorait pas de quelle tendresse il la chérissait, surtout depuis qu'elle avait si douloureusement appris la souffrance de n'être pas aimée ; mais elle sentait bien qu'elle ne verrait jamais dans le musicien qu'un ami de toute la vie, « celui qui a la meilleure part », selon la formule des femmes dont un autre amour investit les âmes interdites.
Saint-Cloud dépassé, la voiture, maintenant, roulait dans le bois, franchissait une voie ferrée, sous le boyau noir d'un pont de fer, pour escalader un coteau et le redescendre sur Ville-d'Avray. Ce nom la fit tressaillir ; elle revit, dans le cadre neuf de l'Opéra-Comique, le deuxième acte de Sapho, et, sous les charmilles de Cabassud, au bord de l'étang, la silhouette délicieusement printanière de Marguerite Carré.
— Arrêtez-vous ! cria-t-elle au chauffeur. Vous m'attendrez là.
Le village dormait ; de loin en loin passait une auto à toute vitesse, sur la route de Versailles, dans un bruit de freinage prudent. Flore descendit à gauche, vers l'étang, à demi
baigné de clair de lune ; le romantisme du décor l'avait attirée. Elle se rappelait que, quelques semaines avant, elle était venue, avec Cyrille et Jeanne, déjeûner dans la guinguette légendaire, envahie, ce jour-là, d'une caravane de rapins et d'étudiants, dont le vacarme les avait égayés.
— Nous reviendrons plus tard, Flore, avait promis Guerbois, — puisque vous vous plaisez
— Quand vous serez mariés, lui avait soufflé Jeanne, dans une confidence espiègle.
Tant d'événements avaient passé depuis ce jour!... Pourquoi s'obstinait-elle donc à demeurer la même, quand tout, autour d'elle, avait changé ?. . . Mais non, pas tout ! . . . Le paysage était le même devant le monument du père Corot, et la rive de l'étang, et le chemin herbu au bord de l'eau dormante. Son cœur aussi restait pareil; elle aimait, elle aimerait toujours Cyrille ; mais il n'était plus auprès d'elle : elle marcherait seule, désormais, dans la vie hostile, le long des berges abandonnées.
Ses pas la menaient à l'autre rive, par la chaussée inondée de lune ; là, dans l'angle du petit lac, sous un saule gris-perle, ils s'étaient assis tous les trois : elle s'en souvenait. L'enfant joueuse — oh ! la cruelle et la tant chérie ! — y avait poursuivi dans l'herbe des
crapauds maladroits, déshabitués des tracasseries humaines, et qui cherchaient asile dans l'étang, précisément très profond à cet endroit.
Très profond, — et d'une onde limpide et blonde, toute saupoudrée de soleil!... Comme elle se souvenait des moindres incidents du jour si proche !...
Flore détaillait le pa}rsage, argenté de nuit claire et d'eau endormie ; de l'autre côté, chez Cabassud, une lumière veillait dans la baie demeurée ouverte d'une chambre, — celle justement dont la vérandah de bois, encadrée de glycines, leur avait servi de salle à manger. Et voici qu'un couple en toilette de nuit ouvrait la fenêtre et venait s'accouder devant le lac, petit ménage de rapins ou d'étudiants, en pension d'été dans l'auberge. A cette distance, lui, robuste et blond, ressemblait à Guerbois ; et elle — fatalité poignante ! — avait un faux air de Jeanne, surtout appuyée toute à l'épaule de son ami, devant la lampe qui découpait en clair leur silhouette.
Dans le lac vacillait le reflet lumineux de leur joli groupe, — dans le lac tellement profond, aux pieds de Flore, qu'on n'y retrouverait plus l'imprudente, si, fortuitement, elle y glissait. Desressouvenirs de concerts et d'études au Conservatoire se dressaient en elle, évo-
quant des textes musicaux, des ondines de la légende aux willis poncives d'Ophélie.
Elle s'approcha encore dans l'herbe haute, sentit à ses pieds l'humidité de l'eau, agitée d'un clapotis si faible qu'il devait sourdre des profondeurs du lac où dansaient les rondes des remous pris de vertige ; là flottaient peutêtre, en tourbillons attirants, les écharpes mortes des algues, les longues tiges des nymphéas noyés... Flore regarda vers l'auberge : les deux amoureux étaient rentrés ; leur fenêtre ouverte, éclairée encore, semblait épier la cantatrice, penchée à demi sur les branches basses de l'oseraie. Elle pensa à Jeanne, à Cyrille, se courba sur l'eau pour en scruter les transparences ; des herbes s'y agitaient en signes onduleux, comme des bras inertes ; quelques lueurs argentées scintillaient parfois, le dos métallique d'un gardon, peut-être un rayon de lune qui se noyait...
Un bien-être l'envahit, apaisant d'un seul coup tous ses tourments ; elle glissait, consolée, vers l'eau amicale, peut-être vers la mort. Mais une voix, derrière elle, lui dit gravement :
— Il ne faut pas.
Elle se redressa, recula d'un pas sans se retourner; aucune terreur pourtant ne la faisait frémir, dans la solitude auguste de la nuit. Un
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bras qui tremblait chercha le sien et l'étreignit, tandis que la voix continuait, comme mourante :
— Non, Flore, il ne faut pas. Jeanne aurait demain tant de chagrin ! . . . Et Cyrille, qui devinerait tout...
— C'est vrai, fit-elle, comme réveillée d'un mauvais songe.
— Et vous n'avez plus le droit de déserter la gloire, qui vous arrive en rafale subite, assura le sauveteur mystérieux. Elle vous tiendra lieu de tout ; elle sera votre âme, votre fierté, votre amour...
— Mon amour! gémit-elle.
— Celui qui ne périra plus en vous et qui sera, au plus secret repli de votre cœur, votre unique raison de vivre. Vous serez seule à le savoir, seule avec l'ami qui, souvent, vous en parlera...
— Dans l'espoir de le détourner vers lui ! cria-t-elle, lassée d'avance, mais si résolue à n'oublier jamais, que la voix reprit, sincère et résignée :
— Qui vous parle de l'impossible ?... Même si votre amour devait, un jour, se détacher de vous, comme le fruit mûr d'un arbre d'automne, ce serait le passant, l'inconnu qui ferait battre votre cœur; je le sais : quand on a été l'ami des heures grises et noires, le confident des
longues détresses, comment pourrait-on être aimé ?
— C'est pourtant la meilleure part, celle qui dure toute la vie.
— J'attendais cette phrase ; je la connais; et même je l'approuve. Il 3^ a des hommes comme moi, à qui une femme comme vous peut demander d'être un peu surhumains. Je le serai.
— Et quand je souffrirai trop?...
— Je serai là ; mais, avec moi, vous aurez un consolateur plus puissant et plus efficace : la musique, votre art dont vous serez, dont vous êtes déjà la plus émouvante incarnation. Je vous regardais quand vous avez chanté mes lamentations sur Eurydice; peu à peu, à mesure que vous exhaliez la plainte d'Orphée, une âpre sérénité entrait en vous ; à la fin des stances où j'ai mis, peut-être, un peu de génie en pensant à Flore, — pardonnez-moi cet orgueil qui n'a rien de vulgaire, — j'ai compris que votre douleur s'en était allée en cris déments et qu'un instant au moins, vous étiez guérie... Puis, j'ai pensé que votre solitude, après ce soulagement passager, vous serait une mauvaise conseillère et qu'il fallait peut-être veiller sur vous : un accident pouvait vous arriver au cours d'une distraction... involontaire... Pardonnez-moi : je vous ai suivie : et me voilà.
— Paul ! soupira-t-elle avec une gratitude
fière, en se retournant enfin vers le musicien, pour retomber, sanglotante, le front sur son épaule.
— Pleurez, lui dit-il ; les larmes vous apaiseront, comme les plaintes lyriques de votre voix calment votre âme.
— Avec vous, déjà, je n'ai plus honte... Et je ne suis plus seule : vous m'avez comprise... Je suis sûre que vous avez écrit ces stances, où palpite toute la douleur du monde, le jour où vous avez su que nul autre que « lui » ne pourrait m'aimer en espérant.
— C'est vrai ; je vous l'avais dit?
— Je l'avais deviné.
Alors, sous le couvert des arbres pailletés d'argent par la lune, elle murmura la page sublime ; les yeux fixés sur la lumière amoureuse, de l'autre côté de l'étang, elle oublia le silence de la nuit, le recueillement du site où l'âme du bon Corot devait attendre le petit jour, dont elle fut, durant 'sa vie, la matineuse amante : sa voix s'éleva, prit son essor, emplit la vallée de sa plainte rythmique, éveillant, sur le bord de l'eau, frissonnante au lever premier delà brise, des échos tout endoloris d'être surpris avant l'aurore.
Dans leur balcon de bois et de glycines, les nouveaux mariés de l'auberge étaient revenus s'accouder au rebord de leur loge, ouverte
sur la féerie de cette nuit d'été. Ils ne cherchaient pas à distinguer, au tournant du chemin des bois, la réalité de la passante qui enchantait ainsi l'heure calme de tant d'apaisante douleur ; peut-être se figuraient-ils de bonne foi qu'une voix surnaturelle — et telle était bien, sur le lac où elle flottait, mystérieuse, la voix immatérielle de Flore Ferneuil — parlait à leur amour heureux d'un amour funeste, pour mieux les attacher à leur bonheur. Maintenant, en un cri suprême de passion, l'artiste transfigurée exhalait les derniers tourments de son amertume. Une résolution s'élevait en lueur plus douce dans ses yeux ; les deux évocateurs de Jeanne et de Cyrille avaient disparu : leur fenêtre s'était refermée, puis éteinte. Ils allaient se rendormir, aux bras l'un de l'autre, comme, dans quinze jours, les nouveaux époux, qu'ils avaient fait surgir des songeries de Flore, s'assoupiraient au soir d'une atroce journée d'épreuves, où l'aînée craignait de voir tomber son courage et défaillir sa raison...
— Je serai là, promit Audran, qui lisait en elle sa terreur. Et je ne vous quitterai plus. Toujours, vous pourrez me parler d'eux et vous plaindre à moi — de « lui ».
— Toujours?... douta Flore qui commençait pourtant à sourire.
— Toute la vie, jura Paul, en homme qui s'est fait un serment à lui-même et qui le tiendra, dût-il en mourir.
— Ramenez-moi, voulez- vous ? proposaitelle dans une détente de tout son être.
Ils regagnèrent la voiture, éveillèrent le chauffeur endormi, prirent à petite allure la route meilleure du retour. Audran parlait de Jeanne et de Cyrille, dont les noms berçaient Vamie appuyée à son bras dans un abandon de sœur cadette...
Sur Paris, où ils rentraient ensemble pour souffrir, séparés, et lutter, réunis, contre la vie qui allait leur faire payer si cher leur gloire — et leur amitié, plus belle et moins humaine encore, — un liseré blême, au bord du ciel, annonçait le lever du jour.